‹ Anches et embouchuresChapitre 1 sur 17 · Anches et embouchures · texte numérisé non relu

Anches et embouchures

14, RUE DE LA STATION JUREAUX A PARIS : 29, QUAI DES G R A N D S - A U U U S l"l N S

PJiÉLUDE

Pourquoi fréquente-t-on les Concerts, et que pensent de la musique qu'ils y entendent les habitués des séances dominicales ? Ils s'y rendent en foule, c'est un fait, surtout les dimanches qu'il pleut.

Des motifs différents poussent ces individus vers un but apparemment unique, ce but n'est qu'un moyen.

M"' Polaire s'aventure parfois au "Nouveau-Théâtre, voire au Châtelet, mais ne croyez point, je vous prie, à une passion folle pour la musique sérieuse, ou moderne, ou ancienne : non, mais il lui est agréable, assise dans un fauteuil confortable, de ne pas perdre son argent sur un cheval qui n'arrive pas, lui, dans un fauteuil ! Cependant que l'orchestre exécute telle page symphonique, elle trouve un peu longue la ritournelle et attend la chanson.

Nombre de Trançais considèrent, tels les "Espagnols leurs églises, les concerts comme des lieux de rendez-vous : les uns se rencontrent devant l'autel de la Vierge del Pilar, les autres devant l'ouverture de Tannhaeuser, à gauche; en entrant, comme la J^eligion, la Musique (qui adoucit les mœurs) a bon dos, et dans l'espèce bon dos dièse, puisque la page wagnérienne est en mi .

Si l'on admire, aux séances musicales, une si grande quantité de mélomanes, c'est que la musique l' ébranle ; je dis bien, elle ébranle les centres nerveux de ces assoijfés de jouissances, titille leurs nerfs, pénètre leurs reins. Quant aux auditeurs doués d'un tempérament plus froid, elle se contente de leur procurer une excitation mentale tempérée.

de bénins mouvements sensoriels, agréables cependant, analogues à la griserie légère et charmante, modérée, que donne le Clos-Willy (pour un prix modéré également).

Dévoilons tout : pour la plupart des spectateurs, le concert est un décor adéquat, (( un paysage choisi, oii vont chantant flûtes et clarinettes», en lequel, tout simplement, ils songent à autre chose.

Taure n'entend point la musique d' autrui, pour en parler dans le Figaro (il y a fort peu de relations entre cette cause et cet eflet), mais, baigné de ces ondes rythmiques, il compose ses propres mélodies, enveloppants lieder qui l'ont fait surnommer pour jamais (de Se humann français » par des fourneaux qui ne connaissent ni le J(obert boche ni notre Gabriel.

Bruneau, au lieu d'écouter l'ouverture de ce Roi d'Ys, dans lequel, naguère, il se crotta éperdument à l'Opéra-Comique (i), roupille; il chercherait vainement à arracher de Chevillard le secret de sa calme puissance et de ses nuances infinies.

Del la Sudda, lui, vient au promenoir du Nouveau-Théâtre croquer des petites filles, dont il fera d'inquiétantes Claudines ou des M inné précoces qu'il glissera sur (je dis « sur » ) les couvertures de son ami Willy.

George Yanor songe à ses conférences oii il exalte simultanément les inspirations de Wagner, la littérature de Myriam Tiarry, l'antisémitisme, f en passe et des meilleurs!

"L'ouvreuse forge ses calembours inédits (je dis a inédits » pour la flatter).

Colette rêve à ses bêtes qui, pour la plus grande joie du Mercure de France, dialoguent en elle, si ingénument.

X.-M. Boulestin exhibe d'exquis complets londoniens (Boulter and Watts, ftanover square naturellement) jugés excentriques par des gens non avertis.

MM. Aynard, J^ibot, Barthou, Cochin, se décrassent — plongés dans le délassement de ce bain de sons — des saletés parlementaires ; Sarchi, avec une poignée de financiers wagnériens, oublie, pour l'Interrogation du Destin, la Réponse des primes. Adelsward de Tersen se remémore les Messes noires et Terri Visant, les Pervertis.

Accoudée sur le rebord d'une toge, la princesse Chloéosojf revoit, les yeux demifermés, le galant sous-ojf rencontré la veille près de l'École Militaire.

Tlossie s'inquiète de ses amourettes et le « Pompier de service » de ses incendies ; tout ça, c'est des histoires de flammes.

Le seul Willy, dévot de ce temple musical, s'y occupe de musique: il trouve, au Chdtelet, que Baretti violoncellise avec un archet fait de cheveux de femme; que la flûte de Bairère dégote tous les rossignols qu'entendit, de nuit, Yalmajour ; que la trompette de Vêtit spargit un sonum bougrement mirum ; que ne trouve-t-il pas ! ... A l'usine rivale, il estime que le trop inentendu hautboïste Gillet dut prendre des leçons de l'abbé de l'Epée, mais il n'adresse pas le même reproche au sonore Barrau et se demande si ce membre influent emporte son tuba aux séances du comité.

Tout ce qui touche, de près ou de loin, à la musique, l'intéresse. Jlprès de longues études sur le sexe des instruments, il accouche des textes que voici. C'est un album, car l'album, comme il l'a si lapidairement exprimé, est la maladie du siècle, Valbuminerie.

Et je termine par ce mot qui a fait pousser à Le T^iverend cette exclamation douloureuse : « C'est l'albumination de la désolation ! »

mcKSTM.

(i) Tel M. 'Bruneau qui dirigea fort mal Carmen et se montra si désespérément nul que, dès le deuxième acte du Roi d'Ys, il dut céder le pupitre à un comparse dépourvu de son incapacité et aussi de ses prétentions. (Henry) Céard, Revue Théâtrale, février j^oS).

Phot. Paul Berger.

Page 1