‹ Anciens et modernesChapitre 10 sur 10 · L'AQÏÏARIUM FÉERIQUE ONDINS ET ONDINES · texte numérisé non relu

L'AQÏÏARIUM FÉERIQUE ONDINS ET ONDINES

L'eau plus que le feu, et plus que l'air même, devait être fécondée et humanisée par le rêve. Elle est par excellence fantasmagorique et magique, troublée et troublante. Les souffles la plient k des métamorphoses, les reflets la colorent de nuances infinies. L'illusion court à sa surface, le mystère dort dans son sein. C'est la femme surtout qu'elle attire et qu'elle s'assimile. Dès la première aube des mythes, l'imagination

a mêlé les souplesses et les rondeurs, les fraîcheurs et les splendeurs de sa beauté aux images mobiles des ondes. Elle a démêlé des harmonies secrètes entre les prestiges de la nature féminine et ceux de l'élément fascinant. La Grèce fit surgir des mers et des fleuves, des ruisseaux et des fontaines, des eaux violentes et des eaux paisibles, tout un monde de divinités : néréides et naïades, lemniades et océanides, pégées et sirènes ; celles-ci fantastiques entre toutes les nymphes du cycle païen, et d'où descendent, en ligne courbe, les êtres légendaires que nous allons visiter. Les sirènes n'ont pas toujours été des femmes à queue de poisson. Elles ont plané dans l'air avant de plonger dans les flots. C'étaient des monstres à figure humaine, aux ailes et aux pattes d'oiseau, sorte de vampires emplumés, plus mélodieux que le rossignol. Homère nous les montre perchées, dans une île, sur les ossements des mariniers pris à leurs pièges, tandis qu'Ulysse, attaché au mât de son vaisseau noir, se tord voluptueusement dans ses liens de chanvre, en écoutant leurs chansons. C'est ainsi encore qu'elles figurent dans les bas-reliefs qui représentent leur dispute avec les muses. Vaincues dans le défi poétique qu'elles osèrent porter aux filles de Zeus, les vierges folles de la mer se débattent entre les mains des vierges sages du sommet sacré. Celles-ci les foulent d'un pied tranquille, et, sans effort, sans colère, avec

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l'impassible lenteur de prêtresses dépeçant les chairs d'une victime, elles plument gravement leurs ailes palpitantes. Plus tard, la sirène se fit poisson jusqu'à mi-corps; c'est sous cette forme qu'elle flotte dans les chants des poètes et dans les bas-reliefs de l'antiquité. Les froides et compactes écailles qui terminent son buste lascif figurent les déceptions de la volupté. Elle personnifiait aussi, dans le mythe antique, les séductions et Tavidité de l'élément qu'elle habite.

Quand survint le christianisme, l'interrègne des eaux dura peu. Les néréides reparurent bientôt dans les mers du Nord, sous le nom de nixes et d'ondines ; moins plastiques et plus fatidiques, avec mille traits irréguliers et bizarres, tout différents de la nature simple et franche que personnifiaient leurs aïeules païennes. En cela, elles se rapprochent des sirènes, dont le groupe presque démoniaque fait bande à part dans la thiase antique des génies de l'eau. Mais la mythologie du Nord, en les transformant, les a délivrées de la gaine squameuse qui leur montait jusqu'aux hanches. Les nixes ou les ondines des traditions ger-

maniqiies sont presque toujours femmes de la tète aux pieds.

Les conteurs varient sur la figure des ondines : les uns en font les plus belles des fées et les autres les plus laids des monstres. Ceux-là disent qu'elles ont les dents vertes et des yeux de poisson. Ces témoignages si contraires s'accordent au fond : aussi changeante que l'onde qu'elle personnifie, Tondine doit apparaître tantôt hideuse, comme la vague en fureur qui crache l'écume de sa gueule d'hydre, tantôt fraîche et pure, comme l'eau transparente. Les yeux hagards du matelot en détresse la voient autrement que les yeux du pêcheur qui vogue sur la mer sereine. Quoi qu'il en soit, il est certain que les nixes sont amphibies. Elles venaient autrefois à Saalfeld et à Magdebourg faire, chaque malin, leurs provisions au marché : on les reconnaissait à l'ourlet toujours mouillé de leur robe. C'étaient de petites femmes pâles et chlorotiques, qui marchaient très vite, les paupières baissées. Elles ne payaient qu'avec de vieux sous percés.

Leur caractère est celui de l'élément natal : gracieux et cruel, aimable et perfide, plein de fantaisies folles et de caprices forcenés. Comme les nymphes qui ravirent Hylas et Glaucus, elles aiment à entraîner les hommes sous les eaux. La veille du jour où quelqu'un doit se noyer, on les voit danser joyeusement en rond sur les flots qui vont l'engloutir. Elles distinguent

entre mille le navire prédestiné au naufrage, et c'est, pour les capitaines, un mauvais augure quand elles suivent leur bâtiment à la nage, en jetant des encouragements ironiques. Sir Patrick Spenk connaissait bien ces menteuses sibylles. Aussi, lorsqu'à son retour de Norvège, où il avait conduit la fille du roi d'Ecosse, il entendit une ondine qui venait d'apparaître au clair de la lune crier à ses matelots : « Courage ! enfants I vous n'êtes pas loin de la terre! » le vieux marin lui répondit : « Tu ne dis pas vrai, ma jolie Ondine, tu ne dis pas vrai ! parce que j'ai vu cette nuit ton joli visage, je ne reverrai jamais la terre verte. » Et sir Patrick, en effet, noyé, avec la plupart de ses compagnons, ne revit jamais la terre verte.

C'est, d'ailleurs, sans méchanceté que les ondines submergent leurs victimes. Elles représentent l'attraction de l'élément, le magnétisme de la nature, la perfidie et l'avidité de l'eau insatiable. Elles ne font que suivre un instinct en noyant les hommes. Le plus souvent, elles aiment ceux qu'elles engloutissent, et les consolent par une vie féerique de l'existence humaine qu'elles leur ont ravie. Gœthe, dans une ballade célèbre, a délicieusement exprimé cette nymphomanie passionnée :

(( L'onde murmurait, l'onde sifflait; un pêcheur était assis au bord, et, tranquille, tout saisi d'une fraîcheur pénétrante, observait l'hameçon. Et, comme

il est assis, et comme il guette, le (lot monte et se sépare du sein de l'onde émue, une femme humide sort avec bruit.

u Elle lui chante, elle lui dit : «Pourquoi, avec ies ruses et les artifices de l'homme, attires-tu mon peuple là-haut, vers la chaleur mortelle? Ah! si tu savais comme le petit poisson se trouve bien dans la profondeur de l'onde, tu descendrais tel que tu es, et tu te sentirais si dispos !

» Ne vois-tu pas le beau soleil, la lune se rafraîchir dans la mer? Leur visage, lorsqu'il respire l'onde, ne te revient-il pas deux fois plus beau? N'es-tu pas attiré par le ciel profond, cet azur humide et brillant. N'es-tu pas attiré par ta propre image dans l'éternelle rosée ?

