ACTE III (SCÈNE III
(ORANKO, KARAKA, SAUVAGES, PUIS KEREBEK)
Oranko à Karaka Cati louma !
Karaka Amoulika Azakia Kerebek
(Oranko hésite.)
Oranko Inaliki Ghicalamai. Itara a moutou Koule oûekelli ?...
et la scène se poursuit ainsi.
N'est-ce pas fantastique? — J'ajoute que le français de Christophe Colomb rappelle le caraïbe d'Oranko I
Le 17 janvier 1818, un petit événement se passe à la Gaîté. On jouait V Enfant du Régiment, de Dubois et Brazier ; ce petit vaudeville avait obtenu le meilleur accueil ; mais certains spectateurs crurent y rencontrer quelques allusions politiques : « C'était le roi de Rome que les auteurs avaient mis en scène et, de plus, une gravure avait donné au héros de la pièce, bercé sur les genoux d'un vieux soldat, une ressemblance suspecte avec le fils de Napoléon. »
La police inquiète de la Restauration donna Tordre d'arrêter Touvrage et de saisir l'image; la pièce fut interdite après quarante-cinq représentations, et les mélodrames les plus saugrenus et les plus sinistres se succédèrent jusqu'en 1830.
Les représentations commençaient à six heures et demie; mais, le dimanche, la Gaît<f, comme les autres théâtres, devait lever le rideau à cinq heures et demie précises. Une ordonnance de police l'exigeait (septembre 1811 ) : « La plus grande population de Paris n'a que le dimanche pour jouir des spectacles, et il ne faut pas que les heures auxquelles ils commencent et finissent ce jour-là puissent contrarier les occupations auxquelles elle doit se livrer le lundi. »
C'est un dimanche, à la sortie d'un mélo historique narrant la trahison de Y amiral Bing^ que fut échangé ce stupéfiant dialogue entre deux titis : On allait comnaencer le dernier acte et la sonnette rappelait le public : « — Eh ! Polyte, tu rentres pas? »
— « Non, il m'embête, l'amiral Bing. »
— « Moi aussi, mais c'est justement à cause de ça que je remonte... Il m'a trop rasé, j'veux l'voir fusiller! »
En 1834, Latude ou Trente-cinq Ans de captivité fait courir tout Paris à la Gaîté... La pièce était amusante, bien faite ; elle mettait en scène des événements récents encore ; de plus, la direction avait exposé, dans le foyer même du théâtre, les instruments qui avaient servi au prisonnier pour percer
les redoutables murailles de la Bastille; Téchelle elle-même, la fameuse échelle qui lui avait permis de s'évader, figurait au nombre des objets exposés. Ce fut le grand succès; la Gaîté faisait d'admirables recettes, et quatre-vingts représentations n'avaient pas lassé la curiosité du public quand un horrible incendie vint détruire le théâtre, pendant une répétition générale de Bijou on V Enfant de Paru,
Tout Paris s'émut, et une immense sympathie entoura le directeur Bernard Léon, un brave artiste, estimé et aimé, qui venait d'acheter 500.000 francs le théâtre.
Des représentations furent organisées à son bénéfice, des concours pécuniaires et artistiques lui vinrent en aide, tant et si bien que, le 19 novembre 1835, le Théâtre de la Gaîtë put rouvrir ses portes au public, après avoir été détruit par l'incendie le 21 février de la même année.
Le spectacle d'ouverture se composait de trois pièces : Vive la Gaîté! un prologue ; la Tache de Sang^ un mélodrame ; et les Tissus d'horreurs, une folie-vaudeville.
Depuis, la Gaîté obtint une longue suite de succès dont quelques-uns sont encore populaires : le Sonneur de Saint-Paul, de Bouchardy ; la Grâce de Dieu, de Dennery, qui rappelait une vieille pièce, Fanchon la Vielleuse. La Grâce de Dieu, commandée en toute hâte, au lendemain d'un insuccès et écrite en huit jours, réussit fort, et Paris s'éprit des malheurs des
LE BOtLEVARD DU TEMPLIi 81
petits Savoyardssuri'aireélèbrode M"' LoïsaPiigcl:
« Adieu, ma fille, adieu!
A la grâce de Dieu ! »
ainsi que de la constance de Pierrot, qui avait ramené de Paris en Savoie sa bien-aimée * à reçu-
Ions, el en jouant de )a vielle ». La Grâce de Dieu fut reprise bien des fois; une de ses dernières interprètes était la charmante M"' V. Lafontaine qui j" fut acclamée. — Dennery était un homme infiniment spirituel et ses mots furent célèbres. Il n'assistait Jamais aux premières représentations de ses confrères et s"en excusait par cette phrase épique : Si leur pièce a (lu succès..., ça m'ennuie ; si c'est un four, je m'embêtel — A un ami qui s'écriait: » J'adore les enfants des autres », il répondait avec bonhomie : » Mariezvous. » — Il considélail Molière comme un ennemi personnel :
« C'est vrai, expliquait-il, quand on (D'sptéa une photo B.) vicnt d'applaudir le Misanthrope, on se croit toujours forcé de dire : Quel brigand que ce Dennery I »
Il nous a été donné d'assister à la plus amusante des discussions : Henri Rochefort venait de perdre contre son vieil ami Dennery une forte partie de piquet, et Rochefort, fléchissant sous la honte d'un