‹ Andalousia, la perle des andalousesChapitre 14 sur 31 · LES EPIGRAMMES · texte numérisé non relu

LES EPIGRAMMES

Le vicomte de Bréval étant un des familiers de madame de Lanais , eut le loisir de voir beaucoup Andalousia aucbâleau de Mantes; il Gt sa paix avec elle , et comme il exerçait sur cette femme, à son insçu pour ainsi dire ,

une certaine influence , on le vit reparaître dans son salon , plus puissant que jamais. Un soir, la duchesse venait de recevoir une lettre foudroyantedeson noble époux quand Edgar arriva chez elle. C'était un de ses petits jours, peu de monde s'y trouvait, et le sceptre de la parole était échu au vicomte. L'humeur de la duchesse perçait si fort que tout l'obsédait hormis le bavardage insolent de M. deBréval. Edgar le rem rqua et fut choqué davantage de la politesse froide avec laquelle il fut reçu. Quand au vicomle , il fut superbe de malice et d'impertinence; rien n'était digne d'arrêterses regards, de mériter son respect; il frondait tout , il trônait au milieu de cette société peu nombreu.e, cherchant parfois à faire naître une lutte perfide afin d'y attirer Edgar pour se venger de l'affront qu'il en avait reçu et pour l'humilier. Mais celui-ci n'était guère facile à désarçonner , il com-

mençait à se familiariser avec le clinquant étourdissant du vicomte, et s'il parlait moins que lui, c'était pour l'écraser sous sa logique éloquente.

Cependant l'autre l'aiguillonna et le blessa à diverses reprises sans qu'il cherchât à sa détendre; l'impertinence était flagrante, mais il y avait au fond tant de finesse et l'apparence d'une si grande politesse, qu'il eût fallu avoir un car xtère de man;.nt pour s'emporter comme un lion. Edgar le sentait bien, et il souriait avec amertume en attendant un prétexte pour lui couper la langue. Plusieurs fois , lors des pointes les plus malicieuses du vicomte, il examina furtivement la duchesse et crut la voir sourire. A partir de ce moment il ne l'aima plus, il le crut du moins, et lui supposa un méclianl cœur.

— Le fiel et la malice découlent de la bouche de cet homme, pensa-t-il, et je Li

vois applaudir du regard à chaque paiolc qu'il prononce. Les femmes changent-t-elles donc si vite? La semaine dernière elle semblait si bonne et si attentive pour moi. Mais ce fat a sans doute des droits à son admiration; il tient peut-être son esprit en tutelle, et la possède tout entière. Ah ! si cela est, ce sont des amours bien indignes !

Bréval voyant Edgar tout triste et tout silencieux jeta sa bile sur les rêveurs afin de blesser le poète tout en prenant des biais et de fort loin ; il raconta cette charmante anecdote qu'on trouve dans la vie de Racan et dans les historiettes de Talleff ant^des Réaux.

— Une oprès-dînée dit-il, M. de Racan fut extrêmement mouillé. Il arriva chez M. de Bellegarde où il logeait , et entra dans la chambre de la comtesse croyant entrer dans la sienne; il ne vit point

madame de Bellegarde et madame des Loges qui étaient à chaque coin de la cheminée. Comme elles le connaissaient bien elles ne dirent rien pour voir ce que ferait ce maître rêveur. Il se lit débotter et dit à son laquais : « Va nettoyer mes bottes; je ferai sécher ici mes bas. » Il s'approcha du feu et mit ses larges bas à boites proprement sur la tète de madame de Bellegarde et de madame des Loges qu'il prenait pour des chenets; après il se met à se chauffer. Elles se mordaient les lèvres de peur de rire ; enfln elles éclatèrent.

Le vicomte racontait à merveille et celte anecdote réjouit beaucoup la compagnie. Encouragé parce succès et pourabaisserdavantage Edgar il eut recours à son imagination et fit à propos de Racan deux ou trois historiettes peu spirituelles,et mortifiantes pour le

poète, AridaloiWa comprit bien l'injure , mais complètement absorbée par ses tracasseries d'esprit ou mieux peut-être par pure insouciance , elle ne chercha ni par un regard ni par une parol'i obligeante à faire oublier à Edgar ces petitesses du vicomte .

