LES CRIS DE PARIS
Ce ne sera pas sortir de notre sujet que de donner ici les Cris de Paris à différentes époques ; ces compositions permettront de saisir sur le vif la vie intellectuelle et morale de la grande ville, mieux qu'on ne peut le faire par la description de ses monuments.
Au moyen âge, tous les métiers ne fonctionnaient pas en boutique; une foule de petites industries s'exerçaient
dans la rue, une multitude de marchands ambulants allaient, venaient, parcourant la ville dans tous les sens, criant leurs denrées, annonçant celles des autres, et exerçant leur industrie à la porte des maisons, dont les habitants invoquaient leur concours pour des réparations urgentes : meubles, vêtements ou ustensiles de ménage. C'était la seule annonce de Tépoque. Paris n'échappait point à cette loi commune; bien au contraire, le chifFre de ses habitants y multipliait les cris. On y criait Teau, le vin, comme les baptêmes, mariages et funérailles, les ventes et locations de maisons, les réunions des confréries aussi bien que les objets perdus et les enfants disparus ; les crieurs formaient une corporation importante. Il est assez difficile de préciser l'époque de cette institution à Paris : on sait qu'en 1220 Philippe-Auguste avait cédé le droit de nommer les crieurs de vin aux marchands de la hanse ainsi que la perception, du droit de criage. On trouve dans le Livre des Métiers d'Etienne Boileau les statuts de cette corporation, qui fut réglementée comme les autres sous saint Louis : a Les maîtres crieurs nommés par l'administration municipale, dit M. Franklin, devaient, moyennant vingt-quatre sous parisis par année, remplacer nos journaux, nos annonces et nos affiches *. » Chacun des six maîtres jurés-crieurs avait sous ses ordres un certain nombre de crieurs, qu'ils envoyaient par la ville annoncer dans tous les carrefours, outre les actes officiels, les réclames faites par les bourgeois et manants de la bonne ville de Paris. Les crieurs de confréries, revêtus d'un costume spécial, hoqueton brodé, armes de la corporation et effigie du patron, étaient munis d'une sonnette comme les crieurs des morts, portant des os en sautoir et une tête de mort
1. Les rues et les cris de Paris au xiii« siècle, Paris Willem,
APPENDICE. yS
sur leur tunique noire, agitant leur clochette et annonçant de jour les décès, la nuit criant d*une voix lugubre : a Réveillez-vous, gens qui dormez ; priez Dieu pour les trépassés. » On les appelait plus particulièrement clo^ cheteurs^, Lorsc^u'un membre de la corporation des crieurs mourait, tous les maîtres assistaient à ses funérailles en costume de confrérie. Le corps était porté par quatre cneurs. Deux autres suivaient, chargés, l'un d'un beau hanap, vase à boire, l'autre d'un pot plein de vin. Le reste de la troupe marchait devant, ayant en main leurs sonnettes qu'ils agitaient tout le long de la route. Quand on était arrivé à un carrefour, le convoi s'arrêtait. Alors on posait le corps sur des tréteaux. Le crieur qui tenait le hanap le faisait remplir par celui qui portait le vin. Chacun des quatre porteurs buvait un coup. On en offrait autant à quiconque, passant ou spectateur, voulait l'accepter. Après quoi le cortège continuait sa route. Une ordonnance de Charles VI, en 1413», confirma l'usage de cette cérémonie, qui avait lieu également pour les femmes des crieurs. La même année, on ajouta aux fonctions de crieurs de vin celle d'annoncer les morts, les jours de confrérie, les enfants et animaux perdus, enfin les ventes de denrées, sauf celles de foins et de bois. Les crieurs obtinrent, par cette ordonnance, le privilège de fournir robes, manteaux et chaperons pour les funérailles. Une ordonnance de Louis XIV porte qu'ils « serviront seuls aux obsèques et funérailles en ladite ville et fauxbourgs. » On les appelait depuis longtemps maîtres jurés -crieurs de corps et de vin. Une gravure de Bonnart représentant un juré crieur de vins porte en légende :
I. Voir notre édition du Calendrier des Confréries de Paris. Taris, Willem, 1874.
76 MAKANÂ.
Ce liérauld {sic) qui sonne et qui crie Pour nous enseigner les bons vins, De peur de gagner la pépie, En boit souvent et des plus fins.
Leurs fonctions furent érigées en offices par lettres patentes de septembre 174 1. A côté de ces crieurs officiels, un grand nombre de petits marchands animaient du matin au soir de leurs cris variés la vie des rues. Guillaume de Villeneuve, au XJI* siècle, composa sur cette multitude de cris un petit poème que nous publions plus loin, intitulé les CrUries de Paris * ; presque tous les métiers, presque toutes les petites industries y sont représentés. Pour l'intelligence du texte, parfois fort obscur, nous y joignons la traduction qu'en a donnée Crapelet à la suite de ses Proverbes et dictons populairesj en 183 1 . Ce petit monument littéraire, qui remonte à Tépoque de la réglementation du cri parisien, a sa suite et son complément dans un opuscule populaire souvent réimprimé ; Les Cris de Paru que l'on entend journellement dans les rues de la ville ^, avec la chanson desdits cris*, et les crys d^aucunes mirchmdises^ , Les Cris de Paris ^ comme les Crieries qui terminent ce volume, consacré à rhistoire des mœurs parisiennes du xwii^ siècle, n'appartiennent pas à cette époque par la date de ce vieux recueil en vers et en prose ; mais le xvii" siècle s^était approprié en quelque sorte cette pièce du xvi" en la rajeunissant, en la modifiant et en l'augmentant. Nous savons aussi d'une manière irrécusable que les anciens cris de Paris s'étaient perpétués traditionnellement