NAINS ET LUTINS
Dans le conte d'Hoffmann intitulé : Histoire héroïque du célèbre ministre Kleiii-Zach, surnommé Cinabre, le docteur Prosper Alpanus, donnant à rétiidiant Balthazar une consultation, ouvre un in-folio historié d'images qui figurent une foule de nains de toute forme et de toute espèce. A mesure que le magicien touche un de ces portraits du bout de son doigt, le nain devient vivant, s'élance hors du livre, et se met à cabrioler, en ronflant comme une toupie,
sur la table, jusqu'à ce que le docteur, le saisissant par la tête, le recouche à sa place sur le volume, où il s'aplatit comme une gravure coloriée. Pareille chose m'est à peu près arrivée, en feuilletant toiU un fatras de Leçons et Miscellmiées, Démonologies et Bémo^ nomanies, vieux contes et vieilles légendes populaires. Des nains et des lutms ont jailli tout vifs de leurs textes morts, ils ont envahi mon esprit de leur sabbat joyeux ou lugubre. Pour m'en déHvrer, je les couche ici sur le papier où le lecteur prendra peut-être quelque plaisir à les voir passer, glissants et rapides, comme des silhouettes fantastiques sur une toile d'ombres chinoises.
C'est évidemment Qunain réel qu'est né le nain idéal. La nature a fourni l'ébauche que la fantaisie humaine a ensuite variée en tous sens. Ébauche ignoble et grossière : le nain vivant est un des plus vilains jeux de la nature ironique ou mal outillée. Rien de rebutant comme cette momie puérile, faite de décrépitude et d'enfance, qu'on ne sait sortie des bandelettes du maillot ou des ligatures du sépulcre ; le dos en bosse et le ventre en pointe, avec ses bras qui sont des
membranes, son visage tranché par un nez d'une énormité relative, qui l'accapare comme fait le bec dans la tête de certains oiseaux, sa bouche qui n a plus de dents ou qui n'en a pas encore : équivoque affreuse du vieillard et de l'avorton.
Les nains ont pourtant joué leur rôle sur le théâtre de l'humanité. Ils n'appartiennent pas seulement à l'histoire naturelle qui les dissèque et qui les embaume; on les trouve, çà et là, nichés dans les recoins de la grande histoire. Les nains ont été longtemps à la mode des civilisations de luxe et de décadence; ils tenaient dans le mobilier du passé la place des magots et des poussahs de la Chine sur nos étagères.
Ils fourmillaient dans l'empire romain. Auguste avait le sien, et, après sa mort, il lit poser sur la tombe qu'il lui éleva sa statuette aux yeux de diamants. Le nain de Tibère avait avec son maître droit d'insolence et de franc parler; et quel groupe tragi-comique devait faire ce singe moqueur tirant les moustaches du vieux tigre bâillant dans son antre! Redoutable d'ailleurs, car il était méchant, comme sont ses pareils. Le corps difforme engendre la haine; ceux qui ont la figure d'un monstre en ont souvent l'âme. Le nain de Gaprée se plaisait à dénoncer et à perdre. Un jour qu'il assistait à un grand repas donné par l'empereur, il l'interpella tout haut, en lui demandant pourquoi Paconius vivait encore, étant accusé de lèse-majesté. Tibère lui
imposa sévèrement silence ; mais il fit reprendre les poursuites contre Paconins.
Domitien parlait des affaires publiques au nain vêtu d'écarlate qui ne le quittait pas plus que son ombre. Suétone s'ébahit fort de ce qu'on l'entendit demander à César « s'il savait pourquoi, dans la dernière promotion, il avait donné à Melius Rufus le gouvernement de l'Egypte? » Ce nain était haineux comme celui de Tibère. On sait les transes poignantes auxquelles était en proie Domitien ; le soupçon le tenait dans une inquiétude perpétuelle, les présages réputés funèbres l'agitaient d'affreuses insomnies. Son nain s'amusait à rouvrir chez lui la plaie du soupçon, toujours vive au cœur des tyrans. Il jetait sur le chemin ou sur le portique que l'empereur devait traverser des viandes corrompues, au-dessus desquelles un vol de corbeaux venait bientôt tournoyer ; augure néfaste entre tous. César alors blêmissait d'effroi, et le nain, accroupi dans un angle obscur, ricanait des terreurs du maître. Domitien, il est vrai, prenait ses revanches. Un jour, la fantaisie le prit de recruter tous les pygmées de l'empire : il les équipa en gladiateurs, et les força de s'entre-tuer dans l'arène. On croit entendre cette troupe d'homuncules défiler en trottinant devant la loge impériale, et criant de leurs voix d'oiseaux : Ave César, morituri te salutant! Divertissement digne de ce méchant sombre, qui s'amusait, pendant les récréations
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(le son règne, à embrocher des mouches avec une épingle d'or.
Au temps de Jamblique, vivotait à Alexandrie un nain qui était un grand philosophe. Il s'appelait Alypius, et ses syllogismes étaient renommés. On aurait pu l'emporter dans sa poche comme un opuscule de logique. Il remerciait, dit-on, les dieux de n'avoir chargé son corps que d'une si petite portion de matière. Chose touchante que la joie de ce pur esprit se sentant à peine incarné !
Les rois du moyen âge jouèrent plus tard au pantin avec leurs nains familiers. Ils en firent des marottes vivantes que, d'un geste, ils mettaient en branle. La Renaissance raffola des nains ; elle s'en servit, dans ses fêtes, comme de repoussoirs pittoresques. La marionnette humaine enrubannée, brodée, attifée de perles et de brimborions exotiques, eut alors le prix d'un rare objet d'art. Le nain figure dans tous les galas de l'Europe ; il poite la queue du manteau doré de Venise, il tient sur le poing le papegai de ses patriciennes. Il se roule avec les chats, sous la table des Banquets de Paul Véronèse ; il galope à califourchon sur les lévriers des rois et des princes. Il taquine leurs singes, il nargue leurs courtisans, il a sa niche sous le trône et son escabeau au festin royal. La femme en fait son garde du corps : elle aime à traîner en laisse après elle un nabot aux jambes torses et au
nez camard. Gela rehausse sa taille de nymphe et sa beauté de déesse; cela lui donne l'air d'une fée à laquelle obéit un monstre.