Il se chargea lui-même de sa défense.

— L'anecdote de Racan dit-il,me fait souvenir d'une qui en est la contre-partie; elle est peut-être moins gaie , mais il y a au fond une moralité.

La duchesse comprit bien au ton sec et railleur d'Edgar qu'il était cruellement offensé ; elle l'encouragea pour le voir aux prises avec le vicomte.

— Vous savez mesdames, reprit-il en souriant, que les rois de France avaient autrefois des fous, des nains et des bouffons à gages. La cour se piqua d'exemple

et bientôt on vil de ce» êtres insignifians chez les plus grands seigneurs; M. de Bréval qui sans doute a étudié l'histoire doit savoir cela. Une belle duchesse dont le nom m'échappe, et q\ii avait trop d'esprit et d'humanité pour exiger à toute heure des bons mots et des souriros d'un malheureux , ne sacrifia pas à la mode, mais elle y suppléa d'ailleurs. Comme elle était riche, on trouvait réunis chez elle les poètes, les artistes célèbres , les plus grands seigneurs et même des hobereaux qui n'étaient pas toujours de très grands seigneurs. Assurément il y ava t bon nombre de fous et de bouffons parmi ces messieurs , mais non des bouffons de bas élage, ni des sots-, car un homme de qualité avait toujours de l'esprit dans ce temps là, et vraiment ils n'ont pas dégénéré ; c'est de même encore. On voyait beaucoup chez

la duchesse ur certain gentilhomme de fraîche date qui tranchait du diplomate à la façon de Rabelais, mais qui, malgré ses intrigues, n'avait pu se faire agréer par le roi. Alors , en attendant une ambassade il se flt bouffon. Il avait usurpé le privilège de l'impertinence, il causait sans cesse, blâmait tout, calomniait l'un, médisait de l'autre et brillait le plus souvent aux dépens de tous. Il devait ses plus grands succès aux historiettes d'autrui qu'il glanait en passant et contait comme siennes. Gomme il avait toujours le nez au vent, il détestait les rêveurs, et les raillait au besoin; mais il ne négligeait pas de se servir de leurs charmantes rêveries. Un soir, il y avait cercle de beaux esprits chez la duchesse et notre impertinent gentillâtre après avoir largement distribué ses bons mots et ses méchancetés

raconta une vieille histoire que tout le monde connaissait , mais qui blessait fort le jeune Malherbe. Or le poète normand savait le blason du gentilhomme: son grand père avait long-temps fait métier de vendre du vin en une hôtellerie borgne; à l'enseigne du Veau fleuri, et Malherbelui improvisa ce quatrain avec sa rudesse accoutumée:

Votre père mcltait sa gloire A servir du vieux vin aux habitués du Veau\ Mais si vin vieux esi bon, chétive est vieille histoire.

Ne pourric7-voiis nousc'onner du nouveau?

Qui demeura sot? ce fut le gentillàlre; et chaque fois que le bonhomme Malherbe rencontrait Bois-Robert, il lui racontait cette histoire aûn d'engager le Bois à donner toujours du neuf au Cardinal-Duc dont il était le

poète favori.

Les lèvres minces de M. de Bréval ?e serrèrent et devinrent hvides; il ne put arti-

— 174 ~ culer un mot, il se voyait découvert, car il s'apercevait bien que cette historiette du vieux temps était une parabole d'Edgar pour le mortiûer, et cela le froissait horriblement. Madame de Lan-iis qui connaissait bien les aïeux du Vicomte ne put retenir de grands éclats de rire qui defférèrent complètement le beau monsieur, et la duchesse qui en avait ouï parler aussi, mais d'une manière peu affirmative, dit d'une voix moqueuse.

—Voilà de charmantes histoires, messieurs, ce serait vraiment dommage qu'elles n'eussent pas des sœurs.

— Monsieur le vicomte en sait tant et les raconte si bien , repartit Edgar sur le même ton en examinant de Bréval , que je lui cède la palme, enjoignant mes prières aux vôtres, madame.

