CHAPITRE I
Aa»ATs BOTALB OB 8aiwt-A«biii-ob»-Boi« (Ordre de Gîteaiix ) : — Hîstorl<|ue ; Catalogue des Abbét ; Archéologie ; Chartes.
La charte de fondation de Tabbaye de S'-Aubin n'existe HisJoiiquc. plus , et la date n'en a été conservée par aucun document certain (1). Nous ne pouvons, en effet, donner une grande valeur au passage du Chronicon Britannicum, qui relaie la naissance de S-Aubin-des-Bois, mais qui omet d'en donner le millésime [2).
Nous ne pensons pas, toutefois, qu'on doive renoncer à retrouver ce.tte date , au moins d'une façon très-approxi-
(1) Albert Le Grand place cette fondation aux ides de septembre, et D. Taillandier au 3 février 1137. Ceux qui ont étudié Thistoire de Bretagne ne peuvent <*trc surpris d'une telle rontradiction , et ils seraient fort embarrassés pour choisir ontre doux auforitr-s semblables, aussi peu sûres l'une que l'autre, en fait de dates.
(2) « XXXVII Tertio nonas februnrii fundata fuit abhacia de Sancto
Alhino. » (D. Mor. , I, 6'. Ce fait est rangé parmi ceux du xiii* siècle.
malive. Les premiers moines de S'-Aubin sortaient de Bégard (1) : il ne peut y avoir de doute ià-dessus, puisque l'abbaye du Penthièvre reconnut toujours pour mère le « Pctit-Citeaux » du pays de Guingarap; de plus, le comlc Etienne vivait encore, quand cette migration eut lieu. Or, tout semble indiquer que la vie d'Etienne ne se prolongea pas au-delà de 1138, et que Bégard commença vers 1130. On peut donc tenir pour certain que la première abbaye du diocèse de S-Brieuc fut fondée entre ces deux dates.
Le nom du fondateur est aussi resté un sujet de contradictions et de fables (2). Nous ne nous arrêterons pas à les discuter : disons simplement que, d'après les chartes relatées plus loin, S*-Aubin-des-Bois s'était enrichi des libéralités du comte Geoffroy Bolterel* et de ses successeurs, Rivallon et Geoffroy II. Ceux-ci donnèrent, entre autres, des droits d'usage dans la forêt de Lanmor , et ce genre d'aumône accuse la famille d'un fondateur , la forêt appartenant toujours au seigneur supérieur.
Plus tard , quand , vers le milieu du xiii® siècle , les sires de la Hunaudaye , héritiers d'une partie des dépouilles des comtes des Bretons en Penthièvre (3) , disputèrent k
(1) Nous adoptons Torthographe usuelle de ce nom , bien que généralement au moyen-âge, on écrivît * Begar ^.
(2) Les « Annales Cistercienses » s'expriment ainsi : « S. Albinum, dictum vulgo in nemore , Eduardus Princcps , et Constancia uxor ejus , Conani Britanice ducis soror , libérales fundarunt dotaruntque , ubi etiam scpulti ultimum Christi adventum prœslolanlur. » (1 , 333). — D'après une très- fabuleuse généalogie des Tournomine, sires de la Hunaudaye, le prétendu prince Edouard aurait été frère du roi d'Anglot<*rrc et serait venu en Bretagne au commencement du xiii* siècle; il n'aurait donc pu, en tous cas, être fondateur de S'-Aubin. — En opposition aux noies fournies au P. Manrique , auteur des Annales Cisterciennes, une chronique apocryphe fut composée, au XVII' siècle , en l'honneur de la famille de Matignon. Cette extravagante flatterie porte pour titre : « Vieux Mémoriaux de l'abbaye de S'-Aubin des Bois en Bretagne » ; elle a été conservée manuscrite à la Bibliothèque impériale, et éditée en 1853 (Paris.— Jannet). Tout cela n'offre rien de sérieux h la discussion.
(3) Pierre Mauclerc, pour alfaiblir rottc puissnntr jiiaison de î.miilMlle, qui avait tout réceninionl failli monter sur l<» frôiu* durai , avait doniit- mw partie du Penthièvre à Olivier TourjKiiiiiiiv
S'-Aubin ses droits sur celte même forêt , dite alors de Lamballe, les moines soutinrent et prouvèrent que leurs droits étaient reconnus depuis leur fondation. Enfin , la Notice de Bégard raconte que les religieux qui fondèrent cette abbaye, après avoir reçu la bénédiction de Baldric, archevêque de Dol , s'arrêtèrent quelques jours a Lamballe auprès du comte Geoffroy, avant d'aller trouver son père, le comte Etienne, à Guingamp (1).
En raison de ces différents faits , nous regardons comme très-vraisemblable que Tabbaye de S -Aubin fut fondée par Geoffroy Bollerel 1", en H 37.
Si nous en croyons D. Taillandier, Tabbaye aurait obtenu d'Eugène III, dix ans après sa fondation, une bulle confirmant les aumônes qu'elle avait déjà reçues (2). Au reste, la seconde moitié du xii'' siècle n'était pas avancée , que déjà S-Aubin-des-Bois pouvait échanger, avec S-Jacut, des terres contre un domaine appelé ^ l'abbaye de Glayons » , en Pléhérel (3).
Dès l'origine, le monastère de S'- Aubin semble avoir nettement posé le but qu'il poursuivit constamment depuis : faire progresser l'agriculture par l'exemple et par le secours des capitaux. Pendant près de deux siècles , les chartes nous montrent les moines occupés à améliorer le sol et à faire circuler l'argent dans les campagnes voisines, de manière à former ce que nous nommons aujourd'hui une fermemodèle et une banque agricole (4).
(1) Perreierunt ad Gaufridum , filium comilis Slephani boni indolis
viri quif konorifice eos suscipiens et apud se paucis diebus retinens, misit eos ad patrem tuum. » (D. Mor. , 1 , 562. )
(9) Nous n*avon8 pu trouver trace de cette bulle. Nous ne connaissons d*Eugène III , relativement aux Cisterciens, que les deux bulles de 1152, qui s'adressent à l'ordre tout entier. {Bullar. novissim. , I . fol. 56 et scq.)
(3) Cet ancien bénéfice, transformé, comme tant d'autres le furent dans le x« siècle , en exploitation rurale , n'était pas tout entier aux mains des moines ; ils n'avaient que la grange et les terres environnantes. Le reste <^tait possédé par des laïques, qui payaient une dtroe à la famille Cohas.
