XI. La forme du pallium
I. Tous les métropolitains de France obtinrent enfin du pape Zacharie que le pallium leur fût communiqué en l'an 742, et ils résolurent dans un concile, où saint Boniface présida, de le demander, et de promettre en même temps une obéissance exacte aux ordres du Siège apostolique.
Voici les termes de la lettre de Boniface écrite en Angleterre. « Decrevimus in nostro synodali conventu, etc. Sancto Petro et vicario ejus \elle subjici, synodum per omnes annos congregare, metropolitanos pallia ab illa sede quœrere, et per omnia, pra^cepta Pétri canonice sequi desiderare. » Et un peu plus bas : « Unusquisque episcopus si quid in sua diœcesi emendare nequiverit, itideminsynodocoram archiepiscopo et palam omnibus ad corrigendum insinuet, etc. Omnes episcopi debent metropolilano, et ipse Romano pontifici, siquid de corrigendis populis apud eos impossibile est, notum facere,
et sic alieni fient a sanguine aniinarum perditarum (Epist. cv). »
On tire de ces termes une conséquence infaillible, qui est, que lenom d'arciievèque et le pallium fut alors communiqué à tous les métropolitains. On ne peut pas dire que le vicariat du Saint-Siège^ qui avait jusqu'alors accompagné le pallium, leur fut aussi communiqué, mais avec le pallium on leur donna une partie de cette puissance primatiale, en tant qu'on les exempta de la sujétion du vicaire apostolique, et on les fit immédiatement relever du pape. Aussi avons-nous vu que par cette raison les archevêques d'Arles ont dominé durant plus d'un siècle sur tous les métropolitains de la couronne de France.
Les rois trouvaient leur compte dans l'établissement de cette nouvelle dignité, qui arrêtait dans leur royaume un grand nombre de causes qu'il eût fallu porter à Rome, et qui donnait à la France comme un patriarche propre, et un concile national. Mais si les rois et les archevêques d'Arles y trouvaient leur avantage, et employaient pour cela tant de pressantes instances, comme nous avons vu, les métropolitains qui devenaient les sujets d'un de leurs égaux et de leurs confrères n'en étaient pas vraisemblablement fort satisfaits.
Les longues et sanglantes guerres durant la décadence de la maison du grand Clovis ayant non-seulement éteint le vicariat apostolique, ou l'exarchat d'Arles, mais aussi presque détruit l'épiscopat du royaume ; saint Boniface, qui avait été envoyé eu France pour y rétablir la discipline, donna une autre forme à l'épiscopat, en l'exemptant de ces vicaires apostoliques, ou primats et déclarant tous les métropolitains primats en ce sens véritable, qu'ils ne relèvent d'aucun autre primat, comme nous l'avons déclaré ci-dessus.
II. Voilà les raisons et les motifs du changement qui se fit alors dans la police ecclésiastique de la France, par la communication du
nom d'archevêque et du pallium à tous les métropolitains. Ainsi ce ne peut être qu'un raisonnement plus l'.ardi que solide, de dire que Boniface força les métropolitains de France de quitter leur pallium français, et de demander celui de Rome, pour les engager par ce nouveau lien à une nouvelle servitude envers le pape, à qui ils commençaient de faire un nouveau serment d'obéissance en recevant le pallium.
En effet, les Français ayant résolu de demander au paj)e Zacharie trois palliums, pour les métropolitains de Rouen, de Reims et de Sens, tardèrent de faire celte demande , comme s'ils eussent pressenti les cliames où ils s'engageaient; le pape témoigna être surpris de ce retardement, et Boniface ne sut quelles excuses lui en faire,
« De eo quod jam prœterito tempore de archiepiscopis et de palliisa Romana Sede petendisjuxtapromissa Francorum, sanctitati vestrae notum feci, indulgentiam Sedis apostolicae flagito : quia quod promiserunt, tardantes non impleverunt, et ventilalur, et quid inde perficere velint, ignoratur. »
III. Ce ne sont Là que des imaginations mal fondées. En effet, comment Boniface seul, à qui le pape n'avait donné aucun pouvoir sur les évêques de France, pouvait-il forcer les évêques de France à une chose si désavantageuse? Comment pouvait-il lui seul ou forcer, ou séduire un synode national, et où les princes et les grands seigneurs s'assemblaient en même temps et dans la même ville avec les évêques? a Decrevimus in nostro synodali conventu, etc. (Bonifac, epist. cv). » Comment pouvait-il forcer les rois et les princes de France de consentir à ce nouvel asservissement de leurs évêques ? Mais comment les princes étaient-ils si aveuglés dans leurs intérêts, et pour le dire ainsi, si fort enchantés, qu'ils employassent les prières vers Boniface, et lui donnassent un prompt secours pour déshonorer leur Etat? « Synodum congregandam ethortandam,jussu pontificis Romani et rogatu ;principum Francorum et Gallorum sub spe restaurandae legis Christi suscepi. » Comment le prince et duc des Français Carloman aurait-il établi luimême Boniface archevêque sur tous les évêques de Germanie ? « Ordinavimus per civitates episcopos, et constituimus super eos archiepiscopum Bonifacium, qui est missus sancti Pétri (Conc. Liptin., c. i). Comment le même
Carloman aurait-il lui-même prié 3onif?.ce de venir tenir un synode en France, où il n'avait nulle juridiction, puisque le pape ne lui avait commis que la Germanie ? Le pape Zactiarie consentit à cette prière et permit à Boniface de tenir ce concile en France, n'ayant jamais eu la pensée de l'envoyer pour cela.
