L'ATTENTE
Du haut de la colline ondulante de pampres, la vue est à la mer de Grèce — La plaine du Méandre gît vers l'Orient — Le soleil est à son déclin
MAEANDER
Voici monter parmi les ceps un vol de grives ; Le jour décline, fils, et les heures hâtives Courent vers l'ombre.
En ces beaux soirs d'été, je viens Souvent avec Samia, parfois seul, et regarde La gloire du soleil couchant ; et je m'attarde, Ainsi, revivant le passé : je me souviens, Et trouve que la vie est bonne, et que le sort N'est pas injuste à qui fut juste et qui sut vivre Sans trouver que sa part des choses fut médiocre ;
Et la pourpre des soirs est un vin qui m'enivre.
C'est comme un fol essor d'ibis aux ailes d'ocre, Et comme un fol essor de cygne aux pennes d'or !
Et par la haute mer vogue, vers l'Occident, La flotte des Cyclades — orgueilleusement Vers l'Atlantide et vers les Iles Fortunées — , Insoucieuses follement des destinées — : Quelle toison leur fut promise, et par quel dieu ?
MAEANDER
On voit jusqu'à Lemnos, au nord ; et cette trace Bleue au ras de la mer; c'est la côte de Thrace.
Lemnos ! — C'était un soir qu'ensanglantait l'adieu
D'un jour de vents mauvais et d'ouragans et d'ombre :
Notre barque, lasse de la bataille sombre
Trois nuits sans jours livrée aux hasards de la houle,
Voguait, chanteuse et triomphante • voguait, soûle
De sa victoire, au rythme clair des grandes rames,
Vers une île surgie en l'occident de flammes
Et comme un havre offert incurvant ses deux bras.
Mais le peuple venu vers les sables en troupes Semblait hostilement armé-, nous étions las ; Et nous voyions briller des glaives et des croupes Et le bruit des clameurs arrivait sur le vent.
AMCA1 17
Alors le blond Jason, haut debout à l'avant,
Fit signe, et nous cessions, un temps, le bruit des rames
— C'était un peuple écheveié de blondes femmes ; — Elles, appréhendant le choc, tenaient conseil, Groupe ébloui, debout en l'occident vermeil.
Mais la reine, voyant la Tète à notre proue,
— Reine d'un peuple fou de longues chastetés, Rieuse, et pâle de la soif des longs étés, — Changeant d'arme, et plus lorte ainsi, tendit la joue.
Hercule seul, assis à la poupe, immobile Garda FArgo sur l'ancre en lombre d'un rocher, Disant : J?ai ma pelure d'or pour m'y coucher ; Dédaigneux— luiquimeurtpourquelqu'amoursénile- Et par lui nous quittions le lit des blondes femmes : En l'ombre d'une nujt nous reprîmes nos rames.
Cette île était Lemos, et la reine, Hypsipyle ; Père, il y a longtemps de tout cela.
MAEANDER
Mes rides Sont plus vieilles que ta barbe — Je connais l'île, Fils, et la reine est morte esclave de mort vile.
4 ANCAF
Un silence — le soleil bas sur l'horizon apparaît double
Vois donc, le double disque et les deux fruits splendides Comme la pomme d'or ravie aux Hespérides
Puis le vent nous poussa par delà Samothrace Et l'Hellespont — Argo jetant un souvenir A tout écueil — :
Idmon, fils d'Apollon, — sans yeux Dans l'ombre, lui qui voyait clair dans l'Avenir — , Tua son frère Cyzicos, né de la race Mysienne, en un combat nocturne ; — car les dieux Au gré de leurs hasards emmêlaient nos batailles ;
Nous lui fîmes de magnifiques funérailles.
Le soleil disparaît sous l'horizon
MAEANDER
Tu parles ; et, là bas, où l'horizon s'estompe. Le voile de la nuit émerge au ras des flots Immense d'éploîment, fatal....
ANCAEUS VJ
Comme un héros Mourant, l'Occident saigne....
MAEANDER
Ecoute; c'est la trompe :
Triton au ras des lames sonne un air de pâtre Et la mer moutonnante accourt.
La lune émerge des cimes du Tauros, et monte
Salut 1 albâtre Souveraine } la Chaste !....
Aux côtes de Mysie, Nous abandonnions, au soir d'un autre jour, Hercule, qui vengeait Hylas, son fol amour;
— Nous discutions la nuit de la route choisie , —
Aux Mariandynins, mourut Idmon, le Sage, De la blessure d'un ragot ;
Un soir d'orage,
Tiphos, le timonier que nul péril n'effare, Fut saisi par la mer ; — alors, je pris la barre.
D'autres moururent....
MAEANDER
Les feux sont morts du couchant, Et la lune — vois donc — indolente, se barre D'un long nuage noir.