» L'onde murmurait, l'onde sifflait; elle mouillait son pied nu ; son cœur se gonfle de désir, comme au bonjour de la bien-aimée. Elle lui parle, elle lui chante : c'en est fait de lui. Moitié de gré, moitié de force, il y tombe et jamais on ne le revit plus! »

Dans une autre ballade allemande, un roi du Nord dort, au fond des eaux, enchanté par une belle ondine. De temps en temps, des proues de naviies déchirent le plafond de cristal du palais où elle le retient ; on entend retentir des cris de guerre poussés par des vc'.x vaillantes. Ce sont ses compagnons qui passent, voguant vers la conquête d'une contrée lointaine. Alors le roi

se réveille; il s'agite, il étend les bras, il veut rompre le charme qui le captive, aller rejoindre ses anciens frères d'armes. Mais l'ondine se penche doucement sur lui, et, d'un baiser de ses lèvres fraîches, elle ferme sa bouche irritée, qui crie et gronde. Le roi retombe sur son lit d'algues, se rendort et renoue ses rêves.

D'autres fois les amours terrestres des ondines ont une fin sinistre ; les fdles des eaux sont jalouses comme les femmes de la terre, et elles se vengent cruellement de ceux qui les délaissent. Le baron Peter de Staulenberg trahit une ondine qu'il avait aimée pour Théritière d'un comte palatin. Pendant le festin nuptial, le baron, levant les yeux par hasard, vit un petit pied blanc et nu qui sortait du plafond de la salle. 11 reconnut le pied de son ondine, ce pied qu'il avait baisé tant de fois, et il comprit ce que ce signe voulait dire. 11 fit appeler un prêtre, se confessa, demanda le viatique et se prépara à mourir. Il mourut en effet, et dans la nuit même. Avant d'expirer, il recommanda qu'on l'ensevelît dans un certain endroit de l'Elbe qu'il désigna soigneusement.

11 arrive aussi que le monde des eaux, hostile à l'homme, réprouve ces amours terrestres et châtie cruellement ses filles mésalliées. Une tradition de Magdebourg raconte qu'un garçon boulanger devint amoureux d'une nixe qui fréquentait les marchés de la ville. Il finit par vouloir descendre sous les eaux avec

elle. L'ondiae dit au batelier qui les conduisait au milieu du fleuve, d'attendre sur la rive. S'il voyait sortir de Teau une assiette avec une pomme, ce serait signe que tout allait bien. Mais bientôt un jet de sang qui jaillit de l'eau avertit le batelier que l'amant de l'ondine avait été tué par sa famille aquatique.

Il est interdit, sous peine de mort, aux filles des eaux de séjourner sur la terre au delà d'une heure sévèrement fixée. Les ondines qui aiment la danse comme leurs cousines les willis, payent cher quelauefois le plaisir qu'elles ont à danser avec les jeunes hommes. Dans une fête champêtre célébrée au village de Dœnger, on vit deux belles filles inconnues prendre part aux rondes. Un garçon du village qui aurait voulu les retenir jusqu'au jour, ôta les gants de celle qu'il avait engagée. Elles dansèrent jusqu'à ce que minuit approchât. Alors elles voulurent partir, et celle qui avait perdu ses gants se mit à les chercher de tous les côtés avec anxiété. Minuit sonna : toutes deux alors coururent vers le lac et s'y précipitèrent. Le lendemain, le lac était rouge de sang, et, tous les ans, à pareil jour, il reprend cette couleur sanglante. Sur les gants qui étaient restés, on voyait de petites couronnes.

11 y a encore l'histoire des trois sœurs du lac d'Epfenbach, qui, de temps immémorial, venaient à l'assemblée des fileuses du village. Quand l'horloge

de l'église sonnait onze heures, elles se levaient, pliaient leurs fuseaux, et aucune prière ne pouvait les retenir. Un soir, le fils du maître d'école, épris de la plus jeune, s'avisa de retarder l'horloge, pour les faire rester une heure de plus. Quand Fhorloge sonna onze heures, au lieu de minuit, les trois sœurs partirent. Le lendemain matin, des paysans, passant près du lac, entendirent des gémissements étouffés, et virent sur l'eau trois places rouges. Depuis ce jour, les sœurs ne revinrent plus à l'assemblée des fileuses. Le fils du maître d'école mourut de consomption, un mois après.

Quelquefois les nixes avaient d'illustres amants. Une chronique du xiii'' siècle raconte les amours de Charlemagne avec une fée des eaux. Elle ne prenait un corps que pendant les heures qu'elle passait avec lui. Dès qu'il la quittait, la femme éphémère s'évaporait comme une ombre, pour s'incarner encore à chaque nouveau rendez-vous. Un jour qu'elle dormait, un rayon de soleil entra dans sa bouche ouverte, et y fit étinceler un grain d'or qui adhérait à sa langue. L'empereur le détacha doucement avec un poinçon: mais l'ondine s'évanouit aussitôt et ne reparut jamais plus.

Cette aventure ne fut pas la seule relation de Cliarmagne avec le monde amoureux des eaux. Une légende citée par Pétrarque dans ses Lettres familièra^, raconte qu'il s'éprit pour une femme d'un violent

amour. Sa maîtresse vint à mourir, et l'empereur, fou de douleur, se jeta sur le cher cadavre, qui se décomposait entre ses bras, sans qu'on pût l'arracher de l'affreuse étreinte. L'archevêque Turpin, soupçonnant un maléfice, examina la morte de la tête aux pieds; enfin il trouva, sous sa langue, un anneau d'or qu'il en retira. Aussitôt Charles, comme s'il se réveillait en sursaut d'un profond sommeil, demanda avec étonnement pourquoi l'on avait tardé à ensevelir ce corps mort. Mais dès lors il suivait partout l'archevêque, et ne pouvait souffrir qu'il s'absentât un instant. Alors Turpin reconnut la puissance de l'anneau magique, et, pour éviter qu'il ne tombât dans des mains perfides, il le jeta dans le lac d'Aix-la-Chapelle. Mais l'ensorcellement ne fit que changer de place, la bague tomba dans l'onde, comme l'anneau nuptial d'un mystérieux hyménée. Depuis ce temps, l'empereur ne put se détacher du lac enchanté, et, chaque jour, il restait de longues heures, les coudes sur le balcon du palais, plongé dans la contemplation de ses eaux dormantes. Aimer une ondine était souvent vouloir, comme Ixion, embrasser la nue. Le seigneur de la Font-Chancela, dans le Berry, s'éprit d'une dame qu'il voyait le soir, en regagnant son donjon, danser sur un pré blanchi par la lune. Plusieurs fois, il parvint à l'enlever; mais à peine l'avait-il jetée en croupe sur son cheval, pour l'emporter au manoir, qu'elle lui fondait dans

les bras, et versait sur tout son corps un froid si glacial, que toute flamme s'éteignait en lui, et qu'il lui fallait presque un an avant de sentir ^e rallumer dans ses sens un désir d'amour.

