LA PHLEBOTOMIE MONAST1QUE
Paraclet, ne virum propter hoc ad mulieres ingredi necesse sit (i).
On preludait a reparation par une courte priere commengant par le verset : Deus in adjutorium meum intende (a). Dans les monasteres benedictins, ou tous les points du ceremonial etaient parfaitement regies, la priere etait precedee d'une inclination du corps appelee ante et retro, frequemment mentionnee par ailleurs dans les coutumiers (3).
L'incision de la veine se faisait dans la matinee, sauf encareme ou elle avail lieu apres les vepres (4). Les patients se munissaient de bandes de linge (Jasciae, jasciolae, ligaturae, ligamenta brachioram, bendae, arceefo) servant a bander la plaie (5). On lit que certaines religieuses preparaient de ces bandes pour leurs amis; elles en faisaient meme en soie (6). Les anciennes coutumes de Gluny recommandent au moine qui doit etre saigne de passer auparavant par la cuisine pour s'y chauffer le bras (7). A Saint-Benigne de Dijon, cette operation prealable se faisait a 1'infirmerie (8). On employait pour la minatio des ventouses
(1) ABELARD, Epist. 8. Regula sanctimonialium (P. L., CLXXVIH, 278).
(2) Consuetud. monasterioram Germaniae, 43, ed. BR.ALBERS, Consuet. monast., V, p. 62; Decreta Lanfranci, is, col. 494-4g5; ULRIC, Antiq. cons, dun., n, 21, 001.709-710; Discipline Farfensis, n, 4i (P.L., CL, 1277); GUILLA.UME D'HIRSAU, Consuet. Hirs., i, 61, col. 990; Consuet. S.Augusti Cantuar., ed. E. M. THOMPSON, p. 201, 3o6.
(3) ULRIG, loc. cit. ; Decreta Lanfranci, loc. cii. ; GUILLAUME D'HIRSAU, Cons. Hirs., i, 61, 62, col. 990.
(4) Decreta Lanfranci, 12, col. 4g4-4g5; Consuet. S.August. Cantuar., p. 3o5.
(5) Consuet. monast. Germaniae, 43, ed. citee, p. 5i, 72; ULRIC, n, 21, 709- 710; GUILLAOME D'HIRSAU, Consuet., i, 61, 990; Consuet. can. regul. S.Victoris, 62, ed. citee, p. 286; Consuet. S.Augastini Cantuar., p. 206; Cout. de Saint-Be'nigne de Dijon, 6d. citee, p. 3g4 ; Disciplina Farfensis, loc. cit.
(6) E. POWER, Mediaeval English nunneries, Cambridge, 1922, p. 267-258. Make no purse... not blodbendes of silk (Ancren Riwle, ed. et trad. JAMES MORTON, 1907, p. 3x8).
(7) BERNARD DE CLUNT, Ordo Cluniacensis, loc. cit. ; ULRIC, loc. cit. La saignee se faisait communement au bras; quelquefois au pied (Cf. GUILLAUME D'HIRSAU, Consuet., i, 62, col. 991).
(8) Coutumes de Saint-Benigne, ed. citee, p. 3g4.
(ventosae, vascula) et le scarificateur (scarificatio ventosa, garsa, jarsa) (i).
Les Observantiae regulares du prieure d'Augustins de Barnwell, qui sont remplies de details interessants pour 1'etude de la phlebotomie medievale, prescrivent au serviteur de 1'infirmerie de preparer pour le premier jour de la sauge et du persil lave dans de 1'eau salee et aussi, si la saison le permet, des oeufs a gober (salgiam et petrosillum in aqua lotam cum sale et, si ternpus patitur, ova sorbilia) (2).
Le meme texte ordonne a 1'infirmier d'entourer de tous les soins possible les minuti pendant leurs trois jours de repos. Que ceux-ci soient gais, joyeux, contents et souriants ; qu'ils se gardent d'echanger entre eux des mots aigres ou blessants, qu'ils evitent aussi la bouffonnerie. 11 leur sera permis de s'aller promener dans les vignes et les jardins et de se distraire comme ils 1'entendront. Toutefois, on leur interdit les jeux de des et d'echecs comme ne convenant pas a des religieux (3).
