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CHAPITRE VII

La mort du moine

LA Concordia regularis, monument de la grande reforme monastique realises en Angleterre vers la fin du X e siecle, estle plus ancien document qui decrive avec quelques details les rites usites dans les cloitres au moment de la maladie des freres et de leur deces. Voici ce que nous lisons dans ce texte ancien : Lorsque Tun des freres est appele a payer la dette de la commune fragilite, des qu'il se sent envahi par une intolerable langueur, qu'il vienne exposer a I'abb6 et a toute la communaut& rassemblee les causes de son mal, et alors, apres avoir recu la benediction de tous, il sera admis a rinfirmerie. La, avec sollicitude et devouement, des freres amines de la crainte de Dieu pourvoiront a tous ses besoins. S'il leur faut de 1'aide, on leur en procurera.

Quand le malade sentira ses forces decroitre, il le fera savoir au convent par le frere infirmier. Alors le pretre qui celebre la messe du matin, depouille de sa chasuble, viendra, cbaque jour, accompagne des autres ministres de la messe, lui apporter I'Eucharislie. Precedee des cierges et de 1'encens, toute la communaut^ se rendra aussi aupres du malade en chantant des psaumes, les litanies des saints et les oraisons prescrites. Le

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malade recevra d'abord 1'Extreme-Onction, mais le premier jour seulement, apres quoi on lui donnera la communion.

S'il reprend des forces, qu'on cesse la visite quotidienne. Si son etat ne s'ameliore pas, on la continuera jusqu'a la fin. Quand le patient entrera en agonie, qu'on frappe la tablette afin que tous accourent sur-le-champ pour lui etre secourables dans cette extremite. On commencera aussitot les prieres de la recommandation de I'dme avec le Subvenite, sancti Domini et la suite conformement a I'Ordo commendationis.

Apres le deces ceux qui en seront charges laveront le corps qu'on rev^tira de vetements propres, a savoir d'une chemise, de la coule, de bas et de chaussures, quel que soil 1'ordre auquel appartienne le defunt. S'il est pretre, on passera en outre 1'etole sur la coule si cela parait expedient. Geci fait, on portera le corps a 1'eglise tout en psalmodiant et au son de toutes les cloches.

Si le trepas s'est produit de nuit avant 1'aurore ou le matin et qu'on ait le temps de preparer tout ce qui est necessaire pour la sepulture, les obseques auront lieu le meme jour apres la celebration des messes et avant la refection des freres. En cas contraire, on designera les freres qui par groupes auront a veiller le corps ce jour-la et la nuit suivante. On vaquera sans interruption a la psalmodie jusqu'a ce que le corps soil porte en terre. Apres les obseques les. freres reviendront a 1'eglise en chantant les sept psaumes de la penitence pour le defunt, et ils acheveront ces psaumes prosternes devant le saint autel.

Pendant sept jours eonsecutifs on celebrera les vigiles pleines. Que tous se presentent a 1'offrande de la messe du matin et, apres chaque heure reguliere, que les freres prosternes chantent Tun des psaumes prescrits avec 1'oraison.

Pendant trente jours qu'on celebre une vigile a trois legons a la maniere accoutumee et qu'un des choeurs fasse 1'offrande a la messe. Le trentieme jour on celebrera les vigiles pleines. Pendant ces trente jours chaque pretre offrira specialement la

messe pour le frere d&fuht aux autels de 1'oratoire. Les diacres reciteront un psautier en en tier, les sous-diacres cinquante psaumes en toute demotion. Si un empechement survient un jour, ils s'en acquitteront un autre jour.

Un bref indiquant le jour de la deposition du defunt sera envoy6 aux monasteres du voisinage (i).

La formule a employer pour la redaction du bref mortuaire figure a la suite de ces prescriptions.

La Concordia regularis represente un ensemble de traditions anciennes provenant soit de I'ancien monachisme anglais, qui, antrieurement, avail connu des temps prosperes, soit des monasteres du continent, plus specialement de Fleury-sur-Loire et de Saint-Pierre du Mont-Blandin a Gand, les promoteurs de la reform e monastique anglaise, S. Dunstan, archeveque de Cantorbery, S. Ethelwold, eveque de Winchester et S. Oswald, eveque de Worcester, ayant etudie les observances de ces cloitres et les ayant; dans une certaine mesure, pris pour modele (a).

Le passage de la Concordia que nous venons de citer nous fait done connaitre, dans leurs grandes lignes, les pratiques claustrales que nous avons a decrire ici ; mais il demande a etre complete et eclaire par les .textes des ages subsequents. Nous trouverons dans les recueils de coutumes monastiques et dans les livres liturgiques bien des details qui n'apparaissent pas dans le document anglais, soit qu'ils aient ete sous-en tendus, soit qu'ils appartiennent & un developpement ulterieur de la discipline cenobitique. Par ailleurs, les textes historiques, et notamment les Yies des saints moines de 1'Occidenb, anciens ou modernes, sont une mine inepuisable d'information. Nous en extrairons des traits concrets et des exemples topiques, certains d'une grande valeur d'edification, tous tres propres h. mon-

(1) Concordia regularis (P. L., GXXXVII, Boo).

(2) Voir mon etude sur Les relations de FAbbaye de Fleury-sur-Loire avse la Bretagne armoricaine ft les lies Britanniques (Memoircs de la. Societe tfhistoire t d'archeologie de Bretagne t. IV, 193$, p. ao-ai).

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trer la grande uniformite et la contimrite des traditions monastiques a travers les ages et dans maints pays divers.

Ce qui frappe principalement quiconque suit pas a pas les differentes circonstances des derniers jours du moine depuis le debut de la phase critique de la maladie qui le conduit a 1'infirmerie du monastere jusqu'au moment ou son cadavre est descendu dans la fosse, c'est le double caractere de solennite et de publicite que comportent tous les evenements supremes de son existence. Autant de demarches et d'actes, autant d'exercices conventuels et de ceremonies. Un membre du corps conventuel est en danger de disparaitre, il a besoin de secours materiels et spirituels; tout le convent, interesse au sort de ce membre souffrant, est convoque d'urgence pour prendre part aux rites si impressionnants de la fin d'une vie religieuse, a toute la serie de ces rites, qui ont pour theatre 1'infirmerie, 1'eglise et le cimetiere. La communaute assiste a toutes les ceremonies, visiles a I'infirmerie, administration des derniers sacrements, prieres et rites de 1'agonie, veillees funebres, offices, messes, obseques. Son role est comparable a celui du choeur de la tragedie antique, mais avec cette tres notable difference toutefois que si elle chante et se lamente comme lui, son chant et sa plainte sont toujours une priere.

La premiere demarche du malade dont parle la Concordia regularis, consideree comme demarche d'ordre purement priv6 d'apres nos conceptions modernes, le conduit devant 1'abbe et toute la communaute rassemblee ; il vient leur exposer les causes de son mal pour etre admis a l'infirmerie du monastere.

Un certain nombre d'anciens coutumiers, en particulier ceux de Cluny et ceux qui se rattachent a la tradition clunisienne, nous font connaitre une autre demarche qui precede la reception des derniers sacrements dont ne parle pas la Concordia. Si son etat le lui permettait, le malade devait se rendre au chapitre pour y dire sa coulpe devant I'abb6 et le convent. Au besoin, un ou deux freres 1'accompagnaient, le soutenant et guidant sa

marche debile. Prostern6, il confessait publiquement les negligences et les manquements de sa vie centre Dieu et centre ses freres et demandait 1'absolution. L'absolution lui etait donnee, puis 1'abbe et les moines presents se prosternaient, a leur tour, pour recevoir. du frere 1'absolution des fautes qu'ils pouvaient avoir commises centre lui; alors celui-ci regagnait 1'infirmerie (i).