Un nain fut servi dans un pâté, au repas nuptial d'un électeur de Bavière. Il en sortit armé de pied en cap, par la brèche du gâteau brisé, tira sa rapière, s'escrima contre les plats, tailla en pièces un veri-e de Bohême, coupa la tête d'un faisan, et, un genou en terre, fut offrir son trophée à l'électrice, aux éclats de rire de l'assistance avinée. On faisait toute sorte d'expériences in anima vili sur ces bestioles à deux pieds ; on essayait de perpétuer leur race exiguë. La femme d'un électeur de Brandebourg collectionnait des nains et des naines et les accouplait comme des colibris. Au xvii'' siècle, la cour de Russie, toute barbare encore, mit en action un conte de Perrault. La princesse Nathalie, sœur de Philippe I", maria solennellement son nain et sa naine. Tous les mirmidons de l'empire furent conviés aux noces. On les affubla d'habits de cérémonie, on les emballa, quatre par- quatre, dans quinze carrosses microscopiques, et le petit cortège, escorté de grenadiers gigantesques, défila magnifiquement par la ville. Le soir, il y eut, au Kremlin, grande dînette et bal enfantin. Cela rappelle ces bonbonnières enchantées que les fées donnent à leurs filleules. De la boîte ouverte s'échappent en sautillant des chambellans rabougris, des pages imperceptibles, des mousquetaires
minuscules, toute une cour atomistique; la miniature d'une maison princière.
11 y eut aussi des nains héroïques. Corneille de Liihuanie, le bouiîon de Charles-Quint, bataillait bravement dans ses guerres. Un insigne exploit fut le duel du nain de la reine Henriette d'Angleterre, Jeffery Hudson, surnommé lord Minimus, avec un colosse allemand, nommé Croft, qui pouffait de rire chaque fois que le petit homme passait à la hauteur de sa botte. Jeffery se fâcha et défia son adversaire en champ clos. L'Allemand se présenta sur le terrain armé d'une seringue. Mais, à celte insulte nouvelle, le nain prit feu comme un grain de poudre, et entra dans une si furieuse bouffée de colère, que Croft fut obligé de prendre au sérieux son cartel. On se battit à cheval et au pistolet. La pierre à fusil de l'arme du nain était sans doute un morceau du caillou qui tua Goliath, car, du coup, il étendit sur le carreau le titan mort.
La mode des nains passa, comme celle des carlins. Le dernier fut le Bébé du roi Stanislas qui, après avoir régné en Pologne, vint s'asseoir, à Nancy, sur un bout détrône. Le favori était proportionnée la cour; cet à peu près d'homme était en harmonie avec cet abrégé de royaume. Un nain et un roitelet, cela doit s'entendre et faire bon ménage. Aussi Stanislas pleura-t-il Bébé, lorsqu'il mourut, à vingt-trois ans, d'une maladie d^iseau-mouche. « Pauvre fou ! — dit le vieux roi
Lear à son bouffon fidèle, qui tremblote de froid derrière lui, — pauvre fou! il est encore une partie de mon cœur qui souffre pour toi. »
Si les nains abondent dans l'histoire, ils fourmillent dans les mythologies et dans les légendes. La Grèce inventa ces charmants pygmées qui nichaient dans des coquilles d'œufs ou dans des maisons de plume, coupaient leurs blés avec des cognées, et s'en allaient en guerre, montés sur des perdrix, contre les grues au long bec. Leurs femmes accouchaient à trois ans, et mouraient k huit, de vieillesse. Que de poètes ont chanté la mignonne peuplade assiégeant Hercule endormi! Les deux ailes de l'armée enveloppent les mains du héros, le corps de bataille s'élance sur sa poitrine, la reine, suivie de ses archers, monte bravement à l'assaut de la tête. Hercule se réveille au picotement de cette fourmilière, il est pris du rire inextinguible des dieux. 11 se lève et emporte la petite armée pendue aux crins de sa peau de lion. En revanche, le Wichnou de l'Inde est superbe. Lorsqu'il prend la forme d'un brame nain pour se présenter
roi Mavali, il lui demande trois pas de terre pour y bâtir un ermitage; le roi les lui donne. En trois pas, il a enjambé le monde : le monde est à lui.
Les nains sont fort nombreux dans la mythologie Scandinave; ils y naissent des vers du cadavre Ymcr, le géant chaotique que les fils de Bore, Odin et ses frères, tuèrent pendant son sommeil, formant ensuite la terre de son corps, les mers de son sang, le ciel de so.i crâne. Selon VEdda, ce crâne étoile est supporté par quatre nains appelés Nord, Sud, Est et Ouest, dont les points cardinaux ont gardé les noms. Les nains Scandinaves habitent les lentes des pierres et les cavernes souterraines. Leur langue est le clair-obscur du langage humain: on l'appelle dwerga-mal, « l'écho des montagnes ». C'est à elle que les poètes islandais ont empranlé le mètre de leur lai magique, galdralag, dans lequel le demie.' vers de la première stance est répété à la fin de chacun des couplets qui suivent. Ces nains sont des métallurgistes et des lapidaires merveilleux. Ils dissîquent les veines des métaux entrecroisés dans l'intérieur des rochers, se connaissent mieux qu'aucun joaillier en diamants et en pierreries, et polissent, pour les hommes, le cristal de roche, à l'aide d'outils enchantés. Parmi les pierres précieuses dont ils font présent ta leurs favoris, il en est qui ont le don de rendre invisible, et celles-là s'appellent fog-cap, « chapeaux de brouillard ». Ils excellent
aussi à fabriquer des épées magiques qui flambent comme des rayons de soleil, coupent le fer comme une toile el fendent l'acier comme l'eau. Ce furent eux qui forgèrent le marteau de Tbor, la baguette d'Odin et les cbeveux d'or de Si va.
Les nains de France ont une gojtte de sang gaulois dans leur fine essence. Ils taquinent, lutinent, bouspillent, mystifient comme un cent de mouches, el rient des bons tours qu'ils jouent à ces sots colosses qu'on appelle les hommes. Leurs noms scintillent comme des gouttes de rosée au soleil : Origan, Marjolaine, Sauteaux-Champs, Saute-Buisson, Saute-au-Bois , Verd- Joli, Jean-le-Verd, Jean-des-Arbrisseaux, Fieur-des- Pois, Grain-de-Moutarde . Ce sont des raccourcis d'écolieis, des diminutifs de pages, toujours en quête de niches, de ruses, de malices, de stratagèmes, de polissonneries fantastiques.
