DES APOCRISIAIRES OU NONCES DU PAPE
évêque de Césarée en Cappadoce , qui en était le défenseur. L'emp(?reur fut bien aise qu'on lui déférât tant d'autorité dans les matières de doctrine : « Annuit imperalor facilliine, gaudens se de lalibus causis judicium ferre. »
L'évèque de Césarée, par un motif de vengeance , proposa les trois fameux chapitres dont il savait bien que la condamnation ne déj)lairait pas moins à Pelage et aux occidentaux. Ils furent tous deux assez malheureux |)our réussir dans leur dessein , et s'attirer l'un l'autre une condamnation réciproque. « lllud li(iuere omnibus credo , per Pelaginm diaconum, etThcodorum episcopum hocscandaluni in Ecclesiam fuisse ingressum. »
Quoi qu'en dise Libérât, Dieu ne laissa pas de tirer d'un plus grand mal un plus grand bien, et de faire servir les passions des hommes aux avantages de son Eglise , à la condamnation des erreurs et de leurs auteurs , et à l'établissement de son invincible vérité.
XIX. Le crédit que Pelage s'était acquis dans sa nonciature de Consfanlinople, fut le degré par lequel il monta sur le trône de saint Pierre, après la mort de Vigile. 11 fut appuyé principalement de la faveur de l'empereur JusUnien, qui avait otfert au clergé romain de faire Pelage pape dès le vivant de Vigile, et à qui le clergé avait promis de l'élire, selon ses ordres, dès (|ue Vigile serait mort.
« Restitue nobis modo Vigilium, et quando eum voluerit Deus transire de hoc saeculo, tune vestra prœceptione nobis donetur Pelagius archidiaconus nosler. » C'est ce qu'en dit Anastase Bibliothécaire, dans la vie de Vigile.
XX. L'histoire ne nous fournit pas les apocrisiaires que Pelage et ses successeurs, Jean et Henoît, envoyèrent à Constantinople; et nous ne pouvons pas même assurer s'ils y en envoyèrent toujours sans interruption. Pelage H y envoya celui dont parle saint Grégoire , quand il dit que son prédécesseur avait envoyé un apocrisiaire à Conslantinople, selon la coutume, et lui avait défendu d'assister à la messe du patriarche Jean le Jeûneur , après qu'il eût usurpé le nom insolentde [)atriarche universel : « Et archidiaconum , quem juxta morem ad vestigia dominoruni transmiserat, missarimi vobiscum solenmia celebrare prohibuit (L. iv, ep. 38, 36). »
Quand il dit que Pelage II avait envoyé son apocrisiaire, selon la cowinmQ, juxta morem, il
nous donne sujet de croire que ses prédécesseurs en avaient aussi envoyé.
XXI. Saint Grégoire fut lui-même envoyé par le même Pelage, pour faire cette fonction à Conslantinople, après qu'il l'eut ordonné diacre. Il le dit lui-même : « (kim me in Constantinopolitana civilate Sedis Apostolicœ responsa constringerent (Epist. ad Leandrum,'in |>r;ef. Moral.) » Et ailleurs : « Tempore quo pro explendis responsis Ecclesiœ ad principem i|)se transmissus sum, etc. Dnm jussione pontificis mei in Constantinopolitanœ urbis palatio, responsis ecclesiasticis deservirem (Dialog., 1. in, c. 3^2, 36). »
Ces termes de saint Grégoire nous apprennent : 1" Que le nom d'apocrisiaire, qui est grec, ou de Responsalis, qui est latin, marque la charge qu'ils avaient de recevoir les réponses , c'est-à-dire , les rescrits des souverains pontifes, et de les exécuter : « Siquidem pro explendis responsis Ecclesiœ ad principem transmittebantur ; » 2" que les apocrisiaires avaient apparemment un appartement dans le palais impérial : « Dum in Constantinopolitanœ urbis palatio deservirem.» Cela paraîtra encore clairement ci-dessous.
XXII. Saint Grégoire étant nonce à Constantinople, après une longue dispute contre le patriarche de Constantinople Eutychius , sur la résurrection des corps , et après une longue dissension, força enfin ce patriarche de rétracter ses erreurs sur ce point de la créance catholique, et l'empereur Tibère, après les avoir ouïs lui-même, fit brûler le livre d'Eulychius.