Voici ce qu'il écrit à Boniface. « De eo quod nobis intimasti, quod te Carlomannus fdius noster ad se rogavit accedere, ut in urbe regni Francorum, in sua ditioneconstituta, synodum celebrare debeas, et hoc libenter concedimus et fieri praecipimus (Epist. '.). »
Ce pape prescrit ensuiie à Bonifac3 ce qu'il doit traiter dans ce conciie, maie il n'y paraît pas la moindre trace de ces artificieux desseins d'accroître sa domination.
IV. Mais il faut apprendre de la lettre même de Boniface à ce pape. Téta!, déploraûle de l'Eglise de France en ce lemps, pour y découvrir les véritables raisons qui portèrent ce sain', archevêque à y faire les règlements qu'on tâche de noircir. îl assure que depuis soixante ou soixante el dix ans la discipline ecclésiastique étaii foulée aux pieds et comme anéantie dans la France; que depuis plus de quatrevingts ans on n'y avait point tenu de concile, e' on n'y avait point vu d'archevêque; que les évêchés avalent été donnés à des laïques , ou à des ecclésiastiques coupables des impuretés les plus criminelles, et d'une vie toute séeuhère.
« Carlomannus, dux Francorum synodum me rogavit ccngregare, eL promisii se de ecclesiastica religione, qusB jam longo tempore, là est, non minus quara psr sexaginta vel sepîuaginta annos calcata et dissipataîuit, aliquid corrigere et em.endare veîle. Franci enim, ut seniores dicunt, plusquam per temnus octcginta annorum. synodum non fecerunt; nec archiepiscopum , habuerant , nec Ecclesiae canonica jura alicubi fundabant vel reno"^bant. Modo autem maxima ex parte per civitates episcopales sedes tradita? sunt laicis ad possidendum, vel adulteralisclericis, scortatoribus, et publicanis saîculariter ad perfruendum. » Voiltà la peinture effroyable, et le funeste état de l'Eglise de France en ce temps-là. Carloman voulut remédier à ces désordres : il demanda secours à Boniface, et jugea avec lui qu'il fallait commencer par rétablir les conciles et les archevêcjues, ou les métropolitains. Quand Boniface dit que depuis quatre-vingts
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ans la France n'avait point eu d'arclie\èque, que les papes et nos rois ont fait de temps en
«necarciiiepiscopumuaDuerupt, » on pourrait temps pour établir de nouveaux primats ou
croire, avec qu8:que fondement, qu'il entena vicaires anostoliques dans ce royaume,
parler de l'extinction du vicariat apostolique Les évèques de France pouvaient encore con-
de l'évêque d'Arles, qui était le seui arclievè- sidérer dans cette rencontre l'exemple de l'E-
que en France, comme légat et vicaire du glise anglicane, où il n'y avait que deux ar-
Siége aposiolique. Ainsi pour rétablir l'Eglise chevêques ou métropolitains également liono-
dans son premier état, puisque la ruine de ce rés du pallium, et également dépendants ou
vicariai avait été suivie de la ruine entière de indépendants l'un de l'autre. Ils pouvaient se
la discipline de l'Eglise^ il fallait ou demander ressouvenir que saint Grégoire pape donnait
un autre archevêque, légat et vicaire du pape, le pallium aux métropolitains, dont il était le
ou renouveler le plus ancien usage , que consécrateur ordinaire : de Ravenne, de Milan,
chaque métropolitain ressortissait immédiate- de Salone, de Palerme, de Syracuse, de Ca-
ment du p^pe. giiari, quoiqu'ils fussent de simples métropo-