[A) Le lecteur remarquera particulièrement la rude concurrence faite par les religieux aux usuriers lombards, non seulement en fournissant de l'argent
Ollfi double action fut féconde, et pour le couvent et pour le Penthièvre entier. La pieuse libéralité de toutes les classes de la population ne fit pas défaut à cette religieuse et patriotique entreprise. Ce n'étaient pas seulement les grands propriétaires , les sires de Matignon, de la ïïunaudaye , de Dinan , qui donnaient des terres pour la culture , des dîmes pour la banque , des droits forestiers pour l'élevage du bétail et la construction des bâtiments ruraux ; le pauvre laboureur apportait aussi son obole , tantôt sous la forme de quelques sillons, tantôt sous celle d'une humble rente en seigle ou avoine [1); ce qui, soit dit en passant, prouve que le simple paysan possédait quelquefois, puisqu'il donnait.
Ces dons se faisaient d'ordinaire « consemu hominmn legitimorum terre » et en présence du « Pretor illins terre » ou du « Senescallus feodaius ». Le plus souvent, la seule condition de ces dons était une part dans les prières des moines ou le droit de mourir sous leur habit ; quelquefois c'était une lampe ardente devant le « Sanctum Corpus Domini », ou une messe k clianl, célébrée à perpétuité pour le donataire et sa famille.
Un fait montre l'importance déjà acquise par S'-Anbin , un demi-siècle après sa fondation : En 1187, une querelle s'éleva entre l'abbaye et les « Frères Hospitaliers de Jérusalem », au sujet d'une terre qui, au dire des Cisterciens, leur avait été enlevée par la violence !2). Le S -Siège nomma pour arbitre le métropolilain de Tours, qui, « après bien des contestations, parvint, avec la grâce de Dieu », h mettre les parties d'accord, en partageant la terre en lilige.'
Le plus rapide coup-d'œil jeté sur le Cartulaire de S^-Aubin suffît pour montrer que la fin du xii*" siècle et la première
à un taux raisonnaI>lo, mais aussi en enipAchanl cos avides étrangers d'accaparer le sol.
(1) On vit jusqu'à -22 personnes se réunir, en 1-200, dans la parois^ie d'Erquy, pour olFrir une pièce de terre.
[^] Cyrograph. , x.
moitié du xiii* furent Têpoque de la grande splendeur de celte abbaye. Jusqu'au-delà de 1260, les dons ne se ralentirent pas : c'était à qui apporterait aux moines des bois, des moulins de diverses sortes , des dîmes autrefois usurpées à TEglise, et jusqu'au produit de la pêche de certains étangs [11. Parfois , Tenthousiasme avec lequel ces libéralités sont faites, rappelle le plus beau temps des Croisades : Gilles Le Porc, par exemple, de concert avec sa femme, « donne à la vie à la mort » son cheval, sa jument, son lit et toute sa terre en Pléboulle. Un ancien charpentier ou charron n'a que le champ acheté avec les économies de toute une vie de travail , il le donne ; seulement , comme il n'a pas d'autre moyen d'existence, il s'en réserve la culture, en payant à l'abbaye six deniers par an ; de propriétaire , il se fait colon des moines. D'autres enfin , et en grand nombre, se donnent eux-mêmes avec tout ce qu'iis possèdent. Les richesses qui s'accumulaient rapidement autour de S-Aubin-des-Bois n'avaient point encore nui à l'austérité de la règle ; les moines ne voyaient dans cette abondance de biens qu'un instrument de travail qui , en augmentant de puissance, les obligeait davantage à améliorer le sol et à accroître la production (2). Ils cherchaient surtout à s'étendre vers la mer, dont le rivage leur fournissait et des engrais et des amendements calcaires; par là, ils substituaient les récolles de froment à celles de seigle, la grosse avoine à l'avoine menue. Aux uns, ils donnaient, avec l'exemple d'une bonne culture , les capitaux pour la pratiquer ; à d autres , en échange d'une somme prêtée, ils prenaient de mauvaises terres , durant plusieurs années , et les rendaient en plein rapport, si l'argent leur était rentré ; sinon, la terre venait accroître définitivement les belles exploitations de la ferme-
\ Acte du S"" de la Soraic, \'2')(i.
;î^ Pour bien comprendre tout le prix de celle grande production territoriale, il faut hc rappeler le retour, si fréquent alors, des années calamileuses, auxquelles on p\\t pu appliquer le mol dt» la Chronique de Paimpont, de |-2iO: * Fuit mnximn fnmes ri moriaittas in Ifritannia, * ï). Mor. , ï, 154.^
6 ABBAYE DE S»-Al BIN-DES-BOIS.
modèle. Ainsi, peu à peu, le sol passait de mains inhabiles en des mains qui savaient lui donner toute sa valeur.
Ces véritables disciples de saint Bernard se considéraient non comme les seigneurs , mais comme les ouvriers du sol. Ils cultivaient de leurs propres mains : voyez plutôt la dernière charte signée par saint Guillaume (1) ; elle disait: « Tant que les moines cultiveront eux-mêmes leur domaine de S -Sullien , ils percevront la dîme en grain de la paroisse de Noyai , moyennant une redevance au recteur. )^ Ils prenaient le travail pour eux , mais ils laissaient les honneurs , l'autorité et une part des redevances au Clergé séculier : « Les hommes du fief n'en resteront pas moins soumis au recteur et lui paieront toutes les dîmes autres que celles du blé. )>
De même , quand les Tournemine leur disputèrent la Torêt, et firent plaider contre eux par un prêtre devant le siège de Moncontour , les moines se contentèrent des droits utiles de pâturage et de coupe de bois , laissant au seigneur laïque la chasse et les oiseaux réputés nobles , aves gentiles.
Inspiré par son grand évêquo , le clergé du diocèse de S'-Brieuc abandonna souvent ses terres aux moines de S -Aubin- des -Bois; il y trouvait le double avantage de se débarrasser de soucis matériels , et d'enseigner aux campagnes de bonnes méthodes de culture.
Mais avec les richesses viennent toujours les envieux , et
(I) Le saint évéque parait avoir singulièrement afToctionné cette abbaye, voisine da lieu de sa naissance. Chaque année , depuis 1223 jusqu'à sa mort, nous l'y voyons donner quoique charte. Il n'y a d'exception que pour 1228 et 1229 ; ce qui démontre l'erreur d'Albert Le Grand , qui prétend que le Saint se retira au diocèse de Poitiers, depuis 1226 jusqu'en 1230. — La prédilection de saint Guillaume pour les moines de S'-Aubin-des-Bois ne le fu jamais oublier ses devoirs d'évéque : en même temps qu'il garantissait ses droits au clergé régulier, il maintenait ceux de la mense épiscopale, du chapitre et des paroisses, notamment en ce qui était du Tierçage, tcrcagium. coutume qui consistait à prélever le tiers du mobilier de toute personne décédée ; sous le nom de Jugement des Morts , le sei;?nour laïtjue avait anciennement joui d'un privilège, encore plus étendu, puisqu'il permettait de s'emparer de tout le mobilier ; le Concile de Nantes avait mis fin à cet abus , en 1127.
