‹ Anciennes descriptions de Paris (volume 4)Chapitre 1 sur 29 · THE NEW YORK PUBLIC LIBRARY · texte numérisé non relu

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ASTOR, LENOX AND TILDEN FOU N BATIONS

RBLIOIEUX CORDBLIER (l$$4)

INTRODUCTION

NDRfi Thevet, dont nous réimprimons la description de la grande et excellente cité de Paris et choses remarquables d'icelle, extrait de sa Cùfmo^ graphie universelle y loin d'être un homme de génie, ne fut même pas un caractère ; mais on peut dire de lui que ce fut un type. Si, un jour, on fait la galerie des originaux du xvi* siècle, il ne sera pas placé au dernier rang. A une époque de troubles et de violences où il fallait prendre un parti, il eut le calent de ne jamais se compromettre ; il ne poursuivit qu'une idée, l'amour du merveilleux, de Tinconnu^ des découvertes. On comprendrait son amour des pérégrinations lointaines, s'il avait vu le jour sur les rivages de la Manche ou sur les bords de PAdriatique ; comme

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il n'était le compatriote ni de Marco Polo, ni de Jean de Mandeville, ni d'Ango, ni d'aucun des hardis navigateurs dieppois, il faut reconnaître en lui une vocation naturelle qui le détermina à entrer dans un ordre mendiant où il pourrait satisfaire ses goûts pour les voyages. Son séjour dans le cloître ne fit que développer ses aptitudes : il nourrit son esprit des traditions de son ordre j la bibliothèque de son couvent lui fournit les relations de missions et de voyages des frères mineurs, d'Odric de Foro Julii, contemporain de Marco Polo, du franciscain Jean de Piano Carpini et du moine flamand Ruysbroeck, dit Rubruquis, chargé par saint Louis d'une ambassade auprès du kan de Tartarie.

Dans le silence du cloître, Thevet amassait des connaissances qui devaient lui servir dans ses voyages. Il a fait beaucoup pour la science et s'était formé lui-même. S'il avait eu une bonne direction, — alors les sciences naturelles n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui, — quels progrès ne leur eût-il pas fait faire ? En butte aux railleries de ses contemporains, qui ne lui ménagèrent pas les épigrammes comme s'il les eût écrasés de sa supériorité, il fut malheureux encore après sa mort : le silence se fit autour de son tombeau : l'envie s'acharna après sa mémoire, et il n'est pas rare de le voir traiter durement, sur la foi d'autrui, par des écrivains qui ne connaissent ses

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œuvres que de nom et qui ignorent complètement ses titres au respect de la postérité.

Sans nous faire illusion sur la valeur intrinsèque et sur le mérite littéraire et scientifique de Thevet, on peut reconnaître que, s^il ne fut pas homme illustre de son vivant, beaucoup de ses détracteurs ne rougu'ent pas de le dépouiller pendant sa vie et le décrièrent ensuite pour faire oublier leurs plagiats ; nous admettrons ses défauts, à condition que Ton reconnaîtra ses mérites, relatifs si Ton veut^ mais néanmoins réels. Le fond de son caractère était l'indécision ; il était crédule jusqu'à la naïveté. Il manquait, dira-t-on, des connaissances premières. Accordons-le, mais aussi il faut se placer à son époque, voir quel était l'état des sciences au xvi* siècle et lui tenir compte de ce qu'il a fait pour leur avancement. Combien de docteurs de son temps, mieux doués que lui, n'ont pas fait avancer la science d'un pas ?

Si nous n'avions à réhabiliter que des génies ou des héros, la tâche serait trop facile ; nous devons accepter Thomme tel qu^il est, avec ses faiblesses et ses imperfections. Nous aimons à voir en lui le curieux, le voyageur infatigable, l'apôtre de la science qui prépare les voies aux savants qui utiliseront ses découvertes.