Et , comme cette société lui pesait et qu'il

avait suffisamment rabaissé le vicomte , il se retira.

— Voilà un beau jeune homme d'infiniment d'esprit , dit madame de Lanais ; il est timide encore, il craint de parler, mais quand il parle, sa voix mord comme la gueule d'un serpent.

— Ah ! vous trouvez , madame , fît le vicomte, qui commençait à revenir de sa stupeur.

— Ma foi dit la duchesse , son histoire est charmante; et pensa-t-elle , si le portrait n'est pas flatté, il a du moins, le mérite d'être fort ressemblant.

Le lendemain, Edgar écrivit de nouveau à son député , et le soir ayant fait toilette , il alla chez madame Durosier ; la dame avait peu de monde; leCassandre n'était pas revenu du café de la Régence ; la vieille sœur dormait dans un coin du salon , et quatre ou

cinq personnes taisaient cercle autour d'une table de bouillotte. Parmi elles se trouvait un jeune homme d'une figure singulièrement remarquable; jamais chevelure de fat ne fut plus prétentieusement bouclée , jamais mannequinde tailleur ne porta mieux l'habitguindéil avait de grosses bagues aux doitgs , sa cravate blanche à naud gordien ne faisait pas un pli, son jabot était raide comme une vieille fraise flamande , et ses manières tranchantes et sa fatuité pouvaient marcher de pair avec tous ces agréments. — Bref, c'était un maître clerc de notaire. M. Daunin avait traité de quelques affaires importantes pour cette maison , et son assurance extrême, et son bavardage de palais en avait imposé à M. Durosier , qui , en matière de chicane ne jurait que par lui.

M. Daunin malgré son éducation for le était un vrai cuistre; au-delà de ses actes judi-

ciaires il ne savait plus rien. Rogron et Sirey étaient pour lui l'Alpha et l'Oméga de sa poétique, îl méprisait tout ce qui n'était pas cela, comme un original fameux de notre connaissance, assez versé, dit-on, dans le dialecte des Mantchoux , savant orientaliste , profond Talmudiste, numismate, antiquaire, bibliomane et monomane , qui aura une grande célébrité un siècle après sa mort, à cause d'une histoire des pyramides d'Égyple, et qui ne sait plus rien à dater d'Alex andre-Ie-Grand, Voire ! il méprise le reste, trouvant cela trop peu de chose pour occuper sa vaste intelligence.

Avec sa quintessence de savoir judiciaire, U Daunin avait le geste emphatique , la parole haute , le ton impérieux. Habitué depuis longtemps à com.mander à deux ou trois polissons ou'il traitait com.me des nègres, et à cinq

clercs qui le cajolaient pour mener une vie Tome I. ^2

joyeuse et fainéante, il planait sans cesse dans une sphère passive et humiliée, dont il était le tyran. Ajoutons à cela, qu'il suivait servilement, :anî6î, ou la mode élégante, ou la mode hizarre , ou la mode ridicule : c'était un niais déguisé en homme du monde. Puis il affichait le septlcisme à propos de lamitié; avec les hommes de sa connaissance , il reniait tout haut la vertu des femmes; près d'elles, ses outrages étaient pour la religion et les prêtres; bref, il professait l'athéisme, il s'en vantait hautement, il le disait en souriant, comme un homme grossier dit une sale injure à une malheureuse courtisane, et, dans les maisons qu'il fréquentait, nul ne s'était encore hazardé à rompre une lance avec ce redoutable jouteur.