IIISTOIIIQI'K. 7
il devait en ùlrc ainsi , alors surlout que la propriété Icrriiorialc élail le signe de la noblesse. A ce titre, S -Aubin ne pouvait tarder à prendre rang parmi les hauts justiciers du pays. Nous en voyons les premières traces , sous Tabbé Hervé, en 1260 : des tenanciers reconnaissent Tabbaye pour seigneur féodal « in jure possessionis , proprietatis et liber talh ». Alors aussi « la mesure de la grange des moines en Pléhérel » est admise comme mesure publique.
La Noblesse des environs cessa, en partie du moins, de montrer autant de bienveillance à S*-Aubin. Deux seigneurs, dont les familles comptaient parmi les principaux bienfaiteurs de l'abbaye , Guillaume de S -Dénouai et Geoffroy Tournemine , voulurent Tempecher d'exercer sa juridiction sur des vassaux accusés de meurtre (1 ) . Un autre , Guy de TArgentaye, fut même excommunié , en 1246, ainsi que ses serviteurs , par suite de violences exercées contre les moines (2) .
Nous ne terminerons pas ce qui concerne le xiii* siècle sans nous arrêter un moment sur le testament de ce Geoffroy Tournemine , dont nous parlions quelques lignes plus haut. Celte pièce, qui est datée de 1264, est curieuse, non seulement en raison des legs nombreux qu'elle énumère et qui montrent l'immense fortune des S^" de la Hunaudaye , mais aussi en ce que, par les réparations qu'elle prescrit, elle donne une idée de l'agitation et de la violence où vivait la société d'alors. On y voit combien les chevauchées, ou levées des vassaux pour soutenir les querelles particulières du seigneur (3), étaient fréquentes ; souvent ces querelles prenaient les proportions d'une guerre véritable , comme, par exemple, en ce qui est de « la fiuerre de Plancoët ».
d Ils la citèrent devant le s<'néchal de Penlhièvre, au ^ siège de Montrontour». fis furent déboutés et menacés d'oxrommunication, s'ils poussaient les choses plus loin.
[i] Cart., 158.
\'^ Voir Hévin ; Oufslions sur l»\s l^ffs , p. ^Trl. — La rhovauclif'C se disait par opposition à Vost . hostis , excrcilus, levée destinée au service du suzerain, à un intérêt public— Du Cango, 111, 1210.
8 ABBAYE DE St-ALBIN-DES-BOIS.
De ses nombreuses libéralités aux églises et aux ordres religieux, nous ne citerons que le don d'une armure fait aux Templiers; c'est la seule fois que ces chevaliers sont nommés dans les chartes de S -Aubin.
Revenu de ses égarements avec une simplicité et une ferveur qui, dans ce siècle, succédaient souvent aux plus grandes fautes, Geoffroy Tournemine donna un caractère public à ses expiations. Ainsi, il voulut que la dîme de Plénée-Jugon , enlevée à une veuve, lui fût rendue, et que, après la mort de celle-ci , le montant de cette dîme fût distribué chaque année aux pauvres, à la porte de S'-Aubin, par les gens de la Hunaudaye , sous la direction du prieur du S'-Esprit (1).
Vers le même temps , et nous mentionnons ce fait pour montrer ce qu'était l'autorité spirituelle k cette époque, Jean de Montfort était cité sous peine d'excommunication devant l'archidiacre de Penthièvre, à Lamballe, parce qu'il refusait d'exécuter le testament de sa mère, Marguerite de Plancoët.
Cependant la vie des religieux devenait de plus en plus agitée ; ils étaient à tout instant forcés de recourir aux juridictions laïques ou ecclésiastiques , tantôt pour faire cesser les violences dont ils étaient victimes , tantôt pour défendre leurs propriétés. Mais aussi ils traitaient d'égal à égal avec les plus grandes familles de la contrée , notamment avec les sires de Matignon , avec qui il était convenu que , de part ni d'autre , on ne recevrait plus |)armi ses vassaux ceux du voisin, soit qu'ils fussent gentile$ homines, soit qu'ils fussent soumis à la taille (2).
A partir du xiv® siècle , les actes de S'-Aubin perdent de leur intérêt : la richesse de l'abbaye commence déjà à réagir sur les moines. Ce n'est plus la même activité, le même travail; on cherche plus à enrichir la communauté qu'à amé-
(1) Ce petit prieuré, dont la chapelle existe; eiipore, ëtait situé en Plédéliar.
(2) En exposant l'état des personnes dans nos campagnes, nous reviendrons sur cette classification des vassaux en deux catégories , l'homme libre ci I<* taillablc.
liorer le sort des populations environnanlos. Peu à peu la sympathie publique se retire; les rapports deviennent de plus en plus difficiles avec le voisinage; et, bientôt, il faut recourir au patronage du Duc , après s'être montré trèsjaloux d'indépendance.
Les lettres délivrées par Jean III, en 1313, renouvelées à Guingamp par Charles de Blois, en 1359 [\] , portent « qu'une contestation s'était élevée entre le Duc et les religieux » ; que les moines prétendaient, en vertu d'anciennes exemptions , ne devoir aucune obéissance à la Couronne ; que cette prétention était fondée en ce qui était de l'abbaye, des granges, clôtures et droits dans la forêt de Lanmor, c'est-à-dire de tout ce qui constituait la fondation primitive ; mais qu'il n'en était pas ainsi des acquêts qui , à partir de ce moment , devaient relever de la Cour de Rennes. Toutefois, n'étaient pas soumis à cette juridiction et continuaient à relever des juges ecclésiastiques, les actes personnels des moines et tous les faits se rattachant à l'ordre spirituel, même les testaments, anniversaires, etc., etc. En retour, le Duc s'engageait à défendre les religieux et leurs hommes contre « tout tort, force ou violence » de ses sujets, quels qu'ils fussent ;2 . La monarchie prenait partout la place de la féodalité, à mesure que celle-ci oubliait sa mission protectrice.
