CHAPITRE QUATRE-VINGT-HUITIÈME
L ASSISTANCE AU CHOELR ET LA RECITATION DES HEURES CANONIALES ENCORE COMMUNE PARMI
LES LAÏQUES, DANS L'iTALIE ET LES AUTRES PARTIES DE LA CDRÉTIENTÉ.
I. Pierre Damien exhorte tous les laïques à la récitation des ce n'est pas un service gratuit, mais un devoir
''rK;^lf;;',^r:e.V3.Vri,e, a,„ie. nécessaire, et «ne dette qu'il faut nécessaire ■
m. Exemples des empereurs d'Allemagne et des impératrices. ment acquitter. « Haec itaque christiaUcC servi-
iV. Les parlicnliers mêmes avaient des oratoires domestiques tutis officia, non obsequium , Sed debitum
où l'on récitait tout l'office. i . , lii- j i i-
V. Exemples des rois et des reines d'Espagne. députa, et non voiuntati, sed necessitati prorsus
VI. Exemples des empereurs et des princes orientaux. ascribe. »
VII Exemples des peuples dOrient. „ jj gg^ difficile après Cela que Cette dévo-
VIll. Rapport de la prière avec la commence des clercs. .. ... , ,, , , .,,.,.
tion n ait règne longtemps dans 1 Italie.
I. Pierre Damien s'entretenant un jour dans Le père du grand saint Charles disait son
le palais épiscopal de Ravenne, avec une per- office tous les jours à genoux (Giossano, 1. i.,
sonne de qualité, et lui donnant diverses ins- c. 1). Mais le commun des fidèles s'était déjà
tructions de piété, n'oublia pas celle qui fait bien ralenti de cette ancienne ferveur, lorsque
le sujet de ce discours, que tous les fidèles de- saint Charles même, dans son concile IV de
valent tous les jours rendre à Dieu ce tribut Milan en 1576, se contenta d'avertir les peuples
religieux des heures canoniales. « Tandem ad que le concile IV d'Orléans avait autrefois com-
hoc processit oratio, ut assererem, canonica mandé à tous les fidèles de prier plusieurs fois
septem horarum officia ab omnibus christia- chaque jour, et d'ordonner aux évèques de faire
nis fidelibus Deo quotidie quasi quoddam ser- tous leurs efforts pour rétablir la prière du soir
vitutis pensum debere persolvi. » et du matin, soit dans l'église, ou en particu-
II fit depuis un petit ouvrage sur ce sujet, lier, et dans les champs même (Conc. Med. IV,
qu'il envoya à la même personne pour soutenir c xxiv).
ce qu'il avait avancé, et il l'intitula des heures III. Si nous passons en Allemagne nous y
canoniales. De Boris Canonicis. apprendrons que Tempereur Lothaire enten-
II y a fait voir que ces paroles de l'Ecriture, dait tous les matins trois messes, témoin Léon
et ces préceptes de prier sept fois le jour et de d'Ostie dans la chronique du Mont-Cassin.
prier sans cesse, s'adressent à tous les fidèles « Nempe sub imperii chlamyde cœlesti mili-
et non pas au clergé séparément, et que c'est tabat régi. Nam ut ipse testis sum, in expe-
par les heures canoniales qu'on s'acquitte de ditione constitutus, summo diluculo missam
cette obligation. pro defunctis, dehinc pro exercitu, tertiam
Après cela il convie tous les fidèles à réciter postremo diei missam audiebat (Chr. Cassin.,
l'office, soit aux champs, soit à la ville, en réci- 1. iv, c. 125). »
tant les psaumes propres, si on a un psautier. On ne peut pas douter que l'impératrice
ou en réitérant plusieurs fois un même psaume Agnès ne récitât tous les jours son psautier, ou
si on n'en a point; enfin en disant plusieurs lebréviaire, puisqu'elle consulta Pierre Damien,
fois l'Oraison Dominicale, si l'on ne sait pas si ce n'était point profaner une prière si sainte
lire. « Nimirum si sunt psalmi, numerus im- que celle du psautier, d'en méditer quelque
pleatur; si unus tantum, prout canon postulat, chose, même dans le temps qu'on satisfait aux
iteretur. Quod si expers es omnimodo littera- nécessités delà nature. « Utruraliceret homini
rum, sola Oratione Dominica poteris implere inter ipsum debiti naturalis egerium, aliquid
quod optas (Cap. vu). » ruminare psalmorum (Baronius , an. 106:2,
Mais ce savant et pieux écrivain ne craint n. 96; et an. 973, n. 1, 2). » Ce qui était une
point après tous ces tempéraments, de dire que preuve certaine de l'application sans relâche
2Kt DU SECOND OIIDKF-: DES CLERCS. — (.H AriTliE urATRE-VINCT-linTIÈME.
