CHAPITRE QUATORZIÈME
ALLUNGB DE l'ÉTAT ECCLÉSIASTtOVB AVEC CELUI DES MOINES, EN ITALIE ET EN ANGLETERRE , DANS LE SECOND AGE DE* I.'ÉGLISE, C'EST-A-DIRE DEPUIS CLOVIS JUSQU'A CHARLEMAGNE.
I. Cette alliance eei également arantageose à l'un et h l'autre état.
IL En qnel cas saint Grégoire permettait aux clercs qui s'étaient faits moines de rentrer dans leurs églises. Que la vie des clercs embrassait les voeux et les pratiques saintes du cloître, d'une manière excellente.
m. Tous les moines ne pouvaient pas prétendre aux ordres, si à la pénitence ils ne joignaient l'innocence, c'est-à-dire l'exemih tion des crimes canoniques.
lY. Autres preuves de cela même. La vie monastique tenait lien, ou du sous-diaconat pour quelques-uns, ou au moins des interstices qu'il eût fallu garder.
V. La sainteté de la vie religieuse était une excellente préparation au sacerdoce.
YI. Les religieux eurent enfin des prêtres de leur corps.
Yil. Alliance admirable du monaclvsme et de la cléricatnre dans le palais pontifical de saint Grégoire : ce séminaire apostolique et le collège des cardinaux fut alors une seconde pépinière d'évéques.
YIII. Saint Equice et saint Benoit joignirent les travaux de la prédication aux rigueurs de la vie monastique.
IX. X. XI. La cléricature jointe k la profession monastique. Tout le clergé d'Angleterre, à l'exemple d'Augustin, fut longtemps composé de moines Boniface lY, pape^ décbre dans un synode romain, que les moines sont capables de toutes les fonctions sacerdotales.
XII. En Irlande, tous les évêques mêmes s'étaient sonmis à nn abbé prêtre, successeur de saint Colomban.
I. L'alliance de la cléricature aYec la profession monastique a paru assez, tlans les chapitres précédents, par le fréquent retour qu'il a fallu faire sur Tétat des monastères. Ajoutons ici ce qui reste à dire sur une société si sainte et également aYaiitageuse aux ecclésiastiques et aux religieux, avant que de passer aux autres chefs qui ne regarderont plus que l'état monastique.
II. Saint G.'*égoire ne permettait pas que les clercs qui s'étaient jetés dans les monastères en pussent sortir pour rentrer dans leurs premières églises, à moins que leur éYéque^ touché de leur extraordinaire piété, les retirât du cloître pour leur conférer la prêtrise et les attacher au service de quelque église*
a Si quos a clericatu in monachicam con- Yersionem venire contigerit, non liceat eis ad eamdem^ ycI aliam ecclesiam denuo remeare ; nisi talis Yitœ monachus fuerit^ ut episcopus, oui ante militaYerat, sacerdotio dignum pra^
Yiderit, ut ab eo debeat elegi, et in loco, quo judicaYerit^ ordinari (L. i, ep. xl). n
Ce pape se met peu en peine de l'obligation de ce nouYeau curé pour TobserYance des Yœux et de la profession religieuse. Les ecclésiastiques ne retirant que leur simple entretien de leurs bénéfices, et gardant la continence inséparable des ordres majeurs, ne diileraient pas beaucoup des religieux pour la chasteté et pour la pauYreté éYangélique ; au reste^ (|uaht à Tobéissance, ils la rendaient tout entière à TéYéque. La stabilité dans une église était équivalente à celle des moines dans leurs monastères. Enfin, la Religion et la coyiversion des mosurSy que les moines promettaient alors dans leur profession, au lieu des trois yôcux, étaient des termes que nous avons déjà vu fort souYent dans les canons leur être communs aYec les ecclésiastiques. Et certes^ l'observation ponctuelle des canons était très- propre pour leur procurer les Yertus désignées par ces termes, aussi bien que les règles des monastères.
III. L'éYêqued'OrYJéto manquant de prêtres, le pape lui donna la permission qu'il demandait, d'ordonner prêtres quelques-uns d'entre ses moines avec le gré de leur abbé, et après aYoir bien examiné s'ils n'étaient point chargés de quelque crime qui les rendît irréguliers : « Ne quod absit, hic lionor, et illis pœna, et Yobis inciplat esse peccatum (L. v, ep. XX vu), n
Il ordonna aussi à l'évêque de Palerme de donner la prêtrise au religieux du monastère de Saini-Herme que ses confrères choisiraient pour leur dire la messe dans leur couvent, pourvu que ses mœurs répondissent à une si haute dignité : a Cujus vita^ mores, et actio tanto possit mînisterio conYenire (Ep. xli). »
Ces deux exemples suffiront pour montrer que y si la majesté du sacerdoce honorait la sainteté religieuse, et si en revanche la sain-
DES œNGREGATIONS. — CHAPITRE QUATORZIEME*
teté des cloîtres releTait la dignité de la cléricature, il y avait néannioiQS une sainteté et une pureté dans les saints ordres qui ne pouvait pas être confiée à toutes sortes de religieux. En effet, ceux qui entraient dans la religion pour y expier par les larmes de la pénitence les crimes de leur jeunesse, qui les eussent rendus incapables des ordres, ne pouvaient jamais y aspirer, quelque fervente et quelque longue qu'eût été leur pénitence dans les monastères. C'est ce que nous justifierons dans la suite.