Quand Edgar entra dans le salon , le clerc de notaire venait d'être décavé, il quitta

la table et flxa sur lui son binocle avec une gaucherie moqueuse qui ne fut que trop remarquée ; la jolie madame Durosier accueillit Edgar cérémonieusement et le plus froidement qu'elle put, afin de le convaincre que la guerre n'était pas finie entr'eux. La causerie fit cesser le jeu. M. Durosier rentra tout rayonnant par suite d'une partie fameuse gagnée au café de la Régence et d'une discussion non moins fameuse sur la politique du jour. Les Jeunes-France d'alors, les libéraux capables de passer douze heures sur un jeu d'échecs, avaient dû largement trancher du Machiavel ou du Ximenès , et le bonhomme était encore sous le charme d'un stupide enthousiasme. Les quelques paroles qu'il dit à propos de cette politique de café, inspirèrent le clerc de notaire, et ce salon si peu éclectique, devint en un instant, une succursale en mini dure de ces

cohues où tout se dit , dont les chambres nous donnent si souvent le spectacle.

Le maître clerc ne sachant en face de qui il se trouvait et croyant sans doute avoir son auditoire accoutumé, divagua sottement et chaleureusement sur les nouvelles sectes religieuses qui reparaissaient, sur les prêtres et les nobles, et finit comme toujours , par ses moutons de Panurge , par sa profession de foi en faveur de l'athéisme.

Madame Durosier continua la discussion, mais avec une grandejustesse d'esprit et d'àcreté; seulement elle faisait parfois du paradoxe quand elle savait contrarier Edgar, et lorsqu'il répondait par un geste improbateur à ce qu'elle avançait, elle souriait avec une malice de fée.

— N'est-ce pas honteux, disait-elle, de rencontrer à chaque pas dans les ruesces vilaines figures de Jésuites qui ne rêvent que d'op-

pression et d'obscurantisme ; si l'on n'y met bon ordre , ils auront bientôt entre leurs mains toute la jeunesse de France et Dieu sait vraimenlquels soldats ils en feront. Et à propos des prêtres que je vous ai entendu détendre. Monsieur Edgar, croyez- vous qu'ils remplissent dignement leur saint ministère? je veux vous en faire juge. Le doyen de ma paroisse est un malheureux qu'on a fait prêtre par charité; à peine est-il arrivé au pouvoir que, méprisant ceux qui lui ont fait l'aumôncet foulant aux pieds toutes considérations sociales , il s'est mis en opposition ouverte avec l'autorité municipale, et les citoyens les plus probes et les plus considérés-, il a bien mis en action ce distique mordant du poète : non pas le trône sur l'antel, mais l'autel sur le trône; lui ministre de ce Christ sublime qui prêchait la douceur et l'humilité, on l'a vu déployer un caractère de

fer, une bouffissure d'enrichi, un orgueil de cardinal et une intolérance d'inquisiteur' Croyez-vous que ce soit là le devoir d'un noble prêtre ? croyez-vous que cela ramène dans le sein de l'église les âmes égarées? Ce n'est pas tout. Il interdit les plaisirs les plus chastes et les plus légitimes. Nos filles ne peuvent ni danser ni aller au bal. Est-ce qu'ils doivent s'imiscer ainsi dans les familles ces saints hommes de paix? Est-ce qu'une mère qui a pour trésor l'honneur et la réputation de sa fille n'est pas plus apte à juger de ce qui est bien ou de ce qui est mal pour elle qu'un hypocrite qui le plus souvent débauche ses servantes ou ses nièces ? Ne voyons-nous pas chaque jour les hauts faits de ces moralistes rigides dans les colonnes consacrées aux cours d'assises ! Allez messieurs, une mère risque plus que le prêtre quand il s'agil de sa fille, et je ne vois pas pourquoi quand elle

-~ 183 — conduit elle-même son enfnt m! b\l, un minisire de Dieu viendra effrayer sa jeune tête par des menaces de supplices horribles

— Je reconnais une grande justesse dans la plupart de vos paroles madame, reprit Edgar, pourtant je crois aussi que les mauvais prêtres sont l'exception ; j'en ai vu cent dans un dénûment absolu tant ils étaient secour<>bles; et d'un autre côté , je les crostort uîiies pour inculquer à la jeunesse des idées de loyauté et de moralité.

Madame Durosier pencha pour l'abaissement de la théocfî-tie , disant que les mèrt s connaissaient bien mieux le cœur , et M. Daunin devint d'un ridicule si effronté que Edgar tout en déploraiit le rôle de redresseur de torts qu'il était obligé de remplir souvent depuis quelque temps ne put résister a un brusque mouvement de colère.

