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CHAPITRE PREMIER

Les sites et les noms des moutiers de France

L'ORIGINE et la formation des noms de lieu de notre pays ont ete 1'objet de nombreuses recherches. II suffit de rappeler les travaux de J. Desnoyers, de Jules Quicherat, d'Hippolyte Gocheris, de Charles Joret sur la toponymie profane, et enfin les substantielles lecons donnees par Auguste Longnon a 1'ficole des Hautes-Etudes et dont ses disciples ont entrepris la publication sous ce litre : Les noms de lieu de France, leur origine, leur signification (i). Mais je ne crois pas qu'on se soit encore specialement attache a montrer ce que la nomenclature geographique doit aux moines de 1'ancienne France. Indiquer les idees et les traditions qui ont preside au choix de 1'emplacement des vieux moutiers, au choix de leurs noms, montrer 1'empreinte monastique sur la topographic de la France, c'est la pourtant un chapitre de geographic humaine qui, croyonsnous, merite d'etre etudie. On va tenter de 1'esquisser ici.

(i) Paris, 1920-1928 (3 fascicules).

ANCIENNES COCTUMES CLA.USTRALES

Saint Benoit, le patriarche des moines de 1'Occident, tablit ses monasteres sur les hauteurs. Les.Cisterciens, au contraire, ont recherch6 de preference les vallees :

Bernardus valles, colles Benedictus amabat.

Toutefois la situation de mainte abbaye benedictine montre que les fils de saint Benoit ne se sont pas fait une regie absolue de n'habiter que sur les monts. Cluny, Fleury-sur-Loire, Ferrieres-en-Gatinais, abbayes illustres, &taient situees dans la valise ou dans la plaine. Et les noms seuls de plusieurs autres cloitres benedictins Orval (Aurea vallis), Morienval, Bonneval (i) denotent egalement une situation dans la vallee.

La Regie de S. Benoit indique la possession d'un moulin comme indispensable aux moines (a); d'ou la necessite de recbercber la proximite d'un cours d'eau, car les moulinsa vent sont d'invention plus recente (3). Les monuments primitifs de la regie de Citeaux donnent aussides indications surlechoixde 1' emplacement des monasteres.

Les Cisterciens devant vivre du travail de leurs mains et de la culture des terres, il leur fallut de 1'eau, des prairies pour le betail, des champs, des vignes et desforets. Tout celaestprevu. Mais les premiers Peres de cet ordre insisterent surtout sur un point : il leur parut souverainement desirable que le cloitre fut situe loin de toute agglomeration humaine, cite, bourgade, village ou hameau. G'est la, pour les saints fondateurs, un point capital (4). Tous les monasteres de Cisterciens, notait deja Orde-

(1) Arr. de Gh&teaudun (Eure-et-Loir), au confluent du Loir et de 1'Ozanne.

(2) Regula S. Benedicti, cap. 66.

(3) Gependant il est deja question de jnoulins a vent dans une charte de no5 citee par Mabillon (Annales ordinis S^Benedicti, V, 47^).

(4) PH. GUIGNARD, Les Monumentsprimitifs de la Regie cistercienne, Dijon, 1878, p. xxxvi s.

ric Vital, au XII* siecle, sbnt construits dans des deserts et au milieu des bois, et ces religieux les batissent de leurs propres mains (i). Un nombre considerable de noms de lieux donnes par les moines de la religion de Citeaux a des coins de terre franchise refletent cet amour des solitudes cachees au fond des vallees, des vallons et des combes : Bellevaux, Bonneval, Bonnevaux, Valbonne, Valbenoite, Franquevaux, Benoitevaux, Val- Honnete, appellation primitive de 1'abbaye d'Aiguebelle, Vauclair, Vauluisant, Glairvaux, Bonnecombe, Bellecombe, Hautecombe.

Richard, moine de Grandselve, a celebre en des vers pleins d'enthousiasme le grand nom de Clairvaux :

Vallis devota, vallis pia, congrua tota.

Clara, vale, vallis, plus Claris clara metallis, Tu, nisi me fallis, es rectus ad aethera callis (a).

