FUT-IL MARTYRISÉ A MONTMARTRE
En plaçant le lieu du supplice de Saint-Denis à l'endroit oh était située la chapelle du martyr, Cholet se fait l'écho d'une tradition très ancienne que des découvertes faites de son temps, en 1611, comme nous le verrons plus loin, semblent rendre très probable ; de nos jours se sont renouvelées des prétentions qui semblent moins justifiées.
Vers 1869, à propos de travaux d'embellissements projetés à Montmartre, un habitant de cette commune demandait à l'autorité compétente « s'il n'y avait pas lieu d'ériger à cette occasion un monument destiné à perpétuer la mémoire de cet événement, se fondant sur ce que ce projet, qui n'avait jamais été exécuté, consacrerait une place glorieuse et sainte au haut d'un escalier projeté à l'endroit où, pour la première fois, saint Denis et ses compagnons prêchèrent le christianisme dans les Gaules, et reçurent la couronne du martyre, projet digne du sujet et que devait apprécier l'administration municipale. » Le pétitionnaire, il est bon de le dire, était un artiste, qui n'avait vu que matière à exécuter un groupe, sans se préoccuper de la question historique. Sans discuter la question de convenance et d'esthétique, nous nous bornâmes alors à faire des recherches historiques sur ce sujet. En voici le résultat:
D'abord il n'est pas exact de dire que l'apôtre de Paris c prêchait pour la première fois dans les Gaules »,
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puisqu^il avait converti par lui ou ses disciples une partie du Parisis, du Meldois et des pays dont Rouen et Chartres étaient les métropoles ; c'est rompre ouvertement avec les traditions de plusieurs églises.
Avancer que jamais monument n'a consacré ce souvenir, c'est nier, sur la montagne de Montmartre, l'existence d'oratoires dédiés à saint Denis et préjuger une question qui n'est rien moins que résolue et qui ne le sera jamais, probablement, faute de preuves. Que penser de l'assertion : « c'est là juste au haut de l'escalier projeté », comme si l'on avait la prétention de faire croire que l'escalier existait au temps de saint Denis? Cela n'est pas sérieux.
La mort de saint Denis n'est pas le point le moins obscur de ses actes ; fut-il victime de la persécution d'Aurélien ou, antérieurement, de celle de Valérien? On manque de documents contemporains.
Néanmoins on a toujours été d'accord sur le genre de son supplice, la décapitation. Quant au lieu de son supplice, il varie : les uns l'ont placé dans la Cité, à Saint- Denys-du-Pas, oubliant que les Romains faisaient leurs exécutions hors des villes ; quelques-uns sur une colline entre Paris et Montmartre, ce dernier lieu étant trop éloigné; d'autres, le plus grand nombre, ont choisi Montmartre : c'est ce qui constitue une tradition presque universelle. On pourrait contester à Montmartre son étymologie de mons Mar'tyrum appliqué au saint évéque et à ses compagnons. L'abbé Lebeuf dit que Hilduin a le premier imposé ce nom à cette colline, trompé par une église construite longtemps après le supplice de l'évêque de Paris. Un certain nombre d'antiquaires font venir cette étymologie de Mars ou de Mercure, qui y auraient eu chacun un temple ou au moins une statue. Lebeuf, qui doute dé ce fait, aime mieux voir dans le changement de nom, relativement moderne, le souvenir
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d'aatres chrétiens,. compagnons peut-être de saint Denis, martyrisés avant, après ou avec lui, et dont les reliques étaient conservées dans l'église paroissiale.
Dans cette divergence d'opinion, on n'a pour s'éclairer que des documents historiques, malheureusement incomplets ou contestés, et la tradition touchant saint Denis.
On ne peut nier la valeur de Grégoire de Tours comme historien, témoin presque contemporain, écrivain sérieux, sincère et élégant, a Le bienheureux Denis, dit-il, termine enfin sa vie sous le glaive. > Du lieu.de ion supplice, il n'en dit mot, probablement parce, qu'il l'ignorait.
