‹ Andalousia, la perle des andalousesChapitre 11 sur 31 · UNE SOIREE DU GRAND MONDE · texte numérisé non relu

UNE SOIREE DU GRAND MONDE

Il était dix heures du soir ; deux cents voitures armoriées fracassaient le pavé de la rue du faubourg Saint-Iïonoré et glissaient avec une telle vitesse qu'on ne pouvait distinguer que les laquais brodés d'argent et d'or

et les hauts chasseurs verts empanachés lorsqu'ils passaient comme des fantômes sous les lueurs blafardes des réverbères. L'humble fiacre se mêlait raremement à ces chars orgueilleux comme s'il eût prévu le dédain dont il serait accablé par cette aristocratie roulante; et les pauvres piétons longeaient silencieusement le trottoir , osant à peine regarder cette multitude de brillantes livrées si hautaines et si insolentes, qui n'ont de respect que pour les hommes dont tout l'esprit souvent consiste à avoir des chevaux de race dans leurs écuries. Mais nos mœurs le veulent ainsi; Si vous êtes moins richeque son maître et si vous le saluez en passant dans son antichambre, un valet vous méprise ; en dépit des idées avancées et de l'humanité, un valet doit être traité en valet. — La menace ou l'insolence à la bouche et la cravache à la main — C'est la dure condition que veut cette race.

Cependant, au milieu des calèches magnifiques qui couraient dans le faubourg, un modeste cabriolet de place glissait aussi fièrement que s'il eût porté un grand d'Espagne, mais il n'entra pas dans l'hôtel somptueux ou se précipitaient ses devanciers superbes, ils'arrèta à quelques toises, etdeux jeunes gens élégamment vêtus en descendirent et, franchissant le seuil, coudoyèrent sous le pérystile un fashionable qui s'élançait d'une brillante calèche.

— Le diable emporte ces empressés murmura-t-il entre ses dents.

L'un desjeunes gens se retourna vivement en s'écriant d'un ton railleur.

— On a dit une impertinence, je parie que c'est de Bréval.

— Hé ! C'est toi Baraville; cl pour<juoi t'avises-lu de venir à pied chez la duchesse ; quand il était si facile de m'écrire; je

serais allé te prendre ou je t'aurais envoyé ma voiture.

— Merci vicomte, je t'en sais le même gré, mais mon ami et moi qui sommes modestes nons trouvons à la voiture de place une certaine allure d'indépendance qui nous met fort à notre aise.

— Fi Baraville , reprit le vicomte avec dédain; les paroles et la chose sont indignes d"un gentilhomme.

Ils gravirent alors le large et lumineux escalier; de Bréval fixa insolemment son binocle sur Edgar et lui dit d'un ton demi-railleur :

— Mais si je ne me trompe , Monsieur est mon vainqueur à propos des principes humanitaires.

— Votre adversa're, Monsieur, répliqua Edgar sèchement.

Bréval se pencha vers Baraville et lui

demanda à voix basse et d'un ton très protecteur , comment ce petit étudiant se trouvait là, où sa place était si peu marquée.

— Mais la duchesse l'a invité, moucher dit Baraville avec affectation.

Un huissier les annonça. Andalousia parcourait ses salons avec une extrême sollicitude, ayant de charmantes paroles pour tous et de gracieux sourires ; elle passa t légère et enchanteresse comme ces fresques d'Herculanum qui semblent n'avoir jamais eu de rivales : le beau vicomte qui voulait accaparer la duchesse et commencer à se venger d'Edgar, s'avança rapidement vers elle avec cette hardiesse que donne la rouerie et l'habitude.

— Vous brillez ce soir comme une étoile aux cieux, Madame; nulle parure n'est plus digne de vos charmes et je ne sache point

de déesse parmi celles de l'antiquité qui puisse vous être comparée.

— Et je vous en rends grâce vicomte reprit-elle avec moquerie, car la mythologie à propos de nous me semble un peu vieille, j'aime tout ce qui est naturel et rien de plus. Mais voici M. de Baraville, et son ami, permettez-moi vicomte....