Pendant leur periode de confinement, les patients nefrequentaient pas le choeur. Ils se levaient plus tard que les autres et recitaient 1'office a part (4). Au cas ou il leur arriverait de s'endormir pendant les nocturnes, on recommande, s'ils sont pris en faute, de ne pas les obliger a faire eux-memes la chasse aux
(1) Consuet. monast. Germaniae, 43, p. 62 ; Institut. rerum praemonstratensium, i, ao (ed. MARTENE, De ant. Ecclesiae rit., ed. de Venise, 1788, III; Sa8); Consuet, can. reg. S. Victoris, 72, p. a85); Historia monasterii de Abingdon (Chronicon monasterii de Abingdon, ed. JESEPH STEVENSON, Londres (Rolls) i858, II, p.4og); Consuet. S. Aug. Cantuar., ed. E. M. THOMPSON, p. 3o5. Voir Do GAUGE, Glossar., s. v. Ventosa, Garsa.
(2) Observantiae regul. de Barnwell, 43, ed. J. W. CLARK, p. 300.
(3) Observ. reg., loc. cit. Sur la culture de la vigne en Angleterre, au Moyen-Age, voir, inter alia, une note de Charles Plummer dans son ed. de 1'Historia ecclesiaslica de Bede, Oxonii, 1896, II, p. 5-6.
(4) GUILLAUME D'HIRSAXI, Consuet., i, 62, col. 992 ; Observantiae regal., p. 198; Consuet. S.August. Cantuar., p. 3o6; Constit. can. regul. S. Victoris, 72, p. a85.
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dormeurs avec la lanterne sourde appelee absconsa ou sconsa, ainsi que cela se pratiquait au choeur (i).
La ou ils assistaient au chapitre des coulpes, ils remplagaient la prostration par une inclination, et, s'ils etaient condamnes a quelque chatiment corporel, 1'execution en etait differee (a).
Ces jours-la, les pretres ne disaient pas la messe (3). Tant qu'ils restaient extra choram, les religieux de Saint-Benigne de Dijon etaient dispenses de flechir les genoux (4). ~
Que la minutio ait eu pour resultat de delier les langues, c'est ce qu'on peut voir par 1'insistance que mettent beaucoup de coutumiers a precher le silence et a interdire les conversations frivoles conduites soit avec la langue, soit avec les doigts (5), et c'est aussi ce qui ressort clairement de certain passage de la chronique de Jocelin de Brakelond, ou le chroniqueur anglais note qu' en la saison de la saign^e bien des moines se plaisaient a se devoiler les uns aux autres leurs secrets les plus intimes (6) >>. Pour obvier a cette tendance a Findiscipline, ici on recommande de joindre un certain nombre d'anciens aux minuti plus jeunes (7), la on present des lectures faciles qui puissent servir de theme pour des colloques spirituels (8).
' (i) Ad nocturnos his tribus noctibus si obdormivit nemo earn, cum absconsa inquietabit. (ULRIC, Consaet., n, 21, col. 710). Voir la Regularis concordia (P.L., CXXXVII, 498), GUILLAUME D'HIRSAU, i, 36 (P.L., CL, 968-969); Coutumes de Saint-Benigne, 53, p. 3g4.
(a) Constit. S. Aug. Cantuar., ed. E. M. THOMPSON, p. 3o6; Acts of C' Chapter at St Frideswide's, Oxford (A. D. 1284), ed. H. E. SALTER, Chapters of the Augustinian Canons (Canterbury and York Society, LXX, 1922, p. 6.
(3) Observantiae regul , p. 200.
(4) Coutumes de Saint-B4nigne, loc. cit.
(5) Decreta Lanfranci, 12, col. 4g4 ; Consuet. S. Augustini Cantuar., ed . E.M.THOMPSON, p. i56. Minuti caveant ne mutuo inordinate significent vel loquantur. (Constit. de Sempringham, 35, ed. DUGDALE, VII, p. *xxxvi.
(6) JOGELIN DE BRAKELOND, Chronica, i3, ed. TH. ARNOLD, Memorials of St Edmund's Abbey, London (Rolls), 1890, I, p. 221 ; trad. Sir ERNEST CLARKE, .London, 1908, p. 21.