Une pause ; tous deux songent
Par un tel soir d'argent, Devers la pleine mer, et des rives de Crète, Nous retournions, porteurs de la vaine conquête Pour qui sont morts de mort si vaine tous ceux-là ;
Un nuage, sorti de l'horizon, voiîa La lune ; nous voguions las d'affres anciennes ; Mais Apollon Aigletès, dieu sauveur et guide, Comme autrefois aux rives de la Propontide, Debout sur la hauteur des roches mélantiennes De son trait enflammé montra l'île d'Anaphe.
ANCAEUS 2t
Cependant la lune plonge, pour reparaître, à intervalles rapprochés sous la bande floconnante des nuages ; des épars bleutent par moments l'étendue
Jason saisit le roc du revers de sa gaffe ;
Nous jetons l'ancre ; un cri de joie immense échappe
A notre angoisse — ce fut la dernière étape :
Et pour avoir heurté sa proue à toutes côtes L'Argo prestigieux aborda rames hautes -, Mais nous, les survivants de sa longue victoire, Nous ne rapportions au port que notre gloire Imbécile, et d'avoir été les Argonautes ! —
Castor, Idas, Pollux, les deux fils de Teucer, Et Théseus et Lynceus — eux qui prirent la mer Joyeux de l'aventure absurde de la vie... Je crois demeurer seul à la barre — dévie, Navire, et fends la mer de ta massive corne ; Tes rameurs ? ils sont morts : la Gloire est assouvie ;
Et le bûcher d'Hercule a noirci le ciel morne.
MAEANDER
Notre fille dont cette nuit t'ouvre la couche Est tienne, et ce vignoble est tien, et notre amour; O plus heureux que tous ceux-là, le sort farouche T'aimait seul, puisque seul tu vois le soir du jour.
Le ciel se rassérène ; au loin s'entend un chant de femmes
C'est le chant de ses femmes : l'épouse s'apprête.
Père, la nuit est douce et mon âme est quiète ; Mon cœur est plein de joie, et mon rêve est de vivre En l'amour de ta fille, jusqu'en la vieillesse Patiente et qui sourit à des fils -, — Que je livre Mon cœur à sa douceur, mon âme à ta sagesse. —
Je crus en d'autres soirs, longs regrets sans parole, Et sous la grise pluie et dans l'automne folle, Qui chante comme un chant de joyeuse épouvante, Trouver l'oubli sans rêve et sans palliatif, Alors qu'une heure, interrompant son vol hâtif,
Semblait dire, endormant l'éternelle tourmente : « Que ton passé s'efface et que ton cœur te mente « Et que l'espoir d'après n'ait plus rien qui te tente, »
Puis, ce fat en ma vie une aurore nouvelle ;
Et par toi, Père, et par ta fille j'ai connu
D'autres espoirs vivants en mon être : — par elle,
Je crois en l'avenir propice et suis venu
Chercher pour ma maison déserte et mon lit vide
La Maîtresse et la Reine, — en toi, je trouve un guide.
MAEANDER
Roi de Samos, ma fille en ta maison déserte, Belle, rayonnera comme un soleil de joie ; Et le vieux Maeander que sa vieillesse ploie A vu quatre-vingts fois, jaunir la vigne verte Et son conseil est d'or et vaut que Ton y croie.
A nouveau, un chant de femmes, dans le lointain
C'est le chœur de ses femmes : l'épousée est prête .
ANCAEUS Père leur chant est doux dans cette nuit muette.
CHŒUR DE FEMMES ail loin
Les fileuses de lin ont jeté leur quenouille,
O douce fille, ô fille blonde, De la laine agneline revêts la dépouille,
O blonde fille, ô fille douce !
Pour la fête pubère te voilà parée,
O douce fille, ô fille blonde, De l'or des fleuves, des pourpres de la marée,
O blonde fille, ô fille douce !
(Sy approchant.)
Pour que l'époux t'admire en tes belles parures,
O fiancée, ô blonde reine, Nous t'entourons de nos lampes aux flammes pures,
O blonde reine, ô fiancée !
Ta joie est notre joie et ta beauté qui brille,
O fiancée, ô blonde reine, Illumine à l'entour la nuit, ô jeune fille,
O blonde reine, o fiancée !
MAEANDER Samia vient \ vois: chaque femme porte une lampe.
ANCAEUS Ta fille, Père, est douce à voir en ce décor.
L'épousée apparaît au milien de son cortège
SAMIA
Père, voici que mes femmes ont tissé l'or, De leurs mains habiles, avec le lin qu'on trempe Vers Tyr, en un tissu qui m'éblouit les yeux, Tombant en plis chanteurs devant mes pieds...
MAEANDER
Ma blonde Samia, voici le maître auguste, à qui les dieux Donnent ton corps de vierge, et pour qui coule Tonde De ta chevelure, et par qui monte à ta joue Le flot du jeune sang pudique...