— Ha! reprit Bréval avec une imperlinence indigne , et sans livrer le passage à la duchesse, je ne sais pas vraiment par quel ridicule Baraville s'est affublé de ce petit bourgeois, cet homme-là déroge singulièrement.

— Que dites-vous vicomte ? repartit la duchesse avec vivacité croyant presque d'après cette parole jetée si méchamment que le jeune Edgar sortait d'une famille peu honorable et qu'on pourrait le montrer au doigt.

En ce moment l'huissier annonça le prince de Condé.

Le but du jeune fat était atteint, la duchesse parut oublier Baraville et Edgar pour s'en aller recevoir le noble personnage xlevant qui tout le monde s'inclinait.

Mais achevons de mettre au jour ce vicomte de Bréval qui représente une classe nombreuse de l'époque afin qu'on ne nous accuse pas d'exagération dans la peinture de ce caractère. Depuis la disparition presque entière des grands débris de la république et de l'empire, les Bourbons de la branche ainée ou plutôt encore les gens inhabiles qui les entouraient, cherchaient à rétablir en France le système étouffant et compressif des âges reculés. Il semblait que, avec la restauration de la monarchie Bourbonnienne toutes les turpitudes de l'esclavage devaient être aussi

restaurées. Daboid on avait commencé par effrayer les esprits, tactique habile des gouvernemens despotiques ; puis, on marcha lentement en arrière , on fit un pas, puis dix, puis cent, et bientôt on franchit les distances à pas de géant.

Une lutte perfide s'en suivit, et il faut avouer que la faction libérale y apporta aussi son tribut de perfidie , car la calomnie la plus atroce était employée dans les deux camps.

Ce fut alors qu'on vit la grande noblesse, les vieilles et vénérables familles s'éloigner de la royauté, se séparer d'elle pour ainsi dire, et former une rude opposition dans leurs salons, au fond des provinces et dans les deux Chambres ; mais la plupart des gentillâtres tous ces fils ou petits-fils de procureurs du temps de Louis XV qui se croyaient aussi nobles queCharles-Quint.prirent fait et cause avec l'entourage royal contre la grande et

vraie noblesse de France , et ce fut le commencement d'une guerre qui devait être si sanglante pour tous et si funeste pour quelques-uns î

Les amis sincères de la monarchie déploraient un pareil état de choses; des hommes éminens que le Roi appelait ses cousins ne parurent plus à la cour ; les esprits supérieurs et sages se voyant débordés par l'obscurantisme et pardes hommes incapables, se retirèrent du flot, prévoyant une avalanche prochaine. Nous parlons de l'époque ou M. deMartignac abandonna son portefeuille; M. de Martignac avec sa haute capacité , son noble cœur et ses idées progressives pouvait préserver de la catastrophe qui devenait imminente — On lui préféra M. de Polignac * oh ! alors nous en revînmes au

• Si nous nous somniM élevés .tvcc force contre les prétentions de ces homniosqniélaitnl assurément pins royalistes que

bon vieux temps de Louis XIII. Quiconque n'avait de particule au devant de son nom était déclaré infâme et devait être jeté hors du camp. Les La Linodière, La Pinson nière, La Billardière et tous ces vieux noms de comédie que les procureurs donnaient à leurs fils pour les distinguer entr'eux, tout cela devait occuper les hautes charges militaires, administratives ou du génie civil ; bien entendu qu'ils y aurait des premiers commis comme autrefois qui feraient tout le travail et qui demeureraient parfaitement inconnus; et puis, il y avait assez de noblesse et l'on n'en créerait plus. Les de La Linodière de ce temps crachaient sur les titres fastueux et encore tout sanglans des illustrations de l'Empire:

le Roi, c'est qu'il voulaient courber de nouveau le front de la nation sous un joug infâme. Puisque le Christ à dit que tous les hommes sont égaux devant Dieu pourquoi cette classe qui faisait parade de sentimens pieux, voulait-elle des esclaves et une glèbe deshonorante.

c'étaient des parvenus disaient-ils et on finissait par éloigner le peu qui occupait encore des emplois.