(7) Consuet. canon, reg. S. Victoris, 72, p. 286.
(8) Statuta primaria, 19, 6d. LE PAIGB, Bibl. Praemonstratensis, p. 798.
62 ANCIENNES GOUTUMES CLAUSTRALES
L'Ancreri Riwle permet aux recluses de s'entretenir avec leurs servantes, apres la minution, et de lire ou de se raconter les unes aux autres des histoires instructives (i).
On servait aux minuti une nourriture plus substantielle et plus abondante. La ou les moines ne faisaient qu'un repas, on leur en servait deux (2). Dans la plupart des monasteres, ils en faisaient trois, le mixtum, le prandium et la coena (3). En outre, les coutumiers enumerent diverses favours gastronomiques dont ils beneficiaient, c'est la misericordia (4), c'est la pitancia(5}, c'est le generate (6), deux ou trois plats differents (pulmenta, palmentaria) (7), trois ceufs, le soir, et cinq si le minutus est abbe ou prieur (8). Presque partout, meme a la Chartreuse, les patients avaient droit au vin (9). A Saint-
(1) Ancren Riwle, ed. MORTON (i853), p. 422.
(2) GUIGO I, Consuet. carthus., 89 (P. L., CLIII, 715-716); Constit. d'Arrouaise, ed. GOSSE, p. 68.
(3) ULRIC, Ant. cons., 11, 21; Lanfranci decreta, 12; Consuet. Fructuar lenses, 3, k, ed. BR. ALBERS, Consuet. Monasticae, IV, p. 1 1 ; Consuet. S. Aug. Cantuar. ed. E. M. THOMPSON, p. 3o6.
(4) Constit. camald., u, 27, ed. MITTARELLI et COSTADONI, col. 198.
(5) ULRIC, Ant. cons., loc. cit. ; GUILLAUME D'HIRSAU, Cons. Hirsaug., i, 62, col. 990; Usus antiquiores ordinis Cisterc., IT, 91 (P. L., CLXVI, 1/167); Observant, regul. de Barnwell, 43, ed. J. W. CLARK, p. 200.
(6) 'ULRic, loc. cit. Generate appellamus quod singulis in singulis datur scutellis. Pitancia, quod in una scutella duobus (ULRIC, u, 82); GUILLAUME D'HIRSAU, loc. cit.
(7) Consuet. monast. Germaniae, 43, p. 62; Consuetadines Farfenses, 128, ed. B. ALBERS, Cons, mon., p. 119. (Les coutumes dites de Farfa sont en realite des coutumes de Cluny, voir notamment sur ce point D. A. WILMART, Le convent et la bibliotheque de Cluny vers le milieu du XI' siecle dans Revue Mabillon, n'annee, 1921, p. 89 s.); D. U. BERLIERE, L'ascese benedictine des origines a la Jin du XII' siecle, p. 3o) ; Const. Fructuar., 3, 4, ed. BR. ALBERS, IV, p. 1 1 s. ; GOILLATJME D'HIRSAU, I, 62, col. 991.
(8) Consuet. mon. Germaniae, loc. cit.; ULRIC, loc. cit., Consuet. Fructuar., 4; GUIGO I, Consuet. earth., 89, col. 717-718. A Cluny, au debut du XV* siecle, illi qui minuuntur sen fleubothemantur (sic) recipere debent in mixto quolibet duo ova cum sua tassia puri vini. (AHDR^ VAQUIER, Une reforme de Cluny en 1&28, dans la Revue benedictine, XXV, 1928, p. 192.)