Jadis il arrivait que des femmes marines échouaient sur la plage ou se laissaient prendre dans les fdets des pêcheurs. La Hollande, pays liquide dont les habitants sont, en quelque sorte, des nix humains, était autrefois la terre privilégiée de ces trouvailles merveilleuses. En 1430, après une inondation qui avait noyé toute la contrée, trois jeunes filles de la ville d'Édam allaient en bateau à Parmesonde, pour y chercher leurs vaches restées en détresse sur une prairie submergée. Elles rencontrèrent en chemin une femme marine à moitié ensevelie dans les terrains spongieux que les eaux venaient de quitter. Elles la tirèrent de la fange, la lavèrent et ramenèrent à Edam, où elles l'habillèrent à la mode frisonne. L'ondine apprit bientôt à se vêtir elle-même, à filer et à faire le signe de la croix.; mais elle se renferma dans un silence obstiné. On ne put jamais lui arracher une parole. Elle avait du reste la nostalgie de la mer, et il fallait la garder à vue pour l'empêcher de retourner au rivage et de se jeter dans les flots.

Rondelet raconte que Cornélius d'Amsterdam vit aussi, en Poméranie, une néréide qu'on avait pêchée sur la côte. « Elle avait, — dit- il, — une figure d'une

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grande fausseté, perfide comme l'onde ! » Elle ne vécut que quelques années, et resta muette. Toutes les histoires de ce genre constatent chez les ondines, retenues à terre, le même mutisme et la même tristesse. On y voit les pauvres nymphes, mal acclimatées à la vie terrestre, languir et dépérir en silence. Elles refusent même quelquefois toute nourriture, poussent de gros soupirs, et reprennent la clef des eaux à la première occasion.

La nixe a le nix, l'ondine a Tondin pour compagnon naturel, comme la néréide, jonchée de perles, couronnée de branches de corail, avait pour mâle le triton à la queue d'écaillés, coiffé d'écrevisses et de plantes marines, chevauchant sur un hippocampe, soufflant dans sa conque les rauques fanfares du vcnl de la mer, et bondissant au milieu des éclats d'écume, autour du] char d'Amphitrite. Mais l'homme des eaux nouvelles n'a ni la franchise primitive, ni l'allégresse naïvement sauvage de son ancêtre païen. Qu'il s'appelle

nix et loassermann en Allemagne, îieeck en Hollande, drac en Provence, stromkarl et fossemhrinn en Norvège, l'ondin est partout et toujours un être sinistre. 11 personnifie la voracité des eaux, comme l'ondine en représente l'attraction. Ce n'est point pour les enchanter, mais pour les tuer qu'il entraîne par les jambes les pêcheurs et les nageurs imprudents. En Allemagne, quand un homme se noie, on dit que le nix Ta attiré à lui. Dans la Hesse, quand les enfants vont au bain, les mères leur crient : « Prends garde que l'ondin ne t'attrape ! »

Et, lorsqu'ils entrent dans l'eau, ils chantent ce qua- Irain populaire : « Ondin qui habites les eaux, lu es un méchant petit garçon ; lave-toi tes petites jambes avec de petites briques rouges. » Une des plus sûres manières de les éviter, selon Vincent de Beauvais, est de leur jeter des bouteilles vides. Tandis qu'ils s'amusent à les poursuivre, le nageur, à force de bras, peut échapper au péril.

L'homme des eaux de la féerie germanique est presque toujours représenté sous une figure repoussante. Les traditions le dépeignent comme un vieillard petit et grêle, à longue barbe, et dont le crâne porte, au lieu de cheveux, une calotte de mousse. Il est coiffé d'un chapeau vert, et sa bouche, quand il l'entr ouvre, étale une effroyable rangée de dents vertes. Quelque-

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poil roux, ou sous celle d'un jeune homme blond au long bonnet rouge. Le jiackt finnois a des dents de Ter. Ses rapports avec les hommes sont malfaisants et hostiles. Il ne souffre pas qu'on empiète sur son fief liquide. Gomme l'eau de puits est trop crue, à Magdebourg, pour l'usage de la cuisine, et qu'il faut aller chercher feau de l'Elbe trop loin pour la porter à la ville, les habitants voulurent faire construire un aqueduc. On commença à planter de grands pieux dans la rivière; mais le travail dut s'arrêter dès le premier jour. Un homme tout nu, qu'on voyait sortir de fonde à mi-corps, arrachait les pilotis et les brisait, comme des pailles, à mesure qu'on les enfonçait.

Ces génies bourrus se plaisent aux tours nuisibles, aux farces brutales, et ils ne jouent guère avec les hommes que pour les vexer. Il y a, dans l'île de Rugen, un lac noir peuplé de poissons noirs, dont Tacite a parlé dans sa Germanie, et qui est toujours couvert d'épais brouillards que le nikker du lieu s'amuse à entasser. Quelques pêcheurs voulurent s'y hasarder ; ils transportèrent leur barque sur la rive et la mirent à l'eau. Lorsqu'ils revinrent le lendemain avec leurs fdets, l'embarcation avait disparu. Ils regardèrent tout autour d'eux et l'aperçurent enfin perchée, entre deux branches, à l'extrême cime d'un bouleau : « Qui diable a hissé là notre barque? » cria l'un des hommes. Une voix invisible repondit en rica-

nant : « Ce n'est pas le diable ; c'est moi et mon frère Nicolas qui avons fait cela. »

Autrefois, on rencontrait les ondins dans les villes presque aussi souvent que leurs femmes. Une tradition de la Bohême rapporte qu'un nix venait, chaque semaine, à Prague, prendre de la viande à la boucherie; et, comme les ondines de Saalfeld, il ne payait qu'avec de vieux sous percés. Un jour, le boucher, mécontent de cette monnaie excentrique, profita du moment où il tendait la main pour le marquer au pouce d'un coup de couteau. Depuis, le nix n'a plus reparu.

La luxure est le péché capital des ondins; le feu de l'amour est un feu grégeois qui flambe jusqu'au fond des eaux. Ils se montrent aux jeunes filles quand elles passent près des étangs et des lacs, en feignant de mesurer du ruban qu'ils leur jettent pour les attirer ; image de ces festons rapides que déroule le flot qui déferle. Plus astucieux encore, le drac du Rhône flotte le long du fleuve, tenant, hors de Teau une coupe ou une bague d'or. Lorsque la baigneuse veut s'emparer du joyau que le flot lui met sous la main, elle est saisie par la griffe du monstre qui l'entraîne dans un tourbiUon.

Ces rapts amenaient quelquefois des rixes. Andromède luttait contre l'orque, ou se vengeait de son outrage, sans le secours de Persée. D'après une

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vieille saga Scandinave, Theudelind, femme d'Agiliil, cueillant des fleurs sur les rives de la Baltique, fui violée par un homme marin aux yeux rouges, au corps écaillé. Neuf mois après, elle accoucha d'un nourrisson féroce et hurleur qui mordait sa nourrice et crevait les yeux à ses frère>. Le roi se décida à faire tuer le petit monstre^ qui se défendit avec une rage de démon. Alors la reine elle-même vint prêter main-forte à lexécution domestique. Elle prit un arc et l'ahattit sous ses flèches. Puis, comme le roi auquel elle avait tout dit restait somhre et grommelait des paroles de doute sous ses moustaches fauves, elle se para magnifiquement et retourna au bord de la mer. L'homme de< eaux qui la guettait du fond de sa grotte crut à un rendez-vous ; il sauta d'un bond sur la rive et la reine l'assomma à coups de bois de lance.

