PREMIÈRE PARTIE — LA LITTÉRATURE SYRIAQUE ET SES DIFFÉRENTS GENRES
LES ORIGINES DE LA LITTÉRATURE SYRIAQUE
La littérature syriaque s’est formée et développée d’abord dans la Mésopotamie sous l’influence du christianisme auquel elle doit le caractère religieux qui la distingue. Elle est par-dessus tout une littérature ecclésiastique, les oeuvres qu’elle nous a laissées ayant pour auteurs, presque sans exception, des membres du clergé ou des théologiens. Les docteurs mêmes qui se consacrèrent à l’étude de la philosophie grecque, comme les Maîtres de l’Ecole d’Edesse au Ve siècle, ou aux sciences naturelles et médicales, comme Sergius de Reschaina, au siècle suivant, et les célèbres médecins syriens de Bagdad au temps des califes Abbassides, tous étaient versés dans la théologie. Les sciences, en effet, étaient résumées en Orient dans le mot philosophie , et la première et la plus importante des branches de la philosophie, c’était la connaissance de Dieu et des dogmes de la religion. Cette direction des études tenait à l’esprit religieux des Sémites, aussi profondément enraciné chez les Syriens que chez les Israélites et les Arabes. On sait que l’activité intellectuelle des Juifs était surtout concentrée dans l’étude de la Thora, c'est-à-dire de la loi religieuse, et que renseignement se donnait chez les Musulmans dans les Ma-
LES ORIGINES
drassè dépendant des mosquées et dirigées par des Ouléma (docteurs de la loi) ; ainsi les chrétiens syriens allaient étudier dans les écoles rattachées aux couvents.
La Mésopotamie païenne ne compte pas parmi les nations douées d’un génie littéraire. On comprend que les œuvres qu’elle aurait produites aient sombré avec le paganisme, à l’exception de quelques inscriptions conservées par la pierre. Mais, s’il y avait eu une vraie culture nationale, la tradition s’en serait conservée ou elle aurait laissé son empreinte sur l’époque chrétienne. 11 n’en est rien : la littérature syriaque est sortie tout entière du grand mouvement religieux qui se produisit en Orient vers notre ère et qui entraîna la Mésopotamie avec une rapidité surprenante. Cette contrée ne tarda pas à devenir un des principaux centres des luttes religieuses et à prendre une place importante dans l’histoire de l’Eglise. Elle sera avec Bardesane le dernier rempart du gnosticisme, puis les Syriens de l’empire perse accueilleront le nestorianisme vaincu en Occident, pendant que les Syriens de l’empire romain se déclareront partisans de l’hérésie monophysite et formeront les Jacobites.
Nous avons dit que la Mésopotamie avait été le berceau de la littérature syriaque. Les Syriens étaient, il est vrai , répandus sur une vaste étendue de territoire. La Syrie proprement dite, ou Syrie cis-eupliratique, la Mésopotamie, la Babylonie, les provinces orientales, telles que l’Adiabène, la Garamée, la Susiane, étaient en grande partie habitées par des Araméens qui, après l’évangélisation de ces contrées, prirent le titre de Syriens L Mais la Syrie, après l'occupation des Séleuci-
4. Le mot araméen devint dans la littérature juive le synonyme de païewquand les Juifs, transportés en Babylonie, se trouvèrent entourés
des, s’était promptement hellénisée. L’idiome vulgaire était le syriaque, mais on écrivait en grec. L’usage du grec était général et se maintint longtemps après la conquête romaine1. C’est en grec qu’Eusèbe de Césarée, Titus de Bostra, Sévère d’Antioche composèrent leurs ouvrages. Les auteurs de ce pays qui, dans les premiers siècles de notre ère, se servirent du syriaque, comme Isaac d’Antioche et Jean d’Asie, étaient originaires de la Mésopotamie2. Le syriaque mésopotamien ne devint la langue littéraire et ecclésiastique de la Syrie qu’après l'établissement définitif du schisme monophysite dans cette contrée. Auparavant, les offices étaient célébrés en grec et les Saintes Ecritures étaient vraisemblablement expliquées oralement dans le dialecte populaire. Ce dialecte faisait partie des dialectes araméens occidentaux qui se distinguaient sensiblement des idiomes araméens parlés dans la Mésopotamie et la Babylonie3.
Les origines de la littérature syriaque sont étroitement liées à l’évangélisation de la Mésopotamie qui, suivant une tradition constante , débuta à Edesse.
Edesse, la plus civilisée et la plus florissante des cités de cette contrée, devait à sa situation géogra¬
de populations araméennes adonnées au culte des astres. Les Araméens chrétiens acceptèrent le mot grec Zvgoi pour se distinguer des Araméens demeurés païens.
t. Barhebræus, Chron. syr.,é d. Bruns, Leipzig, 1879, p. 120, éd. Bedjan, Paris, 1890, p. 115, nous apprend que le grec était la langue littéraire jusqu’au VIIIe siècle de notre ère, notamment à Damas où Walid l’interdit pour la rédaction des actes officiels et y substitua l’arabe.
2. Isaac naquit à Amid et fit ses études à Édesse. Jean était également d’Amid où il fut fait diacre, et d’où il s’enfuit pour éviter les persécutions.
3. Sur ces différents dialectes voir Bariierræus, Œuv. gramm ., éd. Martin, II, p. 5, et Histoire des dynasties , éd. Pococke, Oxford, 1063, p. 16; éd. Saliiani, Beirouth, 1890, p. 18. Le syriaque occidental, très corrompu, est encore parlé aujourd’hui dans deux villages du Liban.