Un texte du X-XI e siecle connu sous le nom de Consuetudines monasterioram Germaniae offre, en ce qui regarde radministralion de 1'Extreme-Onction et du Viatique, quelques particularites qui ne se retrouvent pas dans les autres coutumiers monastiques. II est tout d'abord question d'une confession faite, sur 1'ordre de 1'abbe, par le moine malade non seulement a 1'abbe mais aux pretres , qui est probablement 1'equivalent de la ceremonie capitulaire dont il vient d'etre parle. Apres cela, la communaute se rend en procession aupres du malade. Les acolytes qui accompagnent le pretre portent non seulement la croix et 1'eau benite, mais aussi de 1'encens et des reliques. Le pretre s'est muni de 1'huile des malades et du Corps et du Sang du Seigneur. II benit le local occupe par le malade, s'approche de sa couche, impose la main sur sa tete et le benit. L'imposition des mains a fait partie des rites d'extreme-onction dans les premiers siecles (2). Les onctions saintes etant faites, on place un cilice sur la tete du malade et on repand de la cendre sur sa poitrine, il recite le Confiteor, recoit 1'absolution, et la

(i) Consuetudines Farfenses, II, 55 (P. L., GL, iago; ALBERS, Consuet., I, igi); BERNARD DE CLUHY, Ordo . Cluniacensis, I, a4 (M. HERRGOTT, Veins diseiplina monastica, Parisiis, 1726, p. 190); Uuuc, Antiquiores consuetudines Cluniacensis monasterii, III, a8 (P.L., GXLIX, 770); GUILLAUME D'HIRSAU, Consaetadines Hirsaugienses, II, 62 (P.L., GL, n3a); Statute, seu ordo monasterii Sancti Benigni Divionensis, XII, ed. L. CHOMTOM, Histoire de I'tfglise de Saint-Btnigne de Dijon, Dijon, i goo, p. 358.

(i) JOSEPH COPPERS, L'imposition des mains et les rites eonnexes dans le Nouveau Testament et dans I'tiglise ancienne, Wetteren-Paris, 1928, p. 4i-46.

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communion lui est donnee sous les deux esp&ces (Corpus et Sanguinem Domini accipiaf) ( i ).

Yoici comment les choses se passaient ordinairement. Le convent, re'uni a 1'eglise, se rendait proeessionnellement a Pin-' firmerie en chantant des psaumes (gene"ralement les sept psaumes de la penitence) et les litanies des saints. Des oraisons precedaient et suivaient les onctions. Elles etaient parfois tres nombreuses (2). Toutes les formules de priere de la liturgie des mourants et des morts variaient beaucoup suivantles ordres et meme suivant les monasteres. Nous ne nous attacherons a relever ici que celles qui se signalent par quelque particularity notable.

Le malade recitait le Confiteor. S'il ne savait pas cette priere ou si 1'usage de la parole lui faisait defaut, il se contentait de se frapper la poitrine par trois fois en disant : Par ma faute pour tous mes peches. Une absolution reciproque suivait, et on donnait la croix a baiser au frere(Us de Giteaux)(3). Dans les monasteres benedictins d' Angleterre il etait d'usage que tous donnassent alors au malade le baiser de paix (Decreta Lanfranci (4); Evesham (5) ; Saint- Augustin de Gantorbery) (6). Le ministre faisait sept onctions, une sur chacune des parties du corps suivan-

(i) Consuetudines monasteriorum Germaniae, ed. ALBERS, Consuet., V, p. 63. (a) Par exemple dans le Rituel de Saint-Florian (XII" siecle), ed. AOOLPH FRAMZ, Das Rituale von StFlorian, Freiburg i. Br.. 1904, p. 76-86.

(3) Usus ordinis Cisterciensis, IV, g3 (94) (P.L., GLXVI, i4?i ; ed. GUIGNARD, Les monuments primitifs de la regie cistercienne, Dijon, 1878, p. ao4-ao5).

(4) Decreta Lanfranci, a3 (P. L., CL, 5o8).

(5) Officiam eeclesiasiicam abbatam secandam asum Eveshamensis monasterii, ed. H.A.WILSON, London, Henry Bradshaw Society, 1893, col. 108.

(6) Consuetudines Sancti Aagustlni Cantuariae, ed. E. M. THOMPSON, Customary of the Benedictine Monasteries of St Augustine, Canterbury, and St Peter, 'Westminster, London, H. Bradshaw Soc., igoa, I, p. 333. Sur le baiser de paix donne in articulo mortis, avant ou apres 1'extreme-onction, voir L. MARCEL, Les livres liturgiques du diocese de Langres, Paris et Langres, 1893, p. 28, et Dom A. CABASsui, Le baiser de paix (La vie et les arts liturgiques, ttvrier 19171 p. i4?).

tes : yeux, oreilles, levres, hez, mains et pieds, et une septieme sur 1'aine, les reins ou le cote gauche, voire sur 1'ombilic (i). Le Rituel de Saint-Florian (XIP siecle) prescrit jusqu'a douze onctions (a).

Si le malade devait ensuite communier, le pretre retournait a 1'eglise avec ses acolytes, et en revenait avec le Saint Viatique, precede" de la croix, des cierges (ou d'une lanterne), du porteur du benitier et d'un autre acolyte portant une burette de vin. Hors des monasieres, le viatique etait porte aux malades dans une custode, comme cela se pratique de nos jours. Mais, dans les monasteres, le trajet etant court et le pretre n'ayant pas a sortir de la maison, on procedait autrement. Les usages n'etaient d'ailleurs pas exactement les memes partout. Ou bien la Sainte Hostie etait portee dans un calice (Us de Citeaux, Consuetud. Farfenses, Rituel de Saint-Florian), ou bien le pretre la tenait au-dessus du calice (Ulric, Guillaume d'Hirsau, Gout, de Saint-Benigne de Dijon). Le calice ainsi que la main du pretre (meme si elle tenait 1'Hostie) etaient recouverts d'un^linge immacule (3). Une rubrique du Livre d'Evesham prescrit de mettre la custode elle-meme dans un caiice, de placer une patene sur le calice et d'envelopper le tout d'un voile de soie (4).

Voici comment, d'apres nos textes, s'administrait la communion clinique. On presentait d'abord de 1'eau au malade pour se rincer la bouche. II recitait le Confiteor en latin ou, disent

(i) <c Deinde super latus siaistrum vel super umbilicum (Officium Eoeshamensis monasterii, col. 112). Le coutumier de Saint- Augustin de Cantorbery veut que 1'onction soil faite aux hommes sur les reins, non sur 1'ombilic, <( quia in homine luxuria viget in renibus, in mulieribus in umbilico (p. 333-334)- Gf. Constit. Hirsaug., II, 6a : Super lumbos utrinque propter ar[d]orem libidinis (col. n3a-n33).

(a) Les six indiquees ci-dessus et, de plus, sur la tete, le cou, la gorge, la poi trine, les epaules et ubi maximus dolor (p. 78-80).

(3) Usas ordinis Cisterciensis, IV, g3 (g4) ; Consuet. Farfenses, II, 54 ; ULRIC, HI, 28; GUILLAUME D'HIRSAU, II, 6a ; Decreta Lanfranci, a3; Statuta Sancti Benigni Div., ia ; Consuet. S. Augustini Cantuariae, p. 334.

(4) Col. in.

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les Us de Citeaux, en langue romane, s'il s'agissait d'un convers ou d'un illettre (i). On versait du vin dans le calice. A Hirsau du vin et de 1'eau etaient verses dans le calice avant de quitter 1'eglise (2). Le pr&re trempait 1'Hostie dans le vin non consacre avant de la presenter au malade afin de faciliter la deglutition (3). Apres la communion, si cela se pouvait faire, le malade absorbait le vin contenu dans le calice, puis, en second lieu, 1'ablution des doigts du pretre, et enfin celle du calice (4), et meme celle de la patene, si 1'Hostie avail ete deposed sur la patene (Saint- Augustin de Cantorbery) (5).

A la fin de la ceremonie on presentait la croix a baiser au frere, et tous, le pretre qui officiait le premier, lui donnaient ensuite le baiser d'adieu (6). On recommande de placer une croix sous les yeux du malade pour lui rappeler le grand sacrifice du Calvaire et 1'exciter a modeler le sien sur celui de son Maitre (7). La croix restait exposee a ses regards jusqu 5 la fin. Le biographe d'Attale de Bobbio (f 627) nous a consent les termes dont le saint abbe se servit pour saluer la croix, rangon du monde, etendard du salut eternel , k son lit de mort (8). L'infirmier aura soin de tenir quelques devotes Images en lieu

(i) Usus ord. Cist., loc. eit.