Comme tous les pouvoirs qui s'en vont, la féodalité ne savait pas se défendre , mais elle cherchait à se venger. De nouvelles lettres du duc Jean , adressées à son sénéchal de Rennes, en 1337, lui recommandaient une grande fermeté à l'égard de ceux qui s'efforçaient « d'empêcher la précédente composition ».
Cette situation nouvelle se trouva confirmée, en 1394, par le duc de Bourgogne, chargé de prononcer sur les pré-
,1^ Archives des Côtes-du-N'ord.
{2} Dans ces lettres, la justice particulière de S'-Aubin fut ronfirméc ; le Duc retint un seul cas, celui de cherin ou de chemin. C'est à ces lettres, sans doute, que ce monastère dut, plus tard, le litre d'abbaye royale.
tentions que le comte de Penlhiêvre élevait sur les abl^ayes de ses domaines ; ces prétentions furent déclarées mal fondées , et la juridiction fut reconnue en appartenir au Duc seul (1). La protection ducale ne fui pas toujours désintéressée ; malgré leurs efforts , les abbés ne parvinrent pas à repousser tous les empiétements de la Couronne.
Dans le cours du xv'' siècle, la généreuse initiative de travail et de progrès prise par cette abbaye avait à peu près complètement cessé ; les moines ne conduisaient plus la charrue ; ils ne s'appliquaient plus à améliorer les méthodes et à stimuler le travail agricole. Comme de riches propriétaires, ils prenaient leurs aises, avaient des fermiers, et ne visaient plus qu'à augmenter tout doucement leurs revenus et à sauvegarder leur position indépendante de hauts justiciers. Plus d'un trait montre cette indépendance : nous ne rapporterons que l'empressement qu'ils mirent à recueillir et à inhumer , dans leur église , le corps d'une victime de la haine de seigneurs du voisinage. Jean Eder, S^' de Beaumanoir, venait d'être assassiné dans la forêt de Lanmor, sous les yeux et à l'instigation des juveigneurs de la Hunaudaye; cenx-ci, sous prétexte de chasser, l'avaient entraîné dans le bois, et le bâtard de la Hunaudaye, aidé de Jean du Breil , Tavait tué à coups d'épieu, « sans même lui laisser le temps de se confesser » (2). Les assassins se réfugièrent dans le minihy de Lantreguier , et le procès dirigé contre eux, après avoir longtemps traîné, finit par s'assoupir. U sire de la Hunaudaye ne fut pas inquiété , bien que tout le désignât comme le principal auteur du meurtre de son hôte (3;.
(l) D. Mor., II. 633 et suiv.
9) D. Lob., I, 759.
;3) On a dit que los Toiirneminc avaient et*? poussés à ce crime par le ressentiment que leur avait causé le mariage de leur mère avec le malheureux Jean Eder : on y a vu le désir de se venger d'une raésallianco. Nous avons établi au T. II que les Eder n'étaient pas de si « petits sires » : nous inclinons plutôt ù rejeter cemeurlre sur le caractère violent qui parait avoir été héréditaire dans la maison de Tournemine : près d'un siècle auparavant,
Vers la fin de ce siècle , en 1 484 , nous voyons paraître le premier commendataire sur le siège de S-Aubin. Qu'estce qui porta le Souverain-Pontife à aller chercher un bénédictin de S-Melaine, de Rennes, pour le placer à la têle d'une des abbayes cisterciennes de révêché de S -Brieuc? Nous rignorons ; mais elles durent être bien graves les raisons qui déterminèrent à mettre ainsi en oubli les bulles de Pie II, de Jean XXIII, de Nicolas V et de Sixte IV, défendant de confier «ni présidence, ni administration, ni^ prééminence » a d'autres qu'aux religieux de Tordre. Bientôt, aux commendalaires religieux succédèrent les chanoines , puis les simples prêtres , puis moins encore. Peu à peu l'abbaye devint , pour les ambitieux , un bon revenu dont rintrigue disposait à la Cour. Les moines, privés de direction morale, ne virent plus qu'un ennemi dans l'homme qui venait les exploiter , et des abus sans nombre naquirent d'un état de choses que le S'-Siége tenta vainement d'arrêter plus lard (1).
Le roi , s'étant exclusivement chargé de nommer les chefs ou plutôt les propriétaires de chaque abbaye , se réserva de jouir des revenus entre deux comn.endataires : le temporel de S*-Aubin commença à être saisi , pendant la vacance de 1532 (2).
Après de tels bouleversements, dans la règle de saint Bernard, un relâchement marqué ne peut surprendre dans le régime de S'-Aubin '3; : cette ruche laborieuse qui, pen-
an crime non moins odieux avait été commis dans la même famille. (Voir D. Morice, II, 498.)
(1) Voir notamment les bulles de saint Pie V, en 1567 et 1570 ; de Grégoire XIII , en 1574 ; de Sixte V, en 1586, etc.
(2) Il en fut ainsi pour les abbayes de Coatmalouon , pour les prieurés de N.-D. de Jugon et de S^-Martin de Lamballe , et pour la mcnse épiscopale de S -Brieuc. Le directeur de l'économat de ce diocèse était chargé de ces cinq biens, et rendait ses comptes aux économes de la province. Quelques-uns des registres de l'éronomal nous ont été c(»mmuniqués par M. Raison du Cleuziou.
(3) Dès 1509, Yves, abbé de Villeneuve, déir^^nié par h' p'nr-ral et le chapitre do l'ordre pour visiter les mmnes de S' Aubin, leurenjni^'nailde s'exercer à mieux chanter et psalmodier, d'apporter au f hceurplus de modestie . de piété
H AnBAYE ])K S'-Al hlN-OKS-DOIS.
(lanl si longtemps, avail êlé lïime et rexemple du travail agricole de la contrée , était devenue une riche maison où Ton menait une vie bien différente de celle des temps passés, (iuand le clergé de S -Brieuc fut frappé des lourdes taxes de 1o63 et années suivantes , ce fut là et à Beauport qu'il trouva les grosses sommes dont il eut besoin , pour n'êlro pas contraint de vendre k perte ses plus beaux revenus T. Un aveu, rendu au roi, vers ce temps, par l'abbé Turmier, fait connaître exactement la situation matérielle de Fabbaye.
Cet acte énumère d'abord les « maisons, église, couvent de X.-Dame de S-Aubin-des-Boys, jardins, vergers, prés, moulin à eau, estang, coulombier, boys, plesse de haute futaye , le tout annexé en la foret de la Hunaudaye (2) et environné d'icelle de toutes parts , contenant ensemble environ iOO journaux et tiers ». Puis est indiquée une portion de la foret où les moines ont droit de prendre du bois de chauffage : de l'ancien droit de prendre du bois de construction, il n'est plus question, parce qu'il est dit que cette partie de la foret était couverte de broussailles et halliers (3-.
