V. Sardou
LES THÉÂTRES DES BOULEVARDS 2i7
Sarah, merveilleusement entourée par Pierre Berton et Dumény, deux excellents artistes au talent rare, fit de la Tosca l'une de ses plus remarquables créations. Apr^s le meurtre de Scarpia,
alors que les tambours roulent la diane, que le jour se lève sur Rome endormie, Sarah, avec un gest« sublime, encadrait la tête de l'homme qu'elle venait de tuer avec les deux flambeaux éclairant la table du souper et plaçait, sur la poitrine du mort un crucifix décroché du mur. C'était superbe !
Dumény fut charmant de jcuncss!", de grAce, d'esprit, et Berlon dessina de main de n:aitre cette
cynique ligure de Scarpia, ce gredin béat, aurait dil Victor Hugo!
Dès les premiers jours du mois d'octobre 1890, les conservateurs du Cabinet de Numismatique à la Nationale furent en proie à d'incessantes visites, et c'était à Ctéopàtre, la pièce nouvelle de V. Sar-
dou et Moreau, qu'ils devaient tout ce dC'rangement. Les écrivains cliargés de documenter et d'instruire leurs lecteurs, les artistes chargés d'interpréter les rôles, les costumiers chargés d'habiller les artistes, les décorateurs, les tapissiers, les coiffeurs, les cartonniers, les armuriers, tous les métiers qui touchent au théâtre, venaient interroger les érudits numismates au sujet de la reine d'Egypte, de la fille des Lagides, de la célèbre courtisane; on réédita l'opinion de Pascal sur le nez de Cléopâlre « qui, plus court, eût changé la face du monde ». Plularque eul les honneurs de
Tactualité; on discuta sur la bataille d'Actiura. Malgré tout, la pièce n'a pas le succès espéré. L'admirable artiste A. Antoine, dont Tintelligente volonté eut une si grande répercussion sur tout le théâtre contemporain, et sa remarquable troupe donnent quelques représentations de leur répertoire dans le théâtre de la Porte-Saint-Martin désemparé ; puis, ce sont des reprises : Téternel Courrier de Lyon^ le Chevalier de Maison-Rouge auxquels succèdent, ô contrastes ! Timpératrice Faustine et le Petit Faust avec J. Granier dans le rôle de Marguerite, et cette œuvre amusante est perdue dans ce trop vaste cadre !
Le 12 novembre 1891, la Porte-Saint-Martin remise à neuf, redorée, transformée, rouvre ses portes sous la direction nouvelle de M. Emile Rochard, par la première représentation du Voyage dayis Payais de Blum et Toché. C'est un insuccès, et les reprises continuent à défiler : les Deux Orphelines, — avec M"° Honorine, admirable dans le rôle effrayant de la Frochard^ — le Voyage dans la Lune, Martyre, etc. Le Maître d'Armes permet d'applaudir Taillade bien vieilli; puis les Mousquetaires et le Bossu refont leur apparition coutumière. M"* Leconte, la future sociétaire de la Cojnédie-Française, y est charmante sous les traits de Blanche de Nevers, et l'excellent Péricaud dessine un Cocardasse digne du crayon de Jacques Callot.
Enfin Latude conte ses malheurs et tresse son échelle de corde pendant quelques soirées sur cette
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scène malchanceuse, et l'année 1893 finit sur la représentation de Napoléon par L. Martin-Laya. une sorte d'imagerie d'E|)inal, brossée non sans talent, et qui fait revivre, comme en une lanterne magique, les éblouissants tableaux du Consulat et de l'Empire. Waterloo surtout est acclamé, et Cambronne a l'honneur de lancer à pleine voix le mot symbolique qui termine cette lutte titanesque.
Philippe Garnier fut remarquable, tout au moins dans la premi^re partie : son profil de bûle'*be*l médaille, son masque césarien, sa nervosité même faisaient de lui une vivante réincarnation de Bonaparte ; Napoléon manquait d'ampleur ! M"" Tessandier jouait avec son habituelle maîtrise le rôle de Madame Mère; et Germaine Gallois, belle à ravir et habillée d'adorable façon, semblait une délicieuse miniature d'Isabey détachée de son cadre.
Incomplète, décousue, hâtive, cette pièce curieuse n'en obtint pas moins u i très vif et très artistique succès de curiosité.
