DEUXIÈME PARTIE
Adagio Mozart.
L'Expiation Berton.
Stella M"« Favart.
Chansom Coquelln.
Joyeuse Yie Marie Laurent.
Pafrm (musique de Beethoven) chantée par M™*' Gueymahd-Lauters.
Le conférencier, les spectateurs, les artistes, Torchestre, le public, étaient généralement en uniforme, les femmes en habits de deuil. La salle se montrait enthousiaste et recueillie, et le canon faisait entendre sa voix sinistre au milieu du religieux silence des spectateurs, émus jusqu'aux larmes.
On commença par jouer la Marseillaise^ puis Jules Claretie, alors Président de la Société des Gens de lettres, avec tout son cœur, tout son talent, toute sa patriotique émotion, dit simplement, gravement, éloquemment les raisons de cette matinée. 11 lut la réponse de Victor Hugo à la demande qui lui avait été faite, offrant son œuvre, mais déclinant pour lui-même l'honneur de baptiser de son nom le canon payé par cette représentation et qui se terminait ainsi: « Que ce canon venge les mères, les orphelines, les veuves, qu'il venge les fils qui n'ont plus de pères, et les pères qui n'ont plus de fils, qu'il venge la civilisation... Que ce canon soit implacable, fulgurant et terrible, et quand les Prussiens l'entendront gronder, s'ils
demandent : « Qui es-tu?» qu'il réponde : « Je suis le coup de foudre et je m'appelle Châteaudun. »
Jules Claretie termina aux applaudissements de tous sa vibrante allocution.
Puis, les artistes dirent ces vers magnifiques et furent acclamés. Un exceptionnel enthousiasme salua Frederick Lemaître, qui jamais ne fut plus admirable ni plus émouvant. Ce fut un triomphe, la recette s'éleva à près de 8.000 francs. Le lendemain, Claretie recevait de V. Hugo le billet suivant :
Cher et cordial Confrère,
Vous avez prononcé des paroles qui me touchent. Mon cœur les a entendues.
Il y a entre nous de Tinoubliable : la Rentrée en France, cette matinée des Châtiments y ajoute un poignant souvenir.
Ex imo.
Victor Hugo.
Une seconde représentation composée des mêmes éléments et donnée à POpéra où Sarah Bernhardtfit la quête pour les blessés dans un casque prussien, eut le même succès. Et c'est ainsi que la Société des Gens de lettres put offrir, en 1870, deux canons à la Défense nationale.
Pendant le siège de Paris et pendant la Commune le théâtre resta fermé, puis l'incendie le dévora pendant la sinistre semaine de mai : durant bien des mois ses grands murs noircis par les flammes se
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dressèrent sinistres au milieu des ruines avoisinan tes; enfin, le 28 septembre 1873,1a Porle-fiaint- Martin reconstruite rouvrit ses portes au public. Les marches qui descendaient sur le boulevard avaient été supprimées. C'est par Marie Tudor quela nouvelle salle fut inaugurée.
Une ovation formidable accueillit Frederick Lemaitre vieilli, mais toujours superbe d'allure, qui jouait le Juif. C'était révocation du grand passé d'art de ce théâtre que saluait la foule reconnaissante dans la personne de son plus illustre interprète. M"" Marie Laurent, Dumaine, Taillade, complétaient un bel ensemble, un peu âgé toutefois, et la pièce ne put tenir longtemps l'affiche. Libres, d'Edmond Gondinet, lui succéda; puis vinrent des reprises : Don Jaan d'Autriche, Henri III el sa cour, et finalement l'éternel Pied de Mouton; mats les recettes étaient maigres, et le théâtre périclitait quand les Deux Orphelines de Dennery sauvèrent la situation, fortement
compromise : Laray, Taillade, Sophie Hamel furent acclamés et firent couler bien des larmes ; pendant plus de cinq mois la pièce tint l'affiche et donna h la direction le temps de monter comme il convenait le Tour (lu Monde, qui devait fournir une inépuisahle carrière (7 novembre 1874).