(a) Loc. cit.

(3) Yoir les coutumiers cites. Propter cautelam, si adeo gravis est, antequam dominicum corpus percipiat, de eodem particula in supradicto vino immittatur (Statuta S. Benigni Div., ia, p. 35g). Nullus panem intinctum accipiat excepto sacerdote consecrante et excepto infirmo, qui propter ariditatem aliter nequeat deglutire (GIRALDUS GAMBRENSIS, Gemma ecclesiastica, I, 19, ed. J. S. BREWER, Opera, II, p. 29). Sur cette forme d'intinction et de purificatio oris, voir W. H. FREESTONE, The Sacrament reserved, London (Alcuin Club Collections, XXI), 1917, p. i45, 176.

(4) Coutumiers cites.

(6) Adhibtur ei crux ut earn osculetur. Osculatur etiam quasi ultimum valedicturus primo sacerdotem, omnes fratres et ipsos pueros, si in illo loco sunt (Con$t. Hirsaug., II, 6a). Cf. Cons. Far/., Joe. cit. ; ULRIC, loc. eit.

(7) ULRIC, loc. cit. ; GUILLAUME 'HiRAn, loc. cit.

(8) JONAS, Vita Attalae, III, 10 (BOLL., Acta Sanct., Mars, II, 44).

ou le malade les puisse voir commodement, particulierement celle du Crucifix, portent les Rkgles communes et particulikres de la Congregation de Saint-Maar (1687), et [il] mettra a son col ou sur sa poi trine quelque Reliquaire ou Medaille benite, s'il en a, pour lui faire gagner les Indulgences (i). Le meme petit livre ajoute en ce paragraphe consacre aux moribonds : Apres la reception des derniers Sacremens, 1'Infirmier tiendra toujours un Rituel, une Estole et de 1'eau-benite proche le malade, avec la Groix et le Gierge benit allum6, lequel neanmoins il pourra eteindre s'il voit que le malade ne soit pas encore si proche de sa fin. Les anciens coutumiers ne parlent pas du cierge benit; mais d'autres textes, et aussi des peintures du moyen ge, representent souvent les moribonds tenant un cierge a la main (2). II est possible que cette pratique soit nee du desir de se conformer aux paroles du rituel du bapteme qui, ellesmemes, font allusion a la parabole des vierges sages et des vierges folles (3).

II est rapporte de Dom Augustin Moynet, mort, prieur du Mont-Saint-Michel, le 22 fevrier 1668, qu'apres avoir rec.u les derniers Sacrements, il ne quittait point le Crucifix qu'il baisait tres souvent , et qu' il tint le cierge beni pendant plus de deuxheures sans vouloir s'en dessaisir (4) . Dom Nicolas de Villeneuve (f 1729), moine d'une regularite exemplaire qui, a 80 ans, lavait encore ses sergettes et faisait office de lecteur et de serviteur au refectoire, fit de meme a son lit de mort (5).

(1) Regies communes, s. 1., 1687, p. 189.

(2) CESAIRE D'HEISTERBACH, Dial., vm, 74. Voir ENLA.RT, Manuel d'archeologie ehretienne, III. Costume, Paris, 1916, p. io4, fig. 81,82. Gf. EMIL FREISTEDT, Altchristliche Totengedachlnistage and ihre Beziehung ,zum Jenseitsglauben and Totenkultas der Antike, Munsteri. W., 1928 (Liturgiegeschichtliche Quellen und Forschungen, XXIV), p. 4o ; THEODOR ZACHA.RIAE, Sterbende werden au/ die Erde gelegt (Archiv jiir Religionswissenschaft, IX, 1906, p. 538).

(3) Accipe lampadem ardentem, et irreprehensibilis custodi Baptismum tuum, etc.

(4) MARTEHE, La vie des justes, I, p. 92.

(5) La vie des justes, III, p. 160.

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Par ce qui a et6 dit precedemment, on a vu que 1'Extreme- Onction etait administree avant le Viatique. Telle fut la pratique du moyen age au moins depuis le VHP siecle. Mais deja vers la fin du XIV e siecle on commenc.ait, en divers lieux, a revenir a la discipline primitive de 1'Eglise, qui est aussi celle de nos jours (i).

L'hagiographie monastique a enregistre plusieurs exemples de saints religieux qui tinrent a recevoir les derniers sacrements a Teglise (2), sans doute pour imiter la conduite du patriarche Benoit, qui se fit porter par ses disciples a 1'oratoire du monastere ou il expira apres y avoir rec.u le Corps et le Sang du Sauveur (3). Tel n'etait pas 1'usage de Citeaux, et cependant ceux des religieux de 1'abbe de Ranc6 qui en avaient la force ne laissaient pas de recevoir les derniers sacrements a 1'eglise (4), pratique qui persiste encore chez les Gisterciens reformes (5). Nous n'avons pas pu constater qu'elle ait ete suivie par les plus fervents des Mauristes, mais du moins certains de ceux-ci, par respect pour le Saint-Sacrement, se refuserent a recevoir le viatique autrement qu'a genoux et en froc (6).

Le Rituel remain present au ministre de 1'Extreme-Onction et de meme au pretre qui est appele aupres d'un malade d'eclai-

(1) MARTENE, De antiquis Ecclesiae ritibus, I, p. 297-398; W. H. FREESTONE, The Sacrament reserved, p. 289; W.E. SCUDAMORE, Notitia Eaeharistica, London, Oxford, Cambridge, 1876, p. 1001 s.

(2) Vita Clari Viennae abbatis, vi (BOLL., Acta Sanct., Jan. I, 56). Cf. MARTEHE, De antlq. Ecel. rit., 1, p. 299; du meme, De antiquis monachorum ritibus, Lugduni, 1690, p. 776.

(3) S. GREGOIRE LE GRAHD, Dial., II, 87 (P.L., LXVI, 202).

(A) Relation de la vie et de la mart de quelques religieux de fabbaye de la Trappe, Paris, 1766, II, p. 33g, 897-898, 476; III, p. 281-282 ; IV, p. 72, 220.

(5) Histoire de Notre-Dame de Thymadeuc, Montligeon, 1927, p. 96, 191-192,

(6) MARTENE, La vie des justes, I, p. 121 ; II, p. 87, 46, 5a, i5i ; du m&me, Histoire de la Congregation de Saint-Maur, publiee par Dora G. CHARVIN, Ligug^ et Paris, 1928, 1. 1", p. 89. Gf. Disciplina Farfensis, II, 54 (P.L., GL, 1289 D).

rer celui-ci, dans la mesure du possible, sur Fefficaeite du sacrement qu'il va recevoir et de s'efforcer d'exciter en lui la contrition, tout enTexhortant a la confiance en la misericorde divine. Naturellement, dans les monasteres, les malades etaient entoures d'attentions fraternelles particulierement vigilantes.

D'anciens rituels renferment une serie de questions a poser aux mourants : a Vous rejouissez-vous de mourir dans la foi chretienne? Etes-vous heureux de mourir dans 1'habit monastique? etc. (i) Le nom de S. Anselme, archeveque de Cantorb6ry, a ete attache a ces lnterrogation.es ad morientem, composition que Ton trouve dans les editions de ses oeuvres (a), mais dont 1'authenticite a ete contestee (3).

Au surplus, avant de communier le malade, le pretre 1'invitait a emettre une profession de foi en la presence reelle en lui disant : Ecce f rater, corpus Domini nostri Jesu Christi, quod tibi dejerimus ; credis hoc illnd esse, in quo est salus, vita et resurreclio nostra ? Le malade repondait : Credo (4).

Les notices de la Vie des justes nous apprennent que, jusqu'a leurs derniers moments lucides, les Mauristes etaient interroges sur leur etat d'ame par des confreres qui demandaient, par exemple, au mourant s'il etait bien resigne a la volonte divine ou a la mort, s'il n'avait rien sur la conscience qui lui fit de la peine, s'il avait quelque apprehension de la mort, etc. (5) Et les biographes de ces pieux religieux ont soin de noter, d'autre part, qu'ils tenaient a faire les protestations marquees dans le rituel (6).

