XII. Ils ne marchent qu'après l'abbé, quoique laïque
I. La même union sainte et avantageuse du clergé et des cloîtres s'établit et se fortifia aussi dans les autres églises.
Dans celle de France , le concile d'Agde (Can. xxvii) , défend d'ordonner les moines vagabonds dans les villesoudans les paroisses, si leur abbé ne rend témoignage de leur boime vie. Si l'évèque manque de clercs et qu'il souhaite en avoir d'entre les moines, il ne le peut que du gré de l'abbé. « Si neceï-se fuerit clericum de monacliisordinari, cum consensu et voluntate abbalis prœsumat episcopus. »
Les conciles IV et V d'Orléans furent souscrits par des abbés qui tenaient la place de leurs évoques. Le concile de Tours ordonna que les évoques qui ne pourraient pas assister en personne au concile pro\incial y enverraient des abbés ou des prêtres en leur place, nommant toujours les abbés devant les prêtres. Au synode d'Auxerre plusieurs abbés souscrivent avant tous les prêtres ou curés.
H. L'abbaye de Lérins continua d'être la mère et l'école d'une bonne partie des évêques de France. C'est le témoignage qu'en rend
saint Césaire, archevêque d'Arles : « Beala et felix insula Lirinensis, (jua^ cum parvula et plana esse videatur, innumerabiles tamen moules ad cœluni misissecognoscitur.Ha'c est qiue eximios nutrit monacbos, et pru'stanlissimos per omiies provincias erogat sacerdotes. Ac sic quos accipit lilios, reddit j)atres ; et quos nutrit parvulos, reddit magnos ; ({uos velut tiroiies accepit, reges facit (Hom. 25). »
Saint Césaire était lui-même une de ces divines montagnes (|ue cette île avait élevées jusqu'au ciel, et c'était dans cet illustre noviciat (ju'il avait a[»pris toutes ces célestes vertus qu'il lit depuis éclater sur le trône éininent de l'Eglise.
111. Si le monastère de Lérins envoyait des évêcpies à la plus grande jtartie des provinces, celui de Luxeuil fournissait des missionnaires à la campagne. Car saint Eustase, qui en fut abbé après saint Colomban, dont il avait été le disciple, suivant les ordres qu'il en avait reçus de ce céleste maître, entreprit la conversion des peuples voisins, qui étaient ensevelis dans les profondes ténèbres de l'hérésie, ou même de l'idolâtrie.
Le succès favorable de ces premières tentatives l'encouragea et le porta à i)Ousser ses victoires jus(pies dans la I^avière, où il fit de grands progrès, et en laissa la poursuite aux chefs et aux soldats qu'il avait formés pour cela. « Reversus Eustasius ad Luxovium, magistri sui prœçeptum implore parât , ut gentes quœ vicina; erant, fidei pabulo nutrirentur. Progressus ergo Warascos pra-dicando convertit populos, etc. ad l'.oias tendit, etc. (Vita ejus c. IV, apud Surium, 29 lAIart.). »
Saint (ial ne fut pas moins célèbre entre les disci[4es de saint Colomban, ni moins ardent à imiter son zèle pour la conversion des infidèles. Saint Colomban l'en chargea lui-même, parce qu'outre la langue latine il parlait aussi celle de ces peuples barbares ({ui languissaient encore dans la nuit de l'idolâtrie. « Columba-
5oG DES CONGRÉGATIONS. — CHAPITRE QTHNZIÈME.
nus bcato Gallo iil injunxit oflicii, ut populum successores , qui leguntur fuisse episcopi et
ab errore idololatme ad cultum Dei exhorta- abbates ( Du Cbesne, llistor. Franc., tuui. i,
tioue sakilari revocaret ; quia ipse banc a Do- p. 088). »
rnino gratiaui nieruit, ut non solum latinic, Les exemples semblables (jui ont été ci-de-
sed eliam barbarica' locutionis coj^nitionem vant, et qui seront encore allégués dans le pro-
non parvam baberet (Vita ejus, c. vi Sur., die grès de cet ouvrage ne nous permettent j)res-
10 Dctobr.), » que pas de douter de ce récit. Mais ce qui
Soit que cette connaissance d'une langue suit chez le même auteur ne mérite peut-être
barbare lui vînt du ciel ou qu'il l'eût acquise pas la même créance : que c'est de là que
par létude, c'était une maniue d'un mission- l'abbé de Lobbe a conservé le droit d'user des
naire apostolique. On sait qu'une partie des ornements propres aux évê(jues, et d'en exer-
monastères de France qui se formèrent dans cer la juiidiclion ; si ce n'est (jue cet auteur
la suite embrassèrent la règle de saint Coloiu- eût voulu dire que les papes qui ont accordé
ban et le prirent i)our le divin modèle de leur ces privilèges aux abbés de Lobbe, ont eu
vie et de leur conduite. 11 faut conclure de là quelque égard à la dignité des anciens abbés
qu'ils ne négligèrent pas le salut des peuples, qui y avaient été durant quelque temps or-
en travaillant à leur propre sanctification. Or, donnés évoques.