Pendant 413 représentations consécutives celte féerie scientifique fut représentée avec le plus grand succès. Jules Verne et Dennery, qui fort habilement avaient mis au point pour le théâtre l'œuvre si connue du grand romancier populaire, triom- " ' " ■ phèrent très justement
ainsi que les interprètes : MM. Dumaine[Archibald Corsican), Lacressonnière (Philéas Fo^), Vannoy (Fix), Alexandre (Passe-Partout), Machanette (Un Brahme), M'"'' Moreau (Aouda), Patry (Néméa), etc. Une reprise de ta Jeunesse des Mousquetaires succéda au Tour du Monde; mais les Mousquetaires parurent bien fatigués : Taillade, Domaine et Larray furent de bons et adroits comédiens; mais, en rt'a-
liU', ils manquaient de la Hamme juvénile qui caractérisait les héros du bon Alexandre Dumas. Les Exiles ne réussirent qu'à moitié, malgré le grand talent dépensé par Taillade dans le personnage de Schelm, un policier-traître, et de fort beaux décors. Une reprise du Bossu fournil à l'acteur Deshayes l'occasion d'écrire à M"' V" Anicet Bourgeois une lettre épique qui se terminait par cette phrase :
... Si vous avei été contente, Madame, en lisant mon éloge, moi, j'ai osé, en rentrant le soir Ue la première, regarder sans trop trembler le buste de fotre mari...
La grande ombre d'.Vnicel Bourgeois a dû être bien flattée, et Sardou, le véritable auteur du Bossu, a dû bien rire!
Puis viennent une Cause célèbre par Dennery et Cormon, et les Misifrables (22 mars 1878). Dumaine est admirable en Jean Valjean, Taillade parfait en Javert, Lacressonnière excellent dans l'évéque Myriel. C'est un grand succès; la petite Daubray fait pleurer tout Paris dans cette exquise figure d'enfant, Cosette; et Machanette, le bon Machanette, goflte enfin la joie de faire trembler la Porte- Saint-Martin des éclats de sa terrible voix au septième tableau (dix heures et demie du soir) {V Affaire Champmatieu); il en abuse, et la salle applaudit ce vieux brave homme.
Le 27 décembre, la première représentation des
Enfants du Capitaine Grant permet au vieil acteur Ravel de reparaître, sous les traits comiques et sympathiques du savant Paganel, aux yeux du public parisien ; mais le succès de la pièce est bien loin d'égaler le triomphe du Tour du monde en quatrevingts jours^ et les reprises succèdent aux reprises : la Dame de Montsoreau^ aux Mystères de Paris et à Cendrillon.
Les Etrangleurs de Paris (17 mars 1880\ drame féroce de Belot, n'a qu'une piètre fortune, malgré les horreurs que Tauteur y a accumulées. Je coupe dans un compte rendu de Tépoque cette simple phrase, qui donne une idée de la tonalité générale de l'œuvre : « Dans un accès de jalousie, Lorenz étrangle sa femme, suivant, dans son mode de procéder, rexemple que lui a donné son beau-frère... » Ces quelques mots expliquent à la fois de la plus éloquente façon et le litre et Tinsuccès de la pièce. Une note vraiment comique se fit entendre, non de la scène, hélas î mais de la salle : lorsque le rideau s'était levé, au sixième tableau, sur la cour de la Grande Roquette^ un titi s'écria : « C'est pas vrai I . la fontaine est à gauche ! »
Le Voyage à travers V impossible [±o novembre 1882) est un four complet. On y cueille des phrases de ce genre : « Chimistes et physiciens qui découvrez les lois de la combinaison des gaz et faites de Tétincelle électrique l'espoir du xx® siècle, savezvous bien que vous perpétrez une œuvre infâme, que vous faites chanceler la raison humaine et
que vous menez la société au rêve, du rêve à Tinsenséisme et de Tinsenséisme à la mort ! »
Voilà le ton général... et c'était un spectacle pour les enfants ! Que nous voilà loin du Chœur de Saucissons d'autrefois qui faisait rire nos pères !
Et nous, d'où qu'nous venons, Nous, les saucissons?
Le compère, après réflexion :
Du saucissonnier... sans doute!...