(i) Voir notamment le Livre d'Evesham : Anselmus cantuariensis archiepiscopus. Sic debet frater proximus morti interrogari et sic dedet responded (Col. 1 1 5-i 1 6).

(a) Admonitio morienti (P.L., CLVIII, 685-688).

(3) Voir la note d'A. FRANZ. Die sogennanten Anselmschen Interrogations ad morientem (Append. Ill de son edit, du Rituale S.Floriani, p. 196-200).

(4) Usus ordinis Cisterc., IV, g3 (g4); Rituale S.Floriani, p. 82. Cf. SUCEB, Vita Ludovici Grossi (P.L., CLXXXVI, i337-i338).

(5) La vie dts justes, II, p. 87.

(6) La vie des justes, I, p* 92, II, p. 83.

8O ANGIENNES COUTUMES CLAUSTkALES

Si le malade conservait sa connaissance et si cela ne 1'incommodait pas, on lui lisait le recit de la Passion du Sauveur dans les Evangiles, apres la dispersion de la communaute. Sinon les religieux se succedaient par groupes aupres de sa couche pour reciter le psautier (i).

Si le frere vivait encore quelque temps, la visile conventuelle 6tait renouvelee a intervalles reguliers, tons les jours, comme on 1'a vu, d'apres la Concordia, apres trois jours et une troisieme fois encore au bout de trois jours, d'apres les prescriptions de I'OJficium ecclesiasticum abbatum d'Evesham (a).

Si la communaute ne se trouvait plus reunie a rinfirmerie au moment ou se produisaient les premiers signes de 1'agonie, un des infirmiers allait vite f rapper a coups violents et precipites la table tte du cloitre, et, au son de cette sorte de gong funebre, tous accouraient sur-le-champ aupres de 1'agonisant en recitant le Credo, ut fraterna fides suffragium conferat migraturi , disent les coutumiers, qui notent encore que, si en general il etait defendu de courir dans le monastere, dans deux occasions cependant, non seulement il etait permis, mais il etait meme ordonne de le faire, et cela a 1'appel de la tablette des mourants et en cas d'incendie (3).

Les freres disent et repetent le Credo en se rendant a la chambre de 1'agonisant qu'ils trouvent, revetu de la coule (4), deja etendu a terre sur le cilice etla cendre ou sur le point de 1'fetre. Si, suivant la parole de S. Martin mourant, il ne convient pas que les Chretiens meurent autrement que sur la cendre (5) , a

(i) Disciplina Farfensis, II, 56; ULHIC III," ag; GOILLA.UME D'HIRSAU, II, 64, Decreta Lanfranci, a3; Statuta S. Benigni, 12; Consuetud. S.Augustini Cantnar., p. 336 ; Rituale S. Floriani, p. 88.

(a) Col. 116-117.

(3) Voir les coutumiers cites.

(4) Officium ecclesiastieum abbatum secundum usum Eveshamensis monasterii 001.117.

(5) Non decet, inquit, christianum nisi in cinere mori (SULPICE SEVERE,

LA HOBT DO KOINE 8 1

plus forte raison cette antique coutume devait-elle etre fideletnent observee dans les cloitres.

La cendre employee etait celle qui avail ete benite le mercredi des Cendres (Fleury, Hirsau) (i). Ou bien la cendre etait d'abord repandue en forme de croix sur le sol, puis un cilice etait tendu sur la cendre, et le mourant etait depose sur le cilice(2) ; ou bien oh etendait d'abord le cilice sur lequel on dessinait une croix de cendre- (3). Les Us de Giteaux prescrivent de disposer a terre une natte ou de la paille, de la recouvrir d'un cilice couvert d'une croix de cendre et d'y placer le mourant (4). De la 1'expression mourir sur la cendre et la paille , si souvent employee dans la Relation de la Trappe (5).

En cette attitude de penitent, le moine s'efforgait d'unir sa voix expirante a celle des freres qui recommandaient son ame

Epist. Ill, i4, ed. G. HA.LM, p. 169), parole que les ecrivains ascetiques et hagiographiques du tnoyen age se plaisent a citer, parfois en la deformant : Quia filius Christiani non debet migrare nisi in cinere et cilicio, sicut jam in multis exemplis sanctorum expert! sumus (Diseipl. Farjensis, II, 56); ... ut fieret ei juxta quod beatus Martinus dixit discipulis suis, docens non licere christiano mori nisi in cinere et cilicio ;> (Consuet. S. Auguslini Cantuar., p. 887) ; An non memineritis quid B. Martinus in re simili respondent, non decere christianum hominem mori nisi in cinere et cilicio? (Vita Laurenti Justiniani (f i465), BOLL., Aeta Sanct., Jan. I, 56i); Vita Mathildis Reginae, 27 (PERTZ, Scriptores, IV, p.Soi). Sur le texte de Sulpice Severe, voir E..FREIS- TEDT, Op. cit., p. 3g-4i, et H. DELSHATE dans les Analecta Bollandiana, t. XLVfl, 1939, p. ia4. L'usage de mourir in cinere et cilicio fut frequemment observe par les laiiques au moyen age. Voir notamment sur ce point THEODOR ZAGHA- RIAE, art. cite, p. 538-53g.

(1) Veteres consuetadines monasterii S. Benedicti Floriacensis (ALBERS, V, p. i3g); GUILLAUME D'HIRSAU, II, 64.

(2) GUILLAUME D'HIRSAU, loc.cit.; Cons. S. Augustini Cantuar., p. 337.

(B) Diseipl. Farfensis, loc.cit.; ULRIC, III, 29; Statuta S. Benigni Div., xa, p. 35g; Officium eccl. abbat. sec. us. Euesham., p. 117.

(4) Usat ord. Cist., 94 (g5).

(5) Relation de la vie, etc., I, p. 10, 16, 39, 46, 94 ; II, p. 317, aSa, 429. L'in firmier pr^parera de la cendre et de la paille pour y mettre le malade lors qu'il sera prest d'expirer (Les reglemenls de Vabbaye de Nostre Dame de la Trappe en forme de constitutions, Paris, 1690, p. 167-168). Gf. Histoire de N.-D. de Thymadeuc, p. 85, 96,

82 ANCIENNES COUTUMES CLAUSTHALES

a la misericorde du souverain Juge. A 1'article de la mort, Poppon, abbe de Stavelot (f 1048), se fait deposer, nu-pieds, sur le cilice, puis, ayant d'abord baise la terre, il se retourne face au ciel, comme S. Martin, et, les bras leves, entonne le repons Subvenite que chantent les freres assembles et qu'ils font suivre de la litanie (i). Sentant sa fin imminente, ie Bienheureux Berthold de Garsten (f n4a) convoque ses moines avant 1'officede nuit, entonne la litanie et ne se tail qu'en rendant le dernier soupir (2).

La composition des prieres des agonisants variait beaucoup au moyen age, et le nom de Commendatio animae n'est donne qu'exceptionnellement a cette serie de prieres qui ressemble fort peu a celle qui figure actuellement dans I'Ordo commendationis animae du Rituel remain (3).

Apres le Credo, dans les monasteres de Cantorbery et d'Evesham, les freres commencadent par psalmodier lespsaumes de la penitence sans Gloria, apres quoi 1'abbe, le prieur ou le pretre officiant disait par trois fois le capitule suivant : Parce, Domine, parce famulo tuo, quern redimere dignatus es pretioso sanguine tuo; ne in aeternum irascaris ei, que le convent repetait aussi trois fois. Alors on disait une litanie debutant par l'invocation : Pater de caelis Deus (4).

A Gluny cette litanie, a dire integralement ou a abreger suivant 1'etatdu moribond, se disait immediatement apres le Credo,

(i) Vita Popponis, XIV, 56 (BOLL., Ada Sanet., Jan. Ill, 268). (a) Vila Bertholdi, VI, 61 (BOLL., Ada Sanct., Jul. VI, 487).