on ne peut douter que la prédication ne soit V. Dans l'Espagne, le concile d'Huesca (An.
la plus apostolique et la plus éminente de 598), ordonna que tous les évêques tinssent
toutes les fonctions ecclésiastiques , et qu'on tous les ans leur synode diocésain avec les
ne peut la communiquer aux religieux sans abbés, les prêtres et les diacres de leur dio-
les admettre dans toutes les dignités de la clé- cèse, pour les contirmer tous dans l'observance
ricature. religieuse des lois ecclésiastiques. « Annuis
Il ne faut pas s'étonner après cela si un an- vicibus unu?quisque nostrum omnes abbates
cien auteur a écrit que le monastère de monasleriorum , vel presbytères et diaconos
Luxeuil était une pépinière d'évèques aussi suœ diœcesis congregare praecipiat, et omnibus
bien que d'abbés : « Quis locus, vel civitas non regulam demonstret, etc. » gaudeat, ex beati viri disciplina rectorem ha- Les abbés prennent ici leur rang avant tous
bere pontificem, vel abbatem? (Le Cointe, ad les prêtres, aussi bien que dans le synode
an. 012, n. 22). » d'Auxerre et dans quelques autres conciles que
IV. Les abbés de Lobbe, célèbre abbaye près nous avons cités. Le concile de Mérida (Can. n)
de Tuin, dans le pays de Liège, ont été long- nomme les prêtres ou les curés avant les abbés,
temps évêques, sans autre fonction épiscopale en leur enjoignant à tous de recevoir avec
que celle de prêcher aux peuples barbares et honneur la visite de l'évêque. Le concile 111 de
idolâtres, depuis que saint Ursmar y porta ces Brague (Can. vu), place les abbés entre les
deux qualités d'évêque et d'abbé , au temps de prêtres et les diacres, en les exemptant tous
Pépin l'ancien. également des châtiments corporels, a Qui gra-
Yoici les paroles de l'auteur de la vie de ce dus jam ecclesiasticos meruerunt, id est pre-
saint apôtre des Flamands : « Dicendum pau- sbyteri, abbates, seu levitœ, exceptis graviori-
cis, cur dictus sit episcopus, cum Lobia non bus et mortalibus culi)is, nullis debeant verbe-
sit sedes episcopalis. Quia enim intentus erat ribus subjacere. »
semper lucrandis animabus, et quia niulti bar- Il est bon de remarquer ici que la qualité
bariccP gentis, ut supradicti Flandrenses, ad- d'abbé est mise entre les degrés ecclésiastiques,
hue detinebantur vanis idololatriae su[)ersti- entre la prêtrise et le diaconat. Le concile XllI
tionibus , prœdicandi tantum gratia , sicut de Tolède en use de même (Can. n). competebat rudimentis novellae fidei, est or- Les abbés souscrivirent au XV' avant les
dinatus episcopus. Quod factum quoque de prêtres, et ils y souscrivirent en leur nom, au
sancto Amando legimus. A quo etiani locus lieu que les prêtres n'y souscrivaient qu'au
Lobiensis tantum dignitatem est adeptus, i)ar- nom des évêques qui les avaient envoyés. La
tim ob hoc , partim quia locus regius regia même cho^e paraît dans le XV1'\ nnmificentia est constructus, ut nulli commit- Le concile Xll de Tolède (Can. iv) con-
teretur, nisi primum esset ordinatus episco- damna la violence du roi Vamba , et en
pus. Quœ dignitas perduravit eliam in multos même temps la facilité excessive de l'évêque de
ALLIANCE DE L'ÉTAT ECCLÉSLVSTIQUE, etc. ri57
Mcriila il ol)éir à ce roi, on érigeant un évèché sainte contestation entre les évoques et les
nouveau clans le monastère du saint confesseur |>lns saints religieux, ceux-ci fuyant les saints
Piniénius, qui avait été en même temps abbé et ordres avec tous les innocents artifices dont
évêi|ue du monastère de Dume. Ce nouvel ils se pouvaient aviser, et les évèipies au con-
évèché fut cassé, mais nous n'avons pas laissé traire leur déclarant une sainte guerre pour
de trouver des monastères ilont les al)l)cs étaient les y forcer.