Jean Diacre (L. i, epist. 31) a compris sommairement le reste des actes de la nonciature dans ce peu de termes, où il nous renvoie aux lettres que le pape Pelage lui écrivait. «Quanta aulem autoritate ministerium sui apocrisiariatus impleverit, quantœ reverentiae apud Augustos extiterit, quantaque soUicitudine afflictœ ItalicB succurri sœpius fecerit, si quis p'enius nosse desiderat, epistolas Pelagii ad eum percurrat. »
11 ne rapporte qu'une de ces lettres, qui suffit pour nous persuader qu'une des plus pressantes obligations (juc les papes imposaient à leurs nonces, était de procurer du soulagement à la ville de Rome et à l'Italie , et d'obtenir un puissant secours contre les Lombards.
XXIU, Saint Grégoire fut fait pape, et sa nonciature ne fut pas inutile pour faire con-
302 DU SECOND OUDRK DES CLERCS. — CMAPITUE CENT-IICITIÈME.
sentir l'empereur Maurice à son élection. 11 « iNam quod pcrmanere in palatio, juxta an-
envoya son apocrisiaire à Constantinoplc , et ti(iuam consuetudinem Apostolicae Sedis, dia-
lui défendit de célébrer avec le patriarche Jean, conum vcstra serenitas non invenit, non hoc
s'il ne renonçait au titre nouveau et ambitieux mex negligenlitr, sed gravissimae necessilatis
à' œcuménique. fuit. Quia dum minislri omnes hujus nostrœ
«Et ante per alios responsales meos, et nunc ccclesifr tam contrita asperaque tempora cum
perSabinianum diaconum, etc. Eum si emen- formidine declinarent, atque refugerent, nulli
dari nollet, Missarum solemnia cum fraterni- eorum poterat imponi, ut ad urbem regiam
tate vestra celebrare prohibui (L. IV, ep. 38). » in palatio permansurus accederet (Liber ii.
Ces expressions font foi que ces nonces étant op. iv, v). »
diacres, assistaient en fonction de diacres à la L'espérance d'un gouvernement plus favo-
messe du patriarche, et ainsi ils célébraient rable fit résoudre saint Grégoire à envoyer en
avec lui, si quelque mésintelligence ne le leur même temps un défenseur qu'il créa diacre,
faisait défendre. pour être son nonce auprès de Phocas : « Unde
Cela est encore plus clair, quand ce pape dit eum autore Deo diaconum feci , et sub cele- (L. VI, epist. 30) que pour lui il se faisait as- ritate transmittere studui, qui cuncta, quse in sister à sa messe par le diacre du patriarche bis partibus aguntur, invento opportuno tem- Jean à Rome, mais qu'il ne souffrait pas que pore, valeat clementiœ vestrœ suggerere. Proie sien assistât ce patriarche à Constantinoplc : pter quod rogo, ut serenitas vestra ei nias « Mecum feci eos sacra missarum solemnia aures inclinare dignetur. Qualiter enim quoticelebrare, quia sicut meus diaconus ad exhi- dianis gladiis, et Longobardorum incursionibendasanctamysteria illinon débet ministrare, bus, etc. (Baronius, an. 603, n. 5). » ita,etc. » XXYI. De ces termes de saint Grégoire il
L'évêque de Constantinoplc avait donc aussi est manifeste : 1° que ces apocrisiaires étaient
ses apocrisiaires à Rome. Celui de Ravenne toujours des diacres, qu'on ordonnait exprès
voulant en envoyer un extraordinaire à Cons- pour cela; 2° qu'ils demeuraient actuellement
tantinople, il demanda à saint Grégoire qu'il dans le palais impérial de Constantinoplc ;
le recommandât au diacre Anatolius , qui était 3" que les mauvais traitements de l'empereur
son nonce près de l'empereur (L. ix, epist. ^1). Maurice obligèrent enfin saint Grégoire à n'en-
XXIV. Nous avons parlé ci-devant de la voyer plus de nonces à sa cour; 4-" que si ces commission que ce pape donna à son nonce nonciatures étaient utiles au pape, à l'Eglise de Constantinoplc, de juger tous les différends romaine et à l'Italie, elles n'étaient pas moins qui naîtront entre Adrien, évêque de Thèbes, avantageuses aux empereurs, auxquels elles et Jean de Larisse, son métropolitain, à la ju- étaient comme autant de gages de l'amitié des ridiction duquel il l'avait soustrait, à moins jtapes, et de leur soin à maintenir les intérêts que ces différends ne fussent d'une si extrême de l'empire dans l'Occident ; 5" que la comimportance, qu'il fallût les rapporter au Saint- mission de ces nonces ne leur donnait aucune Siège (L. Il, ep. vu), juridiction , si elle ne leur était donnée par
L'empereur avait déjà auparavant délégué une délégation particulière, comme nous l'a-
la même cause entre ces deux évêques, à Ho- vous remarqué dans quelques cas singuliers,
norat, diacre de Rome, et à Sébastien, officier XXVII. A saint Grégoire succéda Sabinien,
de l'empire, et après avoir ouï leur rapport, il qui avait été son apocrisiaire à Constantinoplc,
avait absous l'évêque Adrien. et à Sabinien Boniface III, qui était ce même
XXV. Phocas étant parvenu à l'empire, et apocrisiaire que saint Grégoire avait envoyé à ayant fait ses plaintes à saint Grégoire, de ce Phocas.