Outre la sainteté du dottre, celle de l'innocence était nécessaire pour les saints ordres, c'est-à-dire, Texemption des crimes canoniques qui étaient soumis à la pénitence publique dans les premiers siècles, et qu'on commença vers le sixième siècle à expier par une pénitence secrète, quand ils étaient secrets, mais auxquels la même irrégularité était toujours invariablement attachée.
IV. Saint Grégoire le dit dans une lettre, où il veut qu'avant que d'élire un nommé Opportunus, on examine s'il n'a point autrefois commis de crime contre les canons, a Et si nuUa ei crimina, quae per legis sacrae regulam morte muictanda sunt, obviant; d et que l'en ayant reconnu innocent, on l'exhorte ou à se faire moine, ou à recevoir le sous-diaconat, et de se purifier encore quelque temps dans les saints exercices de cet ordre avant que de passer aux ordres sacrés, et enfin à l'épiscopat. a Tunç hortandus est, ut vel monachus, vel a vobis subdiaconus fiât. Et poslaliquantumtemporis, si Deo placuerit, ipse ad pastoralem curam debeat promoveri (L. ix, ep. 13). d
Pour disposer un homme de bien à Tépiscopat, on doit, suivant ce passage, l'exhorter ou de se faire moine, ou de recevoir le sous-diaconat. Ainsi, l'état monastique est mis dans le même rang des ordres mineurs et même du sous-diaconat qui commençait à être un ordre majeur, en tant que ce sont comme deux diverses sortes de noviciat pour se préparer aux ordres majeurs et à la sainteté même de l'épiscopat.
Aussi, ce pape insinue par ces paroles que si Opportunus, dans le choix qu'on lui proposait, préférait Tétat monastique, cela lui tiendrait lieu du sous-diaconat, et on lui conférerait ensuite le diaconat et les autres ordres sacrés. *
Nous avons touché ailleurs quelques exem*pies, et nous pourrons dans la suite en allé-
guer encore d'autres, de cette omissioii des ordres mineurs, pour ceux qui s'étaient exercés quelque temps dans les pénibles travaux de b vie monastique. Si l'on ne juge pas à proposde dire que la vie religieuse tient lieu pour quct ques-uns des ordres mineurs, il faudra dire qu'elle tenait lieu au moins des interstices, qu'il eût fallu garder en exerçant les ordres mineurs.
Enfin, ce pape ajoute que, si Opportunus se trouve avoir été autrefois souillé de quelque crime canonique, il ne doit plus penser qu'à entrer dans un. monastère pour y consacrer k reste de ses jours à la pénitence, c Si quae vesco gravia obviant, multo magis admonendus ^, ut sseculum relinquat, et hsc perfectius defleat. 0
Il y avait donc deux sortes de personnes dans les monastères. Car ceux qui y avaient apporté l'innocence y acquéraient une perfection qui les approchait infiniment du sacerdoce; mais ceux qui y entraient pour y pleurer les cnmes qui les eussent rendus incapables du sacerdoce n'y trouvaient non plus le remède de leur irrégularité dans la pénitence que ceux qui faisaient la pénitence publique dans les églises.
y. Ce n'est pas seulement pour arriver au sacerdoce , mais c'est aussi pour en exercer saintement le saint ministère que la profession religieuse est un moyen très-propre et trèsexcellent. Aussi, ce pape conjure un évoque de France de ne pas arracher de son monastère un religieux à qui il avait, autrefois donné la cléricature, et qu'il avait depuis ordonné diacre dé ce monastère ; parce^ que de le tirer du cloître pour le transférer dans son église, c'était le retirer du port pour le jeter dans les vagues impétueuses des affaires de l'Eglise, «t Ut qui à turbulento ssecularium curarum tumultu se segregans, quietis desiderio portum monasterii appetiit, rursum in ecclesiasticaruâi curarum non debeat perturbationibus implicari ; sed in Dei laudibus permittatur secure ab bis omnibus remanere, ut postulat (L. X, c. 39] . » De là vient que le pouvoir des évêques à retirer du cloître ceux qu'ils destinaient aux ordres n'était pas sans limites.
