LE CLOS DE LIAS OU LAAS
l'ARX DBt ROMAINt. lA RUE FROMANTBL
Un des noms célèbres dans les fastes universitaires du moyen âge est celui du clos de Lias ou Laas, connu des écoliers qui venaient y prendre leurs ébats, trop souvent terminés par effusion de sang, après avoir commencé par des libations.
L'enceinte militaire que Philippe-Auguste donna à Paris restreignit considérablement au midi la circon-
iSa ESTIENNE CHOLET.
•cription des jardins et dépendances du palais des Thermes, telle qu'elle exisuic encore au commencement du XIII* siècle. On trouve dans les titres du xii** siècle h désignation bien positive de l'étendue de cet enclos, situé sous le nom de clos de Lias ou Laas, clos du Palais, ou mieux de la citadelle, du mot Arx. Il était borné, du côté de l'orient, par les bâtiments du palais, et par une voie romaine, venant d'Orléans, traversant Issy, et qui, passant entre la Sorbonne et l'église Saint- Benoît, prenait, au-dessous de la rue des Mathurins, la direction de la rue Saint-Jacques jusqu'au Petit-Pont. Du côté du Nord, la Seine formait sa limite, ce qui ajoutait à l'agrément de ces jardins. A l'occident, sa limite résultait d'un canal dit la Petite-Seinfj allant, au bas de la rue Saint- Benoît, baigner l'abbaye de Saint- Germaiu-des-Prés, et venait joindre la Seine à l'angle du quai Malaquais et de la rue des Petits-Augustins. Au midi, il s'étendait jusqu'aux abords du Panthéon. La citadelle, sous la domination romaine, se trouvait sur le plateau que surmonte aujourd'hui le monument de Soufflot. Il serait diâicile, pour ne pas dire impossible, d'en délimiter avec précision l'emplacement et l'étendue; cependant le nom de Froidmantel, appliqué à une rue voisine et qui s'est conservé jusqu'à nos jours, ne permet pas de douter de son existence et peut servir à en déterminer le périmètre.
Ce mot a exercé en vain la sagacité des historiens de Paris et des étymologistes, plus préoccupés d'une apparence spécieuse que de la nature des choses; aussi sontils loin d'être d'accord entre eux, comme les significations qu'ils ont proposées sont peu satisfaisantes. Sans nous arrêter à les discuter, nous proposons la suivante comme plus conforme à la vérité.
Dans la Campagne de César che^ les BellavaqueSy parlant du vallon ds Fretteval ou Froideval et de la dame
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de FromenteaUj noms qui ont de l'analogie avec celui qui nous occupe^ M. Peignë-Delacourt fait remarquer que le premier de ces mots a pour racine non frigidus^ comme on l'a traduit un peu trop librement au moyen ûgCy mais fractus vallis; car, à OfFémont (Oise), le Froideval est parfaitement à l'abri du vent du nord ; une autre rue de ce village, percée dans une direction analogue, se nomme Chaude ou Caude^ suivant la prononciation picarde. La traduction frigidus est donc un contre-sens, tandis que fractus est un terme qui rappelle les défenses ou fortifications légères que César n'a pas manqué de faire établir en cet endroit. Au siècle dernier, le mont Pilate, près de Lucerne, s'appelait encore Froidmont (fractus mons)^ parce que sa cime était souvent frappée par la foudre. Il en est de même de Froidmont, en Picardie, dérivé de fractus monsj comme le remarque dom Grenier^ et non de frigidus mons. Remarquons qu'il existe en France plusieurs localités dont le nom, s'il n'est pas une variante du même radical, a bien des analogies avec Fretteval, Froideval ou Froidmont, c'est Fromenteau, qui nous ramène précisément au Froraantel ou Froidmantel que nous cherchons à expliquer, et qui a donné son nom à deux rues de Paris, i'ufie auprès du Louvre, l'autre auprès du lycée Louis-le- Grand; toutes deux abritées contre le vent du Nord; toutes deux sur des éminences; toutes deux enfin placées auprès d'une forteresse : l'Arx, la citadelle des Romains et le Louvre, un ancien château féodal.
Nous nous occupons ici exclusivement de la rue Froidmanteau, du quartier Latin, qui est l'objet de cette note; elle est d'ailleurs plus connue et la seule existante maintenant. Ce que Ton dit de Tune s'appliquant à
I. Dom Grenier, Introduction à l'Histoire de la Picardie, p. 491.
l'autre, phit tard noua reyiendrons^ s'il est besoin, à son homonyme.
Cette voie, très ancienne, tracée dans le clos de Lias, remonte à une haute antiquité ; elle tire son nom d'une fortification qu'elle longeait, motu frettîe et manteUe^ dont le relief, par suite de la démolition récente des^ maisons pour le percement de la rue des Écoles, est par* faitement accusé. Cette éminence semble avoir fait pendant avec le mont Saint-Hilaire, qui s'élevait symétriquement de l'autre côté de la voie qui s'appelle de nos jours la rue de la Montagne-Sainte -Geneviève et antérieurement le mont de Paris ; c'étaient dçs défenses naturelles qui protégeaient l'accès du plateau supérieur, qu'on n'eut pas besoin d'élever, mais d'utiliser. Dans le cartulaire de l'abbaye de Sainte-Geneviève, la rue Froidmantel est, il est vrai, désignée sous le nom de vicus qui dicitur Frigidum mantellum. Cette appellation d'un scribe ignorant ou distrait a donné le change à tous les étymologistes. Que peuvent bien signifier ces deux mots qui s'excluent, un manteau froid? Cela rend rêveur et triste. Mieux vaut n'y voir qu'un contresens ou plutôt un non-sens.