qu'il n'avait point trouvé d'apocrisiaire de sa Le pape Martin I" avait aussi fait les fonc-
part dans son palais, selon l'ancienne cou- tions d'apocrisiaire à Constantinoplc, avant son
tume;ce pape lui fit entendre que la dureté pontificat, comme le remarque Anastase I>i-
du règne précédent en avait été cause, et avait bliothécaire. Mais après les cruautés inouïes
donné une si extrême aversion du séjour de que l'empereur Constant, monothélite, exerça
Constantinoplc, aux ecclésiastiques de Rome, contre ce saint i)ontife, et les mauvais traite-
qu'on ne pouvait trouver personne qui voulût ments que les apocrisiaires du |)ape Théodore
y aller exercer la nonciature. avaient déjà reçus à Constantinoplc de la part
DES APOrniSIMUES or nonces DV pape. ;!0.T
des empereurs et des patriarches, infectés de reur de le recevoir comme un diacre : « l't
la môme erreur, on se désista d'en envoyer ministrum, to; ^loLcv-ov, di^^ne suscipiat. »
d'autres. XXVIll. Le concile in Trullo qui fut tenu
L'empereur Constantin Pogonat ayant rétabli peu d'années après le VP concile général,
la foi orthodoxe dans l'Orient, par le moyen du découvrit les véritables raisons qu'avaient les
VP concile écuménique, écrivit à Léon II pour empereurs de demander, et les papes de refu-
lui demander le renouvellement de l'ancienne scr des légats en forme au lieu d'apocrisiaires.
coutume d'envoyer un apocrisiaire b. Constan- Les empereurs et les patriarches de Constanti-
tinople. Ce pape envoya le sous-diacre Cons- nople avaient souvent corrompu la fidélité des
tantin, mais au lieu que l'empereur avait sou- légats, et les avaient fait condescendre à des
haité qu'on lui accordât une pleine légation , résolutions aussi injurieuses à l'Eglise que
avec pouvoir de décider toutes choses au nom dommageables à leur conscience,
du pape , il ne lui donna que la commission II y avait quelques évêques chargés d'une
ordinaire de la nonciature qui ne consistait qu'à qualité superficielle de légats du Siège Aposto-
faire des remontrances à l'empereur, faire sa- lique, qui souscrivirent aux canons du concile
voir ses réponses au pape, et attendre de lui les in Trullo : c'est ce qu'Anastase Bibliothécaire
résolutions de toutes les affaires. veut dire. Mais, comme ils n'avaient pas les
Voici les paroles de l'empereur : « Hortamur pouvoirs des véritables légats, les papes préten-
vestram sanctissimam summitatem , ut quam- dirent toujours, avec autant de fermeté que de
primum mitlatdesignatumab eaapocrisiarium justice, que le Siège romain n'avait jamais eu
ut is in regia nostra urbe degat, et in emergeu- de part aux canons de ce concile, et qu'il n'y en
tibus sive dogmaticis, sive canonicis, ac pror- aurait jamais.