«le celle |)ieiis(' princesse à îa prière et à la réci- lo^ne. où il est dit (jirelle se rendait a l'église
talion des psaumes, « Ut ne ad brève (juideni aux oftices de la nuit et du jour, et qu'elle
puncluiu a diviiiis obticescere laudibus ac- n'imitait pas tant d'autres seifîueurs moins
quiescat. » Ce sont les paroles de Pierre fervents, qui entendaient chanter l'oflice dans
Damien. leurs chapelles particulières.
C'était suivre de bien près l'empereur « Divina oflicia , (|uœ publiée peraguntur,
(Hhon 1", lequel, selon Vilikiiid, assistait tous nolcbat pri^alim domi , aut in conclavi suo
les jours à tout l'oitice, « Juxtamoremdiluculo audire, ut soient nonnunquam |)rincipes et
de lecto consurij^ens, nocturnis et ni.itulims maj;nates; sed semper in ecclesia preces no-
laudibus intererat, elc.iMissarumdeinde ofliciis cturnas, quas matutinas vocant, itemquc ve-
celebratis, etc. ves|)ertinis laudibus iiiterfuit. » spertinas et missani, atque alias Dei laudes
L'impératrice Mathildesa mère avait in|>irépar coram se volebat cum cantu solemniter cele-
ses exemples à ce saint empereur cette assiduité brari. Itaque ad signum precum nocturna-
au service divin, selon le même auteur, rum, mox ciim juncta sibi familia ad eccle-
11 est vrai que la règle de l'ordre militaire, siam properabat (Surius, die xv Octobr.). » c'est-à-dire de la chevalerie, qui était pro[)o- Thomas de Chantepré nous apprend que l'usée à tous ceux qu'on faisait chevaliers, exi- sage était encore d'apprendre à lire aux jeunes geait simplement (|u'ils entendissent tous les enfants dans un psautier (Cantiprat. , 1, i, jours la messe, comme il paraît de l'acte ori- c, ^2:i, n, .'I). La tille d'un homme assez pauvre ginal de la cérémonie où Guillaume, roi des demandant à son père un psautier, il lui dit Romains, fut |)remièrcment fait chevalier, en d'aller premièrement apprendre à lire chez la l'an -1247. « Ista itaque régula est mililaris or- maîtresse des filles nobles, et qu'après cela dinis; in primis cum devota recordatione Do- elle ne manquerait pas de psautier. C'était une minica- Passionis missam quotidie audire (Col- défaite. Mais la lille également simple et pieuse dast. Const. Imp., tom, ni, p, 400), » s'en alla à l'école des tilles nobles, et ayant
Mais le concile d'Altheim, où le roi Conrad pris en main un psautier, i)ar un étrange
d'Allemagne fut présent, et dont le canon est miracle, au même instant elle sut lire et lut,
ra|)porté dans nos décrétâtes , nous apfirend Le bruit de ce miracle s'étant répandu, ce fut
que })lusieurs particuliers donnaient la liberté à l'envi à qui lui donnerait un psautier,
à (juelqu'un de leurs esclaves, afin qu'étant Cet usage d'apprendre à lire dans le psau-
ordonné prêtre il leur récitât les heures cano- lier, « Vade ad magistram, (luœ filias divituni
niales (C, Nullus, De servis non ordin,). psallerium docet, » vient fort probablement
Ce concile ordonne que ce prêtre sera dé- de l'ancienne assiduité des laïques pour les
posé, s'il refuse de rendre ce service religieux heures canoniales, comme il a été dit ailleurs,
à celui qui l'a affranchi. « Si quis de servis V. Quant à l'Espagne, le concile de Coyac, en
suis quemquam donaverit libertate, et ipsum lOaO (Can. vi), se contenta d'enjoindre à tous
in presbyterum fecerit ordinari ; ille autem les fidèles d'assister aux vêpres du samedi et a
postea in superbiam elatus , domino suo ca- tout l'office du Dimanche, c'est-ti-dire à ma-
nonicas horas psallere noluerit , accusatus fines , à la messe et à toutes les heures ca-
apud episcopum, qui ordinavit eum, degra- noniales du jour, « Ut omnes Christian! die
detur. » sabbati advesperascente ad ecclesiam conçu r-