Monsieur le vicomte de Bréval se trouvait tout naturellement rangé dans la catégorie des La Linodière; son aïeul avait fait fortune en tenant l'auberge duVeau fleuri aux Porcheronsetson grand-père après avoir été commissairede la gabelle se fit procureur et devint avocat du roi» dans les dernières années du règne de Louis XV : or comme il était riche, il avait, selon l'expression de mauvais ton de l'époque , acheté une savonnette à vilain et voilà de quelle noblesse M. le vicomte de Bréval était si fier! * Si l'on essayait de nous

" A la rigueur, cette charge d'avocat du roi ennoblissait; si l'homme avait du talent c'était justice, car un homme de cœur dans celte position pouvait rendre de grands services augoavernementet aupeuple. C'est de même encore en Italie, un avocat cstnohic. Mais ce quenons trouvons ignoble dans l'histoire de ce temps, c'est qu'un misérable et le plus souvent un sotdev«* n&ient illuttrespATce qu'ils avaient payé pour être nobles comme si la uoblc3s« eût dû s'acheter et se vendre !

taxer d'exagération ou de mauvaise foi nous dirions que ce livre est écrit sans passion aucune, que c'est une histoire de mœurs et que nous avons dessiné des portraits d'après nature. Mais, M de Bréval n'est pas mort, et la cathégorie dans laquelle il figure est encore b^en vivace, bien nombreuse, et nos lecteurs n'ont sans doute pas été favorisés du ciel au point de n'avoir jamais rencontré de ces figures nées de la veille, mais antédiluviennes d'esprit et de race, selon leurs dires, quin'ont jamais su que le premier d'une grande famille était un pauvre diable mais homme de talent ou de cœur, et qui ont oublié les deux cent victoires de la république française et la conquête de l'Europe par M. le marquis de Buonaparte. *

• Louis XVIII dans uns lettre sérieuse qu'il écrivit à Bona^ parte lui dounace ttlre; peut êlre faisait il allusion à ce vieus titre ûe Marcliialis, (comte des Marches) que les rois des premières

Revenons à notre histoire. Baraville présenta Edgar à la duchesse qui le reçut avec une grâce inflnie, mais cependant avec plus de réserve qu'elle ne l'aurait fait si le vicomte n'eût pas laissé tomber devant elle cette parole qui livrait ie champ aux suppositions; elle quitta bientôt les deux j unes gens pour faire les honneurs de son bal, et Baraville ayant là beaucoup de dames de sa connaissance alla converser avec elles laissant Edgar seul au miheu de ce monde illustre qui tourbillonnait dans les vastes salons, resplendissans de dorures , de lumières et tout parfumés de fleurs.

Edgar qui pour la première fois assistait

races donnaient aux braves défenseurs des frontières; certes jusqu'à la malheureuse époque de 1814 jamais titr« ne fiitmieux porte; car le mrirqui» de Bnonapartc garda si bien les fi onliOres de la France que ni le roi, ni ses gentilshommes ne purent y \enir fourrager.

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à une fête brillantesentait aussi enlui une joie profonde; tout ce qui éblouit les regards a un grand charme pour les poètes; le luxe est le frère de la poésie; et chez la duchesse on avait rassemblé tout ce que les arts ont de plus somptueux. Oh ! dans quelle atmosphère de délices ce pauvre jeune homme nageait î comme il se sentait grandir en face de ces merveilles ; comme il voulait vivre ! et cependant il renfermait toute cette admiration et ces désirs inflnis en lui-même car sa figure pâle n'avait rien perdu de cette haute expression de tristesse qui attirait les regards.

Il se sentait mal à l'aise au miUeu de ce monde. Lui ne savait pas calomnier avec le sourire sur les lèvres, déchirer ou dire une injure avec une exquise politesse , frapper en riant dans l'ombre et reculer en face; non, c'était un cœur

loyal et vierge encore d'une méchancelé. Il examinait curieusement quelques dandys placés près de lui qui se leaaienl courbés derrière les fauteuils des dames moins par respect que par galanterie ; on causa d'une chose infiniment grave comme vous un pourrez juger; il s'agissait de savoir si l'on étalerait à Longchamp des rubans roses ou des rubans bleus; delà une conversalion singulièrement spirituelle ; souvent les beaux de la mode relevaient un mot , un de ces riens que les femmes savent dire et dont les hommes du monde font souvent la fortune grâce aux variantes, tant le langage des grands salons possède de subtilités.

