‹ Andalousia, la perle des andalousesChapitre 13 sur 31 · LA DETRESSE · texte numérisé non relu

LA DETRESSE

Je connais mon sort, j'en sens l'horreur. (J.-J.-Rousseau, La nouvelle Uéloise.J

Le lendemain , quand la nuit tut venue , et quand les vastes et nombreuses maisons des mille rues de Paris eurent éclairé chacune leurs fenêtres , un jeune homme nanti d'un léger paquet s'arrêta devant une maison de

la rue de la Harpe. Au premier étage on remarquait une lanterne énorme, aux vitres jaunes et sales , d'une transparence douteuse sur laquelle on lisait de tous côtés: Commissionnaire AU Mont de Piété., cet homme après avoir hésité longtemps comme un voleur qui redoute d'être découvert , finit par entrer dans ce lieu, sorte de lupanar moral où, si vous voulez, nous lesuivrons, car tout le monde ne connaît pas ces repaires étranges. D'abord, c'est un long corridor, une espèce d'antichambre populaire dont les murs lé-' zardés attestent que là le luxe est inutile; à la hauteur du bras, des noms bariolés, entrelacés , les uns en gros caractères , les autres illisibles, des noms bizarres, des noms Français, Italiens, Allemands, Belges, Anglais, qui révèlent une aflluence immense et un triste et honteux trafic; puis deux longs bancs de bois s'allongent parallèlement et au dessus

une large raie noire, hideuse et d'une saleté ignoble -— crasse impure do la misère de vingt nations , dont les têtes sont tour à tour venues se poser là !

Ensuite , l'on entre dans une seconde pièce plus vaste , un peu moins horrible, ornée de bureaux grillagés en forme d'équerre, derrière lesquels deux hommes et une femme , gens au teint plombé, aux manières dures et repoussantes , sont sans cesse occupés Tun à écrire, l'autre à recevoir et à numéroter les objets que la débauche ou la misère apportent, et le troisième à payer le montant du bordereau de prêt; oh! nous sommes le peuple civilisé par exceWenœJe peuple philosophe qui cherche tous les moyens pour arrêter les progrès de l'infamie et la souffrance de Thumanité ; nos députés sont pour la plupart d'honorables manufacturiers, hommes de génie; des administrateurs , hommes de génie ;

de riches propriétaires, aussihommesdegéiiie, et ces honoraJ)les hommes de génie laissent subsiler plus de Monts-de - Piété qu'ils ne l'ont créer de caisses d'épargnes, et au lieu de retirer à tout jamais de la société un voleur qui àété condamné après récidive, on l'y laisse rentrer dix fois jusqu'à ce qu'il mérite les galères ou qu'il assassine.et aubout de tout cela on vous demande l'abolition de la peine de mort. *

* Ne serail-il donc pas possible de faire des addilious au code pénal tout en conciliant les droits sacrés de l'humanité. Cliaqne jour on condamne à iadéienlion une foule de misérables qui ont paru dix fois sur les bans de la [olicc correctionnelle. Nulle part on ne voit une immoralité si pleine d'impudeur ! Eh bien! au lieu d'en encombrer nos prisons ne vaudrait-il pas mieux les envoyer coloniser i'Algéiie; ne pourrait-on pas trouver des moyens pour accomplir celle œuvre? Tandis que si vous les envoyez aux bagnes pour (pieiques umées ils en reviennent plus démorali.Nés que jamais et mailre-és arts en fait de crime; ils i:e volent pliis que le code à la main, et o'i ne finit par les prerd e que lorsqu'ils ont a-sassiné une ou plusieurs personnes. Kl Ton veut l'aliolillnn de la peine de mort pour de pareils êtres ! Je ne la coiiçois qu'en fait de fautes politiques, parce que l'homme politique sans verser de sant',peut être jugé le ménicjourcomnie criminel ou comme trionuliateur , mais pour les stélérals

— 153 -^ Nous croyons que loin d'assister le peuple dans ses misères, les établissemens du Mont-de-piété sont autant de plaies qui le rongent; c'est le plus souvent l'encouragement au vol et à la fainéantise; le vice est là flagrant, avec son hideux cortège d'impudeur; beaucoup d'ouvriers, parmi les femmes surtout , spéculent sur le temps que durera la somme prêtée pour tel ou tel objet, et elles s'abandonnent à la vie licencieuse avec une sécurité de six mois , plutôt que de travailler lentement, mas toujours, et„conserver l'aisance qui rend donce la vie de l'artisan. Nous dirons aussi que malgré les précautions de la police du Mont-de-piété, des voleurs patentés qu'on nomme receleurs, y introduisent une immense quantité d'objets procurés par super-

qiii ne vivent que de rapines ou de meurtres, je ne sache rien ^^ , ^^ / mieux que les montagnes de l'Atlas ou la peine du talion. .»• o^^êÂ^ A *

chérie, et qui ne sont jamais reclamés. Or, ceci n'est assurément point un paralogisme.