A nos yeux, il a un mérite de plus : il a contribué à faire connaître le Paris de son temps; il Ta habité, il

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y a vécu, il y est mort ; avec lui nous pourrons parcourir la grande ville à trois siècles de distance,

André Thevet, voyageur français, naquit à Angoulème vers 1504. L'article qui lui est consacré dans la Nouvelle Biographie générale du D' Hœfer reporte cette date à 1502 ; c'est une erreur qui a été reproduite par M. Gaffarel, dans l'intéressante Notice bio-^ graphique qui se trouve en tête de la nouvelle édition qu'il a donnée récemment (1878) des Singularitei de la France Antarctique, Le doute n'est pas possible quand on a sous les yeux l'épitaphe que nous donnons plus loin. M. Ferdinand Denis l'avait déjà publiée, dés 185 1, dans une savante dissertation intitulée : Lettre sur V introduction du tabac en France^ à la suite des Etudes économiques sur l'Amérique méridionale de M. Demersey; Paris, Guiliaumin.

Les recherches faites par M. Gaffarel, àAngouléme, sur la famille et les premières années de Thevet, a^ont fourni aucun renseignement nouveau. • Il est probable néanmoins, dit-il, qu'il était d'origine modeste et qu'il ne reçut qu'assez tard une éducation fort superficielle, car il porta toute sa vie le fardeau de son ignorance native, et, malgré ses efforts pour se donner les apparences de l'érudition, le bonnet dont le coiffa si libéralement le malin Rabelais laissa toujours passer le bout de l'oreille, comme le

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remarque avec adresse M. Ferdinand Denis, un de SCS admirateurs convaincus, i « 11 esc difficile de préciser, même approximativement, les périodes principales de la vie de Thevet, complètement brouillé avec les dates. On peut cependant avancer qu'il entra de bonne heure en religion, mais on ignore en quelle année il fit profession comme religieux de Tordre de Saint-François au couvent des Cordeliers d'Angoulème; et, étant donné son caractère bien connu, il est loisible de croire que ce ne fut pas l'enthousiasme religieux, ni un désir immodéré de fuir les dangers du monde, encore moins Famour du martyr et Tenvie de se dévouer à la conversion des infidèles qui le poussèrent dans le cloître, mais bien plutôt le désir de se consacrer à ses études, à ses goûts de curieux, avec Pespérance secrète de voir des pays nouveaux en remplissant les fonctions de son ordre* A une époque où l'ancien monde était tout entier livré au bruit des armes et aux disputes théologiques, on ne voit pas qu'il ait beaucoup payé de sa personne et pris parti dans la lutte autrement que pour s'en désintéresser sans se compromettre. Mais , par contre , nous voyons revivre en lui les instincts de ces moines indépendants que Ton nommait gy ravages y parce qu'ils étaient bien partout, excepté dans leur couvent, et qu'ils redoutaient d'être soumis à une discipline sévère ; avec cette différence néan-

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moins que Thevec ne fut jamais — au moins qu'on le sache — en opposition directe avec ses supérieurs, à une époque où les apostasies étaient nombreuses. Ce qui le prouve, c'est qu'il obtint l'autorisation de visiter l'Italie.

Ayant rencontré le cardinal de Lorraine à Plaisance, ce prélat lui fournit les moyens de se rendre en Orient,

Il s'embarqua à Venise, en 1549, selon un de ses historiens, et parcourut l'Asie Mineure, la Grèce, la Terre Sainte et revint en France avant 1554, année où parut le premier de ses ouvrages, les notes de son voyage, sous le titre de Cofmographie du Levant, S'il faut l'en croire, ses 1 lointaines navigations furent continuées dix-sept ans ou environ; 1 dans ce nombre d'années, il faut comprendre les autres voyages qu'il a faits en Europe et ailleurs, avant son expédition au Brésil.

Vers 1555, Coligny, grand amiral de France, pré* voyant les malheurs prêts à fondre sur les protestants, avait eu la pensée de fonder une colonie en Amérique pour y servir, au besoin, de refuge aux partisans de la réforme. Il avait jeté les yeux, pour commander l'expédition, sur le sieur de Villegagnon, neveu du grand maître de Malte, Villiers de Tlsle- Adam, qui avait fait ses preuves dans des caravanes contre les Turcs et qui lui-même, amiral de France,

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offrait toutes garanties pour le succès de Texpédition projetée.