IV, 11 résulte de là que ce n'étaient pas seu- rant, et Dominica matutina, missas, et omncs lement les grands princes ou les souverains horas audiant, » Mais les rois, les princes et qui fondaient des saintes chapelles et des cha- les personnes de qualité ne donnaient pas des pitres dans leurs palais ou dans l'enceinte de bornes si étroites à leur piété. leurs châteaux; mais que les seigneurs parti- Ferdinand, surnommé le Grand, roi de Léon entiers aussi avaient des oratoires domesti- et de Castille, assistait à toutes les heures de ques et y faisaient ordonner un prêtre, non l'oflice du jour et de la nuit, chantant luipas simplement pour y célébrer tous les jours même avec les ecclésiastiques les divins canla sainte messe, mais [)Our leur chanter ou ré- tiques, et faisant même ([uelciuefois l'office de citer cha(iue jour l'office canonial, chantre. Ce prince, qui se signala par faut de
En voici encore une preuve admirable tirée sanglantes batailles gagnées sur les Maures ,
(Je la vie de sainte Hedxvigc, duchesse de Po- savait bien de qui il tenait toutes ces victoires,
DK L'ASSISTANCE XV CHOEUR. 'iHT*
cl à qui il en devail rendre grâces. « Ecclc- lionom in};ressurus, de clauslris bcne disci-
siani vespere el inane , nocturnis(iuc lioris plinalis, nionachos viros reliyiosos, el sancla
et sacritîcii tempore frequenlubat , intcrdiini coiiversalione insignes, qui loto ilinere horis
ciun clericis in Dei laudibus niodulando, in- diurnis et nocturnis, ecclesiaslico more divina
terdumetiani vices cantons explebat (An. lOOri, illi nunistral)ant officia (Vuillelin. ïyr., l. ix,
1. VI, de rébus Hisp., c. 13). » Voilà ce qu'en c. D). » Ce prince religieux trouva la même
dit Roderic, archevêque de Tolède. Jean, roi pratique de piété entre les princes chrétiens
d'Aragon et de Sicile, qui commença de ré- de l'Orient.
gner l'an 1158, se fit admirer par la même La princesse Anne Comnène faisant une ad-
assiduité à l'office divin. « Quotidie robus di- mirable peinture de son aïeule, mère de l'em-
vinis, et sacris interfuit (Marinœus Siculus , pcrcur Alexis, nous l'a représentée dans une
lib. xii). » assiduité et une application continuelle aux
Mais il ne se peut rien ajouter à ce que les oflices du jour et de la nuit (Alexiad,, 1. m,
historiens rapportent de l'incomparable Isa- p. 88, 89). « Pleramque noclis partem divinis
belle, reine de Castille et d'Aragon. Elle pre- hyinnis, juxta descriptionem ecclesiaslicam in
nait plaisir d'entendre bien prononcer le latin, diurua toto anno pensa dispensatis , intègre
au temps même qu'elfe ne l'entendait i)as. reddendis ac celebrandis insumebat. Tuni non
Mais enfin, après avoir mis fin à quehjues exiguum spatium somno detractum fundendis
guerres, elle s'adonna à la grammaire latine, privatis ad Deum precibus et cœterœ religioni
nonobstant l'accablement des affaires, et y fit dabat, etc. Solebat avia mea non totum nego-
de si grands progrès que dans l'espace d'une tii> sfecularibus diem impendere , sed statis
année elle acquit l'intelligence des orateurs quotidie lioris sacris operam dare, sacrificio-
latins et la faculté même de les interpréter, que liturgico juxta usum canonicum interesse
« Quamobrem scientia) cupidissima , bellis in (Pacliym. in Andron., 1. u, c. 3ii). »
Hi.^pania jam confectis, etsi multis magnisque 11 serait inutile de nous arrêter à un plus
negotiisoccupata: grammalicœ tamen leclioni- grand nombre d'exemples, puisqu'on peut
bus operam dédit. In quibus per unius anni voir dans le livre de Codin Z)e offtciis Vomtan-
spatium tantum profecit, ut non solum latinos tuiopoUtanis (Cap. vi et seqq.), non-seulement
oralores intelligeret, sed eliam libros interpre- les jours de fêtes, où l'empereur venait en ce-
tari facile poterat (Marina}us, L xxi).» rénionie à l'église et y assistait à toutes les
Cette vertueuse princesse était toujours pré- heures canoniales, matines , prime , tierce ,
sente aux offices de sa chapelle, elle corrigeait sexte, none et vêpres, mais aussi la différence
elle-même toutes les fautes qui se faisaient en de ces jours solennels d'avec les autres, aux-
la prononciation, enfin elle ne mauiiua jamais (jnels il assistait sans pompe et sans cérémonie,
de dire toutes les heures de l'office canonial. « Vigilia Nativitatis, imperatore ad matuti-
« Semper enim sacris rébus et divinis officiis num secundum usitatam sibi consuetulinem
aderat. Incjuibus si quis forte sacerdotuni suo- non egresso, sed, etc. In quotidianis niatu-