11 arrive aussi que lenix, embelh par des maléfices, fascine la jeune fille qu'il convoite, comme dans l'histoire chantée par cette lugubre ballade norvégienne. dont chaque strophe retentit avec le bruit sourd d'une vague brumeuse battant un récif : « Chère mère, — dit le nix, — donne-moi un bon conseil pour que je puisse posséder la fille de Marsk-Stig. Comment trouver un cheval? » Sa mère lui fit un cheval d'eau limpide el des harnais de sable fin. Le voilà devenu un beau cavalier, et il chevauche vers l'éghse de Sainte-Marii'. L'homme des eaux attacha son cheval à la porte du ci-

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metière, et il entra dans l'église. Alors toutes les ligures dos saints se retournèrent. Le prêtre qui chantait la messe dit : « Quel est donc ce beau chevalier? » La fille de Marsk-Stig sourit sous son voile, et dit: « Je voudrais bien qu'il fût mien. » Lui passait de banc en banc, jusqu'à ce qu'il arrivât près d'elle: « 0 fille « de Marsk-Stig ! suis-moi dans ma maison. » Le prêtre avait quitté l'autel, les bons chrétiens étaient partis, l'église était vide. La fille de Marsk-Stig lui répondit : « Où est ton père? Où est ta mère? Où sont les parents? Où sont tes amis? — Mon père et ma mère sont dans les eaux, mes parents et mes amis sont dans les roseaux. — C'est bien triste de demeurer sous les eaux. 11 y a tant de gens qui rament sur votre tête; il y a tant de barques qui passent sur vous I » Le nix soulève la jeune fille par ses] cheveux et la met en croupe sur son cheval. On entend son cri jusque dans le palais du roi. On court sur le rivage, mais on ne voit que ses souliers à boucles d'or qui flottent sur l'eau.

Comme les ondines, ies^ondins aiment la danse avec frénésie, passion qui figure, sous un symbole transparent, le tournoiement éternel des vagues. Ce sont des danseurs redoutables ; mais les jeunes filles qu'ils invitent aux fêtes villageoises peuvent les reconnaître à leur main toujours molle et froide comme la glace fondante. Ce signe certain n'effraya pas Ursula

Schœfern, la plus belle fille et la moins sage-de Layhach, qui, dans un bal champêtre du 1" juillet de Tan d547, accepta la main gelée que lui oiïrait un homme inconnu. Ils dansèrent longtemps ensemble, puis s'écartèrent du bal, se dirigèient en valsant toujours vers la ferme de Stittlich, et plus loin encore jusqu'au lac, où l'étranger plongea avec elle et l'entraîna sous les eaux .

Imaginez un ondin se rencontrant avec une ondine à la danse, ils se devineront et ils s'éviteront, se promettant tacitement l'un k l'autre de garder le secret de leur équipée. C'est le motif de ce lied de Henri Heine, d'un charme si nerveux et si mystérieux : « La musique retentit sous les tilleuls ; c'est là que dansent les garçons et les filles du village. Il y a aussi deux personnages que nul ne connaît ; ils sont sveltes et élégants. Leur danse a des balancements étranges; ils se regardent en souriant, ils secouent la tête. La belle femme murmure à l'oreille de sodicpvalier : « Mon beau sire, à votre chapeau veimyendille certain lis qui ne croît qu'au fond de l'Océan. Dites-moi aussi pourquoi votre main est froide comme la glace; vous ne descendez pas, à coup sûr, de la côte d'Adam? Vous êtes un ondin, fils de la mer; vous venez ici pour séduire les petites villageoises, je vous ai reconnu du premier coup d'œil à vos dents d'arêtes de poisson. » Ils se livrent tous deux de nouveau aux

l)alancements étranges de leur danse, ils se regardent en souriant, ils secouent la tête; le cavalier murmure à l'oreille de sa danseuse : « Ma belle demoiselle, dites-moi un peu pourquoi Tourlet de votre robe est trempé d'eau? Je vous ai reconnue, du premier coup d'œil, à vos révérences moqueuses... A coup sûr, ta n'es point une fdle d'Eve; tu es une enfant des eaux, ma petite cousine l'ondine. » Les violons se taisent, la danse est finie, le beau couple se sépare fort civilement.

Mais la jalousie dénoue quelquefois ces esclandres terrestres d'une façon tragique : le nix poursuit la nixe adultère par lacs et par fleuves, et jusqu'à la mort. Un jour, un petit homme, appuyé sur un bâton, frappa, la nuit, à la porte d'une métairie, et demanda l'hospitalité. Le paysan, à défaut de lit, lui offrit un banc de la chambre ou le magasin au foin, à son c] X. Le petit homme lui dit qu'il se contenterait nïciis" ^y- " Tu peux, — répondit le fermier, ■ — cou- Giiei ^t/'bon te semble, même dans l'étang ou dans le réservoir. » L'homme profita de la permission, il courut à l'étang et s'étendit dans les roseaux. Il en sortit au point du jour, les vêtements aussi secs que s'il eût dormi dans une botte de paille. En remerciant son hôte, il lui confia qu'il était un enclin, qu'il avait perdu sa femme et qu'il voulait la chercher dans le lac de Mummel, dont il le pria de lui indiquer la route. Enchemi-

nant, il lui raconta des choses surprenantes, comment il avait déjà cherché sa femme qui l'avait quitté, dans beaucoup de lacs. Arrivé au lac de Miimmel, il y plongea, après avoir prié le paysan d'attendre jusqu'à ce qu'il remontât, ou jusqu'à un certain signal qu'il ne manquerait pas de lui faire. Le fermier, après avoir attendu quelques heures sur le bord, vit surgir des eaux et bondir en l'air, tout dégouttant de sang, le bâton que le petit homme tenait à la main, et il reconnut le signal promis.

Le monde des eaux étant un immense orchestre, ses esprits sont naturellement musiciens. Le chant des ondins est aussi renommé que celui des sirènes. Ce qu'il y a de mélodie mêlée aux murmures des vagues, aux bruissements des lacs, aux cantilènes des fontaines, s'exhale de leur voix. Les ondins aussi sont de grands virtuoses ; on entend leur harpe d'argent rythmer la chute des cascades et accompagner la roue des moulins. Le nix, qu'on appelle en Suède stromkarll, a composé un air de danse à onze variations, mais les hommes ne peuvent en danser que dix : la onzième appartient à l'Esprit de la Nuit et au chœur bruyant qu'il traîne à sa suite. Si on s^'avisait de jouer cette variation prohibée, les tables et les bancs, les brocs et les Terres, les vieillards perclus et les grand'mères paralytiques, les enfants en maillot sortant de leur berceau et les murailles elles-mêmes de la maison

le nix, nommé fossengr{?n)7i, enseigne le violon à qui, clans la nuit du Jeudi saint, lui sacrifie un bouc blanc, et le jette, en délournant la tête, dans un torrent qui roule vers le nord. Si la victime est maigre, l'élève n'apprend rien. Si l'animal est gras et opime, Fossengrimm étreint la main de son disciple et la promène sur les cordes de l'instrument, jusqu'à ce que le sang lui sorte des ongles. Dès lors l'apprenti est passé maître : son violon ensorcelé éteindra les astres, suspendra le cours des eaux et tirera les morts du sépulcre. Seulement on remarque que les virtuoses sortis de l'école de Fossengrimm sont sujets à des accès de délire qui les font écumer et se rouler à terre, comme des possédés.