Tout au contraire, les nains bretons, nommés poiilpicans, se distinguent par leur vie furlive et la sournoiserie de leurs mœurs. On les représente comme de petits vieux, trapus et velus, aux mains armées de griffes de chat, aux pieds chaussés de cornes de chèvre Leurs yeux brillants, aux paupières ridées, luiscn comme des cscarboucles enchâssées dans d'antiques montures. Leur voix est fêlée par l'âge. Ils portent en sautoir une large bourse que l'on croit pleine d'or; mais ceux qui la déiobent n'y trouvent que des crins
sales, des poils teigneux et une paire de ciseaux rouilles. Grands mineurs, comme leurs parents Scandinaves, ils ne sont guère aumôniers de l'or qu'ils font sécher au soleil, et qu'ils éprouvent, la nuit, en le faisant sonner sur la pierre sacrée des menhirs. Cependant la tradition dit que l'homme qui leur tend simplement la main reçoit d'eux une petite poignée de cet or; mais, s'il vient à eux avec un sac, dans l'intention de le faire remplir, il est chassé outrageusement et fustigé jusqu'aux os. Les Poulpicans logent dans les dolmens et dansent autour sous les étoiles, en chantant une ronde dont le refrain, au temps des druides, était : « Lundi, — Mardi, — Mercredi. » lis y ont ajouté depuis : «Jeudi, — Vendredi. » Mais ils se gardent d'aller plus loin; car le samedi et le dimanche sont pour eux des jours néfastes, ainsi que pour les korrigans, leurs commères. Ils s'entendent avec ces méchantes fées, comme larrons en foire, pour dérober les petits enfants. Le meilleur moyen de se garder de leurs brigandages est de placer au seuil de la porte, à l'heure du couvre-feu, un vase plein de millet. Par une sorte de corvée mystérieuse, ils sont forcés de le ramasser grain à grain, et ils passent ainsi la nuit tout entière, n'ayant plus loisir de mal faire.
Quelquefois aussi nains et korrigans luttent entre eux de sortilèges et de maléfues. Le nain Gwion surveillant la cuisson d'une chaudière magique que la
fée Koi'idgwen lui avait confiée, trois gouttes bouillantes tombèrent sur sa main ; il la porta à si bouche, et la science do Favenir lui fat révélée. KoiiJgwen, irritée, voulut tuer le petit devin. Il se changea tour à tour, pour lui échapper, en lièvre, en poisson, en oiseau, tandis que, pour le poursuivi-e, la fée se métamorphosait en levrette, en loutre et en épervier. Mais le nain s'étant transformé en grain de froment, Koridgwen se changea en poule noire et le guigna de son œil luisant, au milieu du tas de Mé où i! s'était enfoncé. Elle le saisit du bec, l'avala, devint gros-c et accoucha, au bout de neuf mois, d'un enfant beau comme le jour, qui fut depuis le druide Taliesin.
L'Angleterre a un nain féerique et poétique entre tous, digne de papillonner avec les farfadets de Shakspeare, dont il est cousin à la mode du Pays bleu. C'est Ïom-Pouce, Tom-Thumb, qu'il faut dénicher dans sa vieille ballade primitive, où il est tombé du firmament même, car l'érudition vient de découvrir qu'il n'c4 autre, comme noire Poucet, que la plus petite étoile de la Grande-Ourse mignonnement incarnée. Dans cette ballade, Tom-Pouce naît miraculeusement, sous l'incantation de Merlin, de la femme d'un vieux laboureur qui le suppliait de lui faire avoir un enfant. 11 naît sans os ni sang, gros comme le pouce de son père, et sa taille s'arrêta bà. La reine Mab est samarranie, et elle lui donne une layette filée
par les fées, ouvrée par les sylphes. Son chapeau est fait d'une feuille de chêne, sa chemise d'une toile d'araignée, ses chausses et son pourpoint d'un duvet de chardon tissé ; ses jarretières étaient deux cils tirés des yeux de sa mère; ses hottes étaient taillées dans la peau d'une souris tannée. Ïom-Ponce naît voleur comme le frelon et gai comme lalouettc. Il se faufile, à la récolte, dans les paniers de cerises, et la fleur du panier y passe. On l'enferme, pour le punir, dans une hoîle à épingles; il se venge en suspendant les pots et les verres de la ferme k un rayon de soleil. Les autres enfants veulent faire comme lui; verres et pots se cassent en mille pièces : on les fouette comme épis en aire, et Tom-Pouce lit pour plus d'une gainée. Il sort, une première fois, du ventre d'une vache rousse qui l'avait avalé hiotti au cœur d'un chai don; une seconde fois, de l'estomac d'un géant qui le vomit dans la mer, où un poisson l'engloutit. Il s'en échappe encore, lorsque le poisson, servi au roi Arthur, est dépecé parl'écuyer tranchant de la ïahie ronde. Le voiLà nain favori du roi, et dansant, après dîner, des gigues et des gaillardes sur la main gauche de la reine. Un jour de pluie, Tom se glisse par le trou d'un houton, dans le sein du roi. Étant si près du cœur de Sa Majesté, il n'a pas de peine à ohtenir d'elle une requête : celle d'un présent d'argent monnayé autant que ses hras en pourraient porter, pour venir en aide à ses vieux
parents. Trois pence sont pour lui un fardeau pareil à celui du roitelet pour le roseau de la fable; il arrive pourtant à la chaumière paternelle plié en deux sous cette lourde charge, mais si moulu et si las, que son père le met dans un tube fait d'une plume d'oiseau, et le renvoie d'un sou'fle à la cour d'Arthur. Il y meurt comme s'éteint une luciole. La Reine de féerie vient, avec ses nymphes qui danseut sur le gazon, l'enlever au son d'une douce mélodie. Le roi Arthur et ses chevaliers pleurèrent Tom quarante jours.
Les nains pullulent, dans la légende allemande, comme les insectes, un soir d'été. C'est une race très particulière; ils sont avares et mélancoliques; ils habitent, dans le creux des rochers, de petites chambres éclairées par le feu des pierres précieuses qu'ils thésaurisent. Ils se coiffent, pour circuler sur la terre, de capuchons qui les rendent invisibles. Leurs rapports avec les hommes sont d'ailleurs courtois et serviables. Les paysans du voisinage viennent souvent leur emprunter, pour des repas de noce ou de fête, les ustensiles qu'ils forgent dans leurs cellules souterraines; ils
les prêtent de bonne grâce et ne réclament pour salaire que les micltes du festin.
