BACH, AQUARELLE, I
Les Charbonniers A^Vh. Gille sont fort applaudis. Judicet Dupuis, couple exquis. Baron en secrétaire
de commissaire de police grinchu et exaspéré contre ces 'c canailles d'honnêtes gens qui passent leur vie à se plaindre », sont délicieux de verve bouffonne. Puis viennent : Niniche, la Femme à Papa, Lili, M am' 2 elle Ni touche, avec Texcellent Depuis, et la charmante Judic, dont les grands yeux ensorcellent Paris, et aussi Céline Chaumonl qui, dans la Petite Marquise (13 janvier 1874), ce chef-d'œuvre de Mei- Ihac et Halévy, avait créé avec un inoubliable talent le rdle délicieux de Henriette, marquise de Kergazon!... Et aussi Baron, en savant fan- (D-apré,'';r*pho4.ri':B]o.k.) ■ ^astiquc, inouï de cocasserie qui, tout en écrivant l'histoire des Troubadours, priait — de quelle façon I — la femme de chambre d'une cocotte de » faire semblant de l'aimer ».
Se souvenant de l'immense succès de M. Oaral, sachant que Sardou est l'homme de Paris qui connaît le mieux la Révolution, la direction des Variétés lui demande les Merveilleuses ! — Pen-
danl six mois les dessinateurs, les décorateurs, les costumiers, les coiffeurs et les modistes font des prodiges. Le perron du Palais-Rojal revit tel qu'il était en 1797 avec ses enseignes, ses affiches, ses réclames : M"* Aglaé tient la fantaisie en tout genres, — M"' LoloICe marchande de frivolités, etc., ses tables de café, son Cours des Assignats, ses agioleui's, ses courtiers marrons, ses filles, ses joueurs et ses musiciens en plein vent,
Debucourt, Carie Vernet, Bosio, tous les dessinateurs de la fin du xviii' siècle avaient été mis à contribution ; le Journal de la Mésan-
ffère, le Bon Genre, les „m uupiis bans « x. bethï » Modes et Manières du
Jour, les Caricatures Parisiennes, le Suprême Bon Ton étalaient vivants, rieurs, pleins de grâce, lœil enjôleur, la bouche souriante, leurs plus jolis modèles, et le Paris libertin et joyeux de cette époque extravagante que fut le Directoire, revivait en cette splendide évocation de Victorien Sardou.
Ce fut la fête des yeux et ceux-là qui applaudirent les Merveilleuses n'oublieront jamais cette
belle soirée. M"** Chaumont, Gabrielle Gauthier, Prislon, Grandville, MM. Dupuis, Baron, Christian, Grenier et Lesueur obtiennent un gros succès; malgré tout, la pièce tient peu de temps Ta f fiche, et les Merveilleuses se ressentent des haines politiques qu'avait déchaînées Rahagas,
C'est à Tune des répétitions queTacteur Blondelet, à qui Tauteur n'avait confié qu'une « figuration intelligente », agacé par le bruit qui se faisait autour de lui, s'écria, furieux: « Mais taisez-vous donc, n. d. D...! on ne s'entend pas figurer I »
Les bonnes pièces se succèdent : Décoré^ ma Cousine^ sont des succès. M, Betzy^ de Paul Alexis et Metenier, réussit fort. Réjane, Dupuis et Baron, admirable trilogie, y interprètent avec leur habituel talent, trois rôles horriblement difficiles dont ils font trois curieuses créations. Cette admirable Réjane nous présente une miss Betzy, écuyère sentimentale et roublarde, inoubliable d'esprit, d'intelligence, d'allure. Depuis, bien des pièces ont paru sur cette belle scène qu'administre M. Fernand Samuel avec une incomparable maîtrise et une rare habileté : il faut avoir pénétré sur ce minuscule théâtre pour se rendre compte des chefsd'œuvre d'ingéniosité qu'il est nécessaire d'accomplir pour équiper, en un si petit espace, les beaux décors que Paris applaudit.