ÏV

Maintenant que se passe-t-il dans le royaume aquatique, dans ce sérail ondoyant dont les poissons sont les muets? Les ondins gardent leurs maîtresses et les ondines leurs amants. Ceux de leurs captifs dont l'enlèvement était étranger à l'amour sont les seuls qu'ils laissent quelquefois revenir sur la terre. Mais ces prisonniers libérés sont taciturnes et peu commu-

nicalifs ; il est évident qu'une menace terrible leur ferme la bouche, et qu'ils se sentent sous la surveillance de la police sous-marine. Les vagues révélations qu'ils laissent écliapper trahissent des choses^profondément mystérieuses.

11 n'y a guère que les sages-femmes qui aient souvent visité ce pays magique. L'obstétrique paraissant inconnue à ses habitants, les ondins viennent souvent frapper à leur porte et leur ordonnent de les suivre. Une accoucheuse de la ville de Halle raconta qu'elle fut emmsnée, une nuit, par un homme des eaux. 11 la conduisit au fleuve, qui s'entr'ouvrit pour les recevoir, et ils descendirent si longtemps, qu'elle put, avant d'arriver, réciter tout ce qu'elle savait de prières. L'ondin l'introduisit dans une chambre de nacre : là, elle vit, à la lueur d'une grosse perle suspendue qui brillait comme une lampe, une petite femme près d'accoucher. La sage- femme la déhvra heureusement. Quand tout fut terminé, la mère lui fit signe d'approcher de son lit et lui dit à voix: basse : « Ma chère » dame, je suis chrétienne comme vous, et j'ai été » enlevée par un homme aquatique. Chaque fois que » J3 mets un enfant au monde, il l'étrangle le troi- » sième jour. Mon mari va rentrer tout à l'heure, et » il vous présentera une jatte pleine de ducats. Mais » gardez-vous de prendre plus qu'on ne vous donne

)) ordinairement. De plus, quand vous sortirez et que » vous serez en route, touchez aussitôt la terre; vous » y prendrez de l'origan et de la marute, ces plantes » vous seront d'un grand secours. Tenez-les ferme et » gardez-vous de les laisser échapper de vos mains. » C'est le moyen de vous en retourner et d'arriver » heureusement chez vous. » Elle avait à peine fini de parler, que l'ondin entra, l'ondin aux yeux glauques, aux cheveux blonds et crépus. Il portail sous son bras une grande jatte pleine d'or qu'il posa au milieu de la chambre, devant la sagefemme. « Tiens, — lui dit-il, — prends tout ce que » tu voudras. » Mais elle ne prit qu'un florin d'or. Alors l'ondin lui dit : « Tu n'as pas imaginé cela » toute seule ; tu as reçu les conseils d'une femme » qui sera punie de te les avoir donnés. Si tu avais » pris davantage, j'allais te tordre le cou. Va maint e- » nant et retourne à ta maison. » Et il la reconduisit comme elle était venue.

L'origan et la marute semblent être des préservatifs certains contre les ondins. Une accoucheuse d'Eschœtz, près de Querfurg, raconta qu'un de ces génies lui cria, une nuit, du jardin de sa maison, en contrefaisant la voix de son mari, de s'habiller et de descendre au plus vite. Elle se leva et sortit; le spectre allait en avant, et elle le suivit jusqu'à la rivière qui coulait au bas du verger. Chemin faisant^ l'ondin lui criait :

L AQl AHIUM I-ÉEIUQLE ^63

— Heb aiif dcin Gcwand, Dass du nicht fallst in Do^len imd Doranl...

u — Kelève ta robo, )) Pour ne pas tomber dans l'origan et la marnte... »

Ces plantes pullulaient, ea effet, dans les platesbandes du jardin. Mais la femme, s'étant aperçue que son guide la conduisait droit à la rivière, se laissa tomber exprès dans un endroit où elles croissaient en grand nombre. A l'instant même, l'ondin disparut: il avait perdu tout pouvoir sur elle. L'origan surtout est renommé pour ses vertus d'exorcisme. Les accoucheuses, en Saxe, ne manquent pas d'en garnir le berceau et les langes des nouveau-nés. On raconte qu'une femme étant descendue dans la cave pour tirer de la bière, entendit un spectre qui disait :

— Hœttest du het dir nicht Dosten, WolU ich dir das Bier helfen Kosten.

« — Si tu n'avais sur toi de l'origan, « Je t'aiderais à goûter cette bière. »

D autres femmes, enlevées par les esprits des eaux, sont revenues sur la terre, après avoir séjourné quelque temps chez eux ; mais elles ne répondaient aux questions que par des mots évasifs. Praetorius cite une servante de Leipsik, qui avait servi trois ans chez un

ondin. Elle trouvait la maison très bonne et avait tout à souhait, mais il lui était défendu de mettre du sel dans les aliments. Ce fut ce motif qui la détermina à demander son congé. Elle ajoutait : « A dater du » jour où je suis sortie de l'eau, je n'ai plus que sept » ans à vivre. Quatre ans sont écoulés, il m'en reste » trois. )) Elle était toujours triste et restait des journées entières assise sur un escabeau, la tête dans ses mains, à se parler à elle-même et à soupirer. Elle mourut, en effet, au bout de trois ans. Praetorius a entendu raconter cette histoire en 1664.

Le maréchal du royaume d'Arles, Gervais de Tilbury, rapporte, dans ses Otia imperialia, qu'il avait connu une nourrice, laquelle fut enlevée, pendant qu'elle lavait sa lessive, sur les bords du Rhône. Elle allongeait la main pour saisir une écuelle de bois flottant au courant du fleuve, quand un drac la saisit et l'entraîna au fond de l'eau, où il la contraignit de nourrir son fils. Sept ans après, elle reparut saine et sauve; mais son mari et ses parents avaient peine à la reconnaître. Cette femme racontait qu'un jour, son maître lui ayant donné à manger du pâté d'anguilles, il lui arriva de se frotter un œil avec un de ses doigts qui était enduit de la graisse de ce pâté, et, depuis lors, son œil avait \t don de voir tout ce qui se passait sous les eaux. Trois ans après, elle rencontra le drac à la foire de Beaucaire, et lui demanda des nouvelles de

L'AQUARIUM FÉERIQUK 565

Tenfant qu'elle avait nourri. A quoi le drac répondit : « De quel œil me vois-lu? » La nourrice lui montra l'œil ga'iche : à Tinstant le drac lui creva cet œil avec ses doigts plus crochus que les pinces d'un crabe, et se perdit dans la foule.