Eux-mêmes recourent quelquefois à l'obligeance de ces bommes. Le comte d'Eulenburg dormait, une nuit, dans son grand lit à courtines, lorsqu'il fut réveillé par un bruit pareil à celui de pois sautant sur le plancher de sa chambre. C'était le peuple nain du canton qui venait demander au seigneur de lui prêter, pour un mariage, la salle du château. L'un d'eux, costumé' en héraut, s'avança vers son chevet, et l'invita courtoisement à la fêle. « Cependant, — ajouta-t-il, — nous vous prions d'y assister seul ; il faut qu'aucun des gens de votre maison ne s'avise de nous regarder, même du coin de l'œil. » Le vieux comte répondit amicalement aux petits compères : « Puisque vous m'empêchez de dormir, je veux bien rester avec vous. » Alors, on lui présenta une petite femme ; de petits porte-lampes, pas plus gros que des vers luisants, se rangèrent le long du mur, et un orchestre de grillons exécuta des airs mystérieux. Le comte avait beaucoup de peine à ne pas perdre sa danseuse, qui lui glissait entre les doigts comme une plume de mésange. Tout à coup, la musique cessa, l'illumination s'éteignit comme des étincelles sur un papier brûlé, et le peuplé nain s'enfuit en trottinant par les dessous de portes et les trous de souris. 11 ne resta que les mariés et le héraut, qui leva les yeux au plafond. Alors apparut,
encadré par une trappe, le visage de la vieille comtesse, que le bruit avait fait lever, et qui regardait curieusement ses hôtes. Le héraut salua le comte et le remercia de son hospitalité. « Mais, — dit-il, — puisque notre noce et notre joie ont été troublées, et que nous avons été vus par un autre œil humain que le vôtre, désormais la maison d'Eulenburg ne comptera jamais plus de sept membres vivants. » Ge^a dit, il disparut et laissa le burgrave pleurant dans les ténèbres, sur la ma'édiction de sa race. La prédiction s'accomplit, et toujours un des sIk chevaliers d'Eulenburg mourut avant que le septième vînt au monde.
Si la vieille comtesse n'avait pas été si curieuse, le comte aurait sans doute reçu, des bons nains, un présent pareil à celui qu'ils firent au baron de Hoïa, en récompense d'un semblable service. Ils lui donnèrent une épée, un drap d'amiante et un anneau d'or qui portait, sur son chaton, un lion rouge. Ces trois objets formaient un talisman de bonheur, et le lion rouge pâlissait chaque fois qu'un homme de la famille devait mourir.
Vers la fin du xvi° siècle, eut lieu ce qu'on peut appeler l'exode des nains d'Allemagne. L'homme qui enfume les ruches et qui lapide les nids d'hirondelles, ne respecta pas longtemps ces frêles créatures qui ne demandaient qu'un peu de sympathie pour s'apprivoiser et ?e rendre utiles. On leur joua des tours gros-
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siers et barbares qui les cbassèrcnt successivement de tous leurs séjours. Dans l'IIalistal, de méchants paysans scièrent jusqu'à Técorce la branche d'un érable sur laquelle ils se perchaient, à midi, pour sommeiller h l'ombre des feuilles. Lorsque les nains vinrent s'y reposer, le rameau craqua et se détacha, et ils tombèrent, au milieu des huées rustiques. Mais ils S3 fâchèrent sérieusement, et ils s'écrièrent : « Oh! pourquoi le ciel est-il si haut et la méchanceté si grande? Nous partons et ne reviendrons jamais plus. » Ils tinrent parole et disparurent du pays.
Dans le canton de Gadmen, des mauvaises gens chauffèrent à blanc un rocher où les r.ains avaient coutume de s'asseoir pour regarder curieusement les faucheurs. Le matin, quand la petite bande arriva, elle se brûla horriblement. On l'entendit s'écrier : « Oh! méchant monde! méchant minde! » Depuis, les nains ne se firent plus voir dans le pays.
Nulle part ils ne farent plus regrettés que dans un \illage du canton de Berne dont, la nuit, ils fauchaient les blés, au clair de la lune. Le matin, ils se cachaient dans les broussailles et riaient aux éclats de la surprise des moissonneurs arrivant, la faux sur l'épaule, et trouvant l'ouvrage achevé. Une nuit, ils s'amusèrent à fjire la récolte du cerisier d'un berger, et à l'étendre soigneusement sur les planches de sa fruiterie. Les gens du village dirent : c Certainement ce sont les
honnêtes petits nains qui font cela. Ce sont eux qui viennent le soii*, couverts de longs manteaux et les pieds enveloppés, piétiner ici en sourdine, légeis comme les oiseaux du ciel, et font bénévolement leur besogne du jour. On les a souvent épiés et surpris, mais on ne les dérange pas, et on les laisse aller et venir comme ils veulent. » Ces paroles tentèrent la curiosité du berger ; il voulut savoir pourquoi les nains emmaillotaient leurs pieils, et s'ils les avaient fai!s autrement que les pieds des hommes. L'année suivante, quand l'été revint, il sema de la cendre autour du cerisier. Le lendemain, à la pointe du jour, il courut à l'arbre, le trouva dépouillé de ses fruits, et des empreintes de pattes d'oie étaient tracées sur la cendre. Le beigei" rit aux éclats de sa découverte; mais les nains humiliés émigrèrent dans la montagne, maudirent l'espèce humaine et rompirent toute relation avec elle. Avant de partir, ils se vengèrent de l'ingrat berger en emportant sa raison : il devint idiot et infirme pour le reste de ses jours.
Ainsi disparurent, exorcisés par des farces brutales, ces délicats petits êtres qui rempHssaient les montagnes des prestiges et des souffles delà magie. L'Allemagne perdit en eux ses pénates populaires, les plus sociables de ses génies indigènes. C'est à lavènement du protcslanlisme que non seulement les nains, mais tous les esprits disparurent. Les gnomes s'enfoncèrent
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dans les entrailles de la terre^ le.s ondines descendirent les fleuves et se perdirent dans a mer, es elfes s'envolèrent vers des régions inconnues. La voix de Luther fut, pour eux, le chant du coq qui dissipe, diton, les fantômes. Le paysage lunaire de la sorcellerie se décolora par degré, et s'évanouit devant le froid soleil du rationalisme. Sa population clandestine, accoutumée aux pénomhres, ne put supporter le jour du libre examen.