(9) Consuet. mon. Germ., loc. cit. ; ULRIC, loc. cit. ; Cons. Fructuar., loc. cit, ; GUIGO I, loc. cit. Item chascun d'iceulx doit avoir pour sa saignee, chas-
LA PHLEBOTOMIE MONASTIQUZ 63
Jacques de Liege, au XIIP siecle, I'interdiction de la viande pouvait meme tre levee en leur favour (i). On voit par les comptes de 1'abbaye d'Ely qu'il y fut depense, en 1888, pour nourrir sept minuti et onze autres patients pendant une semaine, la somme de douze shillings avec laquelle furent payees les viandes et denrees suivantes : boeuf, mouton, pore, veau, poulet, chapons, sel, poissons frais, oaufs, lait, creme, moutarde, fromage et epices (2). II ne faudrait pas considerer un tel regime r6parateur comme exceptionnel. Gelui qui etait en vigueur chez les chanoines reguliers de Saint- Victor de Paris au debut du XIV e siecle variait suivant les saisons de la maniere suivante : vers Noel, de la viande et des cotelettes de porcelet, des andouilles, des grillades, du pate de chapon, un potage hochepot; vers P&ques, du mouton ou du veau, des volailles bouillies; le troisieme jour^ de 1'agneau, un gigot; vers la Saint-Jean-Baptiste, un poulet roti pour deux avec des feves nouvelles et du piment; le troisieme jour, une oie pour quatre, et, a souper, un poulet chacun; en septembre, viande de boucherie, volailles bouillies, rissoles, etc. II faut noter que le premier jour de toute saignee, les patients avaient droit a un coq d'Inde a diner. Tous ces extras sans prejudice de 1'ordinaire commun (3). Est-il, de nos jours, beaucoup de chanoines, meme non reguliers, que leur conscience ou leur medecin ou leur bourse autoriseraient a se livrer a de telles bombances?
En Suisse de langue allemande on se sert encore du mot Lasse pour dire conge, vacances , terme qui s'explique evidemment par Tusage des jours de repos qui suivaient la sai-
cun mois, deux pos de vins. (Statute de la Uproserie des Andelys [rediges avant i38o], ed. LE GRASD, op. cit., p. 260.) *
(1) [Minuti] carnibus tempore suo vescantur..., qui autem in adventu et in septuagesima sagimine non utantur (Liber Ordinarius, 85, ed. P. VOLK., p. ia5).
(2) Cite par J.W. CLARK, The Observances, p. tux.
(3) FOURIER BONNARD, Histoire de 1'abbaye royale et de I'ordre des chanoines riguliers de Saint-Victor de Paris, Paris, s. d., 1. 1", p. 79.
64 ANGIENNES COUTDMES CLAUSTRALES
gnee, operation dont le nom en allemand est Aderlass (i). Que souvent il se soit rencontre des 'religieux peu ou prou observants qui aient ete portes a sacrifier a la phlebotomie a cause des jours de relache et du traitement privilegie qui suivaient la saignee, c'est ce qui ressort, d'un grand nombre de textes.
Dans une lettre de reproches, adressee par Herbert de Losinga (f 1119) a un moine du nom de Godefroy, on lit, entre autres choses, ceci : ... rarus inclaustro, continuus in auditoriis, tardus ad ecclesiam, velox in curia et circumjacentibus plateis, frequenter minueris et frequenter balnearis. Curas cutem, perdis animam...)) (2). Mais aucun texte n'est aussi instructifque le passage suivant du coutumier de Saint-Augustin de Cantorbery :
Item sunt aliqui qui in quadragesima et aliis temporibus anni nimis frequenter et sine necessitate faciunt se flubotomari (sic), cum non indigeant, sed causa negligenciae, solacii et substraccione servicii hoc faciunt, et, ut possint bene cum cipho et dissolucionibus longo tempore vigilare et dormire. Talibus namque nolumus, cum petunt licenciam, negare, quia aliter possent dicere quod essemus causa infirmitatis eorum, si evenerit. Sed possumus prohibere talibus ne extra conventum fleubotomati (sic) sint, nisi de septem in septem septimanis (3).
II parait que des femmes et meme des religieuses demanderent a la phlebotomie de les gratifier d'un teint qui ne les fit pas prendre pour, des filles rustiques. Gette invention de la coquetterie feminine necessita 1'intervention de 1'autorite
(1) Je tiens ce detail du P. ODO CASEL, O. S. B., de Maria-Laach.
(2) Epist. 16, ed. R. AHSTRUTHER, Epistolae Herberti de Losinga, Osberti de Clara et Elmeri, Bruxellis, i846, p. 3i.