Au tableau du « soleil d'Austerlilz » et pendant que Torcheslre jouait le fameux Ran tan plan tire lire, qui si souvent accompagna la Grande Armée marchant au combat, la garde impériale dut donner trois fois : une fois, la première, sur Tordre impérieux de Napoléon, et les deux autres, sur les rappels réitérés d'un public électrisé !
Les nerfs étaient tendus, les courages éveillés, les voix frémissantes, et deux spectateurs se gifflèrent copieusement à la sortie aux cris de : « Vive TEmpereur! »
Le 4 mai 1894, Taillade interprète Tibère à Caprée, et c'est une belle apparition que celle du vieil acteur au masque tragique, à l'œil dur, drapé avec une science rare dans le péplum antique. Cet artiste, on le sent, a manqué sa carrière : sa vraie place eût été à la Comédie-Française, que son grand talent, si personnel, eût certainement honorée. Sur la fin de sa vie il court le cachet, quêtant d'insuffisants engagements, se montrant dans d'infimes théâtres. C'est la triste fin d'une belle vie et, dans les bravos du public, on devine qu'il y a comme un remords d'avoir si mal récompensé un pareil artiste.
Lorsque parut la brochure de Cyrano de Bergerac^ Edmond Rostand écrivit sur la première page cette flatteuse dédicace :
C'est à Vdme de Cyrano que je voulais dédier ce
poème ; mais, puisquelle a passé en vous, Coquelin,
cest à vous que je le dédie,
El cette dédicace disait vrai. En effet, depuis quelque temps, Coquelin, — Tirremplacé transfuge de la Comédie-Française, — avait pris possession du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Il avait apporté sur cette scène que semblait abandonner la chance son immense talent, sa science du théâtre, ce don de la vie qui émane de toute sa personne, et ceux qui aiment Coquelin, non seulement parce que c'est un artiste incomparable, mais encore parce que c'est un brave homme, dans toute l'admirable acception du mot, humain, charitable, doux aux malheureux, avaient bien vite repris le chemin de la Porte-Saint-Martin. Il v eut de belles soirées d'art : Jean Bart^ du noble poète Edm. Haraucourt, y brandit sa hache d'abordage ; Messire du Guesclin y sortit sa grande épée ; et Jacques Callot Toeuvre amusante et pittoresque de MM. Henri Gain et Adenis, y apporta sa gaieté, son esprit, sa joyeuse fantaisie, mais c'est surtout la soirée du 28 décembre 1897, qui restera comme une grande date, non seulement au théâtre de la Porte-Saint-Martin, mais encore dans les annales dramatiques : ce fut en effet ce soir-là que se donna la première représentation de Cyrano de Bergerac^ d'Edmond Rostand.
Ce délicieux poète n'était jusqu'alors connu des délicats, des lettrés, que par des œuvres charmantes, pleines de fantaisie, de grâce et d'esprit : les Romanesques (à la Comédie-Française), la Princesse Lointaine et la Samaritaine (à la Renaissance). C'étaient plus que de belles promesses, mais Cy-
rano de Bergerac les dépassa tellement, qu'il faudrait, pour retrouver semblable triomphe, remonter aux récits épiques des grandes premières de Victor Hugo. Je ne puis mieux faire que de conter la « répétition générale» à laquelle nous eûmes Theureuse chance d'assister. Depuis quelques jours, on prophétisait le succès. Coquelin, tout feu tout flamme, débordant de gaité, d'espérance, d'enthousiasme, était venu en compagnie de l'auteur consulter les vieilles estampes de Carnavalet : il s'agissait de reconstituer le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne avec ses marquis tapageurs sur la scène, son orchestre ridicule, ses moucheurs de chandelles, ses comédiens emphatiques, que devaient contempler les belles précieuses et les élégants seigneurs faisant galerie au balcon.
Tout en feuilletant nos cartons, l'excellent Coquelin n'avait pu résister à la joie de lancer quelques-unes des merveilleuses tirades de son rôle et nous avions tous tressauté d'admiration. Mais, enfin, aucun de nous n'osait espérer une si complète victoire.