Vient après cela le détail des divers biens dans les paroisses
et (le respect, de ronlrcr dans la liturgie tistercienno, de ne plus se permettre de rien changer aux vieux chants et aux antiques cérémonies. vArchives des Côtes-du-Nord. Fonds de Bégard.)
(I) En 1587, S'-Aubin fut taxé à 500 érus de rente, près du 1/7 des bicus qui durent être aliénés dans l'év^ché de S'-Bricuc, à titre de quote-part dans les 150,000 liv. de rente dont on dépouilla alors l'Eglise de France.
(-2) Ce nom avait définitivement prévalu sur celui de forêt de Lanmor on de Lamballe.
{')) La prétention aux bois de construction fut reprise plus tard : nous avons sous les yeux une transaction entre les religieux et « très-haute et très-puissante dame Madame Claude-Louise-Jeannc d'Illiers d'Entragues, veuve de très-haut et très-puissant seigneur Monseigneur Louis-Auguste , sire marquis de Rieux , baron de la Hunaudaye » , pour régler le cas où l'abbaye pourrait couper dans la forAt du bois d'oeuvre. On prévoit dans cet acte ce qui devra se faire quand un jour l'église abbatiale tombera de vétusté ; ceci se passait en 1708. Quelques années après, la temp<^le réi^olulionnaire emportait moine* et grands soigneurs, et la vieille église, depuis longtemps abandonnée, est encore debout.
HlSTOniQlE. 13
(le « S*-Briac, Dinan, S'-Denoal, Dolu, Erquy, S*-Germain, Le Giiildo , Henansal , Henan (Bihen , Lambaile , Maroué , Morieuc, Nouéal (Noyai, Plédélia , Plancoët, S -Polan , Pléboule , Pleveno , Pleherel , Plestan , Quintenic , S'-Rieu , S-Suliac el Trégomar » fi.
Enfin , « le S^' abbé et couvent » déclarèrent que <( de tout temps immémorial » ce qui était quelque peu exagéré, nous l'avons vu) , ils avaient « haulte justice à quatre polz et jurisdiction exercée par officiers, seneschal, alloué, lieutenant, procureur, greffier, sergents; papiers, sceaux, droit dVpaves galloys, désherance et tout ferme droit de jurisdiction » ^2'. « A cause desquelles choses tenues en fief
1- On peut les résumer ainsi : — Domaines : < les piecze, maison, mestayrie» pourprins, cuulombicr, jardins et domaine de TAbbaye, en Pleherel, «'ontenant 10 journeaux, un moulin avec quelques pièces de terre, des rentes en froment montant à environ 43*2 b. , plus 8 b. sur la dixme de Port-à-la-Duf , qui appartenait au recteur. — Le domaine de S'-Qucreuc, en Erquy, avec sa métairie el « une vieille masière de moulin ruiné » ; contenant 91 journaux pouvant s'aiïermer 100 b., moitié froment, moitié *. gros bled », plus 184 b. (le rente froment. — Le fief de S'-Sulien , en St-Rieu « avec ses jardins , pourprins, chesnayes, terre arable et non arable, séparée en réaiges de clos par fossés > , contenant 48 journaux, plus un moulin et deux prés, chacun de 4 journées d'hommes faulcheurs d'herbes, plus en rente 30 perrées de seigle et JO b. 1/2 froment. — Les maisons, métairies, jardins et colombier de S'-Galery, en S'-(îerraain, contenant 10 journaux, plus 9 journaux de landes et diverses pièces de terre, le tout valant 100 b. froment. — Les petits liefs de la Vallée Eveillard en Plestan, de S'-Briac, et celui de Gouranton en Morieux, payant 3 perrées de froment, rente mengière, au tablier du S*' Abbé, au nllaige de Gouranton, au jour et feste de Noël, appréyis de la Cour de Lambaile, et doit oultre, par le deceix des hommes et teneurs, rachapt, ventes et Iodes. — Deux moulins payant .ÎC» perrées de seigle. — Quelques prinses payant tout en froment. * — Rentes : Elles étaient de plusieurs sortes ; les dîmes, les novales, les mengières , les rvquestes , les quérables. Fort peu se payaient en monnaie ; la plupart étaient en froment et en avoine, ce qui prouve la culture avancée des domaines de l'abbaye. Il y avait peu de seigle et mf^me de « meteal » (méteil ; quelquefois le blé était « tiercez » , c'est-à-dire qu'il se composait également de froment, gros blé et avoine. Celle-ci était ou grosse ou menue. Le plus grand nombre de rentes étaient dues en grenier, c'est-à-dire rendues dans les granges de l'abbaye. — Les renies comportaient quehiuefois aussi des poules, chapons et bécasses. — Une pi^cherie était établie près du rocher de la chapelle S'- Michel, en Erquy, laquelle chapelle était aux mains des moines, mais à eux contestée par le S" de S'-Denoal.
,i La cour de S'-Aubin tint d'abord m's audiences, le mercredi de chaque
U ABBAYM ni!: S«-AUniN-DES-ROlS.
amorly » confessaient « les abbé , religieux et couvent debvoir au roy la foy , prières et oraisons ».
Sous le point de vue matériel , au moins , Tabbaye était donc encore dans un étal très-florissant ; mais ce bien-être allait disparaître dans le grand naufrage de la Ligue. Le chanoine de Notre-Dame de Paris, qui était censé administrer Tabbaye, crut, en voyant Tagitation croître en Bretagne, qu'il serait sage d'y envoyer un procureur spécial pour veiller a ses intérêts. Il fit choix d'un jeune religieux, nommé François Richard , qui venait de finir son cours de hautes études au collège de Citeaux , à Paris.
Frère Richard fut reconnu par le chapitre de l'abbaye , ses pouvoirs déclarés réguliers, et il prit sans opposition l'administration de la communauté, continuant aux religieux la pension dont ils jouissaient à son arrivée (1). Mais, pew de temps après, un mauvais moine, nommé Fr. de Launay, entreprit, à la faveur des troubles, de s'emparer du gouvernement et surtout des revenus de l'abbaye.