D'ailleurs, les Gisterciens n'etaient pas les seuls a abriter leurs cloitres dans les vallees. Des chartreuses portent les noms de Valbonne, Vauvert, Vauclaire. Les religieux de Chalais donnerent aussi a Tune de leurs maisons le-nom de Valbonne et a une autre celui de Clairecombe. Vallees et combes furent egalement cheres aux Premontr6s, qui s'etablirent au Val-Chretien, a Bellevaux, a Belval-Bois-des-Dames (3), a Gombelongue.

Les etablisssements des disciples de S. Norbert s'elevaient souvent a une faible distance des cloitres cisterciens. L'ordre de Citeaux, si jaloux de la solitude, en vint a considerer avec quelque inquietude un tel voisinage et voulut y mettre fin. Hugues, abbe de Premontre, s'etant present e a Citeaux au

(i) Hist.eccl, vm, a5 (P.L., GLXXXVIII, 64i).

(a) MIGNE, P.L., CLXXXV, i563-66.

(3) Canton de Buzancy ; arr. de Vouziers (Ardennes).

4 A.NCIESNES COUTUMES CLAUSTRALES

moment ou s'y tenait le chapitre general, un accord fut conclu entre les deux ordres, d'apres lequel PremontrSs et Gisterciens s'engagerent a mettre dorenavant entre leurs fondations une distance egale au moms a celle de 1'abbaye de Premontre", dans la foret de Goucy, a Saint-Medard de Soissons (i).

Les belles et riches prairies qui s'etendaient dans les valles ou sur leurs pentes ont souvent suggere aux fondateurs les noms de leurs moutiers, temoin La Free, Beaupre, Beaupreau, Grandpr6.

Une abbaye de mpniales cisterciennes, situee dans le diocese de Ghartres, au bord de 1'Eure, avait nom Nolre-Damedel'Eau. Gette abbaye avait naturellement son moulin sur la riviere. Les rivieres et les etangs prSsentaient encore un autre avantage pour la gent monacale, a qui le regime ,carne, etait interdit : la peche etait une de ses principales ressources. Aussi, pour ces raisons diverses, les eaux occupent-elles une grande place dans la toponymie monastique. Ici; on vivait a proximite de belles eaux couranles (Aiguevive, Aigues-Vives, Bonaigue, Bellaigue, Aiguebelle), la, dans le voisinage d'eaux eparses ou stagnantes (Aigueperse, aquae sparsae, Glairmarais). Ailleurs, c'est la rive du cours d'eau ou la longueur du pont, gen^ralement construit par les moines, qui fournirent le nom du lieu : Hauterive, Auberive. Longpont.

La fontaine, qui donne 1'eau potable destinee aux habitants du cloitre avertis des mefaits du vin (a) et aux holes de leurs etables, la fontaine, lieu sacre pour les primitifs et encore veneree au moyen age, chantee d'ailleurs dans les pastourelles et dans tous les genres de la poesie rustique, a souvent inspir^

(i) Premontre (cant, de Goucy-le-CMteau, arr. de Laon, Aisne) est situe k environ 22 kilometres de Soissons.

(a) Regula S. Benedicti, cap. 4, Quae sunt instramenta bonorum operum : Non vinolentum ; cap. 4o, De mensara potus : ... quia vinum apostatare facit etiam sapientes.

de jolis noms aux parrains de nos vieux moutiers. Le Cistercien austere, 1'Ermite de saint Auguslin, le Premontre, ont aime le nom de Clairefontaine, et bien connus sont les vocables de Bellefdntaine, Bonnefontaine, Bonnefond, Fontdouce, Fontfroide, Basse-Fontaine, Haute- Fontaine, Fontgombault, Bourg- Fontaine, Sept-Fonds, Trois-Fontaines.

Un tres grand nombre de monasteres de Giteaux furent batis enpleine foret ou dans des lieux ecartes tout converts de halliers e"pais. Inter vepres et spinas (parmi les epines et les ronces), tel est le mot qui revient a chaque instant sous la plume des hagiographes pour definir les territoires dont les moines faisaient election , observe M. Georges Goyau (i). Au bout de quelques annees, de vastes espaces cultives succedaient aux ronces, aux bois et aux marecages, mais le nom du monastere continuait derappeler la solitude primitive, a greste ou sylvestre, que d'incessants travaux avaient rendue habitable, saine et fertile. Epinlieu, Grandselve (Grandis silva), la Sauve-Be"nite (Silva benedicta), le Bouchet (Boschetum), Bouchaud, Bellebranche, Belle-Perche, Beaufay (Bellum Jagetum), tous ces noms sont d'origine cistercienne. Saint Bernard a dit : Les forets t'apprendront plus que les livres. Les arbres et les rochers t'enseigneront des choses que ne t'enseigneront point les maitres de la science (a).