Quand les nains eurent disparu, la science occulte voulut les refaire. Les alchimistes, au xvi" siècle, se vantaient de pouvoir créer des homuncides, c'està-dire de petits hommes d'un pouce, que l'on conservait dans des fioles, en les nourrissant de vin et d'eau de rose. La légende racontait que le pape Benoît L\ avait tenu sept homuncules enfermés dans un sucrier. Paracelse les décrit avec un aplomb d'enfer : « H faut bien se garder, — dit-il, — de négliger la génération des homuncules. Ce qui est un secret pour les hommes naturels, ne l'est pas pour eux. Les énigmes que l'humanité ne peut pas résoudre se révèlent à eux de^cience infuse. Lorsque les homuncules sont par venus à leur virilité, ils engendrent les mandragores et toute sorte de démons semblables, qui deviennent, dans certaines entreprises, des auxiliaires puissants et des instruments indispensables, triomphent des menenis de leur maître, et savent, à fond, des choses
que l'homme ignorerait toujours sans eux. C'est de l'art seul qu'ils reçoivent la vie, le corps, la chair et le sang. Ainsi l'art est inn»^. incorporé en eux; ils ne l'apprennent de personne; ils sont enfants de la nature, comme les roses et les fleurs... A la philosophie antique qui demande s'il est possible de créer un homme en dehors du sein de la femme, je répondrai que oui, mais seulement par les secrets de ïa)'t spagiriqiie. Or, voici comment il faut s'y prendre pour réussir... » Ici, Paracelse donne la recette des homuncules, mais son latin de cuisine brave l'honnêtelé. Je ferme donc son bouquin, et je renvoie les curieux au chapilre III du Paramirum.
jyAllemagne possède une autre race de petits génies connus sous le nom de kobolds, qui se rattachent aux nains par l'exiguïté de la taille, mais qui en diffèrent par leur caractère démoniaque, sourdement hostile, ou tout au moins sujet à des lubies dangereuses. Ils tiennent aussi du lutin en ce qu'ils s'attachent au logis qu'ils ont choisi pour habitation,
propices quelquefois, comme des dieux lares, plus souvent funestes. La maison qui les abrite ne sait jamais ti'op si elle ne récliaiiQe pas une vipère au feu de son â!re.
En France, en Angleterre, en Ecosse, les lutins sont d'une gentillesse idéile, ils ont la légèreté des souilles et la clarté des rayons. Leur vie ailée frôle les hommes en les caressant, leurs espiègleries sont riantes. Qaand un latin gaulois a brouillé les fils du fuseau ou chiTo uiè la gorgerette d'une jeune villageoise, le voilà content.
Les méfaits du Puch de Shakspeare ont la grâce des jeux d'un gamin de l'air : « IN'es-tu pas, — lui dit-on, — celui qui ciïi-aye les filles du village, écréme le lait, tantôt dérange le moulin, tanlôt empêche la ménagère essoufllée de battre son beurre, et la boisson de fermenter; tantôt égare, la nuit, les voyageurs, en riant de leur fatigue? » — Et Puch répond : « Tu dis vrai ; je suis le joyeux rôdeur de nuit. J'amuse Obéron, et je le fais sourire, qua;:d je trompe un cheval gras et nourri de fèves, en hennissant, comme une jument coquette. Parfois, je me tapis dans le fourneau d'une commère, sous la forme d'une pomme cuite, et, lorsqu'elle boit, je me heurte contre ses lèvres, et je répands l'aie sur son fanon flétri. La matrone la plus sage, contant le plus lugubre conte, me prend j^arfois pour un escabeau à trois pieds; alors, je glisse sous
son derrière, elle tombe assise comme un tailleur, et prise d'un catarrhe : et alors de se lenir les côtes et de rire, et d'éclater de joie, et d'éternuer, et de jurer que jamais on n'a passé de plus gais moments. » Il faut dire pourtant qu'avant de s'ébattre dans l'azur du Songe duiip. nuit d'été, Pucb, ainsi que l'atteste la Veridica relatio de Demonio Puch, servait, en qualité de frère lai, dans un couvent de moines gris, près de la ville de Schwezin ; il y portait le capuchon, quoique sa figure fût celle d'un singe, et recevait pour gages, chaque année, deux pots de cuivre et une jaquette bigarrée à laquelle pendait une clochette.
Les kobolds allemands n'ont rien de la gaieté sémillante et vive du farfadet shakspearien. Leur caractère est diabolique, leur familiarité est grossière; ils sentent le fagot et le roussi du sabbat. Ceux qui les ont vus les représentent comme de petits enfants laids, noués et difformes, transpercés d'un couteau dont la pointe leur sort par les reins. Quelques-uns dirent que ce^sont les âmes des gens tJiés dans la maison où ils apparaissent.