— Vous parlez d'Athéisme , sécria-t-il ,

— iSï — vous en parlez avec ia légèreté d'un enfant qui bégaie , vous reniez ce Dieu qui vous jeta un jour à la lumière comme on soufïle dans les airs un grain de sable ! Dieu que vous invoquez à votre insu chaquejonr d'hiver quand vos sens glacés vous font implorer un rayon de soleil; chaque fois que l'insomnie vous assiège ou qu'une infortune vous frappeîNon, ceci n'est qu'une bravade vocale que votre cœur renie.

— Et pourquoi donc monsieur, reprit madame Durosier, chacun n'a-t-il pas une volonté , une foi politique et des croyances reli- (^jeuses ?

— Sans doute , 'ajouta le clerc tout déconcerté.

— Non madame , îous les hommes ne sont pas capables d'avoir une volonté , reprit Edgar ; il y a des brutes chez qui la pensée est inconnue , et qui ne vivent que par l'impulsion

d'autrui. Cependant, je veux bien madame admettre en entier votre système; Mais je nie l'atéïsme! je suis partisan de la philosophie éclectique , mais je nie les assertions de certains philosophes du dernier siècle au sujet des révolutions des planètes et du mouvement de la terre. Si Dieu a bien voulu soulever un pan du mystérieux voile qui le couvre, et permettre aux hommes de lire dans ravenir des astres , est-ce une raison pour faire dériver toutes ces grandes choses des révolutions du globe et des planètes? Et quand nous admettrions cela encore , n'y at-il pas au dessus une puissance occulte d'une force immense qui sert pour ainsi dire d'axe à ces étonnantes merveilles? Un savant astronome prédira une éclipse , mais il ne prédira pas d'avance une moisson abondante.

La science a permis h l'homme de prendre un haut essor , mais après celte science

exacte viennent les sphères des supositions, puis l'impuissance. — Alors l'homme s'arrête et Dieu commence ! Pourquoi celte diversité d'intelligence? pourquoi ces beaux génies si rares au milieu de la foule , ces brillantes étoiles dont les feux éblouissent ! Chaqi:e créature humaine n'a-t-elle pas été formée de la même semence? Pourquoi notre corps agit-il au gré de notre pensée ? n'estelle pas venue du ciel cette voix intérieure, cette àme qui nous guide toujours, ce bon ange, cette sauve-garde qui nous arrête à l'instant du mal , au bord des abîmes. Que peut donc la science en face de pareils mystères ! allez, depu:s le souffle qui p isse le soir harmonieusement sous les aulnes des rivières ou sur les eaux planes du lac. depuis le rayon

desoleil qui nous vivifie jusqu'au brin d'herbe et jusq'à la Heur la plus splendide ; tout cela est l'œuvre du grand è(re qui nous a animés !

C'était la prem ère fois quon entendait de semblables paroles dans cet humble salon et chacun demeurait immobile et silencieux; Madame Durosier commençait à reconnaître une supériorité! grande en cet écolier obscur; le bel esprit du notariat avait perdu sa laconde ridicule,et le vieux Cassandre avouait qu'il entendait fort rarement d'aussi beaux plaidoyers à la régence.

— Une autre fois Monsieur, ajouta sévèrement Edgar en s' adressant au clerc de notaire, je vous engage à réfléchir avant démettre d'aussi dangereuses opinions en présence de personnes qui ne doivent pas les entendre. Selon vos dires, l'amour, que Dieu créa pour récompenser ses plus nobles créatures ne serait qu'un lien impudique qui n'aurait d'autres charmes que ceux inspirés par des brutaUtés dégrad uites ? M. Daunin ne répondit pas, et se tournant

vers Madame Durosier. il lui dit en souriant le sotrefrain de sa chanson favorite.

Plus de cagois, jesnls un franc athée.

C'est le moyen de vi vre bien heureux.

Edgar haussa les épaules avec mépris et il surprit mademoiselle Hébé qui le regardait avec un enthousiasme inr'éfinissable ; unerougeursubite vint colorer ses joues pâles et elle parut toute confuse; — seule peut-être, cette jeune fille avait pleinement compris le poète religieux.