Une charmante évasion de ces prisons d'eau e^^i celle que chante une ballade suédoise. Pierre demande un jour à sa mère s'il n'a pas eu une petite sœur : « Tu avais une sœur belle et riante, mais la » femme de mer l'a enlevée de force. » Pierre s'en va dans l'écurie, selle un cheval gris et chevauche sur Iîï plage vers la grotte de la femme de mer. Il l'appelle el elle apparaît: « Que Dieu me protège! — s'écrie-t-il, — » je n'ai jamais vu une plus belle femme. » — « J'ai un 5 » servante bien plus belle que moi, une servante belle » comme le jour. » — « Je vous donnerai mon cheva. » gris si vous voulez me montrer votre petite ser- » vante. » — « Garde ton cheval gris, ma petite ser- » vante va venir ici. » La femme de mer plonge dans la grotte et l'appelle : « Plaît-il à ma petite servante » de se lever? Tu as été ici pendant quinze ans et » jamais je ne t'ai éveillée dans ion sommeil. Je no » t'éveille pas pour te donner des ciseaux et une » aiguille, mais pour te montrer à un jeune homme » qui attend sur le rivage. » — La petite servante lui répond : c< Comment pourrais-je revenir sur la » terre, moi qui n'ai pas vu le soleil^depuis quinze

» ans? » La femme de mer l'habille et la pare; elle lui met des souliers d'or aux pieds et une couronne d'or sur la tête. La petite Christine monte sur le rivage, resplendissante comme un soleil. Pierre lui demande le nom de son père : « Je puis bien te dire le nom » de mon père, il était roi d'Angleterre. » — « S'il » était roi d'Angleterre, nous sommes frère et sœur ! » Pierre propose à la femme de mer de lui donner ses cinq anneaux d'or si elle veut permettre à sa petite servante de le suivre : « Gardez vos cinq anneaux » d'or; ma petite servante peut vous suivre, mais à » condition qu'elle reviendra dans deux ans. » La femme de mer attend deux ans, la petite servante ne revient pas. La femme de mer attend cinq ans, la petite servante ne revient pas. « Si j'avais pensé » que tu fusses si fausse, tu n'aurais jamais revu la » terre verte de Dieu ! »

C'est une question controversée de savoir ^si les esprits des eaux sont chrétiens. D après une tradition de la Bohême, ils tiendraient fort des démons, puisqu'ils recèlent traîtreusement les âmes des gens qui

se noient. Wassermann, l'ondin de la rivière de Leybach, s'était pris d'amitié pour un paysan, son voisin. II le visitait souvent dans sa cabane, et, un jour, il l'invita à venir le voir dans sa maison des eaux. Il lui montra toutes 'ses richesses, et, de chambre en chambre, il le conduisit dans une petite cave garnie de pots renversés. Le paysan lui demanda ce qu'il cachait là. « Compère, — répondit Wassermann, — » ce sont les âmes des noyés que je garde sous ces » pots pour les empêcher de s'échapper. » Le paysan ne dit rien, mais son cœur de chrétien s'émut, et il fit en lui-même le serment de délivrer ces âmes prisonnières. Il épia l'ondin, profita d'une de ses absences pour s'introduire dans la petite cave, et retourna tous les pots, l'un après l'autre. Aussitôt les âmes des noyés remontèrent hors de l'eau, en bénissant leur libérateur.

Mais cette excommunication de la vie religieuse infligée aux êtres élémentaires par les inquisiteurs du songe est démentie par un beau chant slave très ancien, et qui respire une pitié touchante. Une nixe chantait, en peignant ses cheveux d'or au soleil. « 0 méchante nixe! — lui cria un méchant enfant qui jouait sur le sable, — pourquoi chantes- » tu? Ne sais-tu pas que tu es damnée? » La pauvre fée se mit à pleurer. L'enfant courut raconter ce qu'il avait fait à son père, qui était prêtre. Mais le père le

réprimanda sévèrement : « Tu as péché, — lui dit-il, — » contre l'esprit des eaux, car ni lui ni ses semblables » ne seront damnés. Retourne auprès de lui, console- » le, et dis-lui que le Sauveur vit aussi pour lui. » L'enfant, retourna bien vite tiu bord de la mer, et rapporta les paroles du prêtre à la nixe, qui reprit son chant d'une voix joyeuse et reconnaissante.

Aussi bien les anciens pêcheurs de la Baltique disaient avoir vu, par les temps clairs, pointer des clochers d'églises sous-marines. Ils prétendaient encore entendre des sonneries (ïAngelus tinter, le soir, vaguement sous les vagues : Ave maris Stella! Ceci semble en contradiction avec une autre croyance populaire, qui attribue aux nix l'horreur et la terreur des cloches chrétiennes. L'un d'eux, d'après un conte danois, furieux de voir qu'on bâtissait un clocher auprès du lac qu'il habitait, remit une lettre à un paysan du village, en le priant de la jeter dans le tronc de l'égUse. L'homme s'avisa de la tâter en chemin, quelques gouttes sortirent du cachet. La curiosité le poussant, il ouvrit et déploya la missive : aussitôt un torrent furieux en jaillit, et il eut grand peine à se sauver à la nage de cette missive débordante. Le méchant esprit, pour submerger l'église, avait enfermé tout un déluge dans son billet doux. Toute une immense prairie en fut inondée ; on la voit encore près de Kund.

L'AQUARIUM FEERIQUE 569

Un poète tirerait de cette histoire une mélancolique parabole. Que de lettres qui, lorsqu'on les ouvre, font répandre des torrents de larmes î

La question de la religion des ondins s'éclaircit en 4433, par la pôclie miraculeuse d'un évoque de mer : « En celte année, — raconte Praetorius, — on trouva, sur les côtes de la Pologne, un homme océanique, tout à fait semblable à un évéque*. Il avait une mitre sur la tête et portait un vêtement sacerdotal. Il se laissa toucher par les évêques du pays et leur fit honneur, mais sans leur parler. Le roi voulut le faire enfermer dans une tour, mais il s'y opposa par gestes, et les évêques prièrent qu'on le laissât retourner dans son élément, ce qu'on fit. Il fut accompagné sur le rivage par deux évêques suivis de leurs clergés. Dès qu'il fut rentré dans l'eau, il fit le signe de la croix et plongea. Depuis, on ne l'a plus revu. »

L'imagination le suit dans son diocèse regagné. Elle le voit, une crosse d'ambre entre les nageoires, rentrer à la nage, au milieu de ses ouailles écaillées, dans sa cathédrale de gorgones et de madrépores. Des vitraux de nacre y versent une lumière mouillée, couleur d'émeraude; l'autel est fait d'un banc de corail que surmonte un christ en mosaïque de coquilles, dont les yeux sont deux gros diamants naufragés, et dont les gouttes de sang sont les perles les plus précieuses de rOcéan. L'orgue hydraulique des grandes eaux

:no ANCIENS KT MODERNKS

résonne, et l'évêqae, recouvrant sa voix, éclatante comme le chant des vagues, entonne le psaume : Benedwtiis m aqiia. . .

Ambroise Paré, dans son Livre des 7nonstres, a donné le portrait de l'évêque de mer qui est celui d'un phoque à deux patles, chape et mitre. On trouve -aussi, dans le Recueil de la diversité des habits (Anvers, 1571), son effigie illustrée de ce quatrain naïf :

La terre n'a évesques seulement Qui sont par bulle en grand honneur et titre ; L'évesque croist en mer seniblahlement, \e parlant point combien il porte mitre !

En ce genre de pêche, il n'y a que le premier coup de lllet qui coûte. On retira donc, l'année suivante, d'un fiord de Norvège, près de la ville de Den Elporch, un moine de mer, tonsuré et capuchonné. Ce frocard à nageoires se montra de plus farouche approche que l'évêque. Il soufflait à grand bruit et ne parlait que par borborygmes, comme les Frères Fiedons, du Pantagruel, par monosyllabes. Il se débattit tant et si fort, qu'on le rejeta dans son immense bénitier. Il figure aussi dans le Recueil que nous citions tout à l'heure, avec cette légende :

La mer poissons en abondance apporte, Par dons divins que devons estimer.