YL Nous avons ci-dessus fait voir plusieurs monastères où il n'y avait point de prêtres, et où l'évêque en envoyait un pour dire la messe quand l'abbé le demandait. Nous y en avons aussi vu d'autres où l'un des religieux élu par
ALUANCE DE L'ÉTAT ECCUÈSIASTIQUE, btc-
ses confrères était ordonné prêtre et y célébrait la messe, non pas tous les jours, mais quand il était nécessaire, c quoties necesse fuerit (L. x, ep. 54). »
Ce ne fut pas seulement pour observe]^ plus étroitement la solitude que les religieux se résolurent enfin d'avoir un prêtre de leur corps, mais aussi pour se délivrer de la tyrannie des clercs qui, sous le prétexte apparent de la direction spirituelle des monastères, en dissipaient le temporel.
C'est de quoi le même saint Grégoire se plaint à Tévéque de Ravenne : a Pervenerat ad nos monasteria in RavennsB partibus constliuta omnino clericorum vestrorum dominio praegravari, ita ut occasione quasi regiminis, ea, quod dici grave est, velut in proprietate possi^ deant (L. vi, ep. 40). »
Ce pape fait ensuite une défense générale aux ecclésiastiques d'ent)rer dans les monastères, si ce n'est pour y prier, ou pour y dire la messe, quand ils en seront priés par les religieux, a Nullam deinceps in eis clerici, vel hi qui in sacro sunt ordîne constituti, ob aliud habeant, nisi orandi tantummodo causa, licentiam accedendi, aut si forte ad peragenda sacra missarum fuerint invitati mysteria. »
Enfin, ce pape défend à tous les religieux qui auront été tirés du cloître pour les ordres sacrésdeneplusjamaiss'ingéreraprès cela dans les affaires du monastère.
\1I. Mais quelle alliance plus parfaite et plus magnifique de la cléricature et du cloître que celle qui se fit dans le palais de cet incomparable pape, qui y conserva toujours un nombre considérable d'excellents religieux, avec rélite des plus pieux et des plus savants ecclésiastiques, et qui tira de ce' monastère, que nous pouvons appeler épiscopal et apostolique, un grand nombre de saints évêques, et même d'apôtres , pour les envoyer faire de nouvelles conquêtes sur l'empire du démon, et étendre au delà des mers le royaume de
Nous avons déjà parlé de ce séminaire de clercs et de moines dans le palais apostolique, et nous avons dit que c'est de là que ce pape envoya Augustin et les autres collègues de son apostolat en Angleterre.
Ce saint pape voulut bien informer les orientaux mémesde la mission de ces religieux, dont le ciel avait confirmé Fapostolat par les mêmes miracles qui faisaient admirer les
apôtres. « Ut monasterii mei monachum ad prœdicatîonem evangelii transmittere debuissem, etc. Ut apostolorum virtutês in signis quœ exhibent, imitari videantur, etc. (L. vu, ep. 30). »
Il envoya de tenips en temps de nouveaux renforts de moines en Angleterre, les tirant tous de son monastère apostolique, c'est-à-dire, de sa propre maison (L. ix, ep. 52). C'est ce qu'en dit Jean Diacre : « Augustinum cum aliis domus sufB monasterii monachiis in Britanniam evangelizandi gratia . destinavit (L. u, c. 33). »
Cet auteur remarque dans un autre endroit que ce pape regarda le sacré collège de ses cardinaux et son monastère comme deux séminaires d'évêques , et qu'il en tira effectivement de Fun et de l'autre un grand nombre d'excellents prélats, qu'il envoya en diverses églises pour y exercer le ministère apostolique avec la même sainteté qu'ils avaient vu éclater dans le trône apostolique de Pierre, a Et si quando nécessitas ordinandi sacerdotes obrepsit, neque cardinales ecclesise suae, neque monachos monasterii sui peniius excusavit, quo minus illis ecclesiam regendam committeret, qui exemplis et verbis pariter illam œdificare melius potuissent (L. III, c. 7). D
Après avoir nommé ceux d'entre les cardinaux à qui ce pape donna des évêcbés, il vient aux moines de son monastère : a At vero ex monacbis monasterii sui Marinianum Ravennae, Maximianum Syracusis, et Sabinum Callipoli preesules ordinavit. Sed et Augustinum pênes Angles a Galliarum episcopis ordinari prœcepit ; per quem ad episcopatum in eadem gente monachi ejusdem patris tempore diverso provecti sunt , Mellitus , Justus , Laurentius, et Paulinus. d
YIIL II est bien probable que ces saints religieux ne firent pas leur apprentissage dans la conversion d'un nouveau monde, et qu'ils avaient fait leurs premiers essais aux environs de Rome, en prêchant dans les villages et à la campagne.