COMME l'amour VIENT AUX FEMMES.

En réfléchissant au rôle qu'il avait été forcé de jouer à la dernière réunion de la duchesse, Edgar crut que, après une semblable prouesse, il ne devait plus rep-.railre chez elle ; il avait humilié le iat qu'il croy.at

son amant , et bien que ce fù- une joie pleine d'amertume pour lui, il s'imposa le sacrifice pénible de ne plus voir Andalousia vers la quelle il se sentait entraîné par un charme irrésistible.

Un jour que Baraville voulait l'y conduire, il refusa, prétextant un travail long et difficile; et le lendemain il fît mettre une carte chez elle. ~ Si l'on trouve ma pauvreté ridicule pensa-t-il , je ne veux pas qu'on puisse m'accuser d'impolitesse.

La maison de madame Durosier était si peu cérémonieuse, qu'il y alla beaucoup pour se consoler de ia privation du salon aristocratique de la duchesse, La dame devenait moins rigoureuse, et la jolie Hébé n'avait plus de sourires que pour lui; quand on a dix-neuf ans et que le cœur est vierge , on flotte à travers bien des indécisions; dans le désir extrême qu'on a d'aimer, on chéri-

rait plutôt trois femmes que pas une, et c'était la position d'Edgar qui aimait la duchesse , et qui déjà ressentait une mystérieuse tendresse pour mademoiselle Durosier.

Cette jeune fille l'avait entraîné par ses regards. Nous avons dit son caractère; élevée loin du monde , sous les yeux d une mère coquette et jolie, mais rigide, elle ne savait de l'amour et de la défiance que les noms, et accoutumée à dominer tout ce qui l'entourait, l'amour vint sans que la défiance s'alarmât.

Et comment n'aurait-t-elle pas aimé ce jeune homme , si supérieur à tous ceux dont jusqu'alors elle avait été entourée; il lui était apparu comme ceint dune auréole de lumière ; chacun admirait ses talens , et sa beauté physique avait achevé de l'entraîner. Oh! comme elle 'se passionna vite la pauvre enfant! comme elle fit de beaux rêves de

bonheur! que de projets insensés! que de brillantes espérances! C'était encore comme la jeune pensionnaire songeant au beau cavalier du parloir qui lui avait souri, et qu'elle aimerait toute sa vie; elle se voyait déjà sa femme ; elle serait sa seconde âme, et leurs amours ne s'évanoinraient pas. Elle réalisait toute ces choses dans sa tête, la lolle et aimante Hébé, sans savoir s'il partagerait cette passion, lui, le beau poète, sans savoir que cet homme était né avec une destinée fatale , et que la mort planait sans cesse au dessus de sa tête. Mais l'amour ne raisonne pas , et toujours il se laisse entraîner par l'enthousiasme. Or la jeune fille aimait , et , dans son cœur de seize ans aussi vierge d'émotions que son corps l'était de désirs, elle croyait que la réalité n'allait pas au delà de sa candide imagination.

Edgar s'aperçut de l'empire qu'il exer-

çait sur cette entant , et son ivresse fut grande d'être aimé ainsi par une si gracieuse personne; mais quand il songea aux suites amères que cette passion pourrait avoir, quand il se rappela qu'elle était fiancée à Baraville, cet homme au cœur si noble, qui l'avait conduit aux pieds de cette jeune fille, il sentit une affreuse désolation dans son âme, et maudit sa destinée.

— Je dois cesser de la voir, pensa-t-il ; et d'ailleurs ou me mènerait cet amour qui est un crime? Déjà ma vie ne m'appartient plus, à quoi bon dépenser si mal les jours qui me restent. Mais désormais je saurai si bien jouer l'indifférence auprès d'Hébé, je cacherai mon visage sous une froideur si désespérante qu'elle m'oubliera vite pour ne songer qu'à ce pauvre Rainier.

Tandis qu'il s'arrêtait à cette noble résolution, et que, renfermé dans sa pauvre

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