Cela ennuya Edgar. Il alla dans une salle voisine examiner quelques dessins de maîtres par contenance, suivant avec délices les moindres mouvemens de la duchesse qui courait sans cesse d'un appar-

tement à un autre. Jamais peut-être nul ne l'avait vue aussi séduisante qu'elle l'était à ce bal. Elle avait eu la fantaisie de rappeler son origine étrangère, et ce soir-là elle s'était vêtue avec le costume national de l'Andalousie; à la robe longue de soie ou de gaze, elle avait substitué une basquine de velours noir à franges d'or et brodée de perles ; et sa cotilla de même couleur était tailladée et parsemée de flammes écarlates. L'élégante cotilla rehaussait merveilleusement ses épaules superbes et sa gorge voluptueuse, et sur son cou brillait un collier de camées orné dediamans d'un prix inestimable. Mais qui n'eût été éperdùment épris en voyant l'admirable tête de cette femme ; ses sourcils arqués et noirs se dessinaient avec tant de pureté sur son front mat et poli comme l'ivoire ! ses yeux qui laissaient parfois

échapper des nammos avaient tant d'éclat, et sa bouche avait de si frais sourires ! Eh bien , cette jeune enchanteresse s'étiolait sous les baisers d'un octogénaire.

Une foule immense se coudoyait dans les vastes salons; puis tout ce flot devint calme en un clin d'oeil à cause d'un fameux quatuor exécuté par des dilettanti célèbres , et lorsque les ch-^nts harmonieux eurent cessé, la duchesse ouvrit le bal. Alors ce fut de toutes parts des émotions de plaisir et de bonheur sans cesse renaissantes ; là c'était la danse folâtre , animée, image d'une vie rapide et heureuse qui s'écoule ; puis venait la valse lascive , cette licence amoureuse que la société tolère , cette danse immorale et dangereuse qui permet la séduction, car les mains se pressent et peuvent compter les pulsations du cœur , car les regards lisent

jusqu au tond de lame et les haleines se confondent.. ..ailleurs celaient de longues causeries protégées par le tumulte , ou des discussions animées sur la malheureuse politique de l'époque; puis venaient les salons où le jeu trônait en souverain , le jeu, cette horrible plaie qui ronge la société moderne, ce serpent qui vous étoulTe avec des anneaux dor.

Tel était l'appât qu'offrait ce bal. — Souvent l'innocence abandonnait sa main à l'infamie, le crime dupaitla vieillesse vertueuse ; et dans des pièces écartées, un pied furtif glissant sur de moelleux tapis promettait des joies que li société flétrit et que les lois condamnent.

Plusieurs quadrilles s'étaient formés successivement et notre poète par une fatalité étrange s'était adressé à dix jeunes femmes qui l'avaient refusé ; c'était tout naturel ,

parceque les danseurs affluaient , et que les femmes dansent de préférence avec les hommes de leur connaissance ; mais lui que le malheur aigrissait ne s'attachait qu'aux ombres du tableau, et en voyant sans cesse au bras du vicomte de jeunes femmes "belles et rieuses qu'il avait invitées, il croyait que leurs sourires étaient une moquerie cruelle, et leurs refus des marques de dédain: alors, la rage dans le cœur, et se sentant rougir sous l'humiliation , il abandonna le champ de la lutte et passa dans les salons de jeu.

Longtemps il suivit des yeux ces blanches mains de femmes aux doigts enflés de pierreries , ces femmes de Tàge douteux , un peu sur le retour, qui savent comprimer leurs désirs et ne dansent pas, craignant que la vieillesse et les rides n'arrivent plus vite encore. On jouait des sommes énormes; longtemps ses regards suivirent les monceaux

d'or que le jeu capricieux jetait sans cesse ou retirait à ses sacrificateurs; mais ce n'était ni l'envie ni la cupidité qui le dominaient , car il abhorra't le jeu à l'égal du monde. Et son avenir, sa fortune , son nom, sa vie peutêtre , tout cela était avec lui , tout cela pouvait dépendre du prix d'un bouquet de bal.