rum,qui sibi rem divinam celebrabant, aut fini et vesperarum circumstationibus , post-
horas canonicas et psalmos canebant, errasset quam, etc. At in magnis festis, etc. Canuntur
in syllaba, persentiebat, et tanquam magisira igilur hor;r ut moris est, prima, tertia, sexta,
discipulum achnonebat. Qua* pra^ter multas noua, etc. »
extraordinarias et votivas orationes, horarium VIL On peut dire avec vérité, quoique ce
quoquc sacerdotum more quotidie persol- soit a notre confusion, que les chrétiens orien-
vebat. » taux des derniers temps, et du temps présent,
Vl. Il est temps de passer de l'Occident à ont été et sont encore plus fidèles à cet ancien
l'Orient, et nous ne pouvons le faire plus heu- usage de piété que les Latins. 11 y a parmi eux
reusement qu'avec CodeiVoy, duc de r.ouillon, un grand nombre de laïques qui récitent tous
qui mérita de conquérir la Palestine et la les jours avec beaucoup d'exactitude leur hor-
sainte cité, plutôt par ses prières que [tar ses loge, nom qu'ils ont donné à leur bréviaire
armes. Ce pieux prince mena avec lui en el aux heures canoniales , qu'ils récitent au
Orient un bon nombre de saints religieux , temps propre de toutes les heures, (luoiiju'elles
avec lesquels il célébrait les divins offices peu- soient moins éloignées les unes des autres
danl tout le voyage. « Adduxerat peregrina- que parmi les Latins, Les jours de fête et de
(limaiiclie tout le peuple vient à l'église dès les deux heures aiircs minuit, et assiste à toutes les heures du jour (Chytni'us, xxi).
Le père Jérôme Dandini , dont on nous a depuis peu traduit le voyage du Mont-Liljan, dit (jue parmi les Maronites, « le peuple se trouve i)résent aux oflices aussi bien que les prêtres qui y sont obligés à cause de leur caractère, et ils chantent tous ensemble les mêmes heures. Il y a toujours un grand concours de peuple à minuit (Ch. xxv). »
Le traducteur ajoute dans ses savantes notes que a les Maronites retiennent encore aujourd'hui l'ancienne coutume de chanter l'oliice divin dans les églises , et personne ne s'en dispense. Car les laïques croient y être autant obligés que les ecclésiastiques. »
Le père Vansleben, qui vient de nous donner la belle et curieuse histoire de l'Eglise d'Alexandrie, nous y exprime le sentiment et la prati(|ue des Cophtes en ces termes : « La récitation des prières que nous appelons l'oftice est dans leur sentiment une chose très-nécessaire et un devoir trcs-juste, et même un de leurs auteurs dit que les laïques aussi bien que les clercs sont obligés de dire tout l'office. Mais un autre dit qu'ils ne sont obligés qu'à trois heures, à celle du coucher du soleil, à celle de l'aube du jour et à tierce (Part, ii, ch. 16). » C'est-à-dire à vêpres, à matines et à la messe, à laquelle on joint tierce.
('e sentiment des nations séparées depuis tant de siècles de l'Eglise latine, montre quel a été autrefois le consentement de toutes les Eglises avant cette séparation.
Mil. Après avoir parlé du célibat des clercs et de leur obligation à réciter l'office divin, je ne puis mieux finir ces deux matières et ces deux obligations que par une lettre d'ives de Chartres à Galon, évêque de Paris.
Il dit en termes formels que la cléricature a été instituée pour la psalmodie et pour la célébration continuelle des louanges divines : de quoi il est impossible que les clercs s'acquittent, s'ils sont engagés dans les chaînes et dans les servitudes du mariage. Si les laïques mêmes, j)0ur prier uq peu de temps, se séparent pendant ce temps du commerce conjugal, les clercs consacrés à une psalmodie continuelle doivent aussi se dévouer à une éternelle continence.
« Ad hoc enim instituta et clericalis militia, ut psalmodiœ et hymnodiae quotidianum Deo offerat sacrificium ; quod offerre jure non poterit, cui ut plus placeat uxori, quam Deo, lenocinante uxore, et fallente carnis voluptate, operam dare necessarium erit. Cum enim secundum Apostolum non concedatur laicis orare nisi eo tempore quo continent : quanto magis semper debent continere, qui tam pro suis, quam proaliorum delictisjubentur orare (Epist. ccxx) ! »