Mais fort estrange est le moine de mer Qui est ainsi que le pourtrait le porte...

i.'aq;uarium féerique 571

Cette mythologie des eaux, si féconde et si vivante dans les pays germaniques, durant tout le moyen âge et jusqu'au milieu du xvif siècle, tarit presque entièrement au siècle suivant. En ce temps- là, soufflait de Paris sur l'Europe un petit vent froid et sec auquel la complexion délicate des fées et des esprits ne put résister. Voltaire, d'ailleurs, l'exorciste ironique de cette espèce de démons, traversait alors souvent l'Allemagne; et là où passait sa grande lierline de voyage, munie du pupitre à ressort sur lequel il écrivait en chemin quelque article du Dictionnairephilosophique ou quelque page de Candide, les fleurs de la poésie populaire gelaient sur pied et ne poussaient plus. Mais au commencement du SIX*" siècle, une réaction se fit en Allemagne, qui ressuscita ou galvanisa, si l'on veut, avec l'ogive et les tableaux sur fond d'or, tous les fantômes du passé. Les elfes et les willis, les kobolds et les nains, desséchés depuis si longtemps, se remirent à vivre sous les larmes naïves des nouveaux trouvères, comme les infusoires qu'on ranime en jetant sur eux quelques gouttes d'eau.

Ce siècle avait quinze ans, et il s'éprit, avec la candeur de son âge, des châtelaines et des écuyers, des pèlerins et des ménestrels, des moines et des bons ermites qu'il refit à son image et rhabilla à sa mode. Il joua à la petite chapelle de la Chevalerie et aux jeux innocents de la Sorcellerie. Un monde artificiel fut créé, situé entre la ballade et le mélodrame, coloré des tons de la manière noire et de l'aquatinte. Le soleil s'y levait et s'y couchait derrière des transparents d'emphase descriptive; l'astre des nuits y versait les efïels d'optique des dioramas. Dans ce pays romanesque et sentimental, le vent jouait de l'orgue et les cascades rendaient les sons des verres mouillés de l'harmonica. Tous les arbres portaient des harpes éoliennes en sautoir. Les douze coups de minuit sonnaient à l'horloge d'une vieille abbaye : au douzième coup, les dames blanches vaporeuses et des inconnus ténébreux sortaient, les uns d'un souterrain, les autres d'une ruine, et venaient se jurer un amour transi dans un bocage funéraire. Il pleuvait des larmes et il bruinait du mystère. Le visage apocryphe d'Ossian surgissait à l'horizon, pluvieux et grimé, comme un revenant de vieille lune.

Ce fut un renouveau aux roses de papier peint, une évocation faite dans une serre chaude éclairés par des vitraux gothiques luisant neuf. Le moyen â;^e, démasqué par la vue perçante de Thistoire moderne, a

montré depuis sa terrible face ruisselante de sang et de larmes; mais on ne le voyait alors qu'enluminé bônignement de l'azur des missels et des fabliaux. Le bon vieux temps apparaissait comme une décoration féodale, traversée par de courtois paladins et de chastes damoiselles qui partaient pour la chasse à la licorne sur des haquenées plus blanches que le lis.

L'ondine dut à ce printemps factice une résurrection ravissante. Les larmes que le roman de Lamolte- Fouqué, qui porte son nom, (it répandre auraient pu la remettre à Ilot. Elle tourna toutes les têtes, elle troubla tous les cœurs ; et, pendant les années qui suivirent sa publication, des essaims de petites filles sortirent des fonts baptismaux, parées de ce nom féerique, comme d'une couronne de glaïeuls. Je n'avais pas relu Ondine depuis le collège, et j'hésitais à rouvrir ce livre, craignant que le doux souvenir qu'il m'avait laissé ne fût flétri, dès les premières pages, par une railleuse déception. Le lecteur de quinze ans ressemble au Chérubin de Beaumarchais. Si Marceline est une femme pour le joli page, l'Estelle de Florian est une nymphe charmante pour l'écolier en maraude dans cette idylle enfantine. On croit h tout, entre chien et oup, à celte aurore de l'imagination qui s'éveille: à la Bergère des Alpes de Marmontel, à la Malvina de madame Cottin, à la Lodoïska de Faublas. « Pourquoi » non? — s'écrie Chérubin, — elle est femme, elle est

574 ANCIENS ET xMODEHNES

» fille ! Une femme ! une fille ! que ces noms sont » doux, qu'ils sont intéressants ! » Dix ans plus tard, après la révélation des maîtres et l'apprentissage de la vie, essayez de reprendre ces livres décevants où vous épeliez la poésie et Tamour Le charme est détruit, la primeur fanée ; elle est éteinte, cette flamme de Bengale qui voltigeait sur la page et la teignait d'un reflet magique. Le vin des forts vous a dégoûté de ce lait des faibles. Les parfums qui vous enivraient vous semblent maintenant venir de chez le coiffeur. L'araignée de l'ennui a filé sa toile dans le palais merveilleux où vous portait l'hippogriffe. Le héros s'est abêti pendant votre absence : Almanzor est plus ridicule qu'un danseur de corde ; Malek-Adel vous apparaît, ce qu'il est bien en effet, un personnage de pendule; vous achèteriez des dattes au dernier di?s Abencérages. L'héroïne que vous aviez laissée si belle et si séduisante, dont le baiser idéal effleurait, la nuit, votre âme endormie, n'est plus qu'une vieille dame de gravure de mode qui vous sourit niaisement sous ses atours surannés.

C'est ainsi que le beau Pécopin de Victor Hugo part, un matin, pour la chasse, en baisant au front la blonde Bauldour, sa fiancée aux yeux bleus de ciel et au teint déneige. Le soir, quand il rentre au château, une petite vieille décrépite se jette à son cou et l'appelle son bien-aimé, d'une voix chevrotante C'est bien

L'AQUARlUiM FEERIQUE 57»>

Bauldour pourtant, l'ancienne princesse de son cœur Mais la chasse a duré cent ans sans qu'il y parût, car c'était le diable qui la menait. L'esprit du lecteur, de quinze cà trente ans, a aussi couru une chasse diabolique, et tout un siècle de désillusions a tenu dans cd intervalle.

Ce n'est donc pas sans une certaine crainte que y\ m'étais décidé à relire le roman de Lamotte-Fouqué : car c'est une tristesse, beaucoup plus encore qu'une fierté, que de se trouver grandi de la tête au-dessus de ses jeunes admirations. Ma surpriss a été grande de me sentir, comme autrefois, ému et ravi, doucement entraîné par un récit limpide comme l'eau d'un lac. Eu vérité, Ondine fut le chant du cygne de la poésie expirée des eaux.