Hinzelmann, le kobold du cliàteau de Hudenmùhlen, celui dont le curé Feldman a raconté l'histoire dans un livre intitulé : Multiforme Hinzelmann, s'était attaché à la cuisinière du logis. Celle-ci désirait ardeq^iment le voh', et le suppliait depuis longtemp.>. de se montrer à elle, ne fût-ce qu'un instant. Le
Kobold refusait toujours, enliii il consentit à satisfaire sa curiosité : « Demain, — lui dit-il, — avant le lever du soleil, viens dans la cave et porte à chaque main un seau rempli d'eau ; je t'accordeiai ce que tu me demandes. — Pourquoi cette eau? lui demanda la fille. — Tu le verras, » répondit Tesprit... Le lendemain, la cuisinière se leva au point du jour; elle prit à chaque main un seau d'eau, et descendit à la cave. Longtemps elle regarda sans rien voir; e.ifni elle aperçut, dans un coin, un petit enfant nu, baigné dans son sang, avec deux couteaux en croix plongés dans le cœur. A cette vue, elle s'évanouit en poussant un cri. Alors l'esprit se leva, prit les deux seaux et lui versa l'eau sur la télé. La femme, ranimée, regarda autour d'elle; mais l'enfant sanglant avait disparu. Elle n'entendit que la voix railleuse d'Hinzelmann, qui lui disait : « Vois-tu maintenant à quoi l'eau t'a servi? Sans eau, tu serais morte dans la cave. Tu ne seras plus, je pense, aussi cui-ieuse de me voiri »
Une autre hisloire, plus effrayante encore, est celle que le docteur Martin Lutlier, après s'être battu dans la journée avec le diable, raconta à ses disciples, en buvant de la bière, à l'auberge de l'Aigle no:i\ Une servante connaissait, depuis plusiejrs a:inées, un esprit invisible qui venait s'asseoii- auprès d'elle, sous le manteau de la cheminée, où elle lui avait réservé une petite place Us se- chauffaient et causaient ensemble
pendant les longues veillées d'hiver. Un soir, elle demanda à Heinschen, — c'était le nom du kobold, — de lui apparaître sous sa foime véritable. Heinscben refusa d'abord, mais il finit par céder, et il lui promit qu'il se ferait voir à elle dans la cave. Le soir venu, la servante prit une cbandelle et y descendit. Elle rôda longtemps dans les ténèbres, penchant son chandelier à droite et à gauche. Enfni, dans un tonneau défoncé, elle vit un enfant moi't qui flottait au milieu de son sang. Or, quelques années auparavant, la servante était accouchée en secret d'un enfant qu'elle avait égorgé, et dont elle avait caché le cadavre au fond d'un tonneau.
Un autre kobold hantait depuis longtemps un château, sans que personne eût pu Tentrevoir. Une nuit, le seigneur fut révcilK^ par un petit bruit. 11 demanda à l'esprit si c'était lui qui faisait ce brnit. « Oui, c'est moi, — répondit le latin; — que veu^-tu?» La chambre était éclairée par la lune ; le seigneur regarda du côté d'où la voix partait, et il crut voir l'ombre d'un corps d'enfant. Alors il entra en conversation avec le kobold, et lui demanda de se laisser voir et toucher; mais le kobold refusa : sur quoi, le seigneur le pria de lui tendre au moins la main, afin qu'il put connaître s'il était de chair et d'os comme un homme. « Non, — dit l'esprit, — je ne me fie pas à toi. Tu es un rusé; tu pourrais me saisir et ne plus me laisser
aller. » Le seigneur lui jura qu'il ne le retiendrait pas. Alors le koboîd lui dit : « Tiens, voici ma main. » Le seigneur la prit, et il lui sembla qu'il tenait des doigts d'enfant nouveau-né; mais l'esprit la retira aussitôt. Prié par son hôte de lui laisser toucher son visage, il finit par y consentir. Cette fois, le seigneur, en le palpant, crut sentir le crâne et la mâchoire d'un squelette. Le visage ne fit que glisser sous sa main, il n'en put reconnaître la forme ni les traits; mais ce qu'il avait touché lui sembla froid et décharné, comme une tête de mort.
Quelquefois pourtant, le kobold revêt une gracieuse forme enfantine. Le curé Feldman vit souvent Hinzelmann sous la forme d'un petit garçon qui montait très vite les escaliers. Quand les enfants se rassemblaient aux alentours du château, il venait jouer avec eux. Une servante, entrant dans une chambre où quatre ou cinq marmots s'ébattaient, vit parmi eux un joli petit enfant inconnu, vêtu d'une robe de velours rouge, avec des cheveux blonds qui retombaient en boucles sur ses épaules. Dès qu'il l'aperçut, il disparut subitement. Hinzelmann se montrait aussi à un fou qu'on logeait par charité, au manoir. Quelquefois, ce fou disparaissait pendant quelques jours. Lorsqu'il revenait, on lui demandait où il était resté si longtemps, et il répondait : « J'étais avec le petit bonhomme et je jouais avec lui. » Si on lui demandait alors quelle était la
taille (le ce petit bonhomme, il élevait la main à la hauteur de celle d'un enfant de quatre ans.
Les kobolds ont, du reste, le don des métamorphoses, et revêtent au besoin toutes les apparences. Une autre légende raconte qu'un gentilhomme, hébergé dans un château, voulut chasser un kobold de la chambre où il était installé. Il y entra l'épée nue, et se mit à s'escrimer d'estoc et détaille; mais son épée frappait dans le vide. Quand il crutlabesogne faite, il voulut sortir; à peine eut-il entr'ouvert la porte qu'une martre noire s'élança de la chambre, et il entendi ces paroles : « Hélas! hélas! comme tu m'as adroitement surpris ! » Le kobold chercha bientôt à se venger de ce guet-apens. Un jour, le gentilhomme qui avait voulu le tuer entrant seul dans une chambre du château, vit, sur un lit, une grosse vipère enroulée. Elle y resta quelque temps, et disparut en sifflant ces mots : « Oh ! si tu avais pu me toucher ! »
Un autre kobold habitait le donjon de Flugelen, où il s'évertuait à plaire aux jeunes fdles. Elles n'avaient qu'à dire Klopfer^ hols! « KIopfer, va chercher! » et il accourait, portait les lettres, berçait les enfants, et épluchait les légumes. Mais un jour qu'on voulait obtenir de lui qu'il se montrât, et qu'on ne cessa de l'observer jusqu'à ce qu'il l'eût fait, il sortit tout en feu par la cheminée, et incendia le château, qui ne put jamais être rebâti.
Les kobolds sont, on le voit, des esprits suspects : leur orthodoxie est douteuse, quoiqu'ils se vantent d'être bons chrétiens. Quand on les adjure de réciter le Credo, ils parlent d'autre chose et battent la campagne. On demanda un jour à Hinzelmann s'il n'était pas un peu parent des diables et des incubes. Cette question le mit d'abord en colère. « Qu'y a-t-il de commun entre eux et moi? — s'écria4-il; — ce sont des spectres d'enfer, et je n'ai jamais frayé avec eux. » Un des assistants lui dit que, s'il était véritablement bon chrétien, il devait savoir l'Oraison dominicale ; alors il récita le Pater. Tout alla bien jusqu'au /?anem nostrum; mais, là, il commença à bredouiller et à manger les syllabes ; et, quand il arriva" au verset : « Mais délivre-nous du malin esprit, » Sed libéra nos a malo, il le prononça d'une voix si sourde et si basse qu'on avait peine à l'entendre.