C^était une magnifique occasion qui se présentait à Thevet pour satisfaire sa curiosité et visiter le nouveau monde. Le chevalier de Villegagnon faisait un appel à tous les volontaires. Lors de son passage à Malte, Thevet avait été en rapport avec ce remuant personnage, qui était regardé, non sans raison, comme un des plus braves chevaliers de Tordre de Malte. On vantait son courage, son intelligence,. son activité. Le cardinal de Lorraine, neveu de son premier protecteur, était également un des plus chauds partisans de Villegagnon. Il crut lui rendre service et en même temps faire plaisir à Thevet en le lui donnant comme aumônier. L'un et l'autre acceptèrent avec empre^ssement cette proposition, qui leur convenait. à cous deux, et c'est ainsi que Thevet monta sur la petite flotte qui conduisait au Brésil les nouveaux colons.

Le spectacle grandiose qui se déroulait aux yeux de Thevet et qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait vu jusqu'alors le frappa d'admiration. Il ne se lassait pas de contempler l'Océan et ses merveilles, encore inconnues. Les forêts vierges du Brésil, ses animaux et ses tribus barbares achevèrent de l'émerveiller. Collectionneur avant toutes choses, il se mit à recueillir la faune et la flore de cette riche contrée; il commença une belle collection de plantes, d'insectes.

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d'oiseaux; il y joignit des armes et des ustensiles dont il se promettait d'enrichir son cabinet à son retour en France.

Éprouvé par le climat du pays dés son débarquement, il ne prit que peu de part aux affaires générales de la colonie ; le Conseil, d^ailleurs, était divisé par les questions religieuses. Brave soldat, mais politique malhabile, le neveu de Villiers de FIsle-Adam, négligeant ses instructions secrètes et le but pour lequel il était venu au Brésil, mécontenta catholiques et protestants; ces derniers l'accusèrent de trahison et lui donnèrent le surnom de Caïn de l'Amérique,

Uniquement adonné à la contemplation des beautés naturelles de la France Antarctique, Thevet, par prudence et pour ne pas se compromettre, ne se mêlait pas aux discussions intestines qui devaient entraîner en peu de temps la ruine de la colonie ; mais, poussé par une insatiable curiosité, il faisait partie de toutes les reconnaissances opérées dans Tintérieur du pays. Dans une de ses prétendues expéditions, il fut même surpris, seul et malade, sur le bord de la mer par les Patagons, qui voulaient l'enterrer vivant après l'avoir dépouillé de ses vêtements, lorsque l'arrivée d'un de ses compagnons lui sauva la vie.

Cette mésaventure, la fatigue de ses excursions, sa santé chancelante et surtout la crainte de se compromettre dans des rivalités qui s'envenimaient chaque

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jour engagèrent Thevec à demander son retour en France; il lui fut facilement accordé. Il revint sans encombre en Europe, précédant de quelques mois seulement le reste de cette expédition coûteuse, dont les seuls résultats, dus à notre voyageur, furent Timportation d'une plante inconnue à presque tous, excepté aux marins, le tabac^ et le livre des Singula^ ritei de la France Antarctique,

C'est pour satisfaire la curiosité générale — on s'occupait alors autant du Brésil que de nos jours des expéditions dans l'Afrique centrale — que Thevet rédigea cet ouvrage, qui eut un véritable succès ; il suffira de dire qu'il eut, la même année^ deux éditions. La première, incontestablement faite à Paris sous les yeux de l'auteur, est in-4® et illustrée de dessins et gravures. La seconde, in-8<», parut chez Christophe Plantin, Français d'origine, dont l'officine devait devenir célèbre, mais qui n'était établi que depuis trois années à Anvers, Le texte de cette dernière, qui paraît avoir été faite pour satisfaire la légitime curiosité des étrangers et des regnicoles qui n'avaient pu se procurer l'édition princeps, n'en dififére pas par le texte, mais par les gravures, réduites d'après l'original et augmentées de nouveaux dessins dont l'exécution n'a ni le fini ni la grâce de celles de l'édition de Paris. M. Gaffarel les attribue à Assuerus van Londerzeel. Ce dernier se serait con-

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tenté, en les réduisant pour rédîtion plancinienne, de reproduire les gravures composées par Jean Cousin pour l'édition de Paris, Or, on sait que Maurice dé La Porte (i 524-1 548) et sa veuve, Catherine Lhéritier (1548-1558), avaient souvent mis à contribution le talent de l'illustre graveur. 1 Si nous examinons avec soin lés gravures des Singularitei, elles nous rappelleront, observe M. Gaffarel, la maniéré à la fois large et expressive de Cousin, sa science anatomique et son burin spirituel. •

