LES ANCIENNES VERSIONS DE L’ANCIEN ET DU NOUVEAU TESTAMENT
§ 1. — La version de l’Ancien Testament dite la Peschitto.
Il ne rentre pas dans notre cadre de parler de l’écriture syriaque, et nous laisserons de côté les anciennes monnaies et les inscriptions lapidaires d’Edesse, qui offrent un intérêt historique et paléographique, mais qui n’ont qu’un rapport très éloigné avec la littérature chrétienne.
Le plus ancien monument de cette littérature est sans conteste la version de l’Ancien Testament désignée sous le nom de Peschitto (iE^Ijls), que la tradition fait remonter à l’époque de l’établissement du christianisme dans la Mésopotamie. L’Abbé Martin a reproduit dans son Introduction à la critique textuelle du JY. T. (I, p. 101) un passage de Y Hexaméron de Moïse bar Képha (-j- 913), qui est ainsi conçu : « Il faut savoir qu’il existe dans notre langue syrienne deux versions de l’Ancien Testament : l’une, appelée la Peschitto, et qui est celle que nous lisons, a été traduite de l’hébreu en syriaque ; l’autre, celle des Septante (c’est-àdire, l’Hexaplaire syriaque), a été traduite sur le grec.
LES ANCIENNES VERSIONS
La Peschit to , qui a été traduite de l’hébreu , a été faite au temps d’Abgar, selon ce que dit Mar Jacques d’Edesse. Mar Jacques dit en effet que l’apôtre Addai et le fidèle Abgar envoyèrent à Jérusalem et en Palestine des hommes qui traduisirent l’Ancien Testament de l’hébreu en syriaque. La version syriaque des Septante a été faite du grec par Paul, évêque de Telia de Mauzalat. » Quoique cette tradition dérive directement de la légende d’Abgar pour ce qui concerne l'origine de la Peschitto , elle ne semble pas cependant dénuée de tout sens historique. Il est évident que cette version, écrite dans la langue mésopotamienne , a été faite pour les chrétiens de la Mésopotamie , les chrétiens hellénisants de la Syrie proprement dite faisant usage des Septante.
On peut affirmer qu'il existait une communauté ! chrétienne à Édesse vers l’an 150 de notre ère. La première mention des communautés chrétiennes (naooixiai) se trouve dans Eusèbe (Hist. eccl. , Y, 23), au sujet d’un concile tenu vers 197 pour discuter la question pascale.
Un témoignage de l’ancienneté de la Peschitto semble fourni par Méliton, évêque de Sardes vers 170, qui, dans une scolie sur la Genèse , xxn , 13 , aurait dit au sujet du chevreau substitué à Isaac pour le sacrifice : xaT8y6(.isvoç t (7) v y.souTCO v, o — vooçxai ocE6Qaloç xo£ud/.isvdç (paoiv. Dans nos textes actuels , le syriaque et l'hébreu ne présentent pas de variante et ont, comme les Septante , la leçon « tenu » par les cornes , et non pas « suspendu » par les cornes, xçs[.iul[,isvoç , comme l’aurait noté Méliton. On en a conclu que, par les mots d cj ffîçaïoç et 3 Evqoç, Méliton n'aurait pas désigné le texte hébreu reçu et la Peschitto, mais quelque version grecque faite, d’une part, par un juif hébraïsant et, d’au-
DE L’ANCIEN TESTAMENT
tre part, par un Syrien1 Mais la question se complique d’une autre question également douteuse. Les Hexaples d’Orig'ène et les anciennes œuvres patristiques donnent, sous les rubriques d ^ESçatog, d Evgoç, to 2a/LiaQSLTL>côv, des variantes grecques, qui tantôt concordent soit avec le texte hébreu, soit avec la Peschitto ou avec le samaritain (texte hébreu samaritain, ou version samaritaine), et tantôt s’en écartent. On a émis à ce sujet beaucoup d’hypothèses invraisemblables.
Field , dans l’introduction de son édition des Hexaples d’Origène, supposait que d cE6gaïoç indiquait une version grecque de certains livres bibliques faite par un juif; d 2vgoç, une autre version grecque faite en Syrie ; enfin to ^ayagstrixov, une version grecque du Pentateuque hébreu samaritain ou de la version samaritaine. « Mais, observe M. l’Abbé Loisy2, il est bien douteux que toutes ces versions aient existé. Pourquoi donner le nom à' hébreu ou de syriaque à des versions qui se seraient trouvées absolument dans les mêmes conditions que les autres versions grecques? Les variantes de Y Hébreu n’auraient -elles pas été empruntées à quelque targoum, celles du Syriaque à la Peschitto, celles du Samaritain aux livres samaritains? Ces variantes ne pouvaient être données qu’en grec, mais Origène a pu se les procurer sans avoir la traduction complète des documents où il les a puisés. Certaines citations du Syriaque ne s’accordent pas avec le texte traditionnel de la Peschitto ; seulement , comme il y en a d’autres qui sont conformes à ce texte, pour écar-
1. Eichhorn, de Wette, Field, etd’autres. Renan, dans son Histoire des langues sémitiques (4e éd., Paris, 1853, p. 263, note 4) accepte celte thèse.
2. Histoire critique du texte et des versions de la Bible dans la revue L’enseignement biblique , janvier-février 1893, p. 33.
LES ANCIENNES VERSIONS
ter l’idée d’un emprunt fait à la version syriaque , il faudrait aussi pouvoir dire que la Peschitto n’a pas été revisée après le temps d’Origène. » Elle l'a été en réalité , nous le verrons plus loin , au commencement du IVe siècle, et la nouvelle recension s'est faite en conformité avec les Septante. Ce fait suffit à expliquer comment la glose citée par Méliton sous le titre o 2vqoç peut ne pas se trouver dans le texte syriaque actuel , bien que Méliton ait entendu parler de la Peschitto 1 .
Un autre argument en faveur de l’ancienneté de la Peschitto de l’Ancien Testament se tire des citations bibliques de la Peschitto du Nouveau Testament. Un nombre important de ces citations , comme il résulte du travail de M. Frédéric Berg2, concorde avec le texte de la Peschitto de l’À. T., et s'écarte à la fois de l’hébreu et du grec. En raison du grand nombre de ces cas, il est difficile d’expliquer cette concordance par une révision harmonistique postérieure; il est plus admissible que la Peschitto de l’A. T. a précédé la Peschitto du N. T. Dans son livre sur Bardesane, M. Merx3 a remarqué, et sa remarque semble fondée , que cet auteur de la fin du IIe sièçle connaissait déjà la Peschitto de l’A. T.‘
Nous rappelons ici, à titre de curiosité, quelques légendes qui avaient cours chez les auteurs syriaques relativement aux origines de la Peschitto. Jésudâd, évêque de Hira, rapporte 4 que l’Ancien Testament
1. M. Perles, dans ses Meletemata Peschittoniana, Breslau, 1859, p. 49, a, de son côté, établi que oc 2fvçoç désigne dans les Hexaples la version de la Peschitto. C’est également l’opinion de Welliiausen, Einleitung in das Alte Testament de Bleek, 4e éd., Berlin, 1878, p. 604.
2. The influence of lhe Septuagint upon the Peschitta Psalter, New- York, 1895, p. 137-150.