Les kobolds ne cachent pas d'ailleurs leur antipathie contre le clergé. Ce même Hinzelmann se battit un jour avec un exorciste qu'on avait requis pour le conjurer. Il le laissa, sans rien dire, prononcer les premières formules ; mais, au moment où le prêtre prononçait les paroles de conjuration, il lui arracha le livre des mains, le déchira, en éparpilla les feuillets par la chambre; puis il sauta sur le clerc, l'égratigna et le mit en fuite. Il se plaignit longtemps de l'injure qu'on lui avait faite, et on l'entendait grommeler d'une
voix irritée : « Je suis chrétien tout aussi bien qu'un autre, et j'espère jouir un jour du repos éternel. » L'interrogatoire d'une sorcière, citée par un inquisiteur, rapporte encore que les. esprits évoqués par elle lui apparurent sous la forme de beaux jeunes hommes, et lui dirent : « Vous voyez, ma chère, nous sommes moins noirs et moins rebutants que MM. les prêtres ! »
Le kobold se rend, d'ailleurs, quelquefois utile aux maisons où il s'établit. Ce valet magique fait la besogne de dix serviteurs : il coupe le bois, porte l'eau, va chercher la bière, étrille les chevaux et fait à leur crinière des noeuds mystérieux. N'essayez pas de débrouiller ces tresses fatidiques; la bête dépérirait à vue d'œil et mourrait sans mal apparent. Les servantes auxquelles un kobold s'attache peuvent paresser à leur aise et dormir la grasse matinée. Dès le petit jour, leur travail est fait. Elles trouvent le feu allumé et les vaisselles lavées, reluisant aux clous du dressoir. Aussi dit-on proverbialement d'une servante soigneuse et leste à l'ouvrage : « Elle a le lutin. » En récompense, il faut que la cuisinière apprête chaque jour au kobold, qui est friand comme un chat, un petit plat bien assaisonné; son mets favori est la panade au beurre. Il faut encore qu'elle s'éloigne aussitôt après l'avoir déposé à terre, sans regarder derrière elle. Si elle y manque une seule fois, non seu-
lement elle est forcée de faire seule sa tâche, mais encore elle renverse l'eau bouillante qui Téchaude de la tête aux pieds, casse les verres, gâte les sauces, renverse les plats. Ces méfaits domestiques lui attirent les aigres reproches de son maître et de sa maîtresse. Alors on entend un petit rire clair et railleur éclater du fond de l'armoire ou derrière le poêle : c'est le kohold qui se moque de la servante rudoyée.
Les cluricannes irlandais, qui correspondent aux kobolds allemands, ne sont pas moins sensibles à Tingratitude. L'un d'eux, qu'on nommait Wildbeum, servait clandestinement dans la maison d'un quaker, avec tant de dévouement et de zèle que, lorsqu'un domestique laissait, par mégarde, le tonneau de bière ouvert, le lutin se fourrait prestement dans le robinet, au risque d'être' asphyxié, et retenait ainsi le précieux liquide jusqu'à ce qu'on fût venu retourner la clef. En revanche, le quaker avait soin qu'on lui fît servir, chaque jour, un bon dîner dans la cave. Mais, un vendredi, la cuisinière ne mit dans son petit plat que des restes de hareng et quelques tranches de pommes de terre froides. La nuit suivante, le cluricanne vint Tarracher de son lit, et la traîna par les talons jusqu'à l'escalier de la cave qu'il lui lit descendre ainsi, degré par degré. Chaque fois que sa tête rebondissait sur la pierre, l'esprit rancunier lui criait: Molly joues! molly joues! « Des peaux de pommes de terre et des
arêtes de hareng!... je te casserai la têlel » Molli/ Jones ! molly joues !
En ceci, les cluricannes et les kobolds diffèrent étrangement des lutins de i'Écosse, appelés brownies^ lesquels sont d'une délicatesse si chatouilleuse, que le sûr moyen de les mettre en fuite est de leur offrir une nourriture quelconque pour salaire des services qu'ils rendent au logis. Ils ne paraissent dans la maison, pour vaquer à leur tâche nocturne, que lorsque tout le monde est au lit. Aussi, lorsque la famille prolonge par trop la veillée, il arrive souvent que l'ami brownie, fatigué d'attendre, entr'ouvre doucement la porte, et avertit ses hôtes que l'heure du sommeil a sonné. « Allez vous coucher, — leur dit-il, — et n'éteignez pas les petits tisons. » Ga?ig a to your beds, sirs, and dinna put out wee grieshochs.
Serviable et bienveillant tant qu'on le traite avec amitié, le kobold devient vindicatif et féroce à la moindre injure. Les vengeances de Hutchen, le kobold de l'évêque Bernard d'Hildesheim, sont restées célèbres. Hutchen n'affectait point d'être invisible; il se montrait souvent en habit rustique, la tête couverte d'un chapeau de feutre, sous lequel disparaissait son visage. Il était d'humeur affable et joviale, parlant à tout le monde et répondant à toutes les questions. L'évêque d'Hildesheim lui dut un fier cierge, la nuit où il le réveilla en sursaut, pour l'avertir que le comte
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Hermaiin de Wissemburg venait d'être assassiné par son éciiyer. « Lève-toi, tête chauve, — lui cria-t-il, — et rassemble tes vassaux! Le comté de Wissemburg est vacant, par le meurtre de son seigneur. Tu peux t'en emparer sans beaucoup de peine. » Sur quoi, Févéque se leva, rassembla ses gens de guerre à la liàte, se mit à leur tète, et envahit le comté qu'il annexa, avec le consentement de l'empereur, à révôché d'Hildesheim.