On trouve, d'autre part, des Chartreux a la Silve-Benite, des Premonires a la Blanchelande et a Bonfays, des religieux de Grandmont a la Faye (Nivernais) et des Augustins a Clairfay (diocese d' Amiens).

On ne voit pas que les noms des animaux de la foret aient beaucoup contribue a enrichir le toponymie monastique. II faut pourtant enregistrer Gerfroid (Cervus Jrigidus), prieure chef

(i) Dans la Preface de I'Histoire d'ane abbaye a trovers les siecles : Ferrieres en-Gdtinais, par M. BUG. JAROSSAT (Orleans, ; 1901), p.~i." (a) Ep. 106 (P. L., CLXXXII, ai

d'ordre des Trinitaires, appellation qui se rattache a la legende bien connue de S. Felix de Valois et de S. Jean de Matha.

Les Instituta de Giteaux, suivis par les Institationes de Pr6montre, defendaient aux moines de nourrir dans leur enclos les betes qui sont uniquement propres a provoquer la curiosite ou qui font ostentation de vanite , telles que les cerfs, les cygnes ou les paons (i). Par centre, comment les oiseaux qui, des avant le renouveau, chantent matines, des I'aurore, n'auraient-ils pas ete chers au cenobite?

Omne genus Yolucrum matutinas personal odas (a).

Le nom de la Colombo fut donne" a deuxabbayes cisterciennes, 1'une situee en Italic, au diocese de Plaisance, 1'autre en France, au diocese de Limoges. Ny-Oiseau, en Anjou, fut, a 1'origine, un monastere double, fonde aTinstar de Fontevrault, par Termite Salomon, un disciple de Robert d'Arbrissel.

C'est une chose remarquable, ecrivait Frederic Ozanam, lors d'une visite a la Grande-Chartreuse, que les anachoretes et les moines de tous les temps, en se retranchant des jouiSsances artificielles de la societe, en s'exilant du tumulte et des plaisirs des villes, eji traitantdurement leur chair, aient toujours recherche pour le lieu de leur solitude des positions pittoresques, de grands aspects, des paysages magnifiques (3). Pareille observation a ete souvent faite (4). On peut neanmoins se demander si les anciens moines ont ete aussi sensibles que les modernes aux beautes naturelles au milieu desquelles ils vivaient. Assurement nous poss^dons de nombreux temoignages de 1'amour

(1) GUIGNARD, p. xxxviir ; Institutiones Patrnm Praemonstratensium, TV, 16 (MARTEHE, De antiq. Eccl.rit., Bassano, 1788, t. Ill, p. 335).

(2) ALCUIN, Versos de Cella Cormaricensi (P. L., GI, n65; M.G. H., Poet. lat. aevi Carolinl, I, 243).

(3) OZANAM, Lettres, Paris, 1875, I, p. 174.

(4) Voir W. GANZENMULLER, Das Naturgefuhl im Mittelalter, Leipzig, p. i4g s.

de religieux de tous les ordres pour leur cloitre. Montalembert en a recueilli plusieurs. II a rappele 1'attachement d'un Hariulf pour son abbaye de Gentule (Saint-Riquier) :

Toto corde meo te, Gentula mater, amavi !