Le jeune homme dont nous avons parlé plus haut, arriva dans ce Mont-de-piété tout craintif et tout pâle; il ne s'aperçut pas. tant son émotion était grande , que les commères habituées de la sale officine , le raillaient de son air gauche et de sa mine embarassée; ce jeune homme, on l'a bien deviné sans doute , c'était Edgar qui avait redouté de sortir pendant le jour.

Il étala ce qui lui restait de meilleur. — pièce à pièce. Il ne conserva qu3 sa toilette de bal , car il voulait profiter de ses dernières heures de vie pour se venger du monde qui le forçait à mourir. De tout on lui donna treize francs ; cela en valait cent.

— Treize francs! disait-il avec amertume en s'en allant chez le traiteur , voilà de quoi vivre huit grands jours, huit jours d'ago-

nie!... Cependant c'est assez pour attendre la fortune , ajouta-l-i! avec dérision. J'irai demain chez le député de ma province , qui m'a promis un emploi d'expéditionnaire, je lui dirai combien j'ai l'amour du travail et cela le fera se hâter peut-être. Car en vérité je n'ai plus guère envie de mourir, et une place d*expéditionn ure à 1200 francs pour l'arrière-petit fils d'un maréchal de France est certes une belle récompense pour le dernier rejeton d'une famille qui s'est sacrifiée pour ses rois !

En songeant à toutes ces choses je pauvre Edgar riait comme un fou.

— Et maintenant, j'entrevois pour moi une vie meilleure; quiconque n'esl pas égoïste^ ne peut marcher au milieu de ce monde. Eh bien , je devioRdrui digne de lui , et quand j'aurai du pain à satiété, (pjand mon nom sera quelque peu puissant . je re-

jetterai avec mépris ce rôle inlàmc que la nécessité m'impose , et je reprendrai mon ancien caractère. Oh ! j'ai découvertla source du mal; il faut plaire à cette foule cruelle et rieuse, lui sourire et déchirer avec elle ; il faut se traîner à terre et saisir les nuance de tous. Voilà le secret du bonheur. C'est l'acheter cher sans doute , mais M. le ministre qui sera mon chef et mon protecteur , a essuyé bien d'autres fois son front tout couvert d'humiliations , pour arriver au titre d'Excellence.

Puis il songeait à la duchesse dont la pensée désormais devait remplir toute sa vie ; il était résolu à tout tenter pour arriver jusqu'à elle ; il la vaincrait par l'artiflce, pensait-il , et suivrait une route tortueuse, puisque la voie droite ne servait qu'à le faire repousser ou accabler de mépris.

Il s'arrêta longtemps à ces idées dangereuses , et sous leur influence il écrivit une

lettre au député ; elle était pressante , mais digne et fière ; le député haussa les épaules, sourit de pitié, et comme il était ce jour-là d'un de ces diners ministériels, si célèbres, il mangea des truffes outre-mesure qui le rendirent malade , et ne songea plus à son jeune compatriote.

Edgar mit une carte chez la duchesse qui lui envoya le lendemain une invitation à dinar; il descendit chez Bara ville. Lui aussi, venait de recevoir une même lettre , et pour la première lo.s depuis leur liaison , Edgar demanda conseil à son ami,

— Je ne te cacherai pas, lui dit-il, mon extrême désir d'aller au dîner de la duchesse, cela flatte mon amour- propre autant que cela me donne de joie ; mais je crains d'y rencontrer M. de Bréval et de n'avoir pas assez d'empire sur mes sens pour me maîtriser s'il continue ses nsolentes railleries.

— Eh ! tant mieux , s'écria Baraville en riant , viens , viens Edgar, il sera terriblement vexé.

— Mais songe bien que je serais au désespoir s'il survenait une querelle ; ailleurs , cela m'enchanterait , mais là...

— Je suis tranquille sur le compte de Brétal. C'est tin hobereau impertinent, mais comme il a infiniment de tact et de souplesse d'esprit, il s'arrêtera juste à temps pour que tu ne puisses éclater. Le cher vicomte est fait d'une étoffe moelleuse qui ne s'emploie qu'à la cour.

— Soit; fit Edgar, mais si jamais Une occasion se présente . je punirai ce fat.