C'est Tavis d'un autre érudit, qui fait autorité dans cette matière. Dans son Etude sur Jean Cousin^ M. A. Didot déclare que t pour les reconnaître (les travaux du grand artiste), on n'a que le style, d'autre présomption qu'une similitude avec ce qu'on sait de Jean Cousin, d'autre indice que les rapports qu'il eut avec les imprimeurs de Paris qui recoururent à son talent ; le tout corroboré par des traditions conservées dans la famille Papillon et consignées par un de leurs descendants dans son Traité historique et pratique de la gravure sur bois, 1 Les gravures du livre des Sîngularitei ne sont pas signées, ce qui serait une présomption en faveur de Jean Cousin, tandis que dans l'édition d'Anvers, Yathaparis^ que nous reproduisons dans le texte, porte comme monogramme les lettres A. P., peut-être la signature du graveur sur bois.

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Une autre publication importante de notre voyageur est la Cofmographie unherfelle illuftrée des diverfes figures des chofes les plus remarquables ^eues par l'auteur et incongneuës de noi anciens et des modernes; Paris, Pierre L'Huillier^ rue Saint Jacques, àrOlivier, 1575. • Ouvrage sans crédit et qui ne peut guère être conservé qu'à cause des planches dont il est orné, • tel est le jugement qu'en porte Brunet dans son Manuel du libraire et de T amateur de livres : jugement sévère, mais qui n'est pas sans appel. L'auteur a droit aux circonstances atténuantes. Sans dissimuler ses défauts, il faut aussi reconnaître ses mérites ; ce que l'on dit des Singularitei peut s'appliquer également à la Cofmographie,

On a taxé Thevet d'ignorance et de mensonge. Ses ouvrages contiennent, il faut en convenir, des fautes qui pourraient faire douter de sa bonne foi; son excuse est dans Téblouissement que lui ont causé tant de merveilles éparses sur les deux hémisphères. Il a bien décrit ce qu'il a vu; seulement, par excès de confiance envers autrui, naïf autant que curieux, il a recueilli trop facilement des traditions fausses et des contes absurdes. C'est la critique qui lui a manqué, non la science; il en avait autant et plus que beaucoup de ses contemporains diplômés. Il n'en a pas moins répandu dans ses ouvrages une foule de notions que les écrivains du xvi* siècle lui ont empruntées sans

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le citer, et il était le premier à s'étonner quand par hasard on daignait le nommer. Bien mieux, on lui a enlevé la gloire d'une découverte importante, car c'est lui, et non pas Jean Nicot, qui a fait connaître et cultiver le tabac en France. La description de cette plante se lit tout au long au chapitre XXXII de ses Singularitei, •

S'il rencontra de son temps des adversaires acharnés, comme on le verra plus loin, Thevet sut aussi se concilier des amis dévoués et des protecteurs puissants. Parmi les premiers on trouve le président Bourdin, magistrat et bibliophile distingué, dont la riche bibliothèque ne lui fut pas inutile ; Thébraisant Gilbert Génebrard, Jean Dorât, helléniste et poète, tous deux professeurs au Collège de France. Dorât le mit en rapport avec les membres de la Pléiade. Joachim du Bellay, Etienne Jodelle et Baïf composèrent en son honneur des odes et desépîtres; Guy Lefèvre de la Borderie lui dédia un poëme complet; enfin Ronsard, le coryphée, le célébra dans ses vers : toutes ces pièces se trouvent dans la préface des Singularitei ou dans celle de la Cofmographie,

Les protecteurs de Thevet furent les deux cardinaux de Lorraine, l'oncle et le neveu; un autre car* dinal, archevêque de Sens, Jean Bertrand, garde des sceaux depuis 1557, accepta la dédicace du livre des Singularitei et dut contribuer à sa fortune. Nous le