(3) Ed.citee, p. 166. Attires par la dexterite et le devouement de certains minutores claustraux, des laiques venaient se faire saigner dans les monasteres. Voir a ce sujet les textes cites par Du Gange au mot Minuere (p. 4o3, 3' col.).
LA PHLBOTOMIE MONASTIQUE 65
ecclesiastique des avant la fin du VIII 6 siecle (i). Des vers satiriques d'Alexandre Neckam (f 1217) qui fut surnomme, Alexandra Nequam feraient croire que certaines femmes, au XII e siecle, abusaient encore de la phlebotomie pour le meme motif :
Altera jejunat mense minuitque cruorem,
Ut prorsus quare palleat ipsa facit.
Nam quae non pallet sibi rustica quaeque videtur,
Hie decet, hie color est \erus amantis, ait (2).
Pourtant tel n'est pas 1'ideal de beaute feminine qui a prevalu au moyen age, si Ton en juge par les textes infiniment nombreux de 1'epoque sur ce theme :
Aenrala sit fades aurorae...
(Geoffroi de Vinsauf, Les canons de beaute) (3)
Euz vairs, cleir vis vermillet
(Chanson) (4)
Si a cler le viaire et bien encolores
(Jugement d'amours) (5)
Quels sont les plus anciennes attestations sur 1'antiquite de la phlebotomie dans les cloitres, et quand 1'usage a-t-il disparu?
(i) ...et de pallore earam propter sanguinis minutationem (sic) (Duplex legationis edictum [28 mars 789], can. 19, dans Capitularia, ed. BORETIUS, I, p. 63).
(a) AL. NECKAM, De vita monachorum, ed. TH. WRIGHT, Satirical Poets of the f2 th Century, London (Rolls), 1872, II, p. 186. Voir encore GUALIOTJIS, Invectio in monachis (Ibid., p. 206). Neckam se souvenait evidemment du vers d'Ovide (Ars amat., i, 729) :
Palleat omnis amans : hie est color aptus amanti.
(S) Edit. S. GASELEE, The Oxford Book of Medieval Latin Verse, Oxford, 1928, p. 196. Cf. p. i4o (anonyme des env. de 1260).
(4) Chez BARTSCH, Romances et pastourelles, II, 45, i3.
(5) Edit. CH. ODLMONT, Les debats du clerc' et du chevalier, p. 240. Gitons encore : Ge te querrai une pucele | Glere comme rose novele (Floire et Blancheflor, 2* version, 2789, ed. Do MERIL); La face vermellete comme rose de pre (Fierabras, 2009); Menton fourchu, cler vis traictiz (VILLON, Grand Testament, 499, ed. LONGNON, p. 4i).
66 ANCIENNES GOUTUMES CLAU8TRALES
Les textes les plus anciens dont nous ayons fait etat dans ce travail sont :
i L'Horologiam et le De minutione sanguinis attribues a Bede
2 Le sommaire d'une serie de canons ecclesiastiques, date du 28 mars (2) ;
3 Le synode du mois d'aout 816, represente par les statuts de Murbach, interdisant la phlebotomie a dates fixes (3);
4* Le capitulaire monastique du 10 juillet 817 prescrivant deja un regime special in cibo et in potu pour les minuti (4).
Que la phlebotomie ait ete en usage dans les etablissements monastiques avant le VIII" siecle, cela est fort probable. Cependant Isidore de Seville (f 636), qui connait la lancette a saigner (phlebotomani) (5), si je ne me trompe, ne dit rien de la pratique de la phlebotomie dans les monasteres.
Racontant, dans son Histoire eccUsiastique, la guerison miraculeuse par S. Jean de Beverley (f 721) d'une religieuse qui s'etait fait saigner un jour nefaste, Bede note que le saint aurait cite a ce propos 1'opinion de Theodore, archeveque de Cantorbery (f 690), d'apres laquelle il etait perilleux de sefaire saigner le quatrieme jour de la lune (6). Mais il n'est pas sur qu'il s'agisse dans ce passage de Bede d'une saignee periodique.
II est fort possible que ce qui subsistait des traditions medicales de 1'antiquite, que la lecture des ouvrages des anciens
(i) MIGNE, P.L., XC, g5i-g56 et 969-962.