Des noms nouveaux et applaudis apparaissent sur l'affiche rajeunie. C'est Lavedan, qui, pendant des centaines de représentations, fait connaître au
théâtre les douceurs du maximum. Après le Nouveau /eu (8 février 1898), le Vieux Marcheur {3 mars 1899) ; et ce sont les mêmes artistes, Jane Granier et Brasseur, qui mènent triomphalement le succès. Qu'il est complet, le jeune Costard du Nouveau Jeu,,, et si moderne! et Bobette Langlois î Avec une verve, un esprit, une drôlerie incomparables, Lavedan tire les ficelles de tous ces pantins, Labosse, le Commissaire, Taimable Buranty et M"* Costard mère... la collectionneuse des œuvres du peintre Lobrichon, interprétée par M"** Magnier, toujours élégante et jolie. Le jour de la centième représentation, le speach du caissier eut les honneurs de la soirée; il accusait six cent mille francs de recette! et, de Tavîs général, ce fonctionnaire fut trouvé éloquent comme Bossuet.
Dans le Vieux Marcheur^ notre ami Labosse reparaît, plus jeune que jamais, sous ses cheveux gris ; il a, depuis bien longtemps, oublié Bobette Langlois et « protège » Taimable Léontine Falempin, devenue maîtresse d'école aux Tourniquets. Labosse est un personnage officiel. Il est sénateur et toujours vert galant, et Brasseur avec une incroyable souplesse de talent fait du « Vieux Marcheur » une de ses meilleures créations. Jane Granier semble moins à Taise sous les bas bleus de rinstitutrice que sous les bas brodés à jour de Bobette; elle n'en a que plus de mérite à se faire applaudir par toute la salle. Eve Lavallière reste, suivant son habitude, exquise, drôle et
personnelle. Quelle charmante artiste, et que le succès a donc raison de la traiter toujours en enfant gâtée ! Au souper de centième, le caissier reprend de nouveau la parole et déchaîne des tonnerres d'applaudissements ; il a l'éloquence des chiffres : comme le Nouveau Jeu^ le Vieux Marcheur a rapporté six cent mille francs à la caisse du théâtre. Triple hurrah pour Henri Lavedan !
Une reprise de la Belle Hélène permet d*applaudir la jolie voix de M"* Simon Girard et fait revivre le glorieux répertoire de Meilhac, de Ludovic Halévy et du maître Offenbach. L'année 1905 sera Tannée heureuse pour les Variétés, car Alfred Capus y fait représenter la Veine. Cette délicieuse Comédie avait été apportée par son auteur à la Comédie-Française; le terrible incendie de 1900 en avait forcément retardé la lecture, et Capus reprit possession de son œuvre; F. Samuel l'accueillit d'enthousiasme, et, le 2 avril 1901, la. Veine obtint les honneurs du triomphe.
La pièce était parfaite, spirituelle, amusante, émouvante aussi, et les interprètes avaient été merveilleux,L. Guitry, Brasseur, M™*' Granier, Lavallière, Thomsen et Lender! Avec son incomparable talent, Guitry fit de Julien Bréard une création de souriante gaieté, d'esprit fin, de délicate émotion ; Brasseur dessina de la plus artistique façon la vivante silhouette du viveur bon enfant, spirituel comme un Sem animé; Jane Granier, parfaite de simplicité, de bonté, de tendresse discrète;
Lavallière, un éclat de rire, un charme communicatif... tous méritèrent les honneurs du triomphe et, chose rare, le Président de la République luimême, oubliant que ses graves fonctions semblaient le condamner aux théâtres subventionnés à perpétuité, assista le 24 avril à la représentation de Tœuvre nouvelle d'A. Capus. Ce soir-là, la recette fut de 8.500 francs. Jamais le petit théâtre du boulevard Montmartre n'avait réalisé somme aussi considérable î
Pendant de longs mois, le succès continua, formidable, incontesté; la Veine n'était pas un vain mot, et les Variétés avaient raison de ne pas la lâcher, pendant qu'ils avaient la rare fortune de la tenir.
La veine, sous une autre forme, continue à cet heureux théâtre, car Tan suivant voit le triomphe des Deux Ecoles où Brasseur, Baron, Guy, Jeanne Granier, Lavallière, Marie Magnier, les artistes acclamés de la veille, montent de nouveau au Capitole : une fois de plus, A. Capus fait la joie de Paris, et la série heureuse continue; deux noms nouveaux, qui seront dès le premier jour applaudis et glorieux, paraissent sur cette joyeuse affiche des Variétés: ceux de MM. R. de Fiers et A. de Caillavet.