sus in omnibus ecclesiasticis negotiis, vestrœ Voilà ce qui faisait demander aux Grecs des
sanctitatisexprimatacgeratpersonam [Conc. VI, légats ordinaires à Constantinople, et ce qui
Occ, act. 18). » donnait aux papes une constance inflexible à
La réponse du pape fut rendue en ces ter- n'en point donner et à envoyer de simples apo-
mes : « Prœsentis suggestionis exiguum porti- crisiaires.
torem Constantinum subdiaconum qui et nu- XXIX. La persécution des empereurs icono-
per cum legatis prsedecessoris mei interfuit clastes rompit bientôt cette bonne intelligente,
sanctee synodo inibi celebratse , dignum exce- et fit qu'on n'envoya plus d'apocrisiaires, qui
ptione censeat vestra regalis magnanimitas, ne furent rétablis ensuite qu'avec le rétablissc-
ejusque suggestionibus autem pietatis acconi- ment de l'empire occidental, en la personne et
modet; ut autem ministrum dignanter susci- en la maison de Charlemagne, comme nous
piat. » dirons dans la suite.
Cela nous marque que l'empereur deman- On vit pourtant encore un apocrisiaire du
dait un légat a latei^e, et que le pape n^envoya pap*^ à Constantinople sous Constantin Copro-
qu'un nonce selon la coutume. Il est vrai que nyme, en 743 (Baron., an. 743, n. 30j. Mais
Constantin n'était que sous-diacre, maisilavait lorsque l'empire d'Occident fut rétabli dans sa
assisté au concile général avec les autres légats splendeur, on a vu les apocrisiaires revivre
du pape, ce qui ne s'accordait ordinairement pendant quelque temps sous Charlemagne,
qu'aux diacres ; et ce pape même prie l'empe- comme nous le dirons bientôt (i).
(1) Il est certain que le pape, comme chef de l'EIglise et pasteur tiqie possédée par un bon nombre de membres du clergé, on peut
universel, a le droit d'envoyer des délégués dans toutes les parties du dire, sans exagération, que cet état prospère était le résultat tout
monde, et il est également incontestable que les souverains et les spécial des soins apostoliques et de la vigilance des nonces ordinaires
peuples doivent recevoir, en fils soumis à l'Eglise, les envoyés du à Cologne. » Mais pour obtenir ce résultat, il fiudrait que les nonces
souverain pontife. Les avantages qu'ont procurés à la religion les apostoliques ne fussent pas comme aujourd'hui les simples ambassa-
nonces apostoliques, soit pour la propagation de la saine doctrine, deurs du souverain temporel de Home, mais qu'ils lussent comme
soit pour le maintien de la discipline et de la paix sont immenses. jadis les envoyés du pape, c'est-à-dire avec l'exercice de la jundic-
« Si à l'époque de mon arrivée à Cologne, en 1786, dit le cardinal l'on ordinaire qui leur compète. Le cardinal Consalvi, dans le tome ii
Pacca, dans ses Mémoires historiques sur ses nonciatures, la religion de ses intéressants Mémoires , raconte les démêlés qu'eut, au
catholi(iue était presque partout dominante dans les vastes pays du commencement de ce siècle, le Saint-Siège avec les cours d'Autriche
Rhin ; si le culte divin avait été rétabli dans les lieux d'où l'avait et d'Espagne, relativement à la juridiction des nonces que les lois
chassé la prétendue réforme; si tous les efforts que le protestantisme joséphines avaient déjà tant annulée, a L'innovation la plus étrange
faisait depuis deux siècles pour s'introduire dans cette cité catholique dit-il, en parlant de Vienne, fut de vouloir empêcher le nonce de
avaient été inutiles ; s'il y existait de pieuses ins'itutions et d'utiles faire les procédures pour les évêques nommés ; et cependant sous
fondations pour former la jeunesse qui se destinait à l'état ecclésias- Joseph, ainsi que sous Léopold, les nonces avaient toujours exercé ce
tique et pour convertir les hérétiques; si enfin la discipline était en- droit. La cour de Vienne eut la prétention de vouloir que la procé-
core en vigueur dans la plupart des cloiires, et la science ecclésias- dure fût suivie par les évêques; elle défendit très-sévèrement au