(3) Le nom de Commendatio animae est donne aux prieres des agonisants par la Concordia regalaris (X* siecle) (P.L., GXXXVII, Boo), dans la Vita Godalfi (f 1 1 08), 3 (P.L., GLIX, 834); celui de Commendacio animae, de Commendacio, ou de Commendacio animae morituri fratris, par les Consuttudines S. Aug. Cantuar. (i" moitie du XIV siecle), p. 337, 338 et 343.

(4) Decreta Lanfranci, a3; Of fie. eccl. abbot. Evesham., col. 117-118. Qui quidem psalmi ita proculdubio ex consuetudine dicentur antiqua ante commendacionem animae, quemadmodum dici solent post corporis sepulturam (Cons. S. Aug. Cantuar., p. 337-338).

et elle n'etait suivie d'aucune autre priere conventuelle (i).

Si 1'agonie se prolongeait, le convent se retirait, et les freres qui restaient aupres du mourant reprenaient la recitation du psautier.

Ailleurs, notamment a Citeaux, les psaumes de la penitence etaient psalmodies apres la litanie (a).

A Gantorbery, a la suite de la litanie et avant le deces, le chantre entonnait le repons Subvenite, sancti Dei, apres lequel le pretre commengait la.Commendatio par 1'oraison Proficiscere, anima Christiana (3). En sorte que, d'apres ce rituel, on pouvait chanter son propre Subvenite. C'est, de fait, on l'a vu, ce que fit S. Poppon, abbe de Stavelot.

Des belles prieres de la recommandation de 1'ame qui font suite a la litanie dans le Rituel romain actuel, aucune ne se trouve dans nos textes sauf 1'oraison Proflciscere, anima Christiana et 1'oraison litanique Suscipe, Domine, servam tuum avec ses invocations d'un si beau style et d'une rare saveur antique, Libera, Domine, animam servi tui, ou figurent les grands noms de TAncien Testament, Enoch, Elie, Noe, Abraham, Job, etc. Mais 1'oraison Proficiscere se trouve, le plus souvent, parmi les prieres a dire apres Fexpiration, et, chose plus inattendue encore, les invocations Libera, Domine ont trouve place, dans le Rituel de Saint-Florian, a la fin des rites de la Benedictio sepulcri, apres Tinhumation (4).

Des sonneries de cloches et les lugubres percussions de la tablette annongaient le deces. De nouveau, la communaute etait convoquee pour les divers offices et ceremonies funebres. Le

(1) Disc. Far/., II, 56; ULRIC, III, 29; GUILLAUME D'HIHSAU, II, 65.

(2) Loc.cit. D'aprfes le Rituale S.Floriani, 1'ordre etait le suivant : Oraison dominicale, Credo, litanie, psaumes de la penitence (p. 86). Le psaume Beati immaculati est indiquS pour 1'agonie par les Consuet. monasteriorttm Germaniae (ed. B. ALBBRS, p. 64).

(3) Cons. S.Aug., p. 338. De meme d'apres la Contordia regular is.

84 ANGIENNES COUTUMES CLA.USTRA.LES

premier rite a accomplir etait 1'ablution du corps du defunt, decrit, on s'en souvient, dans la Concordia regularis. Ce document est muet sur les prieres k dire immediatement apres le deces, durant 1'ablution ou quand le corps est transporte k 1*6glise. Sans entrer dans la variete des details des agenda mortaorum, nous allons indiquer les principaux usages.

Aussitot apres le trepas, le corps etait, une premiere fois, asperge d'eau benite et encense (i).

A Citeaux, on chantait alors le Sabvenite avec une premiere absoute; on emportait ensuite le corps pour le laver, pendant que 1'abbS lisait sept oraisons fort anciennes, Dens pietatis immense, Diri vulneris, etc., apres lesquelles on commengait le psautier. Des que le corps, lave et revetu de 1'habit monastique, 6tait apporte, une nouvelle absoute avait lieu; on portait aussit6t le cadavre a Teglise en cbantant le Libera. Le corps depose dans le chceur des moines ou des convers, suivant le rang du defunt, on faisait une derniere absoute, appelee Commendatio, a cause des premiers mots de 1'oraison. Aupres du corps etait place un cierge allume ainsi que la croix et 1'eau benite, et les moines assis autour continuaient ou commengaient le psautier, qui etait psalmodie sans discontinues A la fin de chaque psautier, on cbantait 1'oSice des morts, et la messe etait chantee pour le defunt le plus tot possible, et, autant que les circonstances le permettaient, avant la sepulture (2).

La Commendatio animae dont il vient d'etre question est la Commendatio des defunts, differente dans sa composition de celle des agonisants dont nous ayons parle plus haul. Dans beaucoup de monasteres benedictins, notamment dans ceux de Normandie et d'Angleterre, cet office etait chante par le convent

(1) ULRIC, III, 39; GUILLA.UME D'HIRSAU, II, 65; Statuta S.Benigni Div., ta; Officium... Eveshdm., col. jaa-iaS.

(2) R. TRILHE, Giteaax (Liturgie de I'Ordre de), dans le Diet, d'archiol. chrtt. et de lit., de Dom F.GA.BROL et H.LECLEHCQ, col. 1798. Voir Usus Cist., g4(g5).

aussitot apres le deces. La Commendatio debutait par le repons (ou 1'antienne) Subvenite et comprenait un nombre variable d'autres pieces, toujours 1'oraison Tibi, Domine, commendamus , d'ou 1'office tirait son nom, et d'autres oraisons, dont les plus communes etaient : Proficiscere ; Misericordiam tuam, Domine sancte Pater omipotens; Omnipotens sempiterne Deus; Diri vulneris novitate perculsi; puis le psaume In exitu Israel avec 1'antienne Suscipiat .te Christus, et le psaume Dilexi quoniam et d'autres avec 1'antienne Chorus angelorum (i).

A Saint-Benigne de Dijon, les freres recitaient le Credo en se rendant aupres du d6funt, et la recension des coutumes du monastere executee au XIII* siecle porte en outre ceci : Tune ab abbate vel priore, ant ab alio ad nutum cantoris, fit commendatio animaecum litania et orationibus consuetis (a).

D' apres 1'usage clunisien, le rSpons Subvenite n'etait chante qu'une fois la toilette funebre faite, au moment de porter le corps a reglise (3).

Dans un local de 1'infirmerie une pierre ou table, specialement dispos^e pour cet usage, servait a laver le cadavre. Elle etait legerement creusee, et une rigole pour 1'ecoulement de 1'eau etait pratiquee a 1'un des angles. Un oreiller, taille dans la pierre, servait a placer la tete (4). Le corps etait Iav6 a 1'eau

(1) Consuetudines monast. Germaniae, p64.; Decreta Lanfranci, a3; Liber usuam du Bee [de la fin du XII* s.; POR^E, I, p. 76-477], cit par MARTEHB, Jbe antiqais monachorum ritibus, p. 792; Officium Evesham., col. i aa-i 29; Contuet. S. August. Cantuar., p. 338 ; Consuetudines Lyrae, cite par MARTENE, De ant. num. rit., p. 795; Ordinaire de I'Ordre de Nolre-Dame du Mont-Carmel, id. BENEDICT ZIMMERMAN (Bibl. liturgique publ. par U. CHEVALIER, t. XIII), 5& Paris, 1910, p. IOI-ID&. Textes de la Commendatio ; Rituale S. Floriani, p. 88-92 ; Antiphonaire monastique de Worcester .(God. F. 160 de la cathedrale) (PaUographie musicale, t. XII, 1922, p. n 5-117); Agenda mortuorum d'apres un Ms. de Fleury (MARTEHE, De sntiq. Eccl. ritibus, t. IT, p. 379-380); The Hereford Breviary, ed. W. H. FRERE et LANGTOH E. 6. BROWN (H. B. Soc.), London, 1911, t. II, p. 46-48.

(2) Statuta, toe. eft.

(3) Chap. cits de la Diseipl. Farfensis, d'Uuuc et de GUILLAUME D'HIRSAU. . (&) ULRIC, HI, 29, 001.773; GUILLAUME D'HIRSAU, II, 65, col. 1137; Statute

86 ANCIENNES COUTUMES GLA.USTRALES

chaude de la tete aux pieds, exceptis verendis (i). La Concordia nous a enumere les vetements dont on habillait le corps. Elle ne mentionne pas le suaire dont parlent d'autres coutumiers (a).