Ne trouvant, parmi les religieux, « d'appui pour ses criminels projets que dans un sien neveu » , disent les pièces du temps , il alla se concerter avec des soldats huguenots qui occupaient le château de la Hunaudaye , et ceux-ci enlevèrent le prieur au moment où il venait de célébrer la grand'mcsse dans l'église abbatiale, le jour de l'Assomption. Le frère Richard fut jeté dans une basse-fosse, à la Hunaudaye [ï]y et de Launay s'installa au château , avec le titre
semaine, sucressivemcnt « à Lamballe, Matignon, Henansal et ailleurs ». Mais, en 1711, le Parlement en fixa le siège au bourg de S^-Denoual, en raison « des vastes domaines que l'abbé, M. de Catuellan, avait dans les environs » ; le greffe alors s'affermait 40 fr. par an. (Arch. des Côtes-du-Nord.)
(1) L'administration était donc tout entière aux mains de Tabbé, qui nourrissait ses moines. Plus tard, ce fut l'inverse : les moines ressaisirent l'administration et firent une pension à l'abbé.
(2) Nous avons vu dans un obscur cachot, au pied d'une des tours du chât-au, la Passion de Notrc-Si'igneur et autres pieuses images, grossièrement sculptées dans les murs humides. Les paysans, qui ne montrent pas ici contre les moines l'animosilé qu'ils ont conservée contre d'autres abbayes, attribuent cette œuvre d'un captif à un religi«^ux qui aurait été enfermé là, dix ans, pour
IIISTORIori'. 15
d'abbé de S^-Aiibin , tandis que son nevni prenait le gouvernement do Tabbaye.
Aidé par les soldats protestants , Tinlrus exerça toutes sortes d'exactions sur les fermiers et tenanciers du couvent; il vécut dans la débauche avec ses nouveaux compagnons , insultant dans ses orgies aux souffrances de son prisonnier. Bien entendu qu'il ne se souciait guère d'entretenir l'église et les bâtiments conventuels; et les moines, réduits k la plus extrême détresse , n'obtenaient que rareiiient une faible pitance qu'il fallait aller chercher au château de la Uunaudaye. Souvent les religieux étaient obligés de se tenir enfermés dans leurs cellules , pour no pas être témoins des scènes infâmes dont les huguenots et les apostats prenaient plaisir a souiller l'abbaye , sans doute dans l'espoir de détacher les bons religieux de leur règle.
Toutefois, Fr. Richard parvint à sortir de prison, et il se réfugia à Lamballe « où il vesquil modestement en sa religion » , dit un témoignage contemporain. De là, il adressa une plainte à Mercœur, qui ordonna à la Cour de Dinan de faire une enquête ( 1 ; .
Le chef de laS'^-Union ayant débarrassé le pays des royaux qui tenaient la Ilunaudaye , de Launay s'enferma au château de La Latte, avec une troupe de soldats protestants. Là, il continua sa vie scandaleuse et acheva de ruiner les tenanciers que l'abbaye avait dans ce quartier , et que leur éloignement avait sauvés d'abord. Il proposa une transaction au frère Richard ; mais , comme il ne voulait pas quitter le litre d'abbé, celui-ci refusa de rien entendre.
Les événements politiques qui survinrent , la décadence de la S'^-Union et le triomphe du parti du roi, dont se disait
avoir osé reprocher ses dérèglements à la châtelaine. Ils ajoutent qu'un seigneur du voisinage, ému de pitié au sort immérité du moine, joua sa fortune entière contre la liberté du religieux et qu'il gagna. Cette tradition se rapporte-t-elJe au frère Richard ou à un autre? .\ous l'ignorons.
• Il Cette enqu(Hc est de la fin de décombro 15î)2. Nous l'avons trouvée dans les papiers qui nous ont été confu's par M"*" veuve (]ornillet (de Lamballe;. Voy. Mtlnnges Archéologiques , T cahier, I8r):j, p. 71.
i6 ABBAYE DE S'-AUBIxN-DES-BOlS.
(le Launay, empêchèrent qu'aucune suite fût donnée k Tenquête. En 1597, nous voyons Jacques de Launay se présenter effrontément devant la Cour de Lamballe , avec le titre d'abbé de S -Aubin ; mais jamais les religieux ne lui reconnurent cette qualification ; toutes les pièces qui le concernent portent en marge : « Fr. Jacques de Launay , soydisant abbé. »
Toutefois , il paraît que la misère amena peu à peu les moines à accepter une partie des faits accomplis. En 1613, Marc de Launay, le neveu du prétendu abbé, remplissait, sans conteste, les fondions de prieur, et profitait de cette position pour vendre ce qui restait du trésor de Téglise; c'est ainsi qu'il aliéna un riche collier et d'autres bijoux que les religieux étaient parvenus k sauver jusque-là. François Richard , lui-même , finit par revenir comme simple frère k S -Aubin, et il figure parmi les moines dégénérés qui furent expulsés en 162o [Ij.
Après le cataclysme social qui marqua les dernières années du xv!*" siècle , le torrent ne rentra pas dans son lit sans laisser après lui bien des souillures , dans les abbayes cisterciennes comme ailleurs. En 1615, un homme d'une grande pureté de mœurs et d'une mâle énergie , le R. P. dom L'Argentier, abbé de Clairvaux, entreprit la réforme de son Ordre. Le roi Louis XIII pressa, trois ans après, le Chapitre général d'entrer dans ces vues, et, sur les propositions de cette assemblée , il prescrivit par lettres royales, d'avril 1621, une série de mesures pour faire pénétrer successivement la stricte observance dans toutes les maisons d'hommes et de femmes du royaume. La généreuse initiative de la France fut suivie et approuvée par le S'-Siége ; le pape Grégoire XV donna le bref de Réformalion , le 8 avril 1622. Rappeler ces faits était nécessaire pour faire comprendre la manière dont la réforme fut introduite k S*-Aubin-des-Bois.
[l l'ron'tlun? rrlalivc îi la rt'forrae. iAnh. des Cùtes-du-Nord.;
Dès l'année précédente , Tabbé commendalaire , Jean Pépin , s'était cru obligé de porter contre ses moines une plainte , à la suite de laquelle une enquête fut faite par un conseiller au Parlement. Aux mois de janvier et novembre 1624, nouvelles plaintes de Tabbé, et seconde enquête qui amena l'arrestation de quelques moines et d'un bâtard de Launay.
