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André Bailly

D'abord, très- peu de jours après la séance du conseil communal dont nous avons fait connaître les péripéties et le résultat, les frères Stanislas, Vladimir et Nicodème avaient ouvert leur école, pa-

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tronée à grand renforl de réclames, au prône et dans le confessionnal, par le vicaire Renard.

Un bon nombre des habitants aisés de la commune y avaient envoyé leurs enfants, et diminué de la sorte les émolumenls d'André. — Seuls, les libéraux déclarés, ceux qui passaient au villnge pour des hérétiques, avaient osé continuer publiquement leur confiance au fils d'Antoine. Encore avaient-ils eu bien des luttes à soutenir dans leur intérieur.

A l'époque où se passe cette histoire, le libéralisme n'existait dans le Brabant, et surtout dans les communes rurales, qu'à l'état factice.

Dans ce pays, du reste, ce sont les femmes qui gouvernent. Le mari déclame le soir, à l'estaminet , contre les empiétements du clergé, défend l'indépendance du pouvoir civil, pérore, entre deux verres de faro, contre les prêtres et leur séquelle; mais, rentré sous le toit conjugal, il rede-

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vient le très-luimblc serviteur de madairte son épouse, fait mai^Te consciencieusement le vendredis et les jours de Qiiatre-Temps, et se garde prudemment d'attaquer le cure devant ses enfants.

Celte réserve se conçoit. — Nous avons beau formuler d'admirables tbéories sur la séparation de l'Éi^'Use cl de l'État, nous avons beau établir d'éclatantes distinctions entre le rôle des prêtres à l'autel et dans le monde, il faut, pour comprendre ces belles doctrines, une intelligence déjà cultivée et des notions pliilosopliiques qui manquent surtout aux femmes. Aussi l'avenir de la société moderne réside beaucoup moins dans les triompbes électoraux, dans l'adoption de mesures législatives, le plus souvent peu comprises des masses, que dans l'éducation des filles, qui un jour seront épouses et mères et dirigeront à la fois leurs maris et leurs enfants.

Les libéraux de S..., restés fidèles h l'instituteur laïque, étaient donc ceux que

leurs antécédents avaient trop compromis pour leur permettre d'accorder leur concours aux Frères delà Doctrine chrétienne.

M. Witiebols pouvait s'estimer heureux de ne pas avoir d'enfants. — Virginie les eût fait envoyer infailliblement chez le frère Stanislas, et l'influence du bourgmestre eût été perdue à tout jamais.

André Bailly comptait donc tout au plus une dizaine d'élèves payants, sur les bancs de son école.

Restaient les enfants pauvres, ceux pour qui payait la commune.

Combien de temps les garderait-il?

On connaît la situation. — L'administration locale avait, par un vote formel, continué son patronage «^ l'école d'André.

Celle décision devait être ratifiée par l'autorité supérieure, et Ton sait, d'après le langage tenu par le gouverneur à M. Van Scheepdael au bal de M. Dubuisson, qu'elle n'était pas disposée à donner raison à la majorité libérale du conseil.

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L'inspecleiir cantonal, inféodé à l'épiscopat, n'avait pu donner un avisfavorahle au jeune Bailly. Le commissaire d'arrondissement, circonvenu par de hautes influences, ne s'était guère montré plus bieiiveillant. — Toutefois, désirant ménager !a chèvre et le chou, et ne pas blessi r M. Van Scheepdael, dont il prévoyait l'avenir polilifiue, il avait proposé une transaction. ~ La commune, aux termes de ce compromis, n'aurait adopté aucune des deux écoles rivales, mais elle en aurait créé une à ses frais.

Il ne faut pas oublier qu'on était nu commencement de 1847, et que, dans les grandes villes, le flot libéral montait sans cesse, menaçant d'engloutir bientôt le ministère des six Malou, le cabinet que M. de Decker, dans un jour de fièvre, avait traité d'anachronisme et de défi.

Par cela même, on hésitait, dans les hautes régions, à prendre une mesure radicale.

Temporiser, tel est le principe qui domine tous les pouvoirs faibles et, grâce à lui, au commencement du printemps, aucune décision formelle n'était intervenue encore au sujet d'une affaire qui traînait depuis plus de trois mois, au grand préjudice des plus précieux intérêts.

On espérait, en ajournant une solution, donner aux esprits le temps de se calmer; étrange illusion dont les hommes d'État devraient être depuis longtemps revenus.

— Rien n'est plus dangereux que de laisser ouvertes ainsi les questions irritantes. C'est l'histoire des médecins qui comptent sur la nature pour sauver leur malade. — En attendant, le mal s'accroît, la plaie s'envenime et tout remède devient impuissant.

La position d'André était donc des })lus précaires. La faible indemnité que lui payait la commune ne lui suffisait pas pour vivre, et la meilleure solution possible l'ctjt réduit à la misère, s'il n'avait pu compter

sur le petit patrimoine que lui avait laissé son père.

Louise était admirable de> calme et de résignation chrétienne. Elle encourageait André par son attitude, le comblait de soins touchants, se multipliait pour lui rendre la vie plus douce et plus facile.

Nous n'en dirons pas autant du docteur Félu. Paul, on se le rappelle, avait prévu et prédit tous les mécomptes qui venaient accabler le jeune homme. Il savait ce que vaut le dévouement au village, ce que les intérêts les plus insignifiants, les passions les plusmesquines y prennent d'importance, ce que Tàme d'un paysan peut contenir de haine et d'astuce, et combien les plus sottes querelles s'aggravent par l'ignorance et le manque de savoir-vivre.

André, il faut le dire, supportait assez bien le sort que lui avait fait sa propre volonté. ïl passait ses matinées à l'école, et l'après-midi se plongeait dans ses cahiers de droit, tandis que Louise tricotait ou

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brodait à ses côtes. Le soir, le docteur Félii venait tenir compagnie aux deux jeunes gens jusqu'à l'heure où il allait fumer sa pipe et boire son verre de bière au Cheval pie. André ne se montrait jamais à l'esiaminet, et je croirais volontiers qu'il avait tort. Au village, on ne rompt pas impunément en visière avec les habitudes reçues. Comme le bourgmestre et le juge de paix, les deux principales autorités de la commune, ne dédaignaient pas de faire la partie de piquet et de smause jas au cabaret, l'instituteur, qui ne s'y montrait point, passait pour un aristocrate. Aussi le docteur avait-il soin de ne manquer jamais au petit cercle. — En sa présence, on craignait d'attaquer le jeune homme, et l'on se bornait à de petites allusions méchantes, aussitôt relevées avec une énergie qui les faisait taire, et que Félu se gardait prudemment de répéter au frère de Louise, de peur d'ajouter le découragement à ses souffrances.

Un seul objet préoccupait sérieusement André : c'était l'absence d'Hélène.

Nous avons dit les graves réflexions qu'avaient inspirées à M. Van Scheepdael les divers incidents du bal de M. Dubuisson. Inutile de les répéter ici. Bornons- nous à rappeler que le conseiller provincial avait jugé sa présence à Bruxelles nécessaire à son ambition. Comme il ne pouvait laisser Hélène seule à S... pendant tout l'hiver, il avait loué un riche appartement dans la rue Royale, et s'y était installé avec sa fille, passant ses journées à faire des visites aux hommes les plus importants de l'opposition, se mêlant à toutes les intrigues et à tous les plaisirs, allant tous les soirs dans le monde et se préoccupant beaucoup moins des affaires de S..., qui l'intéressaient si vivement naguère, que des chances de sa prochaine candidature à la Chambre.

M. Van Scheepdael était un de ces personnages comme on en rencontre beaucoup, honnête, incapable d'une mauvaise

action, prisant très-liaut la probité, pratiquant avoc conscience tous les devoirs sociaux, s'indignant de la moindre bassesse, haïssant l'intrigue, comprenant ce qui est grand, utile et bon; mais égoïste, et professant ce principe, que le monde serait parfait le jour où chacun comprendrait qu'il est de son intérêt de bien faire. Grâce à son caractère essentiellement pratique, il jouissait d'une haute considération. On l'écoutait au conseil provincial , on l'écouterait à la Chambre; il était de ceux dont on fait les ministres, esprit calme, plein de sang-froid, fidèle à ses principes, mais sachant au besoin transiger avec le préjugé.

Hélène accompagnait son père dans les salons, et le succès de la jeune fille s'y était maintenu sans peine, succès de beauté, succès de grâce, succès d'esprit, et pardessus tout succès de mystère.

Dans ce monde, où tout se répète, on savait qu'en trois mois Hélène avait reçu

les lioniniages de nombreux soupirants, dont quelques-uns étaient dignes d'elle et par l'intelligence et par la fortune, et qu'elle les avait tous éconduits. Elle se montrait aimable et gracieuse avec M. Idesbalde, parce qu'elle savait que son père tenait à raraitié delà famille Dubuisson; mais le jeune avocat répondait aux félicitations ou aux plaisanteries de ses amis, de façon à prouver que ses prétentions se réduisaient ta de très-maigres espérances.