II semble que les Français aimèrent mieux, litains, sans primatie et sans vicariat apostoau moins après la mort du légat Boniface, lique. Enfin, Anastase bibliothécaire dit que rentrer dans leur ancienne police, qui ne Grégoire lil, prédécesseur de Zacharie, donna mettait rien entre le pape ei les métropolitains, le pallium à l'évoque de Vienne Vilicarius, et Ainsi chaque métropolitain devenait primat en le fît archevêque : « Pallio dato archiepiscosa manière par son exemption de tout autre pum constituit. » Cet archevêque demeura ce primat que du pape. Le pallium était une qu'il était, un simple métropolitain, marque fort convenable de cette nouvelle VI. Quant à la suggestion que Boniface fit proexemption, qui pouvait porter le nom de mettre au Siège apostolique, il est ridicule d'en primatie. prendre le moindre ombrage. Car ce fut tout
Voilà ce qui fit résoudre les évêques du le concile, ce furent tous les évêques, et non concile à demander au pape des palliums pour pas les métropolitains seuls qui promirent cette tous les métropolitains. Ils n'en avaient peut- soumission. « In nostro synodali conventuconêtre d'abord demandé que pour trois, mais fessi sumus fîdem catholicam, et unitatem et après ils jugèrent plus à propos de les égaler subjectionem Romanœ Ecclesiœ fine tenus sortons. « Metropolitanis pallia ab illa sede quse- vare, sancto Petro et vicario ejus velle subrere. » Et c'est peut-être ce changement de jici. »
résolution qui fit le retardement dont le pape Cela est commun à tous les laïques, à tous
et Boniface furent en peine. les ecclésiastiques, à tous les évêques, en tous
Le pallium étant accordé à tous les métro- lieux et en tout temps. Il n'y a rien là qui ait
politains, ils entraient tous dans l'obligation un rapport particulier aux métropolitains ou
commune d'avertir le pape de tous les désor- au pallium, ou aux nouvelles obligations que
dres qu'ils ne pourraient pas corriger, cequifai- le pallium leur impose. Et quelle est l'Eglise,
sait auparavant un des devoirs particuliers de qui est l'archevêque ou le métropolitain qui
l'archevêque d'Arles, auquel les métropoli- ne se reconnaisse soumis au pape comme au
tains recouraient dans leur impuissance, et lui vicaire de J.-C? Les patriarches de l'Orient ne
au pape. Et c'est ce que disait Boniface ci- pouvaient pas et ne prétendaient pas même
dessus: «Omnesepiscopidebentmetropolitano, être exempts de cette suggestion au chef vi-
et ipse Romano pontifici si quid de corrigendis sible de l'Eglise, dont ils sont les membres,
populis apud eos impossibile est, notum facere VIL Si après cela on ajoute : « Metropolita-
(Epist. x). » nis pallia ab illa sede quaerere, prœcepta sancti
V. Or que les évêques et les métropolitains Pétri canonice sequi : » c'est plutôt un nouvel de France considérassent comme un point im- avantage et une nouvelle liberté, qu'une serviportant de leurs libertés, de ne plus souffrir tude qu'on procure aux métropohtains. On leur de primat ou de métropolitain entre les autres donne à tous ce que les rois n'avaient pu obtemétropolitains et le pape ; c'est ce que nous nir durant cent ou deux cents ans, que pour le justifierons dans la suite. Nous ferons même seul archevêque d'Arles, et pour un évêque voir une résistance vigoureuse et invincible de d'Autun;et on les affranchit de la sujétion que la part de ces évêques à toutes les tentatives leurs prédécesseurs avaient eue à l'archevêque
d'Arles. Si on ajoute qu'après cela ils obéiront dant cette obligation nouvelle n'avait pas em-
canoniquement aux ordres du Saint-Siège, il pêche les rois et les métropolitains, je dirai les
est vrai (|ue c'est une suite du pallium , mais empereurs mômes, de rechercher avec instance
est-ce une servitude nouvelle? n'est-ce pas plu- le pallium et ces légations qui l'accompa-
tôt une loi qui est née avec l'Eglise, et qui est gnaient.