Le vicomte, qui depuis longtemps semblait un commensal de la maison , n'était pas le lendemain chez la duchesse ; cela réjouit Edgar ; mais s'il avait su l'agitation du cœur de cette femme, combien il eût été plus heu-

reux ! Les tracasseries du vicomte semblaient odieuses à Andalousia et son souvenir lui devenait insupportable ; l'esprit de la conversation qu'il possédait au plus haut point et qu'elle avait jusqu'alors admiré, ne lui parut plus qu'un ornement indigne , quand elle eût remarqué combien il le tournait toujours vers le mal. Aussi, quand elle se fut informée près de Baraville delà moralité d'Edgar et qu'elle se rappela les méchantes paroles du vicomte, à propos de ce jeune homme , elle lui fit fermer sa porte pour quelques jours.

La duchesse avait invité peu de monde , quatre ou cinq personnes formaient ce soirlà sa cour : c'était l'ambassadeur d'Espagne, une certaine comtesse de Lanais , aussi belle que malicieuse et spirituelle, et nos deux jeunes gens. Edgar qui ne voyait que des visages sourians et que la beauté d' Andalousia inspirait , se débarrassa de sa propension à

la tristesse , et malgré sa grande jeunesse il tint le haut bout de la conversation. Le vieux diplomate dont l'érudition égalait l'esprit et le savoir vivre^ admirait la facilité merveilleuse avec laquelle il s'exprimait, et cette éloquence soudaine , spontanée, dont il faisait preuve quand on lui adressait quelques questions dilTiciles.

Peu à peu la conversation se scinda ; madame de Lanais qui était constamment demeurée silencieuse, prit à part l'ambassadeur, et ils causèrent longuement : Edgar , ivre de joie , ne détachait pas ses yeux de la duchesse, l'admirant naïvement comme un enfant admire une chose qui lui semble un prodige, et c'était vraiment un enfant pour la candeur; il aimait Andalousia , sans savoir encore ce quel' amour renferme de tendresses subtiles; il l'aimait parcequ'elle était admirablement belle, qu'elle lui faisait fête et

que pour la première lois il voyait des yeux enchanteurs sourire à ses sourires, et n'étaitce pas bien capable d'inspirer une passion brillante à ce pauvre étudiant infortuné ?

Andaiousia écoutait avec délices ce poète dont l'enthousiasme entraînait; il lui parla de son pays enchanteur aveclantde regrets de ne l'avoir pas vu , de n'être pas assez heureux pour aller visiter Grenade et Cordoue ces merveilles de l'archileclure Arabe, que celte femme, qui donnai loujous s des regrets àsasplendide province, sentait rouler des larmes sous ses longues paupières et avait envie de dire au poète quand il lui parlait des trais omlirages du Généralité et des montagnes bleues et des profondes vallées de la Sierra Nevada. — Eh bim, calmez votre impatience et banissez vos regrets, poète, je vous y conduirai un jour; fe vous guiderai dans mes

chères montagnes qui sont bien plus impo- Tome I 1 i

santés encore que vous ne les voyez dans vos songes et dans votre riche imagination; vous verrez de grands sites s uvages qui recèlent des oasis délicieuses; nous trouverons souvent de fraîches sources où le joli myosotis et le népiiphar baignent leurs tiges , et qui sont ombragées par des haies touffues de lauriers roses cet arbuste de guerriers; et puis elle fixait ses grands yenx noirs sur Edgar comme au sortir d'un profond sommeil, et elle lui faisait mille questions sur sa vie aventureuse car, comme cela arrive toujours aux êtres doués d'un pareil ceractère , une sorte d'intimité de fait mais non avouée s'était déjà téablie.

Edgar resta trois jours sans aller chez Andalousia quo' qu'il y pensât S3ns cesse, mais la haute posii on de cette femme, si écrasante pour la sienne , imprimait à son esprit une certaine réserve qui le désespérait; il crai-

gnait de lui déplaire ; elle lui avait ouvert sa maison avec tant de grâce qu'il avait préféré la perdre à tout jamais que de lui occasionner un instant de mauvaise humeure ou d'impatience.

Quelques jours s'écoulèrent; la duchesse dont le caractère avait de l'inclination à la légèreté, se laissa entraîner dans le monde , et deux fois Edgar se présenta en vain chez elle. Andalousia cherchait à s'étourdir et à bannir de son esprit la séduisante image du jeune poète, elle alla faire une promenade à Mantes chez la comtesse de Lanais, mais quoique l'oubli ne soit guère dans la solitude elle revint à Paris avec un assez grand calme de cœur.

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