II a rappele le mot de Tritheme pour son cher Hirsau : Me sola Hirsaugia gaudet! Et nous avons nous-meme cite plus haut quelques vers du poeme ou Richard de Grandselve celebre Glairvaux, le val clair, le val devot, vrai chemin du ciel . Encore est-il que ceci peut s'entehdre de 1'attachement du cenobite pour son cloitre, envisage comme 1'atelier de 1'art spirituel , comme 1'ecole du service divin , pour parler comme S.Benoit (i). Voici un autre te'moignage. Guillaume, ancien secretaire de 1'abbe Suger, retire au prieurS de Saint-Denis-en- Vaux, pres de Ghatellerault, nous a laisse une description charmante de ce lieu plein d'amenite locus hilaris et amoenus, sylvis clausns et collibus. A ses confreres, qui le pressaient de rentrer a Saint-Denis, dans 1'Ile-de-France, il declarait ne vouloir a aucun prix quitter ce lieu si plaisant. Mais ce bon Guillaume parait retenu dans cette douce retraite au moms autant par les avantages mat&riels qu'il y trouve (vins d'un gout delectable et d'un bouquet exquis, la Yienne poissonneuse, qui coule a une portee de fleche, etc.) que par sa situation pittoresque (a). Ici encore, le sentiment esthetique ne parait pas sans melange. Au reste, pour se convaincre qu'il s'est rencontrS des moines, au moyen ge, qui ont goute les beaute"s de la nature, pas n'est besoin d'analyser laborieusement leurs Merits ; il suffit de jeter les yeux sur la carte de la France. Voici un coin de terre lorraine qu'ils ont nomme Glairlieu. Et Beaulieu? On rencontre ce nom de tous cdtes, en France et mSme a 1'etranger. Benedictins,

(i) Reg. S. Benedicti, Prologus', cap. 4. - f

(a) MA.RT&NE et DURAHD, Thesaurus anecdotorum, Lutetiae Parisiorum 1717, 1, col. 44a.

8 ANCIENNES COUTUMES GLAUSTBALES

Cisterciens, chanoines reguliers de saint Augustin, religieux de Premontre, religieux de Chalais, Font donne a 1'envi a leurs fondations (i). Et Beaurepaire, Beauvoir, Beaumont, Beaupre, Belchamp, ne sont pas rares dans la nomenclature monastique.

Notons en passant que les noms qui font trop songer aux biens temporels n'ont pas toujours porte bonheur a la gent cloitriere. Ge fut le cas de 1'abbaye d'Abondance, en Haute- Savoie, qui connut le relachement et 1'inobservance aussi bien du temps des chanoines dits reguliers de Saint- Augustin que du temps des Feuillants, qui leur succederent. Abondance n'etait pas tres eloignee du fameux chateau de Ripaille, qui se mire dans le Leman, et ou Amedee VIII, due de Savoie, installa aussi une abbaye en Fan 1420 : Nomen, omen!

Bonlieu, qui est presque aussi frequent que Beaulieu, a une signification plus vague. Meme remarque pour Charlieu, Cherlieu, Beauport, Bonport, Beaurepos, Bonrepos, Le Reposoir, Feli-Pre, Airvault (Aurea Vallis), Le Tresor, Le Val-de-Paix. On doit croire que les holes de Notre-Dame du Reconfort et de Notre-Dame de la Joie y gouterent surtoutle gaudium spirituale.

Deux abbayes de moniales cisterciennes porterent le nom de La Joie; Tune d'elles etait situee au diocese de Sens et 1'autre aux portes d'Hennebont en Bretagne. II est possible que cette derniere, qui fut fondee en 1260, ait emprunte le nom du village preexistant, Levenez, qui signifie en breton la joie (a).

Le Jougdieu, la Merci-Dieu, laPaix-Dieu, la Part-Dieu, Benissons-Dieu (Benedictio Dei), le Val-de-Grace, le Val-Saint, sont d'une interpretation aisee. Ces noms furent particulierement chers aux disciples de saint Bernard et aux fils de saint Bruno. Orderic Vital avait remarque le gout des Cisterciens pour ces

(1) Je compte 53 monasteres portant ce nom dans 1'exemplaire dactylographie du Dictionnaire des Abbayes mis a ma disposition par son auteur, Dom H. COTTIWEAU, ouvrage dont la publication rendra les plus grands services.

(2) J. LE BRAS, Recherches sur le culte de la Sainte Vierge a Hennebont {Revue Morbihannaise, 1918, p. 325-233).

pieux vocables. Ces religieux, dit-il, ontla prudente attention de donner a leurs moutiers des noms sacres comme Domus Dei, Claravallis, Bonus Moris, Eleemosyna, et autres semblables, afin d'inviter, comme par 1'attrait d'un nectar delicieux, les personnes qui les entendent prononcer a venir gouter la beatitude exquise qu'ils expriment (j).

librae adore plus facilement sur les sommets. Nous avons dit qu'en souvenir de saint Benoit, beaucoup de ses fils ont fait election des hauteurs. Quelques monasteres cisterciens sedresserent aussi sur des lieux eleves : Froidmont, Clermont, Clairmont, Belmont-aux-Nonnains.