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voyons successivement nommé aumônier de la reine Catherine de Médicis, historiographe, cosmographe et garde des curiosités du roi. Il jouit de la faveur de Henri II et de ses successeurs jusqu'à sa mort. II reçut enfin de Charles IX, à ce que Ton croit, la commande de labbaye de Masdion, en Saintonge. Ces différents offices étaient plutôt des sinécures que des charges; mais comme ils n'^étaient pas purement honorifiques, en assurant son indépendance et son existence matérielle, ils lui permettaient de se livrer avec ardeur à ses travaux favoris. On a avancé, mais sans preuves suffisantes, que Thevet s'était fait relever de ses VŒUX monastiques à son retour du Brésil. Sa charge d'aumônier de la reine n'était pas incompatible avec sa profession religieuse; à son époque, les abbayes se donnaient en commande à des littérateurs, à des capitaines comme encouragement ou pour services rendus à l'État, ce qui ne grevait nullement le trésor royal. On ne peut tirer un meilleur argument de sa sécularisation de ce que ses portraits le représentent en costume séculier. Ceux de Ronsard nous le montrent vêtu tantôt en empereur romain, tantôt en courtisan, et cependant le gentilhomme vendomois était abbé et même prêtre : c'était le goût de l'époque.

Le frontispice du présent volume se trouve à la fin de la Cofmographie du Levant^ publiée à Lion par Jande Tovrnes et Gvillaume Gaieav, M,D,LVL

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Au bas, on lit : André Thevet, religieus de Vordre de S. François au couvent d Angoulefme ; au-dessus, une devise : Homo homini, nemini nemo. Il ne serait pas impossible que, dispensé de la résidence depuis qu'il était pourvu d'une charge à la cour, Thevet n'eût obtenu le privilège de demeurer comme hôte dans le couvent des Cordeliers, qui servait de collège aux jeunes religieux de son ordre. Il se trouvait ainsi à proximité de la résidence royale. Ce fait expliquerait pourquoi il avait choisi sa sépulture dans cet établissement religieux.

Parmi les ennemis de Thevet on compte Léry et Fumée, qui l'attaquèrent par jalousie de métier, et Belleforest, par ingratitude, — l'ingratitude est, at-on dit, l'indépendance du cœur, — au moins en fitil amende honorable publique et solennelle. On s'explique moins l'acharnement que de Thou et P. de rÉtoile ont montré contre notre moine voyageur. Le lecteur va en pouvoir juger :

• Il s'appliqua, dit de Thou (Histoire de France^ livre XII), par ime ridicule vanité, à écrire des livres qu'il vendait à de misérables libraires : après avoir compilé des extraits de différents auteurs, il y ajoutait tout ce qu'il trouvait dans les guides des chemins et autres livres semblables entre les mains du peuple » Igno* rant au delà de tout ce qu'on peut imaginer^ il mettait dans ses livres ^incertain pour le certain et le faux pour

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le vrai avec une assurance étonnante, • Le tableau est un peu chargé. Pierre de l'Etoile {Mémoires^ novembre 1590) n'esit pas moins exagéré : « En ce même mois mourust à Paris André Thevetle Cosmographe, grant voiageur, mais insigne menteur et fort ignorant, comme ses livres et escrits en font foy. Monsieur de Thou, en Tonziesme livre de son Histoire (pp. 43 1 et 32), descrit la sufiSsance et vie du personnage. Un docte homme de notre temps lui fit croire qu'Anacréon avait lui-mesme escrit qu'il estoit mort d'un pépin de raisin; ce que ce pauvre homme alloit publiant et confirmant partout.

f Son sépulcre est aux Cordeliers, lequel il a fait faire ; et se sentant proche de sa fin, il allait tous les jours pour le haster, comme aussi il mourust tout aussitost, estant fort asgé. »

Voici la description de son tombeau, conservée dansTépitaphierde Paris (Bibl. de l'Arsenal, 4621) :

Tombe dans Fenclos du cloître des Cordeliers,

De gueules à la sphère accompagnée tout autour d'yeux au naturel, au chef d'argent chargé de cinq mâts de navires au naturel sur mer d'azur.

Cy gist vénérable et scientifique personne maistre André Thevet, Cosmographe de quatre Rois, lequel étant âgé de 88 ans seroit décédé en cette ville de Paris, le 23* jour de novembre 1592.

Priez Dieu pour luy.