Souffre, Père , Qu'elle soit telle, et que mon amour lui réponde.
Samia, que, pour ta naïveté, je révère, Admire ta tunique où la lumière joue Aux ondulations de ton flanc chaste : enfant, Tu ne serais pas femme avec une autre joie Que ceile qu'une étoffe en plis rieurs déploie -,
2G ANCAEUS
Et certes, je ne serai l'époux qui défend D'être belle au souhait de ses vœux empressés.
Tu veux qu'en sa splendeur ta tunique reflète Les beautés qu'elle voile et soit digne interprête Des lignes ; — et pourtant, avec ses fils tressés De laine et d'or, et malgré ses reflets d'étoile, La robe qui te ceint est un indigne voile : Car tous les ors des fleuves nés du mont Tauros Et toutes les pourpres de la grève de Tyr Ne valent pas la blonde auréole d'éros Nimbant ce front que mes paroles font rougir,
Et, si tu veux le manteau d'or de souveraine, Epands ta chevelure royale, et sois Reine.
SAMIA Doux maître, vous riez de ma parure ?
O chère Enfant, pour exalter tes lourds cheveux d'or roux Et le prestige de tes boucles triomphales, Peut-être suis-je injuste à des splendeurs rivales*
SAMIA (faisant signe à Lemnia)
Eh bien, par vanité de blonde et pour vous plaire Que s'épande à lourds flots ma chevelure claire, Ainsi, de mon épaule, et jusqu'à mes genoux.
LEMNIA
C'est maintenant ce rayon-là qui nous éclaire !
ANCAEUS Donne ta main, Samia.
(Se tournant vers Maeander.)
Notre père, dis-nous S'il est, hors de s'aimer toujours, d'autres devoirs.
MAEANDER
Ma fille, et toi, mon fils, voici le soir des soirs ; Je ne veux pas heurter de paroles austères La joie où vos deux coeurs s'unissent ; je ne veux Que nouer à jamais devant les dieux, nos Pères, Le lien infrangible et qui fait un de deux.
Il unit leurs mains
La nuit tombe et notre chœur tarde-, par les vignes Allons à sa rencontre, et sur les bords du fleuve, Suivant la rive jusqu'au gué.
SAMIA
Un pâtre abreuve Sans doute nos troupeaux dans le soir — et mes cygnes Nous feront bon accueil.
Ils descendent vers le fleuve — Les femmes vont devant
Aux bords du Méandre, par un clair de lune
MAEANDER
Ce Marsyas et ses chœurs Se seront attardés parmi des vendangeurs, A boire le salaire enivrant de quelqu'ode.
Ou bien à bafouer un malheureux rapsode Errant, au crépuscule, une lyre à l'épaule ; Car ces joueurs de flûte ont en haine la race Deschanteurs d'hymnes qui nous viennentde laThrace.
MAEANDER
Il prétendrait même, à le croire sur parole, Qu'entre Apollon et lui la Victoire hésitante Préférerait sa flûte à cette Lyre ; il tente De provoquer le dieu vers une lutte iblle.
Il monte une voix de lyre, dans la nuit ; tous écoutent
Quelle est cette musique douce?
MAEANDER
Quelqu'esclave Sans doute de la Trace, et qui se croit Orphée, Quelque chanteur qui fait métier de choryphée, Venu vers notre fête exhiber ses talents Aux agapes que j'offre demain aux passants : — Glaneurs de toute joie et mauvais /vendangeurs ; Mais l'usage est ainsi, fils, et tous les mangeurs Auront place à ma table en l'honneur des époux : Car le bonheur rayonne; et ne soyons jaloux Que du respect qu'on doit aux mendiants songeurs.
ANCAEUS Que rayonne notre bonheur éblouissant !
Maeander et le cortège prennent les devants
SAMIA Ce chanteur est d'ici, Roi, s'il porte l'entrave Promets que dès demain ta bonté l'eu délivre, Pour les contes rieurs que sa voix m'a fait lire : Chaque soir j'écoutais ce lointain chant de lyre,
Assise au péristyle et rêvant au roi grave
Et doux dont je serais la femme, pour le suivre
Aux pays inconnus, — mon rêve était de vivre
Très loin, parmi des fleurs, auprès de mon roi brave..
La fin du prélude annonce un chant
Ecoutons : je voudrais connaître les paroles Qui montent dans la nuit.
(Apec un frisson.) L'air est frais sous les saules.
VOIX LOINTAINE
... Eros que suit un chœur éphèbe Parle d'amour aux âmes neuves ; Mais les nuits d'étoiles sont veuves, Et tout chemin mène à l'Erèbe ; Il chante et l'amoureuse fête Alterne en rythmiques louanges ; Des pleurs y sembleraient étranges Car la voix des morts est muette !...
La voix se tait — Ancaeus et Samia demeurent un instant immobiles