Le capuchon, rabattu sur le visage, etait cousu par devant a la coule. La coule elle-meme etait coiisue de maniere a ne laisser aucune partie flottante, et Ton cousait aussi les chaussures (nocturnales, calcei) 1'une a 1'autre (3) %

L'ablution devait etre faite par des religieux appartenant a la me'me categoric hierarchique que le defunt, par des pretres si le defunt etait pretre, par des diacres s'il etait diacre, par des convers s'il etait convers, et la meme regie s'appliquait auxporteurs (4). Le pretre hebdomadier ne devait en aucun cas etre employe a cette oeuvre pie (Hirsau), ni les autres ministres qui avaient a toucher les vases sacres, ni non plus les religieux qui etaient de semaine a la cuisine, a la cellererie ou au refectoire {Decreta Lanfranci ; Statuta de Saint-Benigne de Dijon). De plus, une sorte d'impurete rituelle restait attachee aux freres qui avaient touche le corps soit pour le porter a 1'eglise, soit pour le descendre dans la fosse; c'est la, du moins, ce que nous apprend le coutumier de Saint-Augustin de Gantorbery, qui leur prescrivait de prendre un bain avant d'exercer aucune fonction a 1'autel (5).

Dans son Speculum monachorum, Arnoul, cistercien de Bohe-

S. Benigni, 12, p. 869. Cf. Sieur DE MOLEON, Voyages liturgiques en France, Paris, 1718, p. 60, i5i-i52j ALBERT LEROIR, Architecture monastique, Paris, i85a-56, t. II, p. 436-43 7 .

(1) ULRIG, loc.cit.; GUILLA.UME D'HIRSAJJ, loc.cit.; Slatata S. Benigni, loc.cit.

(2) Discipl. Farfensis, II, 56; ULRIG, loc.cit.; Sudario cui assuta est crux de lineo panno (GUILLAUME D'HIRSAU, II, 65); in capite ejus ponatur sudarium in modum caputii de staminea factum (Decreta Lanfranci, z3, col. 5 1 o); Slaiuta S. Benigni, loc.cit.

(3) Coutumiers cites.

(4) Coutumiers cites.

(5) Consaet. S.Augusti Cantuar., p. 36i.

ries, au diocese de Laon (v. 1149), propose ce theme de meditation realiste au moine assailli par Fennui ou en proie a V acedia : Qu'il se place, dit-il, par la pensee sur la pierre ou les morts sont laves et qu'ilsonge k la maniere dont sont traites les corps vou6s a la sepulture. On les couche sur le dos, on les retourne face a la pierre ; la tete s'incline a droite ou a gauche ; les bras tombent; les jambes se raidissent et gisent inertes. On habille le corps, on coud les vetements, on le porte au cimetiere, ou il est expose dans la fosse, on le recouvre de poussiere; il est devore par les vers, et ce n'est bientot plus qu'un sac en putrefaction. Et 1'ecrivain d'ajouter : Summaque est philosophia meditatio mortis assidua(i). Ainsi pensait S. Benoit, qui prescrit a ses disciples d'avoir chaque jour la mort presente k 1'esprit (2).

Le corps a ete encense par un thuriferaire pendant toute la duree de la toilette mortuaire. Maintenant, envelopp6 comme dans un sac dans ses vetements cousus, il est encore une fois encense et asperge d'eau benite (3).

Au moyen Sge, dans les monasteres, les morts n'etaient pas mis dans une biere ; ils 6taient simplement places sur un brancard, ou^plutot, ainsi quo les textes le donnent a entendre, dans un receptacle appele loculus (4) ou Jeretrum (5), brancard presentant une concavite entre les deux pieces de bois longitudinales ou surmonte d'une soi-te de coffre ou de chasse, que Ton fermait au moyen d'un couvercle ou que Ton recouvrait d'un poele (6). Le corps etait porte a l'6glise, puis au cimetiere dans le Jeretrum.

(i) ARNULFUS, Specalam monachorum (P.L., GLXXXIV, 1178).

(a) Mortem cotidie ante oculos suspectam habere (Regula, c. 6).

(3) ULRIC, III, ag, 001.778; GUILLAUME D'HIRSAU, II, 65, col. 1187; Decreta Lanfranci, a4, col. 5n; Statata S.Benigni, ia, p. 35g.

(4) Sic positus in loculo deportetur in ecclesiam. (Consaet. monast. Germaniae, ed. ALBEHS, p. 64).

(5) Voir la note suivante. /

(6) On remarquera, dans les citations suivantes, 1'emploi de la preposition

88 ANC1ENNES COUTUMES CLAUSTBALES

L'intervalle entre le deces et 1'inbumation etait moins long que de nos jours. Rarementla mise en terre etait differeeau-dela de 24 heures ; souvent les obseques etaient celebrees moins de 12 heures apres deces (i).

II y aurait, certes, beaucoup a dire sur les agenda mortuorum (absoute, psautier, Commendatio, office des morts, messe, chacun de ces rites repete si le temps dont on dispose est suffisamment long), sur la liturgie des funerailles, sur les suffrages pour le defurit (a), sur le rouleau des morts (3), etc. ; mais tout cela n'appartient pas strictement a notre sujet; nous nous bornerons done a noter quelques usages moins connus, et, pour terminer, nous rappellerons quelques morts de religieux particulierement edifiantes et dignes de memoire.

in, au lieu de super, et 'aussi le mot cooperculum, ce qui semble bien indiquer un receptacle. In feretro mittere (Diseipl. Far/., II, 56); Linteum sternunt et pallium supponant (ibid.); in feretrum collocent (ibid.); ponitur in feretrum et desuper opertorium levatur (ULRIC, loc. cit.) ; Mittit prior [defunctum] super feretrum... Deinde defuncto in illud posito asperso et incensato cooperculum superponitur (GUILLAUME D'HIRSAU, II, 65, col. 1187); positoque eo in feretro desuper coopertorio operitur (Statuta S. Benigni, loc. cit.). Au XVII* siecle, a la Trappe, la coutume etait d'exposer le mort sur un brancard au milieu du choeur (Relation, t. II, p. 181). Les Benedictins de la Congregation de Saint-Vanne et de Saint-Hydulphe, aussi bien que ceux de la Congregation de Saint-Maur etaient enterres dans des cercueils de bois (Constitutiones Congregationis S.Mauri O.S.B., II, 18, Parisiis, 1770, p. 387; Constitutiones Congregationis SS. Vitoni et Hydulphi, III, 7, Parisiis, 1769, p. 371). Ce second texte dit : in arcula lignea non cooperta,.

(i) Diseipl. Far/., II, 56, col. 1333; ULRIC, III, 39, 001.778-774; Pro intolerabili foetore etiana sine .missa, si tali bora obiit, sepelitur (GUILLAUME D'HIRSAU, II, 65, col. n38); Decreta Lanfranci, 28, col. 5i3 ; Statuta S. Benigni, 12, p. 860 ; GOSSE, Histoire de Vabbaye d'Arrouaise, Lille, 1786, p. 67. On gardera le corps environ sk heures; si ce n'est que pour la mauvaise odeur, ou pour quelque autre sujet raisonnable, le Superieur ne trouve a propos d'avancer la sepulture (Regies communes et particulieres de la Congregation de Saint-Maur, s. I., 1687, p. 190).

(3) Voir EMIL FREISTEDT, Altchristliche Totengeddchtnistage und ihre Beziehung zum Jenseitsglauben und Totenkultas der Antike (Liturgiegeschichtliehe Quellen und Forschungen, XXIV), Munster i. W., 1938.

(3) LEOPOLD DELISLE, Rouleaux des morts du IX' au XV' siecle, Paris, 1866; H. THURSTON, The Memory of our Dead, London, 1915, p. 69-100.