Les actes de saint Denis, sinon apocryphes, du moins arrangés par un anonyme qu'on croit moine de Saint^ Denis, disent qu'il fut décapité, sans préciser le lieu du supplice. L'auteur n^anquant de détails sur 1 1 vie du saint a caché la pauvreté du fonds sous l'élégance de la diction ; mais ses emprunts maladroits font soupçonner sa bonne foi, au moins dans certains détails. Néanmoins cet auteur nous fait connaître des particularités intéressantes de la vie de Dagobert qui vivait cent cinquante ans avant lui. Par contre, il ignore les faits dont il aurait pu avoir connaissance par la légende de saint Denis, dont la mort, selon lui, remontait à cinq ou six cents ans. C'est un peu vague. Si cet auteur n'est pas croyable en bien des choses qu'il attribue à Dagobert, presque son contemporain, comment ajouter foi à ce qu'il avance touchant le martyre de saint Denis à Montmartre? 11 fut l'inventeur vraisemblablement de l'aréopagitisme, qui ne fut que trop bien exploité par son successeur Hilduin.
Hilduin vivait plus de six cents ans après saint Denis, et même sept cents ans, si son calcul est véritable. On doit donc mettrç au rang des interpolations, et par consé-
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quent des choses douteuses que saint Denis ait été martyrisé sur la colline de Montmartre. On sait combien Hilduin, abbé de Saint-Denis, sous Louis le Débonnaire, trop crédule et ardent à embrasser un sentiment favorable à son église, soutint dans sa lettre à Tempereur un sentiment qui allait contre la tradition, et une tradi* tion si ancienne qu'Usuard l'inséra dans son martyrologe qu'il présenta à Charles le Chauve. Cependant on ne rencontre, dans sa Vie de saint Denis, aucun ikic nouveau, quoiqu'il prétende avoir eu connaissance de sources ifh;onnues avant et après lai ; aussi ne trouve* t-on aucune mention du jour, du mois, de l'année, non plus que du lieu du martyre de saint Denis. Il se contente de dire : « Les élus du Seigneur furent livrés au bourreau et conduits au lieu du supplice, ad pmnalia loca. »
La tradition est le plus fort argument que l'on puisse invoquer, mais elle est tellement vague dans les termes : le Parisis, le mont des Martyrs, qu'on n'en peut rien conclure de précis.
Comme les hagiographes, les chroniqueurs s'étant plus ou moins répétés, sans mentionner Guillebert de Metz, qui a copié le naïf Raoul de Presles, nous nous bornerons à invoquer des critiques plus sérieux. ,
<r En ce temps, dit le Journal de Paris sous Charles Kl, année 1429, s'en 'alla le frère Richart, et le dimanche devant dit qu'il devait aller prescher au lieu ou bien prés ot le glorieux martyr, monsieur saint Denys, a voit été décollé et maint autre martyr. » D. Félibien, dans son Histoire de saint Denis , consent à placer le lieu de l'exécution hors la ville, sur une éminei^ce, abattue depuis, dépendant de Montmartre, ne voulant pas contredire les partisans de Montmartre, ni ceux de Catalocus, qu'on place à la Chapelle, ou à l'Etrée, près Saint-Denis, ou dans la ville actuelle de Saint-Denis.
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Le Père Longueval, dans son Histoire de VÉgUse gai^ Ucane, nous apprend par une tradition appayée sur d'andens monuments, qu'il oublie de mentionner^ que ce fut sur une montagne proche de Paris^ nommée depuis ce sujet mont des Martyrs.
L'abbé Lebeuf, qui avait cru trouver le lieu du supplice de saint Denis dans le Catalocensis vicus d'une Vi£ de Mainte Geneviève^ écrite au milieu du vi* siècle, ia que sanctus Dionysius cum eociis suis passus est^ a dû revenir au sentiment commun et convenir que ce territoire, filt-il Saint-Denis ou la Chapelle, on pouvait admettre qu'il comprenait le mont des Martyrs et par conséquent le lieu du supplice, ce qui ne fait pas avancer la question d'un pas.
Dans son Histoire de la ville et du diocèse de Paris ^ le même cridque constate, sous Louis le Chauve, l'existence d'une église sous le vocable de saint Denis sur la montagne appelée depuis mons Martyrum^ quoiqu'on 'ne puisse pas en inférer plus de Tautel consacré dans l'église de l'abbaye par Eugène III, en 1137, que ce ftlt le lieu du martyre.
t La rue des Martyrs, dit Jaillot, Recherches sur Paris (t. II. Quartier Montmartre, p. 35), est la continuation de la rue du Faubourg-Montmartre, depuis la barrière jusqu'à Montmartre même. Une chapelle, appelée du Sidnt Martyre^ et l'opinion où Ton croit que saint Denis et ses compagnons y ont été décapités lui ont fait donner oe nom qui ne se trouve que sur un plan moderne de Paris. »
Par cette expression mont des Martyrs ^ on ne doit pas entendre nécessairement saint Denis et ses deux compagnons, puisque d'autres qu'eux paraissent y avoir souffert. Ce n'est, du reste, que sur le témoignage d'Hilduin que l'on a cru que c'était sur cette montagne qu'ils avaient été décollés^ et le nom de l'église bâtie sur
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la même montagne fut le fondement de son opinion.