Constatons à ce propos que M. Idesbalde valait mieux que son air et sa tournure. — 11 ne manquait ni d'esprit, ni de délicatesse ; ses défauts tenaient à son éducation mondaine, mais il n'avait vu que de bons exemples dans sa famille, où l'honneur et la probité étaient des vertus patrimoniales.

On ne comprenait pas à Bruxelles qu'une aussi charmante personne, (ille d'un père aussi occupé que M. Van Scheepdael, dédaignât ainsi toutes les occasions de se faire une position brillante, ardemment

désirée par ses jeunes rivales. On ne s'expliquait pas ce qu'elle venait faire dans le monde, pourquoi elle ne manquait ni un bal, ni un concert, ni une sauterie, si elle n'y pouvait rien trouver qui piit lui plaire ou la séduire.

Les uns disaient : Elle est trop fièrepour faire un choix dans la roture, elle aspire à un titre de marquise ou de comtesse ! Et ceux-là prétendaient que le jeune vicomte de Bornhem parviendrait peut-êlre à toucher ce cœur insensible.

D'autres affirmaient qu'elle n'aimait pas les jeunes gens, qu'elle désirait pour époux un homme mûr, ayant une réputation, une position faite ; qu'elle ne se marierait que par orgueil, afin de porter un nom illustre.

D'autres encore lui prêtaient des idées philosophiques, produit d'une éducation solitaire au fond d'un vieux château seigneurial. Elle voulait, disaient-ils, rester indépendante et maîtresse absolue de ses'" actions.

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En un mot, c'était une femme gracieuse, aimable, spiriluclie, mais absolument dépourvue de cœur; les plus hardis disaient de tempérament.

La conversation d'Hélène autorisait toutes ces hypothèses contradictoires. Pour désespérer ses adorateurs, elle parlait à tous un autre langage, les raillant tous, ib est vrai, quand ils abordaient le chapitre du sentiment.

Lequel de ces beaux messieurs eût donc pu soupçonner que la belle Hélène Van Scheepdael, la riche héritière, l'adorable valseuse, la perle des salons de Bruxelles, avait laissé son cœur au fond de son village et pensait, au milieu des splendeurs des fêtes aristocratiques, à un pauvre diable d'instituteur qui apprenait à lire à des enfants déguenillés?

Nous serions fort surpris même si cet amour ne paraissait choquant à quelquesunes de nos aimables lectrices. — On comprend un grand seigneur amoureux d'une

fille du peuple ; on comprend moins une demoiselle bien née, épouse d'un homme placé au-dessous d'elle.

De ceux qui, au début de celte histoire, se sont intéressés aux espérances d'André, il en est bien quelques-uns qui les trouvent fort téméraires, depuis que la fortune a tourné le dos au jeune homme, depuis que sa bien-aimée s'est lancée dans un milieu plus en rapport avec son éducation.

Une petite trahison de la part d'Hélène les étonnerait peu et ne les blesserait guère davantage.

Il nous faut constater cependant, pour rester dans le vrai, dût ce vi-ai n'être pas vraisemblable, que mademoiselle Van Scheepdael resta fidèle aux promesses de son cœur.

Pour tranquilliser son père, elle lui avait dit qu'elle ne repoussait pas absolument l'idée de devenir la femme de M, Idesbalde, mais qu'elle demandait du temps pour apprendre à le connaître, et qu'elle n'aurait

pas trop d'un liivcr pour l'apprécier.

Qu'arriverait-il au printemps, quand le jeune avocat viendrait passer quelques semaines avec eux à la campagne?

Elle tachait d'y penser le moins possible, et mettait sa foi dans la Providence. Mieux valait se fier au hasard que de briser sa vie par un aveu dont elle ne prévoyait que trop les tristes résultats.

Hélène écrivait toutes les semaines à Louise, lui disant invariablement qu'elle s'ennuyait à Bruxelles et qu'elle appelait de tous ses vœux le moment où elle pourrait retourner à la campagne et y reprendre les douces et calmes habitudes de son enfance.

Hélène était poëte, adorait la nature et la solitude; elle les aimait plus vivement depuis qu'elle en était privée, et l'absence, comme cela arrive à toutes les âmes chastes, avait fortifié sa passion. Elle sentait surtout combien elle aimait André, depuis qu'elle ne le voyait plus. — Elle

se le représentait malheureux, le front couronné de cette auréole de souffrance qui séduit les natures d'élite. Elle s'attachait h lui avec d'autant plus d'énergie qu'elle voyait phis d'obstacles à leur union. Sa dernière pensée le soir, sa première pensée le matin, était pour André, et pas un instant elle ne douta de lui , quoiqu'elle ne reçût de ses nouvelles que par Louise, qui dans ses lettres se montrait fort laconique à l'endroit de son frère.

Louise agissait ainsi d'après les conseils du docteur Félu. Cet homme intelligent voyait clair dans l'avenir. Il savait à merveille que M. Van Scheepdael ne consentirait jamais au mariage de sa fille avec un maître d'école. S'il respectait trop les sentiments du jeune homme pour les blesser et les irriter par ses sarcasmes, il faisait secrètement des vœux pour qu'il oubliât Hélène et qu'il fût oublié par elle.

André s'en apercevait fort bien, et plus d'une fois il s'était dit qu'il devait bannir

de son cœur cet amour insensé. Mais il est malheureusement des passions invincibles.

— L'amour peut se combattre tant qu'il n'est point partagé. Dès qu'il est payé de retour, si peu que ce soit, chaque instant le fortifie; il s'empare de l'homme le plus fort, le plus résolu, il en fait une machine qu'on ne peut arrêter qu'en la brisant, et il lui met dans l'àme des désirs qui ne peuvent être vaincus que par la satiété.

Trois fois dans le courant de cet hiver, André était allé à Bruxelles, sous prétexte d'y chercher des cahiers, qu'il avait rapportés en effet.

La première fois, il était revenu calme et en apparence satisfait ;

La seconde fois, sombre, désespéré ;

La troisième, radieux.

Voyons ce qui avait causé et sa douleur et sa joie.

La première fois, c'était en janvier,

Louise l'avait chargé d'une IcUi'c pour Hélène.

Il se rendit rue Royale vers midi; un domestique en livrée le fit entrer dans un petit salon et lui demanda qui il pouvait avoir l'honneur d'annoncer.

André avait froid des pieds à la tète.

Quelques instants s'écoulèrent, et M. Van Scheepdacl entra, tenant sa serviette.

— Quel plaisir de vous voir, mon cher! s'écria le conseiller provincial. — Entrez donc, vous allez déjeuner avec nous. Ma fille sera enchantée de votre visite.

El le prenant par la main, M. Van Scheepdacl l'introduisit dans la chamhre où Hélène, rouge comme une cerise, mettait son couvert. Puis elle s'avança et lui lendit la main.

Les deux jeunes gens se dirent bien des choses dans cette muette étreinte. André comprit qu'il était toujours aimé.

La cordialité de son hôte le mit bientôt à l'aise. Comme on le pense bien, M. Van

Sclicepdael s'informa avec intérêt de ce qui se passait à S... Ce furent des questions sans nombre sur la commune, sur M. Witlebols, M. Platvoet, M, Jean Fisse, le Cheval pie, le vicaire, le ouré, et tout le tremblement, comme disait M. VanScheep-

dael.

André répondit tant bien que mal.

Hélène demanda comment se portait Louise, et se mit à lire la lettre de son amie, pour se donner une contenance. Le conseiller se lança dans des discussions politiques à perte de vue. André fut obligé de lui donner la réplique.

De temps en temps il se dédommageait de l'ennui de ce dialogue par un regard jeté du côté d'Hélène, dont il rencontrait toujours les yeux fixés sur les siens. Son espoir était de la voir seule un instant. Mais à peine le déjeuner tini, M. Van Scheepdael, qui éiail l'homme le plus occupé du monde, se leva, disant qu'il devait sortir, -et qu'il regrettait beaucoup

de ne pouvoir prolonger cet entretien. Si André avait été moins novice, il fût resté; mais il prit les mots du conseiller pour un conçue, dans le genre de la bénédiction que le Saint-Père octroie à ceux qu'il daigne recevoir; il se leva et sortit éperdu, après avoir serré de nouveau la main d'Hélène qu'il laissa tout interdite.