LES ORIGINES
phique une importance exceptionnelle. C’était une place forte, entourée d’une double muraille et naturellement fortifiée à l’ouest par un massif rocheux auquel elle était adossée. Cette ville commandait les passes donnant accès à l'Arménie et dominait la route qui traversait la Mésopotamie. Elle conserva son indépendance sous les trente-quatre rois qui gouvernèrent l’Osrhoène depuis l’an 132 avant notre ère jusqu’à l’an 244 après J.-C.; à cette époque Édesse devint colonie romaine et reçut un gouverneur romain.
Edesse était de fait la capitale de la Mésopotamie et on s’explique aisément qu’elle fût le premier objectif des missions chargées de répandre en Orient la nouvelle religion. Autant que l'histoire nous permet de le juger, une communauté chrétienne existait à Edesse vers l’an 150, et cette communauté semble s’être formée d’abord dans l’élément juif de la ville, mais le christianisme ne supplanta définitivement l’ancienne religion païenne et ne devint la religion de l'Etat qu'après la conversion du roi Abgar IX, conversion qui eut lieu vers l’an 207 , après le retour de ce prince de Rome et la grande inondation d’Edesse de l’an 201. Ces quelques données historiques résultent de la comparaison des anciens documents dont nous nous occuperons bientôt :
la Légende d'Abgar, la chronique d'Edesse, la version biblique dite la Pesc/utto ,e te.
L’heureuse influence du christianisme ne tarda pas à se faire sentir en Mésopotamie. Les relations suivies qui s’établirent entre Edesse et l’Eglise de Jérusalem d’abord, et l'Église d’Antioche ensuite, créèrent un mouvement intellectuel qui fit de cette ville un grand centre des études religieuses et scientifiques, et de l’araméen mésopotamien la langue littéraire, qu’adopteront un jour tous les Syriens depuis les bords de la
Méditerranée jusqu’à l’Adiabène, et depuis le Taurus jusqu’à l’Arabie et jusqu’au golfe Persique.
Un phénomène qui surprend est la fixité de la langue syriaque qui se maintient sans changement et comme stéréotypée pendant le cours des longs siècles sur lesquels s’étend la littérature syriaque. Si l’on parcourt une de ces petites chrestomathies à l’usage des étudiants, dans lesquelles se trouvent, côte à côte, des passages de la Peschitto (du IIe s. de notre ère) et des extraits des œuvres de Barhebræus (du XIII0 s.), on passe d’un texte à un autre avec la même facilité que si l’on avait sous les yeux des écrits d’un même auteur. L’immutabilité n’a rien que de naturel pour la période de décadence qui suit la conquête musulmane. L’arabe étant devenu l’idiome vulgaire, le syriaque n’est plus qu’une langue morte, apprise à l’école comme chez nous le latin. Mais l’explication du phénomène est moins aisée pour l’époque classique qui va du IIe siècle jusque vers le VIIIe. Que l’on songe à la vie mouvementée de nos langues européennes avant d’arriver à leur forme actuelle! Il faut bien admettre qu’au moment où la littérature chrétienne se forma, l’idiome araméen avait déjà le caractère d’une langue littéraire consacrée par l’usage, à l’abri des modifications que subissent les dialectes vulgaires1. Si cette littérature ne doit rien de plus aux temps anciens , comme nous le croyons, elle trouva tout achevé l’instrument qui lui était nécessaire pour se manifester au jour et elle le reçut comme un précieux héritage. La civilisation avancée dont Edesse jouissait sous le gouvernement de ses rois légitime du reste cette manière de voir.
1. On sait combien ces modifications sont nombreuses et profondes pour les dialectes syriaques parlés encore de nos jours dans le Liban, dans le Tour Abdin, dans le Kurdistan et aux environs du lac d’Ourmia, en Perse.
LES ORIGINES
On a cru pouvoir remonter plus haut et rattacher les origines de la littérature syriaque à la science chaldéenne. « On ne peut douter, écrivait Renan dans son Histoire des langues sémitiques (4e éd. , p. 259), que , de très bonne heure , il ne se soit formé une littérature chrétienne en langue syriaque. Ce serait toutefois une confusion que de rattacher immédiatement cette littérature aux premiers écrits du christianisme , qu’on peut supposer avoir été composés en syro-chaldaïque 1 ; car, malgré la grande analogie du syriaque et de la langue parlée en Palestine à l’époque du Christ, on ne voit pas le lien qui unirait la première littérature de Judée au développement que l’on appelle syriaque, lequel se produit au IVe siècle 2, non dans la Syrie proprement dite, mais en Mésopotamie. C’est un fait singulier, il faut l’avouer, qu'une littérature apparaissant ainsi sans antécédents, et sans qu’aucune tradition nous ait été conservée d'une culture nationale antérieure ; mais la surprise que nous cause cette brusque apparition n’est qu’un effet de l’ignorance où nous sommes sur les anciennes études araméennes. On a établi ci-dessus que la Chaldée avait possédé une littérature païenne et indigène antérieure au christianisme. La Syrie proprement dite et le nord de la Mésopotamie ne paraissent pas, il est vrai, avoir participé d’une manière efficace au mouvement des études chaldéennes ; mais on ne peut croire qu’elles y soient restées tout à fait étrangères. Il est remarquable que les plus anciens écrivains dont les noms sont venus jusqu’à nous étaient tous des Chaldéens vivant sous la domination des Sassanides. L’idée d’écrire en langue araméenne sur les choses chrétiennes sera venue naturelle-