Parmi les nomina sacra dont parlent Orderic Vital et Robert de Torigny, il est clair que le nom de Dieu fut 1'objet d'une predilection marquee : Nom-Dieu, Lieu-Dieu, Case-Dieu, Chaise- Dieu, Clarte-Dieu, Cour-Dieu, Escale-Dieu, Grace-Dieu, Mont- Dieu, Val-Dieu. La seconde personne de la Sainte Trinite a ete honoreeau Paraclet, lieu qu'Heloise a rendu c^lebre. Nombreuses furent les abbayes benedic tines qui se placerent sous le vocable de la Sainte Trinite7

La Vierge Marie donna son nom a mainte maison. Gisterciens et Premontres, v^tus de blanc, pretendaient que la Mere de Dieu avail elle-meme revele a leurs saints fondateurs sa preference pour un habit de cette couleur. Diverses families religieuses se plurent a representer leurs membres, hommes et femmes, blottis, les uns a droite, les autres a gauche, sous le manteau de la Vierge de Misericorde (2). Une representation de ce genre figurait deja sur le sceau antique des definiteurs du chapitre general de Giteaux (3). Les Instituta du chapitre de n34 prescri-

(i) ORDERIC VITAI, loc. cit. ; ROBERT DE TORIGNY, De immutatione ordinis monachorum, I (P. L., CCII, iSn).

(a) Cf. PAUL PERDRIZET, La Vierge de Mis&ricorde, etude d'un theme iconographique (Bibl. des Ecoles frangaises d'Athenes et de Rome, Fasc. 101), Paris,

(3) GUIGNARD, Op. Cit., p. XC.

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virent de placer tous les monasteres sous le vocable de Marie. C'est la ce qui explique tant d'appellations comme celles-ci : la Cambre Notre-Dame (Camera), la Grace Notre-Dame, LieuNotre- Dame, Mont Sainte-Marie, Refuge Notre-Dame, le Sauvoir Notre- Dame (Sanatorium), le Val Notre-Dame, etc.

Les Blanches (Albae dominae) tirerent leur nom de 1'habit blanc des nonnains de Giteaux. Une abbaye d'Augustins porta aussi le nom de Trone-Notre-Dame, et un monastere de Fontevrisles celui de Locmaria (i), nom devenu ties frequent enBretagne. Enfin, une maison de beguines de Paris s'appela 1'Ave- Maria. * , .

Nous ne pouvons pas poursuivre ici dans le detail 1'examen de toutes les idees religieuses qui ont preside au choix des noms de lieu de la Gallia monastica. Nous indiquerons encore cependant trois sources auxquelles on a abondamment puise : 1'histoire biblique, les vertus dire" tiennes et les institutions monas- . tiques. . .

L'abbaye de Josaphat, au diocese de Chartres, celle de Bitbaine (Bethania), dans la Haute-Saone, celle de Montolieu (Montis Olivi), dans 1'Aude, se rattachent a la premiere serie. De mme, la chartreuse de la Lance, dans le pays de Vaud, et les innombrables Sainte-Croix.

La seconde source a donne Bonnefoy, Bonne-Esperance, Amour-Dieu et les nombreux vocables de La Charit6. C'est parce que les misereux avaient coutume de dire : Aliens a la charite des moines ! qu'une abbaye du Val-de-Loire s'appela La Charite-sur-Loire (2). Une autre reQut le nom de 1'Aumone. On trouve aussi la Piete-Dieu, la Virginite.

Les termes du vocabulaire monastique et ascetique sont entres dans la composition d'une infinite de noms de lieu de

(1) Pres de Quimper, Finistere.