A peine dans la rue, André comprit qu'il avait fait une sottise; mais il était trop tard. Il marcha jusqu'au Treurenberg, puis il s'arrêta, réfléchit et revint. — Une voiture était arrêtée devant la porte de M. Van Scheepdael. Elle attendait sans doute le conseiller. — Mais presque ou même instant celui-ci sortit à pied. La voilure attendait donc Hélène. — Elle était seule chez elle. — Monter, la voir, lui parler un instant, lui dire : Je t'aime! telle fut la pensée qui traversa le cerveau brûlant d'André. Mais ce ne fut qu'un éclair. H réfléchit encore et s'arrêta. Par une telle démarche il compromettrait Hélène. Il y

renonça; mais instinctivement, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il se dirigea vers la maison. A l'instant même où il en atteignait le seuil, qu'il n'avait pas l'intention de franchir, Hélène descendait les degrés pour monter en voiture... Elle le vit, rougit et lui lança un regard plein de trouble et d'angoisse. André s'arrêta, portant la main à son chapeau; mais ses yeux rencontrèrent ceux du valet qui l'avait introduit et dont le sourire ressemblait à une impertinence. 11 comprit alors le trouble d'Hélène. Le domestique monta sur le siège, et la voiture partit au grand trot ; mais comme il la regardait partir, André vit Hélène qui se penchait par le vasistas et lui faisait de la main un signe d'adieu.

Ce geste le dédommagea de toutes ses peines, et sans avoir pu dire un mot à sa bien-aimée, il revint h S... sinon heureux, tout au moins résigné.

La seconde visite, faite quinze jours plus lard, n'eut pas un égal succès. — André

trouva M. Van Sclieepdael seul. Hélène était allée passer la journée chez une amie. C'est ce qui explique qu'André revint au village, morne et désolé.

Le troisième voyage fut un événement. Il mérite d'être raconté avec quelques détails.

Quelques jours avant le carnaval, Hélène écrivit à Louise que son père avait l'intention de la conduire au bal masqué de la Société de Commerce, qui se donnait à la salle du Grand-Concert, rue Ducale.

Elle ajoutait qu'elle s'était fait faire pour la circonstance un délicieux costume de Pierrette en satin bleu, avec des faveurs orange.

En apprenant cette nouvelle, André tressaillit, et le matin du Mardi Gras, il prit la diligence pour Bruxelles. Aussitôt arrivé, il se rendit chez un costumier et loua un magnifique pierrot de satin bleu. Pour une fois, il voulut briller. 11 prenait le carnaval au sérieux et se jiromit une soirée d'ivresse et d'oubli.

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Comme loul amoureux l'eût fait à sa place, il se disait qu'Hélène, en indiquant son costume, l'invitait à se trouver là.

11 se logea dans le haut de la ville, à Vhôtel de Tirlemont, et procéda le soir à sa toilette, avec un soin dont il ne se croyait pas capable.

Le pierrot était charmant, frais, soyeux. Le maître d'école se chaussa de satin, s'enferma les mains dans des gants paille, fit venir une voiture, et se rendit aubal comme un grand seigneur.

Son cœur battait à se briser. Depuis huit jours André se berçait des plus beaux rêves. 11 allait voir Hélène, lui parler, lui prendre la main, entendre sa voix, danser avec elle. -- 11 avait le vertige.

Oh, c'était bien le carnaval !

Qu'auraient dit ses élèves s'ils l'avaient vu ainsi affublé? Qu'auraient dit le conseil communal, et M. l'inspecteur, et le vicaire Renard, et le cercle du Cheval pic?

L'instituteur primaire de S... allait au

bal masqué, vêtu en pierrot ! Quel débauché ! Qui sait si le vicaire ne l'avait pas fait suivre à Bruxelles ?

André ne fit aucune de ces réflexions. Il partit à moitié fou, ne voyant qu'Hélène, et, sous son masque, bravant le monde entier.

Voilà le vrai carnaval!

Seulement, le jeune homme était trop sérieusement épris pour que celte fièvre de gaieté fût bien longue.

Dans la voiture il chantait h tue-tête.

En prenant son billet au guichet, il devint sérieux.

En montant l'escalier, il éprouva un léger serrement de cœur.

En franchissant le seuil de la salle de bal, il devint horriblement triste.

Les masques étaient nombreux; mais on ne dansait pas encore. — Aux accents joyeux de l'orchestre, André fit le tour du bal ; il n'aperçut pas une seule pierrettc bleue. Il est vrai qu'il n'était pas neuf heures.

Le chef d'orchestre donna le signal, et le parquet trembla sous les pas des valseurs.

Pendant une heure, André se promena dans les groupes sans rencontrer ce qu'il cherchait. On commençait à remarquer le pierrot bleu solitaire. Il était si bien mis, que personne ne s'expliquait son isolement et sa promenade mélancolique. Quelques jeunes gens non masqués se moquèrent de lui. Il les regarda d'un air indifférent, s'offensant peu de leurs rires, mais se demandant avec inquiétude si Hélène ne viendrait pas.

Cette angoisse dura jusqu'après dix heures.

André commençait à désespérer, quand il aperçut enfin une pierrette bleue à faveurs orange.

Elle avait un masque bleu avec une barbe de dentelle; mais à ses cheveux blonds, à sa taille svelte et souple, le jeune homme la reconnut.

C'était Hélène qui valsait, emportée dans

le tourbillon du bal par un fringant postillon de Lonjunieau.

André eut un premier tressaillement de bonheur, puis un mouvement d'affreuse jalousie. Quel était ce postillon sur l'épaule duquel se posait la main d'Hélène? De quoi droit lui prenait -il la taille? Tout un monde de sentiments nouveaux et inconnus envahit le cœur du jeune homme.

Il n'était plus au village, seul avec ses beaux rêves ; il se sentait lancé d'un trait dans le chaos du monde, et en ressentait les premières et les plus poignantes émotions.

Une idée folle traversa le cerveau de l'instituteur.

La valse venait de finir. Hélène se promenait dans la salle au bras de son cavalier. — André s'approcha d'elle et, déguisant sa voix, il lui dit :

— Mademoiselle, voulez-vous me faire l'honneur de m'accorder la prochaine danse?

— Beau masque, je n'ai pas l'iionneurde vous connaître, répondit la jeune fille.

André se rapprocha et dit tout bas à mademoiselle Van Scheepdael qui ne le icconnut pas :

— J'apporte des nouvelles d'AndréBailiy.

Hélène fit un mouvement.

— La prochaine danse est un quadrille, dit-elle en regardant son carnet.

Le pierrot bleu s'inclina.

— Vous n'êtes pas engagée? continua t-il avec sa voix de masque.

— Non, monsieur, répondit-elle, et si vous voulez bien m'offrir votre bras...

L'orchestre joua le prélude de la contredanse.

Hélène remercia le beau postillon et ])artit au bras d'André.

A peine furent-ils-seuls, que l'accent de la jeune fille changea complètement.

— Qui êtes- vous, monsieur? dit -elle d'une voix qui trahissait l'agitation la plus vive.

— Qu'importe, si je vous dis des choses qui vous intéressent?

Hélène eut peur. André se rappelait encore assez sa vie d'étudiant pour jouer convenablement son rôle.

— Parlez, monsieur, parlez...! dit la jeune nile d'une voix saccadée.

— Vous êtes bien mademoiselle Van Sclieepdacl ! reprit le pierrot bieu.

— Comment m'avez-vous reconnue? dit Hélène tout en examinant son interlocuteur qui lui parut un masque très-présentable sous tous les rapports.

— Encore une fois, qu'importe? dit le pierrot bleu. Je vous ai reconnue, c'est l'essentiel. Écoutez-moi bien. André Bailly est ici.

Le jeune homme sentit la main d'Hélène se crisper sur son bras.

— Qu'est-il venu faire? dit-elle sans se préoccuper de ce que cette question pouvait avoir de bizarre aux yeux d'un étranger.

— Vous voir, répondit le pierrot.

— Me voir?

— Vous parler.

— Où est-il?

Ce mot fut l'explosion de ce cœur vaillant si longtemps comprimé. André ne songea plus à jouer un rôle.

— Il est ici, répondit-il en reprenant sa voix naturelle. C'est moi, chère Hélène. C'est moi qui vous sachant ici, sachant que je pouvais vous voir sans vous compromettre, sans être vu, ai voulu vous dire que je vous aime, que je languis, que je meurs loin de vous, et que je n'ai d'autre pensée, d'autre espoir, d'autre consolation que vous, vous seule, toujours vous.

Hélène ne répondit pas, mais André sentit de nouveau la main de la jeune fille s'agiter sur son bras.

— Pensez- vous quelquefois à notre vieille affection? dit André.

— Toujours, dit-elle d'une voix étouffée.

— Quand vous reverrai-je?

— Au printemps.

o4 ANDRÉ BAILLY.

— Avec les roses! Ali! quel instant de bonheur, quelle joie de vous entendre parlerainsi! Je me demande si je ne suis pas le jouet d'un rêve. Quand je me vois dans ce bal, sous ce costume, au milieu de tout ce monde ; quand je vous sens appuyée sur moi, quand je respire ce doux parfum qui s'exhale de vos cheveux, Hélène, je me trouve métamorphosé. Il me semble que, une main dans votre main, de l'autre je soulèverais le monde. — Et pourtant, je le sais, je ne puis rien, mon avenir est un abîme dont en vain je cherche à voir le fond. Laissez-moi donc savourer cet instant de bonlîeur... Hélène, ne vous offensez pas, c'est le premier depuis trois mois.