évo(iues , et nous en rencontrerons encore La règle de saint Aurélien 'Cap. xlvi) ne per-
d'autres dans la suite de cet ouvrage. met à iabbé que l'ordination d'un prêtre, un
VL Ce que nous avons dit ci-dessus de saint diacre et un sous-diacre d'entre ses religieux,
Fulgence nous doit suffire pour l'Eglise d'Afri- s'il le juge nécessaire. La règle du Maître
que, et pour être pleinement persuadés que (Cap. i.xxxui), ordonne de recevoir dans les
l'état ecclésia?ti(iue n'y recevait pas peu d'avan- monastères les prêtres qui voudront s'y reti-
tage de sou étroite alliance avec la profession rer, mais comme des étrangers, eu leur faisant
religieuse. H faut donc venir à l'Eglise grecque, faire les offices et dire les collectes dans les
où nous rencontrons d'abord un très-grand églises pour honorer leur caractère, mais sans
nombre d'archimandrites et de religieux de la leur donner aucune part au maniement du
seconde Syrie, qui envoyèrent une reciuête au tem|)orel, de peur (ju'ils ne donnassent Texclu-
pape llormisde pour implorer son secours sion aux abbés mêmes, comme à des laïques :
contre l'hérésie qui faisait d'étranges ravages « Ne et ipsi obtentu honoris de ratiociniis, vel
dans l'Orient, et ils nous font voir par leurs dominatione monasterii, utpote laicos abbates
souscriptions qu'ils étaient tous ou prêtres ou excludant. »
diacres (Post ep. xxii Hormisd.). Les archi- Les évèques et le clergé n'étaient pas encore mandrites, qui paraissaient en très - grand bien revenus de leurs prétentions fondées sur nombre dans les actions l et 5 du concile de leur ancienne possession de tout le temporel Constantinople , sous iMénas, sont aussi tous des églises de leur diocèse. Ainsi, durant queldans les ordres sacrés. ques siècles, ce ne fut pas sans peine et sans
Avouons après cela que si l'humilité des beaucoup de précaution que les monastères
solitaires les a souvent éloignés de la prêtrise conservèrent les revenus et les offrandes que
lors même qu'ils étaient abbés et pères de plu- la libéralité des fidèles leur donnait. Enfin,
sieurs monastères, les évêques n'ont pas laissé cet article de la règle du Maître veut (jne
de les honorer du sacerdoce contre leur vo- l'abbé exhorte doucement ses prêtres à tra-
lonté, et d'honorer en même temps le clergé vailler de leurs mains, aussi bien que les
de la société de personnes si saintes. autres religieux; et, s'ils ne se rendent pas à
C'est ce qui paraît clairement dans la vie du ces douces semonces, qu'il les prie de s'en redivin Sabas, qui donna naissance à tant d'il- tourner dans leurs églises, lustres enfants et à tant de célèbres monastères, Vlll. Toutes ces circonstances de n'être reçus et qui ne voulait néanmoins ni monter lui- que comme des étrangers, /^;-e^/v;jo;v///i /oco, même, ni laisser monter aucun des siens aux de n'être jamais admis au gouvernement du degrés éminents de la cléricature, jugeant que temporel, d'être un sujet de continuelles déla seule pensée d'une si grande élévation était fiances à l'abbé même, comme n'étant que incompatible avec la modestie religieuse. « Ut laïque, et enfin ce danger d'être renvoyé à son qui nec ipse auderet susciperc dignitatem sa- église; toutes ces circonstances, dis-je, semblent cerdotii, nec alicui alii ex eis (|uibus pi\Terat, nous persuader que ceux {|ui étaient déjà prêrem perniittebat. Ita enim statuebat, sacerdo- très, s'ils venaient à se retirer dans les monastium esse semper monachis causam ambitionis tères, n'y étaient jamais parfaitement incor- (Vita ejus, c. xxu apud Surium, Decem. die 1). » pores et peut-être même n'y faisaient point de
L'évèque de Jérusalem ne laissa pas de lui profession,
conférer la prêtrise et de lui attirer par ce En effet, il était difficile de bien cimenter
moyen une vénération plus grande et une cette union d'un prêtre avec une compagnie
obéissance plus prompte de la part de ses reli- toute composée de laïques. Saint Grégoire nous
gieux qui ne lui étaient pas encore assez sou- a aussi appris ci-dessus que si un religieux était
mis. appelé aux saints ordres hors du cloître, il ne
VIL II est donc à croire qu'il y a eu une pouvait plus après cela se mêler des affaires du
rifiS DES CONiJRÉC.AÏIONS. — CIIAIMTriE QriNZiÈ.ME.