Ce que Ton a dit de Fretteval et de Froidmont, localités placées dans le Valois, simplifie singulièrement la question : l'analogie étant constatée, le problème sera résolu, ce semble, si la composition des mots répond à l'idée à exprimer; si la position topographique est en rapport avec l'expression ; si, enfin, dans les langues qui ont même origine, les mots analogues expriment la même idée.
Le mot Froid mantel, en traduisant littéralement le passage du cartulaire de l'abbaye de Sainte-Geneviève, peut se décomposer en deux parties, deux adjectifs, sous-entendu motte ou fortification ou encore en les prenant substantivement.
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Il faut d'abord chercher si, dans le langage technique, on peut trouver un ternie qui puisse s'appliquer à cette localité et expliquer une position stratégique. Le voisinage de la citadelle (arx) et du Champ de Mars (sté^ nva)j oh campaient les légions romaines qui séjournaient à Paris, auprès de l'empereur ou de son lieutenant, aujourd'hui remplacé par le palais du Luxembourg, auto- . rise cette assertion.
On trouve, en effet, dans Du Cange, au mot fractay — frecta^ dit Littré, les Picards ont prononcé frttta^ d'où Fretteval,— i*Z>wrrtfcnV?; a^ ^T^^w^ italien, /r^rr^i^ et plus loin dans les additions, fraists. Les éditeurs modernes de Du Cange eussent pu ajouter en français frettes. Le mot est encore usité, non moins que son adjectif fretté dans le vocabulaire de l'artillerie et du génie, de la technologie et du blason. De plus, en forme d'explication, le dictionnaire de Du Cange ajoute ; Scpes^ quod ex dejectis seu fractis arhorum ramU fiât, sic appellari videtur. C'est clair.
Quant à la seconde partie du mot, — adjectif ou substantif, — elle est également un emprunt fait au vocabulaire militaire. Mantellum signifie au propre un vêtement, et par extension un abri. Ce que le manteau est pour le corps, le mantelet l'est pour la défense. Ces termes de fortification sont restés dans notre langue, le verbe composé démanteUr et l'adjectif J^ma/ar^/^' sont encore en usage. Un mantelet est un parapet portatif, disent les ouvrages spéciaux. La porte ou volet qui ferme les sabords d'un vaisseau a le même nom.
Sans avoir besoin de recourir à un Froidmantel étranger à Paris, revenons à celui de la Montagne-Sainte- Geneviève. Nous avons dit que les deux rues qui portaient ce nom ofiraient un relief. Si le percement de la rue des Écoles a dégagé le premier, la réunion du Louvre aux Tuileries a fait disparaître le second : c'est
un fait que Ton ne saurait nier. De 1830 à 1848, pour ne pas remonter plus haut^ une partie de cette voie offrait une rampe inaccessible aux voitures et conservait les traces d'un ouvrage avancé destiné à protéger et à défendre les abords du vieux Louvre. Jaillot avoue qu'il n'a pu découvrir l'étymologie de ce nom, qui n'a varié que dans la prononciation ou dans l'orthographe. En 1290, on lit vicus de Frementel etdeFrigido mantdlo; • en 131 3 et jusqu'à présent on a dit Froit-mantel^ Froid' manteauj Frolt-'mantyaUj Frémanuau et Fromenteau.
On ne peut nier également que la rue Froidmantel n'ait eu dans le quartier Latin une destination analogue, quand on examine la topographie des environs, malgré les changements que le temps et surtout les hommes ont pu lui faire subir. Ici du moins, on ne peut oublier que l'on se trouve à deux pas du palais du césar Julien, dont les jardins s'étendaient jusqu'à la Seine; en traversant la voie romaine au sortir du palais des Thermes, — boulevard Saint- Michel actuel — on trouvait l'amphithéâtre et, un peu plus en arrière, le champ de manœuvres et le camp des troupes qui tenaient garnison à Paris, sur l'emplacement actuel du palais du Sénat ; sur l'autre versant de la colline, à l'angle des rues Monge et Lhomondy les arènes semblaient faire pendant au théâtre et servir de poste avancé de ce côté. Enfin, et surtout, il faut se rappeler que le sommet de la montagne était couronné par une citadelle qui dominait le cours de la Seine en même temps qu'elle commandait la cité des Parisii et la route d'Orléans.
Comme toutes les citadelles des villes antiques, celle des Parisiens était bâtie au sommet d'une colline d'un difficile accès, du côté de la ville surtout; elle s'élevait au-dessus du niveau général de la plaine dans laquelle était située Paris. Elle n'avait par conséquent que fort peu besoin d'être fortifiée par l'art et l'on n'avait eu
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guère à ajouter aux difficultés naturelles de sa position qu'un mur au haut de Téminence et qu'une porte et une tour pour commander l'entrée principale ; son enceinte n'avait aucune forme précise, elle n'était pas bâtie d'après un plan régulier, elle suivait simplement les contours du plateau qu'elle couronnait.
Le moyen âge, à défaut de documents écrits et de vestiges matériels, nous a conservé le souvenir de cette forteresse en donnant à ce canton la dénomination de Clos de Lias ou de Laasy sous lequel on retrouve facilement Varx romaine. Il n'y a donc rien que de très logique à voir dans ce nom de Froidmantel ou Froidmanteau la tradition d'une fortification légère, d'une fortification de campagne, d'un ouvrage avancé, construit à mi-côte, en terre, couronné de fascines, protégé par des pieux, des chevaux de frises, fretté et fraisé, en un mot, tel qu^en ont employé les Romains, nos maîtres dans l'art des fortifications, et après eux les rudes barons du moyen âge, héritiers de leurs traditions comme aussi de leur courage.
TABLE ALPHABÉTIQUE