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Le fait d'avoir résidé de longues années à Paris, d^ avoir choisi sa sépulture dans un des principaux monastères de la capitale, ne su£Srait pas pour attirer sur Thevet Tattention des Parisiens; il a d'autres titres à leur reconn^ssance : dans sa Cofmographie il a donné une description de leur ville; il a importé, décrit et cultivé à Paris, proche de Tenclos du Temple, le tabac, source de richesses pour le pays, c Je puis me vanter avoir esté le premier en France qui a apporté la graine de cette plante, et pareillement semé, et nommé ladite plante Vherbe Angoulmoirfine. Depuis un quidam, qui ne fait jamais le voyage, quelque dix ans après que je fus de retour de ce païs, luy donna son nom. • Il contribua également au progrès de la gravure en France et surtout à Paris : « J'ai attiré de Flandre les meilleurs graveurs et, par la grâce de Dieu, je me puis vanter d'être le premier qui ait mis en vogue à Paris Pimprimerie en taille-douce, tout ainsi qu'elle était à Lion, Anvers et ailleurs, i

Ce sont des titres réels à la reconnaissance de la postérité.

Dès 1558, Thevet avait donc fait connaître le tabac à ses ingrats compatriotes ; il considérait même comme im titre d'honneur pour lui d'avoir introduit cette précieuse plante en France, et il protesta toujours contre les prétentions de Jean Nicot, qui t intro-

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f duisic à la cour, plusieurs aimées plus tard, l'usage f du tabac en poudre. •

i Le petun ou pety^n^ dit M. Ferdinand Denis dans sa brocliure, qui est un éloquent plaidoyer en faveur de Thevet, joue un rôle important dans toutes les transactions des peuplades sauvages; les traitants de bois de Brésil prenant une part active aux fêtes des Brésiliens, les gens de Dieppe, de Fécamp ont adopté l'usage du petun dès 1508. Le seul résultat de l'expédition de Villegagnon (1555) fut l'acquisition d'une plante inconnue à presque tous, excepté aux marins; l'imporution d'un objet de commerce dont on était loin de prévoir le développement, et la plante connue sous le nom de Coioba à Haïd et de Petun au Brésil parvint pour la première fois d'une façon presque officielle en France.

f Un moine de Tordre des Cordeliers la rapporta dans le pan de sa robe, André Thevet, qui s'intitula plus tard Garde des Singularitei et Curiositei du Roy. André Thevet, qui avait parcouru le monde entier, mais que l'on accusait d'avoir voulu juger l'univers à travers le trou de son chaperon, André Thevet, si malmené par de Thou et dont la crédulité est devenue proverbiale, fut incontestablement le premier qui fit ce cadeau à son pays; or, c'est ce dont je veux le glorifier, et je suis cependant d'autant plus désintéressé dans la question, qu'on ne peut m'accuser de

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professer trop d^enthousiasme pour la précieuse solanée.

« Disons quelques mots de ce moine, qui enrichit la botanique bien plutôt qu^il n'enrichit le commerce et qui, tout en ayant un prodigieux amour pour la science et en sachant faire d'utiles collections (chose méritante à cette époque), ne sut pas cependant s'entourer d'une considération suffisante pour faire autorité un moment, même parmi les savants crédules auxquels il mendiait sa renommée.

c La curiosité, fille de l'ignorance, peut être mère de la science, a dit Vico : or, loin de jeter le firoc aux orties, Thevet le mit de côté avec le dessein de le reprendre, puis il quitta le couvent et voyagea.

c II navigua et pérégrina, pour nous servir de ses expressions, durant trente-six ans. Thevet a décrit la singularité d'une herbe que les Brésiliens appellent Petun et qu'il nomma Herbe angoulmoifine^ en souvenir de sa ville natale. Or, il ne s'en tint pas à la description ; il rapporta des graines de Y herbe effrange qui, pour me servir de Texpression d'un autre voyageur contemporain, donnait aux Sauvages si bonne contenance, que vous eussiez dit, c à les voir humant la fumée et resserrant soudainement la bouche, dont la lèvre était percée, que c'estoit quelque large encensoir. •

En toute circonstance, dans ses livres imprimés

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aussi bien que dans $es manuscrits, le moinei devenu cosmographe en cicre, réclame obstinément Thonneur qu'on lui a ravi. L'herbe Petun se lie à tousses souvenirs, et le déni de justice dont il se plaint le poursuit jusqu'en sa vieillesse; il semble lui être plus sensible que les reproches quelque peu sévères du grave et savant de Thou.