Deux freres descendaient dans la fosse pour y coucher convenablement le corps qu'ils plagaient les pieds tournes vers I'orient (Saint-B6nigne de Dijon) ; puis, apres un dernier encensement, ils mettaient un operculum de bois sur le corps (i), et 1'abbe ou le pretre officiant jetait une premiere pelletee de terre dans la fosse que les porteurs comblaient ensuite. Le Livre d'Evesham porte que 1'abbe jetait d'abord quelques charbons de Tencensoir dans la fosse. Le meme livre parle aussi, comme le font d'autres documents, de la formule d'absolution ecrite sur parchemin qui etait lue par les freres et qu'on deposait sur la poitrinedu defunt (2), et il present en outre d'y joindre sa charte de profession.

En quittant le cimetiere les moines commenc.aient la recitation des psaumes de la penitence qu'ils achevaient prosternes dans le choeur de 1'eglise (3).

A Evesham, le jour des obseques et avant la celebration de la messe de la depositio tous les freres recevaient la discipline au chapitre (4). A Saint-Augustin de Gantorbery, le pretre qui etait charge^ pendant les trente jours qui suivaient le deces, de celebrer la messe pour le defunt recevait egalement chaque jour la discipline au chapitre (5).

Chez les solitaires de Fonte-Avellana la devotion aux freres decds etait encore poussSe plus loin. Chaque delunt y bene-

(1) ULRIC, II, 29, 001.771; Statuta S.Benigni, 12, p. 36o.

(2) Officium eceles. abbatum Evesham., col. i3g-i&i; Decreta Lanfranci, a3, col. 5i4. Sur les formules d' Absolution, voir VICTOR GAT, Glossairc archtologique da moyen dgt et de la Renaissance, Paris, 1887-1927, s.v. Absolution des marts.

(3) Coutumiers cites. Apres 1'enterrement, tous les religieux vinrent faire a 1'eglise une prostration en forme de croix pendant laquelle ils chanterent un Miserere. G'est une c^remonie qu'ils observent a 1'enterrement de tous les raligieux (Relation de la vie et de la mart de quelques religieux de I'abbaye de la Trappe, t. Ill, p. a8A).

(4) Col. i3a.

9O ANCIENNES GOUTUMES CLAUSTRALES

ficiait des suffrages de regie suivants : Sept messes offertes par chaque pretre; une messe celebrSe pendant 3o jours inconventu; en outre, chaque ermite devait jeuner sept jours, recevoir sept disciplines de mille coups, faire 700 metaneae (genuflexions) et reciter 3o psau tiers (i).

La coutume s'est conservee jusqu'a nos jours, dans les monastferes benedictins, de placer pendant trente jours un crucifix a la place laissee vacante au refectoire par le moine defunt et de servir pendant le meme laps de temps, a chaque repas, sa provende (praebendd), qui est ensuite distribute aux pauvres, que S. Odon appelait caeli jani tores . Gette coutume tait etablie dans les monasteres de la Congregation de Saint-Maur (2).

L'usage de la provende du mort etait deja connu dans les monasteres d'Allemagne au X e -XI" siecle, et c'est pendant une annee que la distribution en etait faite aux pauvres (3). Dans les siecles suivants, elle etait servie pendant trente jours, a Gluny, Hirsau, Gantorbery (4), et pendant sept jours seulement ehez les chanoines reguliers de Saint- Victor de Paris (5).

Et main tenant, comment moururent les grands moines? II est inutile de rappelerce que futla mort des saints de premiere grandeur, des Benoit, des Odon, des Bruno, des Bernard. Mais voici un S. Godard (f io38) qui fut abbe benedictin et devint eveque d'Hildesheim ; voici un Gondulphe (f 1108), moine du Bee, qui fut choisi pour occuper le siege de Rochester en Angleterre. A 1'approche de la mort ces prelats n'ont qu'un desir, se soumettre a 1'austerite des rites supre'mes que la discipline claustrale a etablis pour finir en moines. Ils s'eteignent au mur-

(1) PIERRE DAMIEN, De institutis ordinis eremitarum, 12 (P.L., CXLV, 345).

(2) Constitationes Congreg. S.Mauri, II, 18, p. 16.

(3) Consuetudines monast. Germaniae, p. 65.

(&) c< Per triginta dies detur ad eleemosynam ejus praebenda plena cum fabis et general! (UtRic, III, 29, col. 776); GUILLA.UME D'HIRSAU, II, 66, col. i iko ; Decreta Lanfranci, a3, col. 5i4- Cf. Discipl. Far/., II, 56, col. 1298.

(5) F. BONBARD, Histoire da fabbaye royale et de I'Ordre des ehanoinet reguliers de Saint-Victor de Paris, Paris [1907], 1. 1", p. 66.

mure des psaumes que les f ceres assembles recitent autour de leur couche, s'unissant eux-memes de bouche ou de coeur a la psalmodie. Au moment ou son ame s'evada de 1'ergastule du corps, Gondulphe avait sur les levies un verset du psaume 79 : Deus virtutam convertere, respice de caelo et vide et visita vineam istam (i).

Nombreux furent les veterans de la vie religieuse que Dieu prit ainsi au moment ou quelque formule liturgique ou un verset du psautier, ce livre par excellence de la priere monastique, s'echappait de leur bouche (a). Le souvenir s'est conserv6 d'un chanoine de Saint-Victor qui, sentant approcher son heure derniere, demanda qu'on le mit sur le cilice et qu'on sonnat la tablette des mourants. Les freres n'etaient pas plus tot assembles qu'il leva les deux mains, entonna le Gloria in excelsis et chanta jusqu'au mot voluntatis qu'il termina par un jabilus en rendant le dernier soupir. Prorupit in jubilum et jubilando reddidit spiritum , dit le narrateur de cette scene (3).

Entre toutes, la mort du Venerable Bede, couronnant dignement une admirable vie de moine, merite d'etre rappelee ici. II etait entre au cloitre a 1'Sge de 7 ans. Apres 5a ans environ de vie monastique, ayant acheve sa tres precieuse Histoire eccUsiastique de la nation anglaise, il y ajouta quelques lignes autobiographiques qui nous apprennent quelque chose de 1'emploi de son existence. On y lit notamment ceci : Parmi les observances de la discipline reguliere et la celebration quotidienne de la liturgie a 1'eglise, j'ai toujours trouve une douceur singuliere a m'instruire, a enseigner et a ecrire : semper ant discere,

(1) Vita Godehardi, VI, 46 (BOLL., Ada Sanct., mai, I, 621); Vita Gandulfi, 3(P.L., CLIX, 834).

(2) Vita Clari Viennae abbatis, VI (BOLL., Ada Sanct. , Jan. I, 56); Vita Bertholdi, VI, 61 (BotL., Jul., VI, 487); La vie des jusles, t. II, p. 87-88. Sur la devotion au psautier, voir Dom URSMER BERHERE, L'ascese btntdictine 1. 1", p. i8i-i85.

(5) Cite par'B.HA.HREA.o, Notice sur le JVM4590 des manuscrits latins de la Bibliotheqae Nationale (Notices et Exirais, t. XXXII, a* part., p. 34).

93 ANCIENNES CODTDMES CLAUSTRALES

ant docere, oat scribere dulce habui (i). Le grand scholar de Wearmouth etJarrowest reste fidelejusqu'a la derniere minute au programme de sa vie. Nous sommes, en effet, tres bien renseignes sur la mort du maitre, grace a une lettre ecrite par un t^moin oculaire, le moine Cuthbert, un de ses disciples.

Confine dans sa cellule et alite, il continua de donner chaque jour ses lemons aux enfants du monastere, consacrant le reste du temps a la priere, au chant des psaumes, de cantiques dans la langue du pays et de pieces liturgiques. Comime la fSte de 1'Ascension etait proche, on 1'entendit chanter par anticipation la belle antienne de la fete, Rex gloriae. Mais une traduction en langue vulgaire de 1'Evangile selon saint Jean et une autre d'extraits de S. Isidore avaient 6te entreprises, qui demeuraient inachevees. Laveille de la fe"te,a 1'heurede tierce, il restait encore un chapitre a traduire. Bede le dicta a Tun des enfants. Vers le soir, 1'enfant dit : Maitre cher, il reste encore une phrase a ecrire. Bien, dit le mourant, ecris. Ay ant 6crit la phrase, 1'enfant fit : Maintenant c'est fini. Tu as raison, repliqua Bede, c'est la fin. II demanda alors qu'on le cbangeat de posture. II desirait se tourner vers le lieu saint ou il avail si souvent prie; il voulait, disait-il, invoquer le Pere. Ainsi place sur le plancher de sa cellule, il expira en chantant la doxologie : Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto. Aucun de ceux qui furent les temoins de la mort de notre pere, ajoute Cuthbert^ ne se souvenait d' avoir vu tant de devotion et de calme chez un mourant (2).