La salle était sceptique et réservée, déjà les bonnes langues s'exerçaient dans les couloirs... Oh! que tout changea vite d'aspect; dès la première moitié du premier acte, debout et frémissants, emballés par ce prodigieux génie dramatique, nous acclamions l'admirable auteur et le merveilleux Coquelin. Quel talent, quelle fantaisie, quelle verve ! et chaque acte déchaînait de nou-
veaux tonnerres d'applaudissements, on riait, on pleurait aussi. C'était le vers de Hugo, de Gautier, de Banville qui sonnait clair, spirituel, précis, joyeux, sur cette vieille scène parisienne. Nous savions de longue date combien de mirifiques moyens Cyrano avait inventés pour parvenir jusqu'à la lune, et nous assistions, émerveillés, à l'ascension de Rostand décrochant les étoiles.
Et cet unique, ce stupéfiant Coquelin, avec sa voix sonore lançait, de quel cœur, avec quel enthousiasme communicatif, ces vers étincelants... et ça nous rappelait Nicolet, ... de plus fort en plus fort. Autour de Coquelin, Jean Coquelin (Ragueneau), digne fils de son admirable père; Volny (Christian); Gravier, le bon Péricaud ; M"* Legault, rivalisaient d'art, de verve et d'esprit, et Desjardins dessinait avec son habituelle maîtrise le rôle difficile du comte de Guiche, ce grand seigneur hautain, mélancolique et désabusé.
Tout concourait au triomphe; le talent des artistes, la beauté des décors, la splendeur de Coquelin mettaient en valeur le génie de Rostand, et ce fut une des joies de Paris, ému et reconnaissant, que ce triomphe de Cyrano de Bergerac!
Plus que Reine du spirituel Bergerat succède à Cyrano, et Coquelin lisse la mèche césarienne de Napoléon P' pendant un certain nombre de représentations.
Pendant que le bon Coquelin fait triompher Cyrano en France et à l'étranger, les directions se
succèdent et tentent en vain de décrocher à nouveau le succès; et c'est sans effort, le sourire aux lèvres, que Lucien Guitry s'improvisant imprésario triomphe de la mauvaise chance. Le 1*' novembre J900, il monte à la Porte-Saint-Martin, r Assommoir^ joué jadis à TAmbigu, mais dont plusieurs centaines de représentations semblaient avoir épuisé la veine, et tout Paris se précipite boulevard Saint-Martin : La « préposée à la location », qui depuis Cyrano faisait d'interminables crochets dans son guichet déserté, ne sait plus où donner de la tête... Ce spirituel et paradoxal Guitry s'amusait è jouer Coupeau, et jamais plus parfaite silhouette d'ouvrier bon enfant, travailleur, sombrant peu à peu dans l'alcool et finissant, sinistre, par un effroyable accès de delù'ium tremens^ ne fut présentée au public : le mot de Sarah Bernhardt était justifié : « C'est le premier artiste de la scène française. » Cela tient à ce qu'en dehors de ses rares dons naturels, Guitry est le plus sagace, le plus attentif, le plus déconcertant des observateurs et que jamais comédien n'eut mieux que lui le privilège merveilleux de se transformer ; ce n'est pas seulement le vêtement qui se modifie, mais tout son être semble participer au complet avatar qu'exige le personnage à représenter ; le dos se voûte, l'œil s'éteint, la voix — si belle — se voile, se rogomise, si j'ose dire, la jambe trahie, les mains tremblent : c'est un autre homme et c'est cependant le même qui.
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dix minutes plus toril, fringaiil, suppibe, imperlinent et cambrr, nous pn'spntera, irapoccabic, la parfaite incarnation <ie nos plus élégants cercleux I
Puis ce sont encore et toujours < le Bossu, la Tour de Neste! le Cour la Bouquetière des Innocents, tous les de jadis et enfin Madame la Mar^chc lent Lonis l'éricaud et A. Lemonn permet d'admirer la jolie Maud A Roussel de saluer en Jacques Rich' espérances de l'avenir du théâtre, A original Cadet Roussel, et M"" Mitzy-Dalti, une Dehaporine adorablcmenl jolie, s'y font très justement applaudir. Depuis, la Porte- Saint- Martin semble s'endormir sur ses anciens lauriers, II suflil de relire son histoire pour ne pas douter qu'un jour prochain vienilra où le phénix renallia de ses <-endros 1