monastère. Mais il est à croire que tout cela nxMiio , qui en apercevait aussi les inconvé-
n'avait lieu que dans rOceideut pendant (|ne nienls, les a clian^^écs, et ne peut les avoir
les abbés mêmes n'étaient [>as clercs, et qu'au- clianj^^ées que pour d'autres encore meilleures,
cun de leurs religieux n'entrait encore dans la C'est une prévention plus commune (jue rai-
cléricature. Car, dans l'Orient, où nous avons sonnahle d'estimer les usages parce qu'ils sont
vu tous les abbés et même plusieurs simples anciens : si les plus anciens étaient les meil-
religieux élevés aux ordres sacrés, toutes ces leurs, ils n'auraient pas été changés par les
jalousies eussent été trop mal fondées. anciens Pères mêmes , après un juste balan-
II est même très-plausible que dans l'Occi- cément des biens et des maux qui les accom-
dcnt même les abbés furent tous ordonnés pagnaient.
prêtres avant la fin du vu" siècle, puisque nous IX. Ce fut après cette parfaite communica-
les avons vus, dans les synodes diocésains et tion de la cléricature aux religieux que le con-
dans les conciles provinciaux, tenir rang le plus cile IV de Tolède (Can. l) déclara aux évêques
souvent avant les curés et les prêtres, au moins qu'ils ne devaient pas s'opposer aux saintes
précéder toujours les diacres. La police même résolutions de leurs ecclésiastiques, lorsqu'ils
du siècle de saint Grégoire sur ce sujet nous a désiraient embrasser la profession monastique
paru fort embarrassée. Car les monastères ne pour s'y consacrer à la contemplation des vé-
pouvaient pas se passer de prêtres, et néan- rites du ciel et*à la perfection de la vie évan-
moins ils étaient forcés d'user contre eux de gélique. «Clerici qui monacliorum propositnm
toutes les précautions imaginables. Ainsi, ils appetunt, quia meliorem vitam sequi cujiinnt,
trouvèrent enfin par leur propre expérience, libères eis ab episcopo in monasteriis largiri
(jue le meilleur parti pour eux était d'avoir des oportet ingressus , nec interdici propositum
prêtres de leur corps. eorum , qui ad contemplationis desiderium
C'est ce qui commença à se pratiquer , transire nituntur. »
comme saint Grégoire même nous l'a montré. Ce canon supi)0se une vérité incontestable :
Mais ce saint pape sembla mettre la dernière que les ecclésiastiques étaient par leur ordina-
niain à cette parfaite communication du sacer- tion si étroitement attachés et comme asservis
doce aux religieux , quand il les envoya en à l'évêque qui les avait ordonnés et à l'église
Angleterre faire les fonctions non-seulement pour laquelle il les avait ordonnés, qu'ils ne
sacerdotales, mais aussi apostoliques. pouvaient en aucune façon rompre ce dou-
Si la première disposition des monastères ble lien sans se rendre transgresseurs de
où il n'y avait point de prêtres mérite de la foi qu'ils avaient promise à leur église et
justes louanges, la police suivante, qui leur de l'obéissance qu'ils avaient vouée à leur
en a accordé, eu mérite encore plus, puisque évêque. Ainsi ils ne pouvaient passer dans
les ])ressantes et indispensables nécessités, tant des monastères sans le consentement des évê-
des monastères que de l'Eglise, ont enfin con- ques.
traint les plus sages et les plus saints d'entre Mais ce concile oblige les évêques de ne pas
les papes et les évêques de faire ce change- refuser une permission si juste, qui ne dimi-
ment, et de faire exercer le ministère aposto- nue pas le nombre de leurs sujets, mais qui
hque à ceux qui embrassaient avec plus de en augmente le mérite, et qui les rend d'au-
ferveur les conseils et les vertus apostoliques. tant plus utiles à l'Eglise qu'elle les rend plus
Il en est de même de la demeure des an- vertueux et plus saints. Quelque jugement ciens religieux loin des villes, dans les soli- qu'en puissent porter les yeux de la chair, tudes écartées : elle avait ses avantages, mais ceux qui sont les plus saints sont aussi les le changement qui s'est fait a été encore plus plus utiles à l'Eglise, quoiqu'ils semblent ne avantageux à l'Eglise, puisque saint Chrysos- rien faire ; et Tactivilé destituée de vertu et tome et saint Augustin ont jugé, avec tant de sainteté fait plus de bruit que de profit ded'autres saints évêques, qu'il était plus utile vant les yeux de la Vérité éternelle, que ces flambeaux de sainteté éclairassent les X. Saint Benoît ordonna dans sa règle qu'on villes, et embrasassent le clergé même du feu ne se rendît pas facilement à la demande des sacré dont ils brûlent. ])rètres qui désireraient d'être reçus dans ses
Cessons de regretter les bonnes et saintes monastères, « Non quidem eicitiusassentiatur
pratiques de l'antiquité , lorsque l'antiquité (Cap. lx) ; » mais qu'on se rendît enfin à leur