— Parlez plus bas, dit la jeune fille, on nous écoute.

El montrant à l'instituteur un domino qui les regardait, elle l'entraîna, à travers la foule, h l'autre extrémité de la salle de bal.

Il y eut entre eux un assez long silence.

ANbRÉ BAILLY.- OO

Tous deux succombaient sons le poids de leur émotion; tous deux avaient le cœur trop gros, trop serré, pour proférer une parole.

— André, dit Hélène, retrouvant la voix la première, vous ne pouvez pas croire que je vous oublie. Mon cœur est plein de vous. Au milieu du vertige du monde, c'est vous seul que je vois, c^est à vous seul que s'adressent toutes mes pensées. — Vous le savez bien, je suis incapable de vous trahir.

— Merci, dit André, cette bonne parole rachèterait toute une vie de souffrance. — Mais l'avenir, votre père, ma position, la loi du monde nous séparent! N'est-ce pas un devoir pour moi de vous dire de m'oublier, de me laisser dans ma solitude, de ne songer qu'à vous seule, de ne point négliger, pour un rêve chimérique, la réalité qui nous presse de toutes parts? — J'y pense en me voyant ici. Ce monde est-il fait pour moi? Comprenez-vous un maître d'école en pierrot? Comprenez -vous un

pauvre instituteur l'époux de mademoiselle Van Scheepdael?

— Ne parlez pas ainsi, dit Hélène, vous me déchirez l'âme.

— N'est-ce pas la vérité pourtant?

— La vérité, c'est que ce monde m'ennuie et m'obsède ; la vérité, c'est que je me trouve plus malheureuse au milieu de ce tumulte, que vous au milieu de vos livres et de vos élèves ; 'a vérité, c'est que je souffre et que mon cœur se brise quand je songe que je suis la cause de tous vos chagrins. Sans moi vous seriez heureux ; vous auriez quitté le village, et suivi le chemin qui devait vous mener à la fortune. Sans moi, vous auriez refusé d'écouter mon père quand il vous demandait un sacrifice qui décidait de votre existence. Oh ! je le sais, Louise et son fiancé vous l'ont dit, vous n'avez pas voulu les entendre. J'aurais dû parler, moi, vous ouvrir les yeux.

— Hélène ! à mon tour de vous arrêter,

de VOUS demander grâce. J'ai eu tort de venir ici, je me reproche cette folie comme un crime. J'ai eu tort de vous dire mon amour, j'aurais dû vous aimer en silence, cacher cette fatale passion à tous les yeux, et surtout aux vôtres.

— Quand vous m'avez tout dit, depuis longtemps j'avais tout deviné, répondit la jeune fille.

Elle se tut soudain. Le domino les avait suivis et les regardait.

André voulut se dégager pour aller à lui. Hélène le retint.

— Ne partez pas encore, dit-elle, j'ai tant de choses à vous dire, une surtout qu'il faut que vous sachiez. Mon père...

— Veut vous marier?

— Vous le saviez?

— Rien n'est moins surprenant.

— Et vous restez calme, dit Hélène, jetant un regard inquiet sur le jeune homme.

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— Puis-je douter de vous? répondit André.

— Merci ! s'écria Hélène ; vous êtes lin noble cœur. — Quand vous entendrez parler de ce mariage, vous ne m'accuserez pas; quand vous verrez celui qu'on me destine, vous ne me soupçonnerez pas?

— J'ai foi dans votre cœur...

— Ah î moi aussi j'ai foi en vous ! Vous ne resterez pas toujours le pauvre maître d'école. Je sais que vous travaillez avec ardeur. Vous serez avocat, vous ferez fortune, vous aurez une position honorable dans le monde, et, ajouta-t-elle tout bas en approchant ses lèvres de l'oreille du jeune homme, je serai fière de m'appeler madame Bailly.

Puis, comme efl'rayée de sa propre audace, elle se dégagea de l'étreinte du jeune homme et disparut dans la foule des danseurs.

André la chercha en vain dans le bal. — 11 ne la retrouva point, elle était partie.

L'idée ne vint qu'ensuite au jeune homme de rechercher le domino qui les avait surveillés.

II ne le revit point et n'y pensa plus.

Le pierrot bleu regagna son hôtel et s'endormit le plus heureux des hommes.

Lorsque, le lendemain matin, le costumier vint rechercher sa défroque, André lui dit :

— Je la garde.

Il la paya vingt-cinq francs, et l'emporta avec lui au village, où il rentra tout radieux.

— Retour au village.

Le premier dimanche d'avril 1847 trouva toute la commune de S... en émoi. La po- |)uIalion avait revêtu ses habits de fête; dos bannières de toutes les nations se balançaient sur des cordes tendues en travers (les rues, à la hauteur du second étage des maisons. Le drapeau belge flottait devant la façade de la maison communale, et à l'entrée de l'avenue qui débouchait vis-à-vis

de l'église, s'élevait un arc de triomphe conslruit en branches de sapin, et surmonté d'un énorme écrileau avec la devise nationale : l'Union fait la force.

Sur la place se dressaient des échoppes et des baraques, autour desquelles vint se presser la foule à la sortie de la grand'messe. Tous ceux qui ont vu nos kermesses de village se feront une idée de l'animation, de la gaieté qui régnaient dans ce petit monde ; des cris des marchands de macarons et de pains d'épice; du bruit assourdissant des trompettes et des tambours qui résonnaient au seuil des tentes sous lesquelles on montrait des veaux à deux têtes, la tentation de saint Antoine, ou des collections d'histoire naturelle. — Un vieillard borgne, debout sur une chaise au milieu de la rue, racontait à des auditeurs attentifs les exploits de deux criminels célèbres, Rosseel et Vandenplas, grossièrement peints sur un tableau qu'agitait la brise. — Ailleurs, Jan Claes, dans sa guérite tapissée de toile à

42 ANîfRk BAILI.Y.

carreaux rouges et blancs, jouait pour la centième fois son éternelle comédie avec sa femme, le gendarme et le bourreau, devant un public qui riait à gorge déployée.

En un mol, quoique ce ne fût pas encore l'époque de la kermesse, c'était fête au village, et aucun des accessoires obligés ne manquait h la mise en scène.

Ouand midi sonna à l'église, il se (il un mouvement du côté de la maison communale. On vit entrer successivement à Yhôtel du Lion d'or les principaux dignitaires de la commune. M. Witiebols figurait parmi eux en habit n^ir et en cravate blanche ; le brigadier de la gendarmerie, la première autorité militaire de l'endroit, eii grand uniforme, arriva , la moustache cirée, la main gauche sur la poignée de son sabre, faisant sonner ses éperons sur le pavé. Le notaire Platvoet, en cravate blanche comme le bourgmestre, conduisait des dames, et xM. le juge de paix Cornesse ouvrait sa tabatière à tout venanl.

AMLHÉ lî.MLLY. {7i

Que se passait-il donc dans la commune de 8... le premier dimanche d'avril 1847?

A midi et demi, le u;,\vde champêtre, ce même Tobie que nous avons déjà vu avec sa grosse sonnette, à la sortie de la messe, au mois de décembre précédent, fit déblayer les abords de la maison communale, et l'on put entendre retentira l'intérieur de l'estaminet du Lion d'or, les accords d'un orchestre qui jouait la Brabançonne.

l'eu d'instants après, les musiciens sortirent de la maison, leur drapeau en tète, vénérable drapeau, richement brodé et resplendissant au soleil, avec sa cravate ornée de médailles gagnées dans de nombreux concours.

Ces musiciens c'étaient les Frères d'Euterpe, tous proprement vêtus de drap noir et coiffés de casquettes bien brossées.

Ils étalaient à la boutonnière une petite lyre d'argent cousue sur un ruban vert; seul, l'ouvrier en blouse qui portait sur sou dos la cfrosse caisse, faisait tache dans ce

respectable ensemble, dont le chef était le jeune libéral M. De Brouwer, que nous avons entendu au conseil communal.

Celui-ci dirigeait l'harmonie, tout en soufllant à pleins poumons dans une trompette à clefs.

Le musique sortit en continuant de jouer l'air national et précédée d'une troupe de gamins qui dansaient devant elle une ronde joyeuse.

Assurémeni\es Frères d'Euterpen'éimeni pas des artistes; mais à défaut de sentiment ils possédaient le rhythme, et ils y allaient de si bon cœur qu'il y avait dans ce spectacle de quoi réjouir l'àme d'un vieux dilettante.

^ous n'avons jamais, pour notre part, entendu l'une de ces musiques de village, siimparfaite qu'elle ftit, sans éprouver un sentiment de plaisirque doivent comprendre et {partager tous les partisans de l'éducation des masses. La musique est par elle-même un art essentiellement civilisateur, et le

ANDRÉ lUILLY. 45

temps que les ouvriers consacrent à l'étude des morceaux qu'ils entonnent si gaiement aux jours de fêle, les économies qu'ils font pour se procurer des instruments et des cahiers de musique, sont une garantie d'ordre, de travail et [iresque de probité.