Hutchen avait pour niche une jatte qui se trouvait dans la cave, et, sous cette jatte, il y avait un trou par lequel il se glissait maintes fois sous terre. Il fréquentait les cuisines, bavardait tout le jour avec les cuisiniers, et leur rendait toute sorte de services. Or, lorsqu'on se fut accoutumé à le voir, l'effroi qu'il inspirait d'abord lit place à une familiarité malséante. Un marmiton s'enhardit jusqu'à le railler et à lui dii'c des injures. Il lui jetait des épluchures de cuisine et l'arrosait d'eau de vaisselle. Hutchen, blessé au vif, so plaignit au maître d'hôtel, et le pria de châtier le marmiton insolent; sans quoi, il se verrait forcé de se venger lui-même. Mais le maître-queux lui rit au nez, et lui dit : « Eh quoi ! tu es un esprit et tu as peur d'un enfant ! » Hutchen lui répondit d'un ton menaçant : « Puisque, malgré ma prière, tu ne veux pas châtier ce garçon, je te ferai voir bientôt comme j'ai peur de lui. » Quelques jours après, le marmiton
s'élant endormi tout seul dans la cuisine, l'esprit saisit un coutelas, se jeta sur lui, le dépeça comme un quartier de viande, et jeta ses membres en morceaux dans une grande chaudière qu'il mit sur le feu. Le chef de cuisine, survenant et voyant bouillir ce ragoût d'ogre, couvrit Hutchen de malédictions. Exaspéré par ses injures, le kobold revint à la charge, et, sur tous les rôtis qui tournaient devant le feu, pour être servis à l'évèque, il écrasa des poignées de crapauds qui les inondèrent d'un venin sanglant. Le cuisinier se reprit à l'invectiver et à le maudire! Alors l'esprit l'emporta par les cheveux sur le pontlevis, et le précipita dans les fossés du château. On craignit que, dans sa fureur, il ne mît le feu au palais, et les sentinelles eurent ordre de faire bonne garde sur les remparts. Mais il leur joua de si méchants tours, que l'évèque se décida à chasser cet hôte incommode. A force d'exorcismes, il parvint enfin à s'en délivrer.
En dehors de ces accès de rage, toujours motivés par quelques griefs, Hutchen était bon diable et aimait à rire. Un bourgeois d'Hildesheim avait une femme de galante humeur. Sur le point de partir pour un long voyage, il dit en plaisantant au kobold : « Mon ami, je te prie de veiller sur ma femme, gardela bien pendant mon absence. » Hutchen accepta ce mandat d'honneur, et, quand, après le départ du mari,
la femme voulut recevoir ses amants, il les chassa, Tuu après l'autre, par des apparitions effrayantes. Si Tun d'eux parvenait à se glisser dans le lit, il le jetait sur le pavé d'une si rude façon, qu'il ne se relevait qu'avec les côtes fracassées. Enfin le mari revint, et l'esprit courut au-devant de lui, tout joyeux : « Je me réjouis de ton retour, — lui dit-il, — car il me décharge d'une bien dure corvée : j'aimerais mieux garder tous les pourceaux du pays de Saxe qu'une femme qui veut se jeter dans les bras de ses amants. »
Quelquefois, les kobolds sont jaloux pour leur propre compte, jalousie du reste toute gratuite et toute platonique; car ils n'ont ni la luxure ni la violence des incubes, et filent, en sigisbées du songe, le parfait amour. A Hudmûlen, Hinzelmann s'était épris de deux sœurs, Anne et Catherine. Il se démenait pour leur plaire, et les comblait de toute sorte de soins et de gentillesses. La nuit, il reposait entre leurs pieds^sous la couverture, et l'on voyait, le matin, une petite place creuse, comme si un petit chien y avait couché. Mais ce chien ressemblait à celui du jardinier de la fable : sans prétendre obtenir l'amour des deux sœurs, il ne pouvait souffrir qu'on les courtisât. Chaque fois qu'un prétendant se présentait, Hinzelmann réconduisait par ses stratagèmes; il embrouillait sa déclaration et le frappait de stupeur et de tremblement. Quand le galant venait pour Catherine,
il écrivait en grosses lettres sur la muraille : « Prends demoiselle Anne, et laisse-moi demoiselle Catherine. » En venait-il un autre qui prétendît à la main d'Anne, Hinzelmann retournait son inscription, et on lisait sur le mur : « Prends demoiselle Catherine et laisse-moi demoiselle Anne. » Si l'épouseur poursuivait malgré cet avis, il le tourmentait tellement et lui cornait de si effrayantes menaces aux oreilles, qu'il détalait au plus vite et renonçait aux idées de mariage. Aussi Catherine dut-elle coiffer sa patronne, et sœur Anne bientôt ne vit plus rien venir. Les deux demoiselles restèrent filles; elles parvinrent à un âge très avancé, et moururent toutes deux à quatre jours d'intervalle.
Un autre inconvénient du kobold, c'est sa tenace obsession. Une fois installé dans la maison de son choix, il s'y incarne, il s'y incruste; il y adhère comme l'escargot à sa coquille, comme le pépin à son fruit. 11 faudrait la démolir pierre par pierre pour l'en extirper. Il est vrai qull ne prend jamais ses hôtes en traître. Avant d'entrer dans une mais.on, le kobold la met à l'épreuve en portant des sciures de bois, et en jetant de la fiente de bétail dans les jattes de lait. Si le maître de la maison a soin d'empêcher qu'on ne balaye les sciures, s'il laisse les ordures et boit avec sa famille le lait souillé, alors le kobold s'établit chez lui pour toujours. L'hôte que cette cohabitation importune prend souvent le parti de quitter la place : il vend ou loue sa
maison, et part pour un aulre pays, se croyant cette fois délivré. Tout à coup il entend sa valise ou sa poche éclater de rire. C'est le lutin qui se moque de lui.
Le seigneur de Hudenmûhlen, fatigué de la compagnie d'Hinzelmann, abandonna un jour son château, et partit pour le Hanovre. Pendant toute la route, une plume blanche voltigea devant son carrosse. C'était Hinzelmann qui le précédait. Un paysan danois, excédé par les taquineries d'un kobold, chargea ses bardes e ses ustensiles sur une brouette, et se mit en chemin pour aller demeurer dans un village voisin. Comme il s'arrêtait un instant sur la route, le kobold, coiffé d'un chapeau rouge, jaillit de la baratte au beurre, et lui cria, d'une petite voix ironique : Wifluten? « Nous déménageons? » Un autre paysan mit le feu à sa grange, pour brûler le lutin qui y avait élu domicile. Tandis qu'il regardait Pincendie, en riant dans sa barbe de la grimace que le méchant kobold devait faire, il l'aperçut perché sur une charrette, et disant : « Il était temps de sortir ; nous n'avions pas de temps à perdre ! »
Mais il faut m'arrêter au cœur de cette forêt des légendes, pleine de dédales et de labyrinthes; car les lutins pourraient bien m'y perdre. On sait que leur plaisir est d'égarer les passants errant dans les bois.