Ce fut alors que le prieur de S*-Lazare reçut de l'abbé de Citeaux , général de l'ordre , mission de venir réformer la maison de S*-Aubin. Il commença par présenter ses lettres au Parlement, qui mit ses officiers à la disposition du prieur. Celui-ci se transporta k l'abbaye, au commencement de janvier 1625; il ouvrit une enquête minutieuse sur les faits reprochés aux moines; il entendit les témoins, les confronta avec les accusés , et rendit une sentence qui cassait le prieur Richard , les autres dignitaires , et dispersait tous les religieux dans les abbayes de Langonnet, du Relec, de Boquen et de Bégard, avec un secours suffisant pour la route. De plus , le prieur de S -Lazare fit venir, de Tabbaye de Prières, des religieux réformés et nomma parmi eux un prieur claustral.
Les expulsés appelèrent comme d'abus au supérieur général et au Parlement : l'abbé de Villeneuve , vicaire de la province et peu ami des réformes , prit fait et cause pour eux , et leur donna trois mois pour produire leurs réclamations. Comme les diverses abbayes avaient refusé de les recevoir , il les fit réinstaller à S^Aubin , au mois de mars, par le prieur de la Vieuville, « pour éviter, dit-il, le vagabondage de ces moines privés de nourriture » ; et il ordonna aux réformés de retourner k Prières.
Ceux-ci n'en tinrent compte et se retirèrent dans le logement de l'abbé ; de sorte que deux communautés ennemies occupèrent k la fois S -Aubin. Mais ceux qui étaient Ik du fait de l'autorité ecclésiastique et laïque ne tardèrent pas k prendre le dessus; et, k-la fin du mois, le prieur claustral fit enfermer un des anciens moines pour « insolencç et T. uf. :2
rébellion ». Il fat délivré pendant la nuit par ses confrères, et tous quittèrent de nouveau Tabbaye , emportant tous les livres d'office. Le prisonnier fut toutefois repris et incarcéré au château de la Hunaudaye.
Cependant, Jean Pépin avait déposé au Parlement une plainte comme d'abus contre Fabbé de Villeneuve, et une autre contre les moines récalcitrants. Ils furent arrêtés, et deux conduits à Rennes pour y être interrogés. Ceci inspira aux autres des réflexions plus sages ; ils se déclarèrent prêts à embrasser l'étroite observance , si on voulait les rétablir dans leur abbaye ; ce qui ne les empêcha pas de chercher à se venger sur Jean Pépin, en continuant a le poursuivre de leurs calomnieuses accusations.
Après nombre d'enquêtes et de contre-enquêtes , le Parlement rendit, le 19 juillet 1623, un arrêt par lequel il déclarait que l'abbé de Villeneuve avait mal et abusivement jugé ; il confirmait les pouvoirs du prieur claustral et l'établissement des réformés à S^-Âubin, et enjoignait aux abbayes désignées par le prieur de S -Lazare de recevoir les moines expulsés.
Pendant ce temps , l'ordre avait encore changé de supérieur général , et le dernier chapitre s'était montré peu favorable à la réforme : l'abbé de Villeneuve en avait pris plus d'audace pour repousser de sa province la stricte observance. Forcé, par un nouvel arrêt du Parlement, de recevoir dans son abbaye deux des anciens religieux de S -Aubin , il soutint les autres dans leur résistance. Ceux-ci continuèrent k faire retentir les tribunaux de leurs plaintes contre Jean Pépin et son successeur. Le vénérable commendataire comprit que, pour en finir, le mieux était de résigner sa commende entre les mains d'un religieux réformé , Jean du Ouellenec, qui, sorti lui-même de Prières, réunirait au titre d'abbé l'autorité de l'exemple. Mais le vent n'élait plus aux réformes : l'abbé de Villeneuve, se sentant soutenu par un parti puissant dans l'ordre , prit l'offensive contre Jean du Ouellcnec et les siens. Il voulut visiter cette abbaye, qui
refusa de le recevoir. Alors , assisté d'un conseil où figurait l'ancien prieur de S -Aubin , il lança contre les réformés de celle maison une sentence d'excommunication et les assigna au prochain chapitre général (juin 1627) ; cet arrêt fut signifié à Jean du Quellenec , à travers sa porte qu'il persista à ne pas ouvrir (1).
Ce qui reste encore des archives du monastère ne nous donne pas la fin de tout ceci. La lutte continua quelque temps sans doute , là comme dans le reste de Tordre ; car, tandis que les congrégations de S*-Maur et de S'*-Geneviève de Paris réformaient facilement les Bénédictins et les Augustins , une partie considérable des Cisterciens résistait aux efforts du pape, du roi, des prélats et des bons religieux. L'abbaye de S'-Aubin resta toutefois plus ferme que bien d'autres dans la stricte observance , une fois que Jean du Quellenec fut parvenu à l'y introduire définitivement ; et si cette maison ne sut pas se placer, dans ces derniers siècles, auprès de celles qui rendirent de grands services dans la science , dans l'enseignement , dans la prédication et dans l'agriculture, du moins fut-elle exempte de tout scandale.
Bientôt , les commendataires reparurent : ils cessèrent de s'occuper du gouvernement de la maison, et tous les actes furent passés au nom des « vénérables prieur et religieux » (2;. La commende fut un revenu diminué sans doute.
(1) Les pièces très-incomplètes et souvent peu lisibles de ces longs débats existent aux archives des Cùtes-du-Nord , et ce n'est pas sans peine que nous avons pu y découvrir et y suivre le fil des événements que nous venons de raconter.
(2) En 1642 , les biens de l'abbaye furent partagés en trois lots ; les religieux en choisirent un, les deux autres restèrent à l'abbé ^Acte de 1708. Mais , quelques années plus tard , une transaction entre l'abbé et les moines fit une part plus large à ceux-ci : la mense conventuelle grossit notablement , et la maison abbatiale, complètement abandonnée, était en ruine à la Révolution. (Procès -verbal du 20 décembre 1790. Archives des Côtes-du-Nord.) C^ n'était là que le signe de l'état général où une mauvaise administration avait amené les affaires de l'abbaye : le 30 mars 1778, l'assemblée capilulaire reconnut la nécessité d'emprunter 1200 fr. pour payer les dettes et éviter les poursuites des créanciers. Qu'il y avait loin do là à la banque du xiii'' sirclc !
mais exempt de toute charge , de toute préoccupation ; ce bénéfice fut un droit auquel nul devoir n'était plus attaché ; l'abus s'étalait si audacieusement , qu'évidemment la Révolution n'était pas loin.