Un érudit et un antiquaire contemporain, M. Albert Lenoir, dans la Statistique monumentale de Paris ^ a com* mente This torique des Stations de saint Denis; mais ni celle du martyre, ni le texte n'ayant encore paru, oa est privé d'une autorité.
Nous rapportons plus loin, dans les VU Stations de saint Denisy l'opinion d'un autre archéologue qui fait autorité dans la matière, M. Edmond Leblant et nous adhérons à ses conclusions.
Dans ses Études historiques sur Montmartre^ M. de Trétaigne rapporte la version la plus accréditée sur la mort et le supplice de l'apôtre de Paris, et, sans croire à l'aréopagitisme de saint Denis, il rapporte, sous forme restrictive, la mort du saint évéque en suivant la version du propagateur de l'aréopagitisme. Or on sait quel fonds il faut faire sur les assertions d'Hilduin. « Ils furent ramenés sur le penchant méridional de Montmartre, près de l'endroit où Von croit que se trouvait le temple . de Mars, et là, ils furent tous les trois décapités. » E regione idoli Mercurii ad locum constitutum educti ad decollationem^ sunt genua Jlectere jus si, (Aréop, v® i i6.j Le texte précédent est loin d'être aussi précis; traduire Mercure par Mars est une traduction un peu libre; est-ce distraction, ou concession faite aux préjugés locaux.^ toujours est-il qu'on n'en saurait tirer une indication précise.
La même hésitation se retrouve dans les Bollaqdistes qui font mourir saint Denis à Montmartre^ admettant, jusqu'à preuve du contraire, l'autorité de cette tradition très ancienne et qui .n'a rien que de très vraisemblable; mais ils n'osent se prononcer plutôt dans un sens que dans l'autre.
En résumé, en l'absence des actes authentiques de saint pénis, du tépioignage d'un conte oiporaiu. d'un
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docament écrit ou autre, on n'a qu*Qne tradition qui, remontant seulement au ix* siècle, nous apprend que saint Denis et ses compagnons auraient soufFert le martyre sur le versant méridional de la colline, sans préciser l'endroit, ce qu'il serait de nos jours matériellement impossible de faire, car on n'a jamais retrouvé les vestiges des prétendus temples païens de Mercure et de Mars, si tant est qu'ils aient jamais existé. D'où on peut conclure en bonne critique que le lieu précis du martyre de saint Denis ne pourra jamais être déterminé rigoureusement.
Dans la chapelle de Saint-Denys, autrefois de la famille De Bar^ à la cathédrale de Bourges, on voit un curieux vitrail du xv® siècle, composé de seize panneaux renfermant la légende de saint Denis, avec texte explicatif, dont les inscriptions sont peu lisibles à l'œil nu.
Voici la légende des sujets : i. Denys explique Péclipse qui eut lieu à la mort de Jésus-Christ. — 2. Saint Paul prêche devant l'aréopage. — 3. 11 baptise Denys et sa femme. — 4. Il sacre Denys évèque. — 5. Denys pris par les païens. — 6. Guérit un aveugle. — 7. Est flagellé. — 8. Mis en - prison. — 9. Jeté aux bêtes. — 10. Lié sur un cheval. — 11. Etendu sur un gril. — 12. Jeté dans une fournaise. — 13. Mis en croix. — 14. Reçoit la communion de la main de Jésus-Christ. — 15. Décapité avec ses compagnons. — t6. Porte sa tête entre ses mains. — Au tympan, anges adorateurs; au sommet, le Christ tenant un globe.
C'est la Légende dorée amplifiée dans les scènes qui représentent le martyre; le saint, dépouillé de ses vêtements, un simple linge autour des reins, est constamment représenté couvert de la mitre. Ce sujet a été publié dans les Vitraux de Bourges par les PP. Cahier et Martin. Le dernier sujet se recommande à l'attention des iconophiles parisiens; le fond laisse voir les Mont*
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joies sur le chemin de Saint-Denis, l'abbaye, le mon^ des Martyrs et Paris au milieu du xv« siècle. C'est une des rares représentations qui nous soient restées de la. vilie et de ses environs à cette époque, et à ce titre, plus peut-être que pour sa fidélité, elle mérite d'être signalée à l'attention des amateurs de l'histoire du vieux Paris.