Le célèbre Equitius, dont il semble que saint Grégoire ait été ou le disciple , ou l'imitateur dans la fondation et dans la police de ses monastères, joignait les pénibles travaux de la prédication avec les austérités de la vie religieuse.
Saint Grégoire, témoin de ce fait, tacha d'augmenter le zèle d'Equitius, et porta sa
DES CONGRÉGATIONS. — CHAPITRE QUATORZIÈME
charité à courir par toutes les ailles, bourgs^ Yillages, châteaux et maisons, pour y répandre le sacré feu dont il était enflammé et dont il avait si heureusement embrasé ses monastères.
a Tantus illum fervor ad colligendas Deo animas accenderat, ut sic monasteriis prseesset, quatenus per ecclesias, per castra^ per vicos, per singulorum quoque fidelium domos circumquaque discurreret, et corda audientium ad amorem patriae cœlestis excitaret (Dialog.^ 1. 1, c. 4, et 1. n, c. 8, 19). »
Qui peut douter que l'exemple de ce grand saint n'animât ses religieux du même zèle, et que saint Grégoire, qui rapporte dans ses dialogues la mission que ce saint reçut du ciel et les miracles qu'il fit pour justifier sa conduite, qui paraissait extraordinaire , n'ait été convié lui-même par de si mémorables exemples à employer ses moines aux fonctions des apôtres, dont ils imitaient de si près les vertus.
IX. Saint Grégoire raconte, dans le même ouvrage, les victoires que saint Benoît remporta par ses prédications sur les restes de Tidolâtrie : a Commorantem circumquaque multitudinem prsdicaUone continua ad fidem vocabat. s Et ailleurs : <x Viens erat, in quo non minima multitude hominum ab idolorum cultu, Benedicti fuerat exhortatione conversa. » Saint Colomban convertit aussi à la foi beaucoup de païens^ selon Fauteur de sa vie.
X. Boniface IV, qui fut le quatrième pape après saint Grégoire, déclara, dans un concile romain, que c'était avec plus d'animosité que de science que quelques-uns avaient douté si Ton pouvait commettre à des religieux les fonctions sacerdotales, a Neque pœnitentiam, neque christianitatem largiri , neque absolvere posse per sacerdotal! officie injunctam potestatem. »
Ce pape réfute cette erreur, dont la jalousie était plutôt la mère que l'ignorance, par les exemples de saint Grégoire pape, d'Augustin d'Angleterre , de Martin de Pannonie , qui n'eussent pas épousé des églises si la profession
monastique leur en eût donoé TezclonoiL c{i nequaquam annulo pontificali subamnalK si quia monachi fuerunt, pnBdictis uti fsà berentur (CoUectio Romana Holslenii]. »
Enfin ce pape conclut que si les prêtres, a d'entre les moines, soit d'entre les cbaom a Sacerdotes monachi^ atque canoDîci, i ni les anges d|i Seigneur , les religieux èâ montés à un plus haut point de contemplatif semblent composer un ordre supérieuriTar^ et mériter le rang des chérubins, doat les s ailes que l'Ecriture leur donne sembleot ^ représentées par la disposition de Ibsià » nastique.
Cette comparaison de Tbabit religieux m les ailes des chérubins était fort au goût è écrivains de ce siècle-là^ surtout des Grecs.
XI. Nous avons déjà dit ci-dessns quelepipr Zacharie donna la cléricature et en même imf l'habit de moine à Raehis^ roi ie&hmtaxé, pénitent, a Clericusque effectus monacèico inductus est habitu. p Nous avons nppoiit un grand nombre d^exemples de cette nature, où il semble qu'on confondait en quelfv manière la cléricature avec le monacbîsBM.
XII. Ce que nous avons dit suffil poor l'Angleterre, où il parait quela viemoDasIiqw fut introduite par Augustin dans tous leseï^ chés et dans les chapitres. Mais il ne&otpfi oublier ce que Bède raconte du monastère de saint Colomban, apôtre des Irlandaé, m l'abbé était prêtre et avait la surintendance, non-seulement des autres monastères, w»
aussi de toute la province, et, ce qui «t ph»
surprenant, des évéques mêmes qui
araient
bien voulu avoir cette déférence pour les successeurs de Tapôtre de leur nation.
« Habere solet ipsa insula rectorem «mp^ abbatem presbyterum, ciyus juri, c^f"* provincia, et ipsi etiam episcopi ordine mu " lato debeant esse subjecti ; juxto excmP primi doctoris.illius qui non episcopus, presbyter extitit et monachus (Beda, 1. ^f ' Baron., an. ii>b, n. 32J. »
ALLIANCE DE CÉTAT ECCLESIASTIQUE, btc.