(a) Vide supra.
(3) Statute. Murbacensia, la, ed. BR. ALBERS, Consuet. mon., Ill, p. 86. Sur Torigine et I'&ge de ce texte, yoir les remarques de Br. Albers (op. cit., p. xvixvn), qui s'appuie sur une etude d'O. SEEBASS (Zeitschrift f. Kirchengeschichte,
XII, p. 322 S.).
(4) Capitulare monasticum, can. u, ed. BORETIUS, Capitularia, I, p. 344. Voir Statuta Murbacensia, 12 [A. D. 8i6J, 4d. BR. ALBERS, Consuet. monast., Ill, p. 86.
(5) ISIDORE, Etymol., IV, u, 2 (P. L., LXXXII, ig4). Sur le phlebotomum, voir JOHN STEWART MILNE, Surgical instruments in Greek and Roman times, Oxford, 1707, p. 32-36.
(6) BEDE, Hist, eccles., v, 3, ed. CH. PLUMMEH, I, p. 286. Cf. II, 276.
LA PHLf BOTOMIE MONA.STIQUE 67
medecins, notamment du De curandi rations per uenae sectionem de Galien, aient conduit, d'assez bonne heure, les moines d'Orient et ceux d'Occident a la pratique de la phlebotomie peiiodique (i).
Au X e siecle, elle 6 tail universellement entree dans les habitudes monastiques. Le biographe de Jean, abbe de Gorze (t 97^) nous dit que ces personnages se faisaient saigner frequemment (2).
. Dans les temps modernes, la saignee periodique perdit graduellement du terrain dans les monasteres comme dans le siecle. On a vu que la congregation de Bursfeld, formee en i44o, avait deja reduit a quatre le nombre des minutions annuelles. Au XVIP siecle, et surtout au XVIIP, les commentateurs de coutumes monastiques considerent 1'usage comme a peu pres tombe en desuetude.
Les Reg'lements de I'Abbaye de Nostre-Dame de la Trappe en Jorme de constitutions (edition de 1690) renferment un cbapitre intitule : Pour ceux qui sont saignez pour de legeres infirmitez (p. 174-178), mais ce livre ne parle en aucun endroit de la saignee prophylactique.
Quant aux usages des Chartreux au XVIP siecle, voici ce que nous apprend 1'un des leurs, Dom Le Masson dans un ouvrage imprime en 1689 : Les anciens, dit-il, se faisaient saigner cinq fois-par an. Que ferions-nous a present si nous observions la meme chose? Nous tuerions presque autant de religieux qu'il
(i) A la fin du XIII* siecle, la bibliotheque du monastere de Christ Church de Cantorbery possedait un nombre considerable d'ouvrages de medecine, les traitesde Galien notamment, etplusieurs ouvrages salernitains ou pseudosalernitains : Liber de regimine sanitatis; Practica domine Trote ad provocanda menstrua; Experimenta Salernitana : Tractatus Alfani salernitanensis ; Libellus de fleobotomia (sic), etc. (Voir ED. EDWARDS, Memoirs of Libraries, London, 1869, I, p. i5g s. ; M. R. JAMES, The ancient Libraries of Canterbury and Dover, Cambridge, igo3, p. 56s.).
(a) Vita Johannts Gore., 98 (BOLL., Febr., Ill, p. 7 12).
68 ANCIKNNES COUTUMES CLA.USTRALES
en entre dans 1'Ordre et a peine osons-nous souffrir qu'on saigne un religieux... Gependant nos premiers Peres vivaient les 80, les go, les 100 ans, et leurs os, que nous gardens encore par veneration en Chartreuse, paraissent des os de geants en comparaison des notres(i). Gigantes erant super terram in diebus illis!
(i) Explication de qaelques endroits des anciens statuts de 1'Ordre des Chartreax avec des eclaircissements sur le sujet d'un libelle qui a etc compose contre 1'Ordre et qui s'est divulgae secretement, ouvrage rarissime, imprime clandestinement en 1689, cite par M. 1'abbe HENRI BREMOND dans L'Abbe Tempete , Armani de Ranee, reformateur de la Trappe, Paris [1929], p. 198. Cf. p. 190.