(2) G. GOTA.U, Op.cit., p. xvii. Notitia de fundatione monasterii de Caritate ad Ligerim (Recueil des historiens des Gaules, ^d. 1877, XIV, 4a).

notre pays et des pays Strangers. Monasterium, qui donne chez nous, suivant les regions, mbutier, montier, moustoir, sereconnait dans Bonmoutier, Nbirmoutier, Marmoutier, etc. Moyenmoutier doit son nom a sa situation au .centre de la croix mystique de Lorraine, dont les abbayes de Bonmoutier, Etival, Jointure (Saint-Di6) et Senones, occupaient les quatre bras. Montreuil vient du diminutif monasteriolum ; la Gelle, la Selle, Bellecelle, Vaucelles, de cella (cellule); le Louroux Moratorium. A 1'idee de priere se rattachent 1'Oraison-Dieu et Notre-Dame de Prieres. La signification de Notre-Dame de la Regie, de la Re"ole (regula), d'Abbecourt, de Champ-Benoit, de Pr6-Benoit, n'a pas besoin d'etre soulignee. Mourir au monde , c'est le devoir du moine ; aussi S. fitienne Harding donna-t-il a laquatrieme fille de Citeaux le nom symbolique de Morimond (mori mando). Les religieux de 1'ordre de Grandmont, fonde par S. fitienne de Muret (f na4), etaient familierement appeles les Bonsbommes (boni homines) par le populaire ; de la le nom du prieur& des Bonshommes, dans la foret de 1'Isle-Adam (Deux- Sevres), de la celui de la Haye-aux-Bonshommes, dans 1'Anjou. Notons, en terminant, qu'il faut quelquefois demander a une legende locale la clef de la signification d'un nom de lieu monastique. II y a eu plusieurs opinions touchant 1'origine du nom du prieure des Deux-Amants, qui etait situe dans le diocese de Rouen sur la hauteur qui domine le confluent de la Seine et de 1'Andelle. Oyez ce que raconte a ce sujet le bon Pere Helyot : La tradition du Pai's est qu'un jeune Gentilhomme ai'ant recherche en mariage une Demoiselle des environs de ce lieu, ses parens ne crurent pas ce parti avantageux pour elle et refuserent son alliance. Ce Gentilhomme ne se rebuta point de ce refus, au contraire il redoubla ses poursuites jusqu'a se rendre importun, desorte que le pere de la fille cro'iant se defaire de lui en lui demandant quelque chose d'impossible, lui promit sa .fille s'il la pouvoit porter jusques au haut de la montagne ou le Monastere est presentement situe, laquelle est fort roide et de

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difficile acces. II accepta la condition et la porta heureusement jusques au haul de cette montagae, mats si las et si epuise qu'il expira sur le champ. Get accident toucha si sensiblement la fille qu'elle mourut aussi de deplaisir, desorte que les parens de Fun et de 1'autre les firent inhumer ensemble au meme lieu, qui a gard6 depuis le nom des deux Amants (i).

La Vie de S. Evroul nous apprend quelle fut 1'origine d'un autre monastere normand, 1'abbaye des Deux-Jumeaux, celle-ci situee au diocese de Bayeux :

Une abbeie a Dieu sacree,

qui Deux Jumeaux fut apelee,

pour ce que .11. esfans jumeaux,

moult nobles et riches et beaux,

fils d'un noble homme, avant baptesme,

ne que enoinz fussent de cresme,

furent mors trop soudainement,

du vouloir a cil qui me ment,

bien pres de Baieux la cite

qui est de gant antiquite (a).

Saint Martin de Vertou, qui revenait d'Angleterre, s'apitoya en telle guise sur le sort des malheureux enfants morts sans bapteme qu'il obtint par ses prieres leur retour a la vie. Leur pere, reconnaissant, les consacra a Dieu, et ils devinrent moines de 1'abbaye qu'il fonda et dota richement en souvenir du miracle.

Au lendemain de Tere de desolation produite paries invasions et les ravages des Normands, la vie reprit dans la societe civile et dans la societe religieuse. De tous les cot6s, on se mit a rele-

(i) Histoire des ordres monastiques, religieuxet militaires, Paris, 1721, II, p. 897. (a) Vie de S. Evroul, v. 689-698, ed. FERDINAND DANNE, Das altfranzosische Ebrulfusleben (Romaniseke Forschungen, XXXII, 191 3, p. 787-788).

verles ruines. On vit alors, ditRaoul Glaber, laterre secouer son manteau de ve'tuste pour revetir une blanche parure d'eglises (i). On trouve beaucoup de moines parmi les grands batisseurs de 1'epoque. Et c'est aussi au parrainage des moines qu'on doit ces noms empreints de poesie, de piete et de benignit6 qui continuent de designer d'innombrables lieux des campagnes frangaises.

(i) Historiarum libri qainque, III, 4 (P. L., CXLII, 65 1).

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