Cela le faisait horriblement souffrir: si pauvre que soit un vrai poète il a tous les goûts et toutes les idées d'un grand seigneur: chaque fois que les regards d'un joueur se fixaient sur les siens il lui semblait que c'était un reproche qu'on lui adressait parcequ'il demeurait simple spectateur; et il accusait sa mauvaise fortune, et il regardait cet or qu'on jetait avec une profusion qui tenait du désordre— on le jouait et on le poussait avec la main comme on pousse, du pied dans la rue, une pierre ou de la fange ! Et ce jeune homme qui se trouvait mêlé à cette

riche aristocratie était à la veille de mourir de faim.— Le pauvre et illustre Chatterton dut avoir de pareilles agonies!

Puis dans les salons voisins c'étaient toutes les joies de la vie ; il y avait vingt fils de ducs ou de comtesdontla fortune militaire ou civile était faite — car alors encore ces fils bienheureux naissaient pairs de France ou colonels;et ils avaient toujours nécessairement une très grande aptitude à remplir dignement ces hautes charges; un fils de pair de France étant homme de génie né, de même que le fils du moderne César était aussi César. L'humanité n'est-elle pas en vérité bien à plaindre! avec ce système , si Homère , Virgile , Dante, Tasse , Shakspeare et Corneille avaient eu des fils des petits-fils et des derniers neveux comme ondit parfois , nous aurions des milliers de chefsd'œuvre à ajouter à ceux de ces grands immortels; par malheur pour les hommes, legénien'a

pas de postérité; nul ne recueille son héritage : c'est une abeille qui dévore son miel; une étoile qui disparaît après avoir brillé dans les cieux ! Il est vrai aussi qu'il y a bien plus de fils de pairs de France que de Dante et de Corneille.

Ces digressions nous éloignent de notre histoire; mais sans doute Edgar avait de pareilles pensées car s'il eût pu pleurer au milieu de cette foule, il aurait versé de brûlantes larmes en voyant laraillerie à la bouche amère lui jeter son fiel, et en songeant que ces heures de calme de pensée et d'ivresse de sens qu'on lui avait promises récelaient d'affreuses tortures. Oh ! c'est que le monde est cruel pour quiconque arrive au milieu de lui inconnu, isolé! il fait subir de terribles épreuves à celui dont la fortune n'est pas assez considérable ou le nom assez illustre pour éblouir les regards et traîner à sa suite une foule

d'admirateurs salariés. C'est un colosse immense qui pèse de sa main de plomb sur le roseau fragile :— Le monde { et nous demandons pardon aux nobles âmes qui font exception) le monde ressemble à une femme entretenue qui donne ses sourires et semble d'avance promettre ses charmes au plus généreux; la moralité est grande ainsi que vous le voyez:

Edgar était encore silencieux devant une table de jeu quand la duchesse conduite par de Bréval apparut toute rayonnante.

— Voyez donc Madame dit le vicomte en lorgnant Edgar , comme ce pauvre petit étudiant baille à côté de la vieille marquise de Bonivald qui s'obsiine à se ruiner ; vraiment j'en veux beaucoup à Baraville de vous avoir fait un pareil cadeau ; d'honneur, cet homme est déplacé ici.

— Vous êtes vraiment injuste, répliqua

la duchesse avec quelque embarras. Ce jeune homme est timide, je l'avoue; mais il est remarquable par son esprit cultivé , son exquise politesse , et au rebours de tant d'autres , il n'emprunte pas à l'habileté du tailleur ses manières distinguées.

— Vous êtes ce soir, duchesse, plus tolérante que Guillaume Penn dit le vicomte piqué. Nul ne vous croirait espagnole et surtout de la grande famille des Avorados.

— Avant toutes choses , Monsieur , je suis maîtresse de maison reprit-elle vivement, je sais ce que je dois à un cavalier que j'invite. Dieu vous garde ! vicomte, ajoutât-elle avec ironie en le quittant pour aller engager Madame de Bonivald à jouer moins gros jeu.

M. de Bréval marcha droit vers Edgar et l'aborda le sourire dans les yeux et le sarcasme à la bouche.

— Comment Monsieur, déjà vous ne dansez plus ! mais c'est un crime de lèzesociété; à votre âge, le titre de danseur est le premier auprès des dames, et je suis persuadé que l'on vous réclame dans les salons.