Peut-etre est-ce pour imiter le Venerable Bede qu'un autre moine-historien, Orderic Vital, entre a 1'age de 10 ans a 1'abbaye de Saint-E\roult, a aussi consigne quelques indications sur son curriculum vitae dans 1'epilogue de son Historia ecclesiastica. La se lit ce passage, ou il adresse au Dieu bon ses

(1) BEDE, Hist, cedes., \, 26, ed. G. PLUMMEB, I, p. 357-860.

(2) CUTHBERTUS, Epist. Cuthwino de obita Baedae, 6d. PLUMMBR, Verier. Baedae- Opera historica, I, p. CLX-CLXIV.

LA MORT DU MOINE g

actions de graces pour toiites les benedictions dont sa vie a ete comblee : Par votre grace, j'ai vecu 56 ans dans ce monastere, ou j'ai ete aime et honore" par tous mes freres au dela de mon m6rite. Dans la vigne de Sorec, j'ai supporte la chaleur et le froid et le poids du jour ; j'ai travaille parmi les votres, et j'attends avec securite, parce que vous etes fidele, le denier que vous avez promis (i).

Humbles et confiants, ces grands moines, murs pour le ciel,^ a'en allaient ainsi dans la paix et dans la lumiere. La pensee du compte a rendre au souverain Juge n'etait, certes, pas absente de leurs dernieres preoccupations, mais cette pensee neles troublait pas au point de leur faire oublier la misericorde divine. Us attendaient done en paix 1'heure marquee par Dieu. Leur serenite, au seuil de 1'eternite, fait penser a la parole de S. Laurent : Mea nox obscurum non habet, sed omnia in luce clarescunt.

II n'est, d'ailleurs, pas besoin de remonter jusqu'au moyen age pour decouvrir de belles fins de vie de moines. Qui veut savoir comment ont vcu et comment sont morts tant de grands promoteurs ou agents de reforme au sein de 1'inslitut monastique, tant d'ascetes, tant d'hommes de priere et d'hommes de science qui ont illustre la Congregation de Saint-Maur n'ont qu'a lire un ouvrage que nous avons deja plusieurs fois cite, la Vie des jastes de Dom Martene (a). G'est encore a ce livre que nous voulons emprunter 1'admirable exempledefidelitejusqu'a

(i) ORDERICUS VITA.LIS, Hist, cedes., XIII, aa (P.L., CLXXXVIII, 983-988).

(a) Voir notamment 1. 1", p. 64-67, 1 17-1 18, t. II, p. 26, 35, 37-88, 98, 99-100, t. Ill, p. ii, 160, 170. Dom Martene affirme que boa notnbre des religieuz bSnedictins dont il rapporte les actes de vertu et dont il narre les derniers moments furent avertis de leur fin prochaine par des coups frappes a la porte de leur cellule ou de tout autre endroit ou ils se tenaient. 11 appelle ce signal la Massue de saint Benoit (voir Vie des justcs, 1. 1", p. io3, t. II, p. 63, 120). Sur un phenomene du mSme genre, voir Chronic. Montis S. Agnetis [A.. D. i453] (THOMAS A KBMPIS, Opera, ed. POHL, Friburgi Brisg., 1912, t. VII, p. 433).

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la mort aux observances monastiques par lequel nous clorons ce chapitre et ce livre.

Dom Martene nous dit que Dom Marc Bastide fut un des plus accomplis superieurs de la Congregation, un des plus interieurs, des plus mortifies et des plus morts au monde. En 1668, annee de sa mort, Dom Bastide exergait la charge d'assistant du T. R. P. General, Dom Bernard Audebert, et, en cette qualite, residait a 1'abbaye de Saint-Denis pendant la diete annuelle, d'ou il venait a pied, tous les dimanches, a Paris pour y faire la conference aux procureurs du dehors et ecouter leurs coulpes. Or, poursuit Dom Martene, un jour qu'il revenait a pied, il s'echaufla de telle sorte qu'il gagna une pleuresie. Lorsqu'il arriva, il ne put souper. On le mit dans une chambre pour reposer, mais il fut si mal toute la nuit qu'a deux heures 1'infirmier averlit le pere sous-prieur de le faire venir a Tinfirmerie. On eut bien de la peine a gagner cela sur lui; il y consentit toutefois a la condition qu'en 1'y conduisant on le ferait passer du cote de 1'eglise ; ce qu'on lui accorda aisement. Lorsqu'il approcha de la porte, il dit a ceux qui le soutenaient : Ha ! me sera-t-il permis d'adorer ici mon Dieu ? On le laissa faire la sa priere. Ensuite il ajouta: Ha! me sera-t-il permis d'entrer a 1'eglise? Lorsqu'il y fut entre, il dit a ceux qui 1'accompagnaient : Je n'ai ni bu, ni mange depuis bier; je serais bien aise de communier. On lui donna cette satisfaction, ensuite de laquelle il fut mene a 1'infirmerie.

A la fievre qui augmenta considerablement se joignirent des maux de reins et la gangrene qui se mit en plusieurs endroits de son corps. II supporta avec une patience d'ange les douleurs extremes qui en resulterent. H avait le coeur et 1'esprit eleves a Dieu, dont il ne perdait point la presence, et lorsqu'on venait le voir et qu'on lui demandait comment il se portait : Bien mal, par la grace de Dieu , repondait-il ; ou : Bien mal, Dieu merci! Quand on lui apporta le saint Viatique, il sortit de son lit, se fit babiller et le regut avec son froc, a genoux sur un petit

oratoire (i) qu'on avail prepare pres de son lit. Un peu avant que de recevoir I'Extreme-Onction, il pria le R. P. General, les superieurs de la diete et toute la communaute de remercier Dieu des graces infinies qu'il avail regues el recevait encore actuellement de Nolre-Seigneur. Ensuile il leur demanda pardon de la mauvaise edification qu'il leur avail donnee, les prianl de demander a Dieu qu'il lui remit ses peches, lesquels, disaitil, etaient enormes; mais qui neanmoins, compares a sa misericorde, n'eiaienl que comme une goutte d'eau dans la mer.

Etant a 1'agonie, il avail encore son espril loul present et il s'enlretenail interieuremenl avec Dieu. Gomme le sous-prieur, qui m'a racont6 ceci, lui repetait souvent des versets de psaumes et d'aulres endroils de 1'Ecriture pour 1'aider a bien mourir, le zele du moribond fit encore un efforl. Vous allez conlre le ceremonial, dit-il, qui defend de parler aux malades lorsqu'ils sonl sur le point de mourir. Ne me parlez pas tant, je suis bien avec Dieu. Le R. P. General, qui etait la present et qui crul que c'etait quelque delire, dit au sous-prieur : Conlinuez, mon Pere, continuez. Pour lors, ce dernier dit a Dom Marc Bastide : Le R. P. General me commande de vous parler; mais si vous eles bien avec Dieu, ainsi que vous le dites, donnez-nous-en des marques. Eh! quevoulez-vous que je fasse? Raisez la croix que vous lenez entre vos mains. Aidez-moi done , ajoula le malade. Le sous-prieur 1'aida a porler de sa main tremblante le crucifix a ses levres et il y demeura colle, car a 1'instant il expira in osculo Domini, le 7 de mai 1668. II ful enlerre dans le cloitre du cote de 1'eglise (a).

HAEC ANTIQVITVS

VSITATA FVERVNT

ET BBNE

(i) Prie-dieu. Cf. Vie desjusles, t.l", p. io3, t.II, p. 63, 80. (a) Vie des justes, 1. 1", p. lao-iai.

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