Nous avons entendu un ancien et spirituel religieux de Beauport raconter que, en 1790, il était recteur-prieur de Plélo. Entre le schisme et l'orthodoxie , son choix fut bientôt fait ; mais il eut la malicieuse pensée de tenter son domestique , Fanchinot , qui , comme tout serviteur de presbytère, était quelque peu maître dans les petites circonstances. Un soir, après souper, le Prieur dit à son valet : Fanchinot, que faut-il faire ? Si je suis la voix de N. S. -P. le Pape, j'abandonnerai ce troupeau qui m'aime et qui aurait grand besoin de mes conseils au milieu de la tourmente. — Oui, sans doute, répondit Fanchinot, mais votre âme, monsieur le Recteur! — Cependant, reprit le Recteur, il sera dur de passer les jours tapi dans les champs de genêts ou au fond d'un bois , et la nuit à porter les sacrements , sous les frimats de l'hiver et dans une anxiété continuelle ; la vie est douce dans ce joH presbytère, où l'on fait un peu de bien sans se donner beaucoup de mal.
— Oui , monsieur le Recteur , fit bravement Fanchinot , mais votre âme I — Qui sait où s'arrêtera la persécution , mon ami ? Peut-être faudra-t-il monter un jour sur l'échafaud ; et, toi-même, mon vieux serviteur, peut-être t'y traîneront-ils après moi. — N'importe, monsieur le Recteur, l'âme avant tout. — Je crois que tu as raison , Fanchinot ; pourtant , notre verger est bien préparé , et m'est avis qu'il donnera, cette année , huit ou neuf barriques de ce bon cidre que tu connais.
Le Breton ne disait plus rien ; il se grattait anxieusement l'oreille ; l'amour du devoir et l'amour du cidre se livraient un cruel combat dans son cœur. Le Prieur lui vint on aide :
— Et ton âme, Fanchinot! — Ame avant, âme après, dit celui-ci , n'y tenant plus , gardons notre verger , monsieur le Recteur.
Nous ne pensons pas que les cinq religieux , qui tenaient S -Aubin , k la Révolution , se laissèrent déterminer par des considérations de même ordre ; ils acceptèrent toutefois la Constitution civile du Clergé, moyennant quoi ils ne quittèrent pas Tabbaye. Mais leurs douze mille livres de revenu (1) les quittèrent, et, réduits k la maigre pitance que la république leur octroya en échange de leurs biens , ils se trouvèrent presque aussi malheureux que leurs prédécesseurs du temps de la Ligue. Néanmoins, le 12 octobre 1790, les trois frères présents k Tabbaye répondirent aux commissaires du district de Lamballe , qui venaient leur proposer officiellement de rentrer dans le monde , qu'ils resteraient là tant qu'ils n'en seraient pas expulsés. Deux ajoutèrent que, dans ce cas, ils useraient de la liberté que la loi leur . offrait; le prieur seul déclara que, « inviolablement attache aux engagements religieux qu'il avait formés , il était résolu de se retirer dans un des monastères que l'Assemblée nationale indiquerait aux religieux qui désireraient continuer la vie commune » (2). Ils restèrent donc, attendant des jours meilleurs , jusqu'au mois de février 1796, où ils furent massacrés, comme nous l'avons dit au Tome II (3^.
'1; Nous donnons ici le chiffre du livre des décimes; le nn^me document assigne à l'évéque 17,000 fr. Ce chiffre était plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité ; une estimation faite avec soin , en 1790 » constata , dans les paroisses de Plédéliac, S'-Denoual, Hénanbihen, Erquy, Pléhérel, S'-Rieul et S'-Germain, 7,856 fr. 02 c. de revenu, ou , au denier 20 et 22, 224,217 fr. de capital en biens fonds, abstraction faite des rentes de toute nature.
(2) .archives des Côtes-dn-Nord. — Il n'y avait pas de frères convers à S-Aubin ; les religieux étaient servis par des domestiques.
(3) P. 441. — Noug avons raconté le fait, comme il nous a été décrit par on ancien domestique de l'abbaye , qui en fut le témoin , et qui resta près du frère Philippe Goermans, Suisse de nation , et en religion dit frère Germain, le seul qui eût survécu au massacre, nous a affirmé le vieux serviteur. M. l'abbé Souchet , dans les notes nombreuses qu'il a recueillies sur le diocèse et qu'il a bien voulu nous confier, dil que deux des religieux furent lues par les fenêtres et que les autres échappèrent. V^ cah. , 107.)
22 ABBxWE DE S»-AUDIN-DES-B01S.
Catalogue Philippe, le plus ancien abbé connu à S -Aubin, paraît Abbés. avoir obtenu d'Eugène III la bulle de 1147, mentionnée par les Bénédictins.
Guillaume, en 1159, acquit « Tabbaye de Glayon ».
3foy$e. Nos chartes vont le signaler de 1162 à 1201 (1) : un prétendu Guillaume, placé par D. Taillandier en 1177, nous semble au moins douteux (2). C'est à Moyse que nous rapporterons les actes de 1189 et de 1201 , où figure l'initiale M , que le continuateur de l'Histoire de Bretagne traduit arbitrairement par Maurice.
Geoffroy est connu par un acte sans date, que D. Taillandier place à tort en 1227, puisque Geoffroy Tournemine y figure comme sénéchal d'Alain d'Avaugour dans la chàtellenie de Jugon, et qu'Alain était mort dès l'an 1212. De plus, le Bénédictin et ses copistes ont supposé que Geoffroy s'était démis de ses fonctions abbatiales à cette même date, et avait eu immédiatement pour successeur un certain Gautier : cette hypothèse , qui repose uuniquement sur la rati-
(1) Les catalogues des abbés de S'-Aubin, dressés avant le tiôtre, donnent à Moyse le nom patronymique de Brehant : ils se fondent sur la charte de 1164, dan8 laquelle on voit figurer Vabbé Moyse, puis, parmi les témoins^ Moytan de Brehant. Une lecture attentive fait reconnaître qu'il 8*agil de deux personnages différents.
(2) L*acte sur lequel s'appuient les Bénédictins , pour inscrire cet abbé à leur catalogue, porte, d'après D. Morice (I, 1014) : « Testibus his Bertranno » le Corne. Àlano Àbel. Guillelmo Parvo. Àbbate G, Petro de Tangaal » priore, etc. » Dans le cartulaire, nous lisons: € Testibus hiis Bertranno » le Corigne, Àlano Habel, Guillelmo parvo Abbate. G. Petro de Langaal » Priore, etc. * Abbas ou l'Abbé n'était-il pas un nom de famille, déjà répandu dans ce pays et qui y est encore très-commun? Nous avons déjà fait remarquer que ces noms patronymiques prenaient probablement leur origine dans la possession d'abbayes , do paroisses ou d'autres bénéfices ecclésiastiques , usurpés an milieu des désordres des ix* et x* siècles.