« Jacques Cartier, en 1542, dédaigna ce que le cordelier cosmographe ne se lassa pas de préconiser; Thevet a introduit le Petun incontestablement en France depuis 1556. Les graines de cette plante, rapportées soigneusement par lui, ont germé, grâce à lui, sur notre sol, quatre ans avant l'époque adoptée par tous nos historiens.

I II ne faut pas le dissimuler toutefois, Fhomme qui a introduit à la cour la plante merveilleuse signalée à diverses reprises par Colomb, par Oviedo, par Canier, par Barçé, le zélé calviniste, celui qui lui donna le droit de cité, c'est toujours Jean Nicot, sieur de Villemain, l'ambassadeur de Charles IX près de l'infortuné Sébastien; mais, pour dire la vérité, l'historique de cette seconde importation, passezmoi le terme, est environné de faits aussi apocryphes, de détails aussi confus que ceux que Ton vient de lire étaient ignorés. André Thevet mourut huit ans environ avant Jean Nicot. •

Le tabac, appelé Herbe sainte à Lisbonne, fut mis à

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la mode par François de Lorraine, grand prieur de France, et par la reine Catherine de Médicis; de là les noms de Nicotiane^ ai Herbe à la reine ^ de Médicée en France^ de Catherinaire à la cour^ d^Herbe de Aï. le prieur : les savants lui donnèrent en outre les noms de Buglosse antarctique, de Ju/quiame du Pérou, etc. La légitime revendication de Thevet ne fut jamais écoutée. L'histoire doit le proclamer bien haut : c'est à Thevet, rien qu'à Thevet que le trésor public doit le plus magnifique de ses revenus, et la majorité de nos lecteurs une jouissance quotidienne ; celui qu'on traite aujourd'hui encore avec dédam, faute de connaître les services réels qu^il a rendus, a droit à plus d^égards de la part des hommes désintéressés qui n^écoutent pas d'injustes préventions. Quant aux amateurs du tabac, quant aux fumeurs de tous les pays, c'est mieux que de l'indulgence qu'ils doivent avoir pour le moine voyageur, étrange précurseur de Humboldt, pour ce modeste écrivain trop attaqué de son vivant, trop oublié après sa mort ; c'est une gratitude sentie, c'est une sorte d'afiection chaleureusement expliquée, le culte, en un mot, que l'on rend à la mémoire de tout homme qui a étendu le cercle de nos jouissances, c On peut lui refuser le discernement, selon la remarque d'un de ses biographes, mais non ce goût des recherches patientes, cette admiration naïve pour les œuvres artistiques de toutes

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les époques, cet enthousiasme de bon aloi pour les savanes et pour la science, qui fait d'André Thevet un personnage dont on pourra médire, mais qu'on n'aura pas le droit de dédaigner^. • Voici la liste des principaux ouvrages de Thevet :

— Cofmographie du Levant. Lion, par Jan de Tovrnes et Gvil. Gazeav, 1 554-1 556. In-4° fig. Nouvelle édition à Anvers, Jean Richard, 1556. In-8»

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— Les Singularitei de la France Antarctique^ 1558- Paris, chez les héritiers d'Ambroife de La Pone. In-4® fig. Nouvelle édition, Anvers. Chriftophe Plantin, 1558. In-8° fig.

— La Cofmographie univerfelle, Paris, Pierre L'Huillier, 1575. 2 vol. in-fol. fig.

— Discours fur la bataille de DreuXj avec le portrait (Ficelle^ 1568.

— Les Vrais portraits et vies des hommes illuflres grecs, latins et payens^ anciens et modernes. Paris, 1584. 2 vol. in-fol. Une nouvelle édition parut fous ce titre : Hiftoire des plus illustres et f avants hommes de leurs fiecles, avec leurs portraits. Paris, 1670. 8 vol. in-i2. Elle contient plusieurs notices sur les contemporains de l'éditeur, qui paraît avoir été Guillaume Colletée.

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