le fondement solide de toute la discipline de IX. Si l'on fait consister la prétendue servil'Eglise, que les inférieurs doivent obéir à leurs tude dans le jurement, qu'on a depuis exigé supérieurs, et que tous les hommes doivent des métropolitains dans la réception du palêtre soumis aux puissances que Dieu a mises lium , on pourrait dire que si le jurement est sur leurs têtes ? Il est toujours sous-entendu nouveau , l'obligation en est aussi ancienne que les commandements des supérieurs seront qu'indispensable, d'obéir aux canons et aux conformes aux lois et à l'équité, mais ce con- ordres d'une autorité supérieure, divinement cile, pour dissiper tous les ombrages qu'on en établie. Les nouvelles maladies ne nous forpourrait prendre, remarque en termes formels cent-elles pas tous les jours de recourir à de que cette obéissance des métropolitains au pai)e nouveaux remèdes ? Et quelle plus étrange est réglée par les canons. « Prœcepta sancti maladie que celle d'une Eglise , où depuis Pétri canonice sequi. » Et le pape Zacharie ne quatre-vingts ans ou environ, toute la disciprotestait-il pas lui-même, que les ordonnances ])line canonique était renversée ? On n'assemdu Siège apostolique sont toujours conformes semblait plus de synodes, on ne créait plus de aux canons? «Nec enim ab bac apostolicaSede métropolitains , tous les évêchés étaient abanilla diriguntur, qux contraria esse Patrum , donnés à des laïques, ou à d'infâmes adultèsive canonum statutis inveniantur (Epist. i, ad res. Cette maladie n'était-elle pas assez nou- Bonifac). » velle et assez grande pour y apporter quelque
Cette obéissance aux canons, et aux ordon- remède nouveau? Et quel remède plus propre
nances canoniques des papes , peut-elle être à tant de plaies mortelles dans la discipline de
appelée une nouvelle servitude? N'est-elle pas l'Eglise, que de lier par de nouvelles chaînes
plutôt le fondement invariable de la véritable les métropolitains à l'exécution des canons,
liberté , aussi bien que de toute la discipline et à la correspondance avec le pontife du
sainte et divine de l'Eglise? Les fidèles, en siège de Pierre, qui est le conservateur de la
obéissant à leurs pasteurs, les ecclésiastiques discipline de l'Eglise et l'exécuteur des ca-
à leurs évêques, les èvêques à leur métropoli- nons ?
tain, donnent-ils en cela des témoignages d'une X. Il faut se ressouvenir que le pallium n'est
triste servitude ? N'est-ce pas la véritable et pas un ornement profane pour éblouir les
l'unique liberté d'obéir aux lois, et à ceux qui yeux et pour flatter la vanité des prélats ambi-
commandent selon les lois ? Et si l'on brise ces tieux. C'est un habit éclatant, qui avertit et qui
sacrés liens , ne retombe-t-on pas dans une engage ceux qui le portent de s'élever encore
effroyable confusion, et dans une pitoyable ser- plus au-dessus des autres prélats, par l'éclat de
vitude ? leur vertu , et par une grandeur de courage
VIII. On ne pouvait pas donner le pallium à vraiment royale, à maintenir inviolablement
tous les métropolitains, sans les obliger à une les lois saintes de l'Eglise,
observation exacte des canons et des décrets , Saint Grégoire pape menaçait (L. i, ep. xiv,
puisque cette obligation avait été imposée par xv) l'èvêque de Salone de lui ôter le pallium
les souverains pontifes à tous les archevêques s'il ne réparait une faute qu'il avait commise,
d'Arles, et à tous ceux à qui le pallium avait après quoi il lui faisait craindre l'excommuni-
été envoyé. Qu'on lise toutes les lettres des cation. Il écrivait à l'èvêque de Ravenne , qui
papes adressées aux métropolitains, à qui ils s'opiniàtrait à porter le pallium hors du temps
envoyaient le pallium avec leur légation ou de la messe, et par les rues de la ville, que
vicariat apostolique, on y trouvera partout une Tlmmilité est ce qui orne le plus les évêques :
obligation plus étroite d'observer et de faire « Decorari pallio volumus, forsitan moribus
observer les canons , et d'entretenir une plus indecori,dum nibilin episcopali cervice splen-
grande correspondance avec les papes, pour didius fulget, quam humilitas (L. n, ep. liv).»
les avertir de toutes les infractions des canons, 11 mandait à l'èvêque de Milan , que l'humilité
auxquelles ils n'auront pu remédier. Cepen- et l'obéissance étaient comme le génie et l'àme