C'est l'histoire d'une belle nixe élevée par de vieux pêcheurs. Ondine n'a point d'âme, mais lamour doit lui en donner une. Elle devient femme en effet, d'être inconscient qu'elle était, lorsqu'elle épouse un beau chevalier qu'un orage amène dans la cabane de ses parents adopdfs. En recevant une âme, Ondine reçoit en même temps le don de souffrir. Elle a d'abord à lutter contre les pièges d'un vieil ondin, son oncle aquatique ; puis son chevalier cesse de l'aimer. Il néglige sa beauté diaphane pour les charmes plus solides de la belle Bertha. Alors Ondine quitte cette terre hostile où elle ne peut parvenir à s'acclimater, et elle

il lui reste encore une cruelle épreuve à remplir. Le chevalier se remarie avec sa rivale, et la loi cabalistique veut qu'elle tue, le soir des noces, Tépoux infidèle. Du moins, c'est par un baiser qu'elle lui donne la mort ; elle Tétouffe dans une étreinte et elle le noie dans ses larmes.

C'est un beau conte gracieusement puéril et imprégné, par endroits, de la plus suave poésie. Rien de touchant comme l'angoisse de la jeune Ondine, lorsqu'elle va prendre une âme et s'élever à la dignité féminine. C'en est donc fait de sa vie irresponsable et joyeuse comme celle du ruisseau courant dans la plaine. Il y a quelque chose, dans son initiation craintive à la vie humaine, du doux effroi de la communiante recevant l'hostie pour la première fois. « Il » faut, — dit-elle, — que ce soit quelque chose de » bien bon et de bien beau qu'une âme, mais aussi de » bien terrible, si on ne sait pas la diriger et la régler. » Ne vaudrait-il pas mieux n'en avoir jamais ? On ne » serait pas responsable de ses fautes. » — « Oui, — reprend-elle, en posant lentement la main sur son front, — il faut qu'une âme pèse beaucoup sur » ceux qui en ont une; car déjà son approche me » remplit de douleur et de terreur. Et j'étais si » joyeuse, si légère ! Rien, rien ne me chagrinait. » Cependant, je l'ai beaucoup désirée. »

Cette promotion inquiète a pour contraste, dans la

légende, la déchéance désolée de Mélusine, condamnée par la fée, sa mère, a être serpent tous les samedis, depuis les pieds jusqu'à la ceinture. La pauvre piincesse d'Albanie avait bien fait promettre au comte Raymond, lorsqu'il l'épousa, de ne jamais chercher à la revoir ces jours-là; mais Raymond, curieux comme un fils d'Eve, fit une fente, avec son épée, dans la chambre ou elle se baignait. Mélusine, trahie par ce regard, devint serpente tout à fait. Elle rampe encore, à l'heure qu'il est, dans les ruines du château de Lusignan, en poussant des cris fatidiques ; et sa métamorphose durera jusqu'au jour du Jugement dernier. Il n'y a guère d'élégie plus triste que le départ de Mélusine, tel que le raconte le beau roman de Jehan d'Arras, alors qu'elle dépouille sa douce peau de femme pour s'enfoncer dans le monde obscur des reptiles. Les adieux de cette tendre guivre regagnant son trou sont aussi navrants que ceux d'une recluse sur le seuil d'un cloître. « Ma doulce amour,— dit Raimondin, — il n'y aura'pointde faulte. Mais, pour » Dieu et pitié, vueillez demeurer, ou jamais je » n'auray joye au cueur. » Et elle lui dict : « Mon » doulx amy, si ce fust chose que je peusse faire, je » le feroye très voulentiers ; mais il ne peut estre » puisqu'il plaît à celluy qui peut tout faire et » defïaire. » Et puys, à ce mot, le alla accoler et

baiser moult doucement, en disant : « Adieu, mon » amy, mon bien, mon cueur et ma joye. Encore » tant que tu viveras, auroy-je récréation en toy, » mais aussi auroy-je pitié de toy, car tu ne me » reverras jamais en forme de femme... » Adonc, commença à faire un grief soupir, et laissa la fenestre, et saillit en l'air, et trcspassa les vergiers, et lors se mua en forme de serpente moult grande, grosse et longue, comme de quinze pies, et l'oyolt-on plus long d'une lieue aller par Tair, car elle alîoit menant telle douleur et faisant si grant effroy, que c'esloit grand douleur à veoir. »

«Heureux Raymond I — dit quelque part Henri Heine avec sa poignante ironie, — heureux: Raymond, dont la maîtresse n'était serpent qu'à moitié ! »

Pour revenir au monde enchanté des ondes, ce qui Tempechera de revivre, ce n'est point tant le positivisme incrédule de notre époque que la concurrence victorieuse faite à ses merveilles fantastiques par les prodiges authentiques découverts par la science moderne au fond de la mer. L'imagination fabuleuse

L'AQUARIUM FEEUIQUE 579

des poètes et des conteurs s'est trouvée pauvre et aride auprès des magies de la vérité.

Que sont les mystères et les apparitions des ondines, comparés à cette féerie réelle et vivante, où toutes les lois de l'organisme paraissent renversées, où la nature semble tantôt plaisanter et tantôt rêver avec les créatures bizarres et délicates qu'elle crée, par myriades, au sein des grandes eaux? Embarquez-vous dans la cloche de cristal des plongeurs, et vous ferez un voyage plus surprenant et plus éblouissant que ceux du Sindbad des Mille et une Nuits. Regai'dez : les pierres vivent et les plantes s'animent; des fleurs mangent et se promènent, leurs tentacules d'azur s'agitent comme des anlennes et saisissent leur proie comme des griffes. Le corail, animal au dehors, rocher en dedans, projette et ramifie ses forêts purpurines ; les méduses mettent leurs fins cheveux à la voile, sous leurs ombrelles irisées ; les ophiures étoiles agitent, comme de petits bras, leurs rayons noueux; les coquilles s'ouvrent et se referment sur les mollusques blottis dans leurs nids de nacre. Voici venir l'armée féodale des crustacés, bardés de leurs carapaces, armés de pinces taillées en lances et de mandibules dentelées en scie : on dirait les chevaliers de la mer. A leur suite sautille, comme un culde-jatte, dans la coque postiche où il s'est vissé, ce fantoche à la Callot, ce petit truand de la vague que

Ton appelle le Bernard-l'hermite. L'armée splendide et hideuse des poissons aux mille formes et aux mille couleurs, arrondis en globe^ allongés en flèches, ailés comme des oiseaux, voiliers comme des navires, fait miroiter ses écailles de tous les feux des gemmes el de tous les éclairs du prisme. L'ondin ravisseur et étrangleur de nos contes fait une pauvre figure auprès du terrible poulpe, cette glu vivante, ce fœtus horrible du gouffre qui agite et échevèle en tous sens ses huit bras armés de ventouses, pareils au fouet de serpents des Furies flagellant la mer.

Ainsi la vue surpasse la vision, la réalité éclipse le songe. La nature n'a qu'à paraître pour vaincre les fables qui veulent lutter avec elle, et croient rêver plus qu'elle ne pourrait faire. L'enchanteresse éternelle défi^ ces magiciennes iphémères : à chacun de leurs miracles fictifs, elle oppose de vrais miracles cent fois plus frappants. Les hommes s'ingénient à broder de figures et d'arabesques chimériques le voile ténébreux d'.^sis; qu'elle en soulève un seul pli, et tous lesp.'cst'gc? s'évanouissent dans la splendeur de sa vérité .

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