La chanson avait assuré « qu'un quart d'heure avant sa mort M. de la Palisse était encore en vie » ; sa résurrection devait être rapide, car, en 1904, ce noble seigneur faisait sa brillante résurrection bou-
levard Montmartre : M. de la Palisse était le héros «l'opérette rêvé ; il était à la fois un refrain et une philosophie, et le refrain était gai et la philosophie était douce; aussi M. de la Palisse ht-il quantité de disciples; pendant de longues soirées, il tint des
salles entières sous le charme de son indulgente et gaiebonhomie, et Albert Brasseur et Eve Lavallière furent les éloquents apdtres de ce débonnaire Messie, Sous l'influence de ce bon gentilhomme, on n'échangea plus sur le plateau que des vérités évidentes, les petites comédiennes retrouvèrent leur naïveté première, les acteurs leur native simplicité, les auteurs leur indulgence et leur patience. Les
décors eux-mêmes furent sincères et les trompe- Tceil loyaux. Ce qui surtout fut franc, sans réserve et clair comme eau de roche, ce fut le succès des délicieux interprètes et le triomphe de MM. de Fiers, Gaillavetet Cl. Terrasse, qui redonnaient à ce cher théâtre, le plus parisien peut-être de tous les théâtres de Paris, le souvenir des belles heures de jadis.
C'étaient tous les fantômes évoqués des gloires d'autrefois qui semblaient danser joyeusement — sur un air d'Offenbach — une sarabande autour du lustre. — La Belle Hélène faisait vis-à-vis à Piquillo, la Périchole se trémoussait tout près du Brésilien, et sous Tœil en coulisse de la grande-duchesse de Gerolstein la revue défilait, conduite par le général Boum... Ils revivaient tous, rappelés à la gaîté, par les accents endiablés de cette spirituelle musique: M. de Gondremark, Calchas, la Gantière, le baron Grog, le Caissier des .Brigands, Niniche çt Jupiter y coudoyaient la Roussotte flirtant avec Barbe Bleue — et Falsaccappa ! rimmortel Falsaccappa, escorté du chef des Carabiniers y enlevait la Boulotte, qu'immortalisa Schneider. Le Pion épique de Ludovic Halévy tenait encore par Toreille Toto, que personnifia si joliment Céline Chaumont, ce Toto, coupable d'être allé chez Tata I Quant au roi Ménélas, toujours gentilhomme, il faisait les honneurs du théâtre à M. de la Palisse.
Et toutes ces apparitions charmantes semblaient
avoir empli le théâtre de leurs exploits d'une odeur capiteuse, qui fleurait bon le succès... ce succès qui depuis toujours semble inséparable de cette mignonne scène des Variétés !
Le titre même de la dernière soirée de grande fête célébrée boulevard Montmartre, ce titre charmant et prometteur qui décore lexquise comédie de M. Francis de Croisset, semble en quelque sorte résumer l'histoire de cet heureux théâtre : Voilà le Bonheur, Mesdames !
Paris, mars 1906.
Pages.
Les origines du boulevard du Temple. — Nicolet et le théâtre des Grands-Danseurs du Roi. — Le Grimacier. — Le théâtre des Associés. — M"»« Saqui. 1
Les Délassements-Comiques. — Le théâtre de la Malaga. — Le boulevard du Temple. — Le musée de cires du sieur Curtius. — Le théâtre Patriotique et les boniments de Salé. — Bobèche et Galimafré. — Une lettre de M. Ludovic Halévy 15
L'Ambigu-Comique'. — Les troupes d'enfants. — Rivalités. — Mélodrames et pantomimes. — jlfme Angot. — V Auberge des Adrets et Frédérick- Lemaître. — L'incendie de 1827. — Brazier et la Chronique des petits théâtres. — Le petit Lazari . 29
Les cafés du boulevard du Temple. — Frédéric Lemaître débute aux Variétés- Amusantes. — Le Panorama Dramatique. — Théâtre du Cirque. — Astley. — Franconi. — Frederick Lemaître au Cirque. — Le théâtre des Troubadours. — Le mouvement dramatique en 1830. — L'Épopée napoléonienne. — L'attentat de Fieschi. — Ce que l'on jouait à Paris le 28 juillet 1835. — Le Cirque Olympique. — Mac-Moc et le café des Pieds-Humides 44