Dans aucun pays peut-être, même en comptant l'Allemagne, ces sociétés musicales ne sont aussi répandues qu'en Belgique, et l'on peut affirmer, sans crainte de se tromper, que les communes où elles sont le plus prospères, figurent parmi les plus riches, les plus heureuses et les plus, inlellisfentes du rovaume.

Cet intérêt d'éducation à part, ceux qui n'ont jamais vécu hors des grandes villes, ne se figurent pas quelle infiuence énorme ces sociétés de musique exercent sur toutes les affaires des petites localités. — L'amour de l'art, amour primitif mais vrai, art grossier mais qui se perfectionne, commence par grouper les hommes. Une fois réunis, ils causent, ils lisent les journaux;

4«> AMiRK HAILLY.

ils (lisculent d'abord les intérêts de la commune, puis les intérêts généraux du pays, et la politique se met de la partie. — Dans la plupart des communes où il existe une société musicale, c'est elle qui gouverne, et par elle, celui qui la dirige ou la protège. — Lh où il y en a deux, ce sont des rivales, des ennemies, et le plus souvent des ennemies politiques. — A Gand, au mois de juin dernier, les rivalités des Chœurs et des Mélomanes ont pesé d'un grand poids dans la balance électorale. Au village il en est ainsi toujours, et l'ambilieux qui veut parvenir dans l'un de ces petits endroits, a grand soin d'offrir à la société musicale de son choix, soit un ophicléide, soit une flûte, soit un drapeau, soit une partition, ou de lui promettre un subside, s'il a son mot à dire auprès du gouvernement.

La musique est donc aussi à la campagne, en même temps qu'une distraction et un bienfait, une preuve de vitalité.

AN[)RÉ RAILLV. 4"?

A S..., la musique était libérale. Le jeune De Brouwer la protégeait de toutes ses forces, et ce brave garçon, qui passait même à Bruxelles pour un amateur distingué, ne manquait jamais, autant par goût musical que par raison politique, d'aller faire sa partie trois fois par semaine dans les répétitions, et de conduire l'orchestre dans les jours solennels.

Président de la société des Frères (TEuterpe, il y mettait son amour-propre, son orgueil, il en avait fait sa chose, et ce premier dimanche d'avril, il marchait tout rayonnant en tête de sa petite phalange.

Que se passait-il donc dans la commune des...?

Le cortège sortit lentement du Lio7i d'or en se dirigeant vers la route de Bruxelles. Le bourgmestre marchait immédiatement derrière la musique, flanqué de l'échevin Legros et des membres libéraux du conseil communal.

Ln observateur attentif eût remarqué

sur-ie-champ qu'en dehors de M. Jean Fisse, le secrétaire, qui était aux ordres du bourgmestre, sauf iM. Platvoet qui prétendait rester neutre dans les luttes qui divisaient le village, aucun catholique notoirement connu ne figurait dans le groupe des autorités. On n'y voyait, entre autres, ni l'échevin Legras, ni le fermier De Hert.

Le vicaire Renard n'était point là non plus, mais on pouvait supposer que, va sa position, ce prêtre ne se mêlait pas aux cérémonies profanes.

Quant au curé Paquot, s'il manquait à la fête, c'est que le digne homme reposait depuis deux mois sous le gazon du petit cimetière, où il avait béni tant de modestes sépultures.

La solennité de ce jour avait donc un caractère politique. L'élément religieux y faisait défaut, les frères Vadimir, Stanislas etNicodème, tout comme le vicaire.

L'instituteur laïque, le jeune André

andrl: bailly. 49

Bailly, n'y figurait pas davantage. Mais on sait qu'il n'avait guère l'habitude de prendre part à ces réjouissances.- Il travaillait sans doute, plongé dans ses cahiers. — En revanche, le docteur Félu, son futur beaufrère, s'était joint au groupe des notables et marchait à côté du juge de paix Cornesse.

Un étranger, se trouvant là par hasard, ne se fûf pas douté de l'importance qu'avait pour la population de S... la manifestation à laquelle elle se livrait ce jour-là.

Car ce n'était rien moins qu'une manifestation.

Le matin même, jau prône, le vicaire avait invité les bons catholiques à s'abstenir de s'y rendre. Y aller était donc pour les timides une preuve de courage et un acte d'opposition.

Peut-être que s'il avait fait moins beau, l'on ne se fût pas montré si empressé. Mais le temps était superbe; un magnifique soleil de printemps brillait dans l'azur sans nuages, et puis M. Wittebols marchait en

têle du cortège, et personne ne mettait en doute son orthodoxie. Madame Wittebols elle-même s'était mise au balcon de sa maison de pierres de taille, et faisait les honneurs de ses fenêtres aux femmes et aux enfants des amis de César.

On s'achemina lentement, d'un pas digne et mesuré, vers les confins de la commune, où le cortège s'arrêta au b^u milieu de la grande route.

Quand il eut permis le repos à ses musiciens, le petit De Brouwer s'approcha tlu boui'gmestre.

— Eh bien, dit-il, j'espère que le vicaire doit enrager... Nous allons avoir une journée superbe, malgré lui, et peut-être à cause de lui.

— Sans doute, répondit le bourgmestre, il sera mécontent; mais il ne faut pas attacher non plus trop d'importance à ce qui se passe. Il fait si beau, et l'on empêche plus difiicilement les gens d'aller hune fête qu'h une corvée.

— Ça m'est bien égal, répondit le petit homme; je constate qu'il est venu... Pour le reste, je m'en bats l'œil. — Il n'y a pas jusqu'à M. Platvoet qui ne se soit mis en frais.

— Moi, je ne m'occupe pas de politique! fit observer le notaire avec son éternel sourire.

— Connu! Et vous, monsieur Jean

Fisse ?

— Je n'ai pas le droit d'avoir une opinion, répondit le secrétaire; je ne vois pas d'ailleurs que tette réteption ait toute l'importante que vous voulez bien lui, prêter. Jetuis de l'avis de M. Witlebolt sur te tujet.

-- Vraiment? Eh bien, vous allez voir comme je vais vous draper cela dans VObservateur... Mon article est dé|à prêt... — voulez-vous que je vous le lise?

Et il tira de sa poche un papier.

— Vous racontez ainti l'hitoire à l'avnnte, dit M. Jean Fisse avec son méchant sourire,

Sa ANDRÉ BAILLY.

— Il me sera facile de changer ma relation s'il survient quelque incident; mais jusqu'ici tout s'est passé conformément au programme. Je vous garantis que M. Van Sclicepdael sera fièrement content.

— Oli ! oui, dit le juge de paix de son air bienveillant. C'est une manifesialion touchante, une vraie fête de famille, et c'est bien un peu pour cela que je m'y suis associé.

— Ils sont bons ! dit De Brouwer au docteur Félu, qu'il prit à part. On dirait qu'ils veulent déjà tous, autant qu'ils sont, esquiver la responsabilité de leur démarche. — C'est bel et bien une manifestation libérale que nous faisons en allant ofiiciellement, musique en tête, bannière au vent, et malgré le vicaire, recevoir M. Van Scheepdael, à sa rentrée dans la commune. Ils ont l'air de ne pas vouloir s'en douter.

— Cela me paraît difficile, répondit le docteur.

— Je le répète, cela m'est bien égal, dit le président des Frères d'Euterpe en secouant l'embouchure de sa trompette.

Du reste, Van Scheepdael sait bien à quoi s'en tenir, puisque la cliose est convenue avec lui, et vous pouvez compter qu'elle fera un rude effet pour les prochaines élections ! Vous n'avez pas lu le discours du bourgmestre?

— C'est vous qui l'avez fait?

— Non, peut-être! Et il est joliment ficelé encore...

— Osera-t-il le lire?

— Par exemple! Il l'a promis.

— Hé 1 hé ! dit Paul Félu, hochant la tête d'un air de doute.

— Eh bien, s'il ne lelitpas,jelepublierai tout de même. Je dirai que M. le bourgmestre devait prononcer les paroles suivantes, et qu'un rhume l'en a empêché. — Voulez-vous voir mon article? Il est fait.

— Montrez.

M. De Brouwer allait passer le papier au docteur, quand trois coups de grosse caisse le rappelèrent à ses devoirs de président.

— La voiture est en vue ! cria une voix. Et aussitôt les musiciens se rangèrent

en bataille d'un côté de la route, tandis que le bourgmestre et ses compagnons prenaient place de l'autre côté.

En effet un point noir venait de surgir à l'horizon.

Ce point grossit peu à peu. L'on distingua par degrés les chevaux, puis le cocher, puis la voiture elle-même.