Le Pavé de Paris de Belot succède au Voyage à travers Vimpossible^eicesi un autre genre de folie. Un assassin traqué, acculé, s'est réfugié dans une cave, il se croit perdu : par un de ces hasards providentiels qui n'arrivent qu'aux assassins, une trappe s'ouvre sous ses pieds pendant qu'au-dessus de sa tête pend une solide corde à nœuds et finalement, sur un rêve patriotique, la toile tombe,,., la pièce aussi. Puis, une succession de reprises : le Crime de Faverne^ la Faridcndaine, le Bossu ; et Sarah Bernhardt, le 17 septembre 1883, joue Froufrou di\QC son habituelle maîtrise; mais la grande première de la Porte-Saint-Martin ne se donne que le 20 décembre. C'est Nana Sahib de Jean Richepin.
Sarah Bernhardt est absolument remarquable dans le rôle de Djamma. Avec quel art délicieux et captivant elle soupire
J'aime Nana Sahib et veux qu'on l'aime aussi.
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Le drame (sept actes, en vers) f araîl long ; un
élément de suO"ès vient toutefois s'ajouter bientôt au bon accueil fait par le public à la pièce nouvelle:
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le 26 décembre, Tacteur Marais, indisposé, est remplacé par Jean Richepin lui-même dans le rôle de Nana Sahib, et c'est un vrai régal d'artiste que d'entendre ce noble poète, faire sonner les vers admirables dont son œuvre est pleine.
Sarah Bernhardt redouble d'efforts et de talent ; la fameuse voix d'or emplit la vaste salle de la Porte-Saint-Martin, et tout Paris vient applaudir ces deux beaux artistes dans leur passionnant duo d'amour.
En 1884, Sarah Bernhardt interprète superbement la Dame aux Camélias ; mais la première sensationnelle, c'est Thëodora, Quelle inoubliable représentation ! Quel chef-d'œuvre de couleur, de mise en scène, d'esprit et d'habileté!
Jamais, je crois, jusqu'alors le théâtre n'avait offert un plus impressionnant tableau que celui qui termine l'acte de la loge impérûde, Philippe Garnier, beau comme un César Romain ; Sarah, dans une pose hiératique et drapée comme elle seule sait le faire en d'incomparables étoffes; toute cette reconstitution d'une cour byzantine, le vélum de pourpre, le cirque, les esclaves, les sénateurs^ les belluaires, les bohémiens et les bourreaux.
C'était le plus merveilleux des spectacles. Encore une fois le maître Sardou avait su donner à Paris la grande fête des yeux et de l'esprit.
Thëodora fut un énorme succès. Quelques commentateurs de textes, de ceux qui, suivant le si joli mot de Jules Janin, « savent tout, mais ne
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savent que cela », eurent la mauvaise idée de chercher noise à Sardou sur des points de détail. L auteur de Théodora^ qui n'aime rien tant que de semblables batailles, s*en donna à cœur joie el eut bien vite de son côté les rieurs comme il avait eu les speclateurs, et pendant de longs mois la buraliste de la location connut à la Porte-Saint-Martin les joies du « maximum ». Le 2! décembre 1886, Sardou donne le Crocodile avec Marais, Francès et la jolie M"^ Legault, mais cette pièce ne réussit qu'à moitié, et c'est seulement en 1887, avec la Tosca^ que, le 24 novembre, le théâtre retrouvera le succès de Théodora. Sardou et Sarah Bernhardt triomphent à nouveau. La presse est sévère, mais le public casse vite son jugement. Sarcey déclare que c'est une pantomime, el Sardou de répondre : « Je savais déjà Sarcey aveugle, je ne le savais pas sourd, il n'avait vraiment pas besoin de cette nouvelle infirmité î »
Puis il adresse ce court billet à M. Laforét, qui lui avait offert l'hospitalité de son Carillon Théâtral :
Mon cher Laforêt,
Je n*ai pas le loisir d'improviser une réponse aux objections faites à ma pièce par les critiques sérieux, compétents et vraiment dignes de ce nom. Quant aux insanités el aux invectives dictées par Tenvie, la sottise, Tignorance el la mauvaise foi, elles ne méritent que mon mépris.
Cordialement.