Ceci se passait sous les yeux de la duchesse ; elle examinait curieusement ce colloque sans paraître y donner d'attention; mais elle ne vit pas sans un certain effroi le visage d'Edgar devenir d'une pâleur livide et ses yeux noirs briller d'une manière étrange; Edgar regarda cette noble créature et contraignit sa colère, sachant trop les égards qu'il lui devait. Le vicomte continua ses attaques,

— Le jeu paraît avoir pour vous plus d'attraits que la danse reprit-il, et je le crois sans peine ; car ia gravité des gens de lettres est passée eu proverbe. Le génie

n'accorde guère ses faveurs qu'aux hommes posés , aux penseurs profonds ; et je crois bien que les mille riens qui amusenl la société ne sont que frivolités k leurs yeux.

—^ 11 y a en effet, reprit Edgar avec une apparente bonhommie, tant d'impertinence et de fatuité parmi les beaux esprits du monde, que les hommes supérieurs se mettent le plus souvent à l'écart pour ne pas souffrir ou rougir de leurs sottises insolentes.

— Oh ! sans doute repartit le vicomte, en s'efforçant de sourire, les hommes éminens représentent peu dans les salons.

— Oui , oui , Monsieur le vicomte , car ils ne connaissent guère les chevaux de race et parlent peu de chiens et de courses au clocher. Ils s'y prendraient mal pour commander l'équipage d'un Jockey, abandonneraient de guerre lasse un cerf dix cors et ne sauraient pas bailler conve-

nablement au balcon de l'Opéra; mais en revanche , ils donnent souvent de sublimes leçons aux peuples, ils efifrayent les gouverneuiens arbitraires, sortent de l'oubli des trésors d'histoire et de science et enseignent aux hommes à devenir dignes de la liberté.

Le vicomte se sentit mal à l'aise, et comme Andalousia continuait de causer avec la vieille marquise, il pensa qu'il aurait du temps de reste et il proposa un écarté à Edgar.

Un frisson violent passa dans ses veines comme une rude secousse ; il allait jouer sa vie , sa dernière espérance ; la duchesse avait les yeux sur les siens et il lui semblait que cette femme lisait jusqu'au fond de son âme. — Il accepta.

—Que jouons-nous Monsieur dit le vicomte ?

— Je vous laisse le soin de régler la partie , répondit Edgar avec hauteur.

— Voulez-vous jouer cinq francs?

— Soit, monsieur.

Le vicomte commençait à trouver une résistance opiniâtre chez ce jeune homme qu'il avait cru pouvoir accabler sous le poids de son persifflage amer. Edgar n'avait pas avalé le breuvage sans retourner la coupe à son malicieux adversaire, et celui-ci, tout en reculant et en s'éloignant de l'arène, semblait redouter cet homme obscur qu'il méprisait si fort, et on eût dit qu'il prévoyait que des événemens majeurs les mettraient bientôt aux prises. Edgixid passa quatre fois de suite.

— Jejouevingt francs! s'écria le vicomte en jetant une pièce d'or sur le tapis.

— Vingt francs soit !

Le vicomte perdit encore.

— Je double , reprit-il.

— 11 ne me plaît pas de jouer ainsi , reparti tEdgar.

— Avez-vous donc peur?

— Je n'ai jamais connu la crainte, monsieur !

Il fallut que le vicomte cédât de nouveau : longtemps ils luttèrent avec acharnement et de Bréval souriait dédaigneusement lorsqu'il perdait , tandis quEdgar souffrait mille tortures,même quand le hasard le favorisait; à la fin, le poète pour qui ces instans étaient un supplice , s'écria d'une voix sourde et le visage contracté par l'angoisse :

— Pour la dernière fois je joue dix francs.

— Pourquoi pas vingt comme tout à l'heure dit de Bréval vivement.

— Parce qu'il ne me plaît pas de jouer davantage , reprit Edgar sur le même ton. Déjà une haine mutuelle les rendait insolens.

— Ah ! monsieur , voici la duchesse qui se lève, je dois danser avec elle , jouons je vous prie au premier point.

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