Quand elle fut arrivée à portée du cortège, iM. De Brouwer fit signe au cocher de s'arrêter, et en même temps de sa trompette il donnait le signal aux musiciens qui entonnèrent ce motif populaire: Oùpeut-on être mieux?

— Si ce n'était pas la voiture de M. Van Scheepdael! dit tout bas le juge de pa x au notaire Platvoet qui sourit d'un air malin.

ANUIiÉ UAILLY. OO

Mais c'était bien le conseiller provincial. Il descendit de sa berline, un instant après, en costume de voyage, et oifrit la main pour descendre, h mademoiselle Van Sclieepdael qui sauta sur la route, fort émue de cet incident dont son père ne l'avait point prévenue.

L'étonnement de la députation fut plus grand que le sien, quand on vit sortir de la voilure un troisième personnage , un jeune homme, dans lequel le notaire Platvoet reconnut M. Idesbalde Dubuisson.

Il faut savoir l'importance que prennent au village les incidents les plus vulgaires de la vie quotidienne, pour se faire une idée de l'embarras qu'éprouvèrent les notables de S... à l'apparition de ce nouveau venu.

M. Idesbalde, à peine descendu de voiture, avait oftert le bras à mademoiselle Van Scheepdael qui l'avait accepté. — En même temps, le notaire Platvoet, heureux de faire l'homme bien informé, glissait

tout bas à ses voisins ce mot plein de conséquences :

— C'est son fiancé !

Là-dessus, M. Wittebols jeta autour de lui un regard désespéré. Le jeune De Brouwer lui avait préparé un discours, déjà il l'avait déplié, et s'apprêtait à dire : « Monsieur, mademoiselle, » quand celte réflexion lui vint que dans sa harangue il n'y avait pas un mot pour l'inconnu, ni pour le motif qui l'amenait dans le village.

Le bourgmestre n'avait à sa portée personne pour lui donner un conseil dans ce moment suprême.

De Brouwer dirigeait son orchestre. Le notaire Plalvoet, M. Jean Fisse, étaient des ennemis; le juge de paix manquait absolument d'initiative; le flegmatique échevin Legros n'avait jamais une idée que vingt-quatre heures après le moment voulu. Il n'y avait là que le docteur Félu, capable de venir en aide au bourgmestre; mais le

docteurétaitpréoccupé de toutautre chose:

il pensait au pauvre André Baiily dont M. Idesbalde Dubuisson venait détruire les espérances.

Tout cela ne dura qu'un instant. M. Van Sclieepdael connaissait son monde ; il vit l'embarras de la députation, et faisant preuve d'autant d'esprit que de tact, il prit des mains de M. Wittebols le discours qui avait coûté tant de peines et le mit en poche.

— Messieurs, dit-il en même temps, je vous remercie de votre accueil, pour ma fille et pour moi. Nous sommes en famille, et je vous propose de remplacer le discours officiel par une cordiale poignée de main.

Cette allocution fut couronnée d'un plein succès. M. De Brouvver, qui s'était approché, leva sa trompette et poussa un vivat ! que répétèrent ses musiciens et tout le groupe officiel après eux ; puis le conseiller provincial ayant renvoyé sa voi-

o8 ANDHK BAILLY.

ture, on se mit en marche pour entrer au village.

La musique tenait la tête de la colonne.

Après elle, venait M. Van Scheepdael entre le bourgmestre et le juge de paix, puis M. Idesbalde Dubuisson donnant le bras à madcnioiselle Hélène.

Pour les commères de S... ce détail imprévu domina tout l'intérêt de la fête.

— Quel est ce beau jeune homme?

— C'est le promis de mademoiselle Van Scheepdael.

— Il est bien gentil.

— Elle est bien pâle.

— C'est l'émotion.

— Elle va donc se marier?

— On dit que c'est le fils du plus riche avocat de Bruxelles.

— C'est un très-joli couple.

— Ils vont rouler sur l'or.

— Les avez-vous vus?

— Ils sont charmants !

Le premier mouvement, à la campagne

comme ailleurs, est toujours le bon, mais h la campagne comme à la ville, on ne le suit guère. Aussi put-on entendre bientôt surgir dans les groupes de tout autres exclamations.

— Il a l'air bien prétentieux, ce monsieur...

— Et la demoiselle bien malheureuse.

— A-t-on jamais vu une pareille façon de se montrer en public avec son fiancé?

— Il n'y a que les libéraux pour se commander ainsi des entrées triomphales.

— Van Scheepdael veut se faire nommer

député.

— Quand il sera élu, il ne regardera plus

personne.

— Ce sont des aristocrates.

— Ils l'ont toujours été.

— Ils iront demeurer à Bruxelles.

-—Tiens! est-ce qu'on reste au village

quand on a de l'argent?

Personne dans cette foule ne portait un intérêt sérieux à Hélène.

Un ami sincère eût aisément reconnu dans ses traits de tout autres préoccupations que celles d'une vanité puérile. — Elle entendait à peine le bruit qui se faisait autour d'elle, et se laissait conduire par son cavalier sans se demander où elle allait. Plusieurs fois M. Idesbalde essaya de la faire rire en lui indiquant quelque détail comique, elle parut à peine entendre ses plaisanteries; en revanche, quand elle vit sur un trottoir, près de la maison communale, LouiseBailly, qui était venue la voir passer, elle quitta brusquement M. Dubuisson pour aller se jeter au cou de son amie, qu'elle entraîna ensuite dansle cortège, pour la ramener, bon gré mal gré, au château.

Là, tandis que M. Van Scheepdael réunissait les notables dans le vestibule et faisait couler à flots le vin de Champagne, Hélène se retira dans sa chambre avec Louise, sans se préoccuper davantage de M. Idesbalde et de la joie publique.

M. Van Scheepdael attribua la retraite de

sa fille à la fatigue du voyage, et bientôt après la politique fit tous les frais de la conversation.

— A la santé de M. Van Scheepdael!...

s'écria M. Wittebols levant son verre; à la santé de notre futur représentant!

— Bravo !... répondirent trente voix enthousiastes.

Et trente verres vinrent se heurter contre le verre du conseiller provincial.

Celui-ci fit bientôt de la main un signe qui voulait dire qu'il allait parler.

— Chut ! fit-on de toutes parts.

Puis un profond silence s'établit dans le grand vestibule.

M. Van Scheepdael se dirigea vers l'escalier, dont il monta quelques marches, et posa une main sur la rampe, s'improvisanl ainsi une tribune.

— Joseph, remplissez les verres, dit-il, je bois au triomphe du parti libéral !

— Bravo!... s'écrièrent de nouveau les trente voix, dont le diapason s'élevait avec

6â AN DUE BAILLY.

la consommallon du vin de Champagne.

Un geste de M. Van Scheepdael rétablit de nouveau le silence.

— Messieurs, repril-il ensuite, nous touchons à un moment solennel, et la manifestation que vous faites aujourd'hui prouve que vous en saisissez toute l'importance.

— Oui, oui !... s'écria le jeune De Brouwer.

— Messieurs, continua l'orateur, nous sommes à la veille d'une grande lutte, d'un combat décisif. — L'arrondissement de Bruxelles doit donner l'exemple au reste du pays. Il a trois représentants nouveaux à nommer, et il nommera d'énergiques défenseurs des principes du congrès libéral! (Applaudissements .)

— Mais, croyez-le bien, messieurs, la lutte sera vive, ardente, désespérée. — Ils savent bien, nos éternels adversaires, les soldats de l'épiscopat, que cette bataille est la dernière, qu'elle doit leur arracher à jamais la prépondérance dans les affaires

AMPRÉ BAILLY. 05

publiques, que la cluite du ministère des Six-Malou sera la proclamation définitive, par 1.1 nation, du s^rand principe de l'indépendance du pouvoir civil!

— A bas la calotte! s'écria le jeune De Brouwer.

— Bravo!... répétèrent les trente assistants.

— La lutte sera vive, reprit M. Van Scbeepdael, surtout dans les campagnes, et nous ne pouvons nous le dissimuler, principalement dans notre belle commune.

Quelques grognements se firent entendre.

— Le gouvernement, continua l'orateur, vient de prendre une mesure qui doit blesser profondément tous ceux d'entre vous qui ont au cœur l'amour de nos institutions, de nos libertés, de nos franchises.

Les auditeurs se regardaient.

— Vous vous rappeler, dit M. Van Scbeepdael, que le conseil communal de

S..., |)résidé par votre digne bourgmestre M. Wittebols...

— Bravo!... bravo!.., vive M. Witlebols...

— Je répète, présidé par votre digne bourgmestre M. Wittebols...

— Vive M. Wittebols!... répéta l'auditoire.

— avait accordé son patronage à

l'école laïque, à l'école libérale de M. Bailly, dont le père avait laissé dans la commune de si nobles, de si touchants souvenirs... Eh bien , je vous l'annonce , je vous en apporte la nouvelle toute fraîche : un ferrêté, soumis à la signature du Uol aujourd'hui même, annule la délibération du conseil.

Une explosion de murmures répondit à cette annonce de l'orateur.

— Cette mesure vous indigne, s'écria M. Van Scheepdael, mais elle ne peut vous surprendre. Il Ti'est pas une liberté que le ministère ait laissée intacte, pas une de

nos prorogatives séculaires qu'il n'ait sacrifiée à l'esprit d'intolérance qui de Malines s'étend sur le reste du pays. — C'est à Matines que réside le véritable gouvernement du pays. C'est à Mali nos que siège le pouvoir, ce pouvoir occulte qui, selon l'expression d'un éloquent orateur, M. d'Ellioungne, pèse sur la couronne.

— Bravo! bravo !

— Vous savez quel est le crime de M. André Bailly. Il est élève de l'Université libre de Bruxelles, il a été nourri des principes du libéralisme! Et c'est pour combattre ces principes, pouV arracber vos entants à leur salutaire influence, que dès le mois de janvier de cette année, les frères de la doctrine chrétienne sont venus fonder une école dans la commune.

— Oui ! oui ! A bas les frères ! s'écria le jeune De Brouwer.

— Il ne vous reste plus, messieurs, qu'à vous incliner humblement devant la décision du gouvernement, et à donner voire

66 ANDIŒ DAILLY.

patronage, vous commune libérale, vous administrateurs libéraux, à l'école des frères Vladimir , Stanislas et Nicodème.

Une hilarité générale accueillit ces paroles.

— C'est donc à cela, reprit M. Van Scheepdael, qu'auront servi trois mois d'eftorls, de démarches et d'incertitude! '— Ce n'est plus le bourgmestre, ce n'est plus le collège, ce n'est plus M. Wittebols qui administrera la commune de S..., c'est le vicaire Kenard !

— Non!... non!... s'écrièrent les auditeurs.

— Vous ne le voulez pas, continua l'orateur, enchanté du succès de sa harangue; vous ne le voulez pas. — Votre attitude n'a rien qui me surprenne. Je reconnais en vous les électeurs qu] m'ont envoyé au conseil provincial, en dépit des efforts de l'aristocratie et du clergé. Vous protesterez contre ces prétentions inqualifiables du pouvoir.

— Vous protesterez, le 8 juin, par vos suffrages...

— Nous vous enverrons à la Chambre !

s'écria M. Wiltebols.

— Oui!... oui!... ajouta l'auditoire.

— Je vous remercie du fond du cœur de cette preuve d'eslime, répondit M. Van Scheepdael,niaisce n'est pas un intérêt personnel que je défends dans cette enceinte...

— Sur cet escalier, marmotta le notaire Platvoet, qui se trouvait fort compromis dans ce lieu et qui se rapprochait insensiblement de la porte, vers laquelle se dirigeait aussi M. Jean Fisse.

— Vous me trouverez toujours prêt à vous servir, dit M. Van Scheepdael; mais ce n'est pas de vous que dépend le choix des candidats. Nous devons nous en rapporter à la sagesse des hommes éminents qui dirigent notre parti et qui bientôt nous feront connaître leur décision.

— Nous sommes tous à vous ! s'écria M. De Brouwer.

— Et au parti libéral, ajouta M. Witte-

bols.

M. Van Schcepdacl reprit la pi rôle.

— Mais si vous ne pouvez imposer votre choix, dit-il; si la commune de S... ne peut avoir la prétention de diriger les électeurs de l'arrondissement, vous avez le moyen de protester dès aujourd'hui contre la mesure arbitraire que le gouvernement vient de prendre contre vos magistrats communaux. Ce moyen, je vais vous le dire... si vous le permettez, et en vous demandant pardon de m'ériger en donneur de conseils... Vous le savez, l'intérêt public est mon seul guide...

— Parlez! parlez!...

— Vous serez libres, d'ailleurs, de méditer mes paroles et de peser l'utiliié de mes avis.

Le notaire Platvoet et le secrétaire Jean Fisse qui allaient sortir, se rapprochèrent.

— Eh bien, dit M. Van Scheepdael, au

gouvernement qui annule la décision du conseil, la majorité du conseil peut répondre...

— Oui, oui, il doit répondre.

— Peut répondre...

— Par sa démission, dit tout bas M. Platvoet.

— Par sa démission ! s'écria M. Van Scbeepdael.

Un tonnerre d'applaudissements salua ces paroles.

— La majorité libérale du conseil communal de S... répondra au ministère calbolique, et la commune libérale de S...

réélira ses conseillers, dit M. Van Scbeepdael, d'un accent vainqueur. Ce sera un acte éminemment patriotique, une démonstration qui produira dans le pays une sensation profonde.

— Je donne ma démission ! s'écria Tcchevin Legros d'une voix de stentor.

— Et moi 1 dit le jeune De Brouwer.

70 AXDIIÉ DAILLY.

— Et moi î répéta 3r. De Backer.

— Et moi! ajouta le distillateur Terwecoren.

Le bourgmestre seul devait se prononcer encore.

M. Wittebols leva la main, et soudain les applaudissements qui avaient accueilli la déclaration de ses collègues, firent place à un religieux silence.

— Je n'abandonnerai pas mes amis, ditil d'un ton calme et sans viser à l'effet. Je fus membre du congrès libéral, je resterai fidèle aux principes qu'il a proclamés. — Je donnerai ma démission...

Ce fut une véritable tempête d'enthousiasme qui se déchaîna dans le vestibule de M. Van Scheepdael.

Le conseiller provincial, les deux mains sur la rampe de l'escalier, contemplait avec orgueil cette scène dont il était l'auteur, ce petit monde qu'il dirigeait au gré de ses passions.

M. Wittebols se laissait serrer les mains

par SCS collègues et les notables de l'endroit; puis il demanda qu'on lui permît d'achever sa déclaration.

— Je donnerai ma démission, dit-il, mais vous savez que les membres du collège doivent commencer par remettre leur démission au Roi. M. l'échevin et moi nous nous trouvons dans ce cas.

— Eh bien, j'enverrrai ma démission au Roi, dit le flegmatique échevin, auquel le vin de Champagne avai^ donné une vivacité inaccoutumée.

— Mais le Roi peut ne pas l'accepter, reprit M. Wittebols ; s'il en advenait ainsi, que fiions-nous?

— Vous la maintiendriez, dit M. Van Scheepdael.

— Vous la maintiendrez! répéta tout l'auditoire en chœur.

En ce moment M. Platvoet s'éclipsa. —Le secrétaire l'avait précédé dans sa retraite.

— Encore un mot! s'écria M. Van Scheepdael. Réfléchissons à tout ceci, et

ne faisons rien à la légère. Vous devez attendre que l'arrêté royal qui annule la délibération du conseil lui ait été notifié. 11 le sera d'ici à quelques jours. Vous prendrez alors une résolution définitive et motivée. J'ai voulu simplement vous donner aujourd'hui l'occasion de manifester vos sentiments, et je vous félicite de la manière dont vous les avez exprimés. Avec un tel dévouement, nous sommes certains de la victoire, et c'est en toute confiance, messieurs, que je vous propose de boire avec moi au triomphe du parti libéral.

De nouveaux applaudissements ébranlèrent les murs du vestibule, et M. Van Scheepdael descendit de l'escalier pour se mêler aux assistants qui bientôt se répandirent dans les jardins et de là dans le village. — Le conseiller provincial, avant de congédier le bourgmestre, l'invita à dîner pour cinq heures, ainsi que 31. Cornesse et le docteur Félu, qu'il pria d'amener avec lui André Baillv.

Louise, comme on l'a vu, était déjà au château, et devait y rester jusqu'au soir.

Tandis que se terminait cette scène orageuse, M. Jean Fisse se rendait en tapinois chez réchevin Logras, le chef du parti catholique dans la commune.

Jeannette vint ouvrir et dit au secrétaire que son maître était en conférence avec le vicaire Renard.

— Te n'est rien, répondit M. Jean Fisse ; dites que t'est moi. Je tuis tûr qu'il me retevra.

En effet, M. Legras eut à peine entendu le nom du visiteur, qu'il s'élança au-devant de lui dans le corridor et le fit entrer.

— Eh bien? dit le vicaire en relevant son nez pointu. Que pensez-vous de la journée, monsieur le secrétaire, vous qui connaissez la commune ?—IIyaeu beaucoup plus de monde à la manifestation que je ne l'avais pensé, et je vois avec peine que les fidèles attachent si peu d'importance aux bons conseils de leur pasteur.

— Ne vout inquiétez pas, montieur le vicaire, répondit M. Fisse en s'installanl dans un fauteuil d'osier, — ils tont en train de te démolir eux-mêmes.

— C'est justement ce que je disais à M. Legras qui me paraît très-inutilement inquiet, dit le prêtre. Ces gens-là ont l'art de toujours dépasser le but, et nous devons compter sur leurs fautes beaucoup plus que sur nos propres actes.

— Moi, je les contidère comme toulés, s'écria M. Jean Fisse en ^e frottant les mains.

— Toulés? dit M. Legras avec son tic négatif.

— Toulés! répéta M. Jean Fisse.

— Coulés..., dit le vicaire, expliquant le mot à M. Legras qui, dans sa préoccupation, oubliait le défaut de prononciation du secrétaire.

— Pour commenter, reprit M. Fisse, le petit Bailly est enfonté...

ANORK BAILLY. 75

— Vous croyez? demanda l'échevin.

— Mademoiselle Van Tclieepdael. se marie..., dit le secrétaire.

— Avec M. Dubuisson, dit le vicaire; je le savais, nous le savions, n'est-ce pas, M. Legras?

— Oui, répondit Legras, en faisant une grimace qui disait non.

— J'avoue, dit le vicaire, que cela m'est assez indifférent.

— Mais M. Dubuitton est iti, dit M.Jean Fisse, et ta présente va mettre le feu aux poudres. Vous n'avez pat oublié l'aventure du carnaval.?

— Comment donc, dit M. Legras, oublié! M. Bailly, le maître d'école, courant après mademoiselle Van Scheepdael au bal masqué, habillé en pierrot, c'est trop joli pour qu'on l'oublie, et nous en tirerons parti à l'occasion.

— Qu'est-ce que cela nous fait? dit le vicaire.

— Tependant, t'est vous qui m'avet en-

76 ANDRÉ r.AILLY.

voyé à Brutelles, M. le vicaire, avec la mitlion, de turveilier Bailly...

— C'est vrai, dit le vicaire, vous nous avez rendu service en constatant que ce jeune homme était amoureux de mademoiselle Van Scheepdael, mais nous n'avons plus à nous occuper d'André Bailly, puisque le gouvernement refuse de patroner son école. La grande affaire, aujourd'hui, c'est d'empêcher l'élection de M. Van Scheepdael au mois de juin...

— Eh bien , dit M. Jean Fisse en affrontant le regard perçant du vicaire, vous ne comprenez pas tout le parti que nous pouvons tirer de l'hittoire du bal?

— Non, dit le vicaire.

— iMait il me temble à moi, continua M. Fisse, que le mariage de mademoitelle Van Tcheepdael avec M. Dubuilton est une affaire politique, un moyen d'atturer l'influente duconteiller provincial à Brutelles.

— Sans doute, dit M. Legras, la famille Dubuisson est très-puissante...

— Et que ti l'on pouvait rompre te mariage..., continua le secrétaire.

— Évidemment, dit M. Legras.

— En compromettant la demoitelle..., ajouta le secrétaire.

— Pour l'histoire du bal, acheva M. Legras.

Le vicaire les regarda tous les deux, les transperçant de son regard.

— Vous avez pensé à cela, vous autres? dit-il.

— Mais vous n'êtes pat homme à m'avoir fait faire inutilement tette courte à Brutelles au carnaval, répondit le secrétaire.

— C'est clair, dit M. Legras avec son tic habituel.

— Vous vous êtes trompés tous les deux, répondit froidement le vicaire ; je veux bien m'occuper de politique, mais je ne veux point troubler la paix des familles. Compromettre une jeune fille irréprochable et bonne catholique, cela n'est pas mon affaire.

— Tartufe ! se dit à part lui M. Jean

Fisse.

— Cela n'empêche, fit observer M. Legras, que si l'on pouvait faire manquer ce mariage...

— Faites..., dit le vicaire; moi, je m'en lave les mains.

— Mais voyons ce que vous venez nous raconter, reprit l'échevin, s'adressant au secrétaire. Que s'est-il passé chez M. Van Scheepdael?

— Oh! ta a été trèt-amutant. — D'abord, le conteillernout a réunis dans ton vetlibule et nout a fait verter du tampagne.

— Était-il bon? dit l'échevin.

— Ectellent, répondit le secrétaire.

Le vicaire haussa les épaules.

— Continuez donc, dit-il, je n'ai pas beaucoup de temps.

— Puit il a raconté que le gouvernement allait annuler la déiibérattion du conteil communal qui adopte l'école d'André Bailly.

— Et tous nos libéraux se sont mis à hurler? dit M. Legras.

— Naturellement, répondit le secrétaire.

Tout, y compris M. Wittebolt.

— Et puis?

— M. Van Tcheepdael a engaté tout les libéraux du conteil à donner leur démittion.

— Et qu'ont-ils répondu?

— Ht ont prêté terment d'obéir.

— Tous?

— Oui.

— Le bourgmestre aussi?

— Le bourgmestre en tête.

— Diable! dit M. Legras.

— Ceci est plus grave, dit le vicaire.

— Vous croyez qu'ils seront réélus? dit Legras.

— Peu importe, répondit M. Renard.

Prenez votre Code et lisez...

— Le voici.

— Code pénal... article 126...

M. Legras prit son code et lut :

« Seront coupables de forfaiture et punis de la dégradation civique, les fonctionnaires publics qui auront, par délibération, arrêté de donner des démissions dont l'objet ou l'effet sera d'empêcher ou de suspendre soit l'administration de la justice, soit l'accomplissement d'un service quelconque. »

— Qu'en dites-vous? demanda le vicaire.

— Test magnifique! s'écria M. Jean Fisse.

— C'est superbe! ajouta M. Legras.

— La loi, toujours la loi, rien que la loi, dit le vicaire.

— Une poursuite!

— Un protès!

— Laissons-les faire, laissons-les s'enferrer; surtout motus! dit le vicaire en se levant.

— Vous partez? dit l'échevin.

— On va sonner les vêpres, répondit le vicaire.

Les deux autres se levèrent aussi, et les trois complices se tendirent la main, jurant,

ANDRÉ r.AILLY. 81

dans une muette étreinte, de vaincre à tout prix.

Tous trois se voyaient triomphants.

M. Legras serait bourgmestre.

M. Jean Fisse empêcherait le mariage de mademoiselle Van Scheepdael.

M. Renard allait confondre les ennemis de la religion.

Ce digne prêtre avait, le matin même, prêché à l'église de S... un remarquable sermon sur l'humilité chrétienne et le pardon des injures.

L'homme propose.

Le matin de ce même dimanche, vers dix heures, un jeune homme était sorti du village, un livre sous le bras, marchant d'un pas rapide, comme s'il eût eu hâte de se trouver le plus loin possible de la commune. '

Les gamins le saluaient, les paysans lui disaient bonjour au passage. Il répondait d'un air distrait et préoccupé, touchant du

bout (les doigts la visière de sa casquette.

— C'est fête aujourd'hui, monsieur le maître! lui criait-on du seuil des portes ornées de verdure.

Ce mot, lancé comme un appât, semblait pour le promeneur une raison de s'éloigner plus vite.

Il marcha ainsi jusqu'à ce qu'il fut à deux portées de fusil de S..., puis il s'arrêta au bord d'un sentier qui venait aboutir à la route et qui menait à la ferme de boer Dart.

André, car c'était lui, s'arrêta indécis, ne sachant de quel côté porter ses pas.

Le jeune homme était plus pâle que de coutume, un léger cercle de bistre se dessinait sous ses yeux fatigués.

Quels soucis accablaient André? Quelles peines le chassaient de sa demeure, le jour où Hélène devait revenir?

Deux heures encore et il allait voir sa bienaiméc, l'ange de ses rêves, celle qu'il attendait depuis trois mois— et il semblait la fuir.

Evidemment il n'allait pas à sa rencontre, en casquette et en blouse de coutil.

Depuis quelque temps les allures d'André inquiétaient sa sœur. Absorbé par quelque pensée chagrine, il entendait à peine ce qui se disait autour de lui, et semblait passé à l'état de machine.

Dans la classe il donnait la leçon avec l'impassibilité d'un automate; aux repas il ne disait rien; le soir il paraissait absorbé dans ses livres, mais chaque fois que Louise quittait des yeux son tricot ou sa tapisserie, elle voyait André, le regard perdu dans l'espace, contemplant les moulures du plafond, ou les cuivres qui brillaient sur la cheminée.

— André, lui dit-elle un soir, tu es malade.

— Mol! pas du tout, répondit le jeune homme, je me porte à merveille.

— Tu ne manges plus.

— Qu'importe! je ne maigris pas.

— Tu as perdu ta gaieté.

AND>iÉ BAILLY. 85

— Ma foi, crois-tu que je mène une vie bien agréable et que je fasse ici un métier fort amusant?

— Je t'avais prévenu, dit Louise; tu ne devais pas t'enfermer dans ce village... Prends donc un jour ton courage à deux mains et pars pour Bruxelles; surtout ne t'inquiète pas de moi... je puis très-bien rester seule ici. La solitude m'effraye moins que ta tristesse.

— La solitude, dit André avec un accent de profonde amertume. Tu n'es pas seule, toi !

Louise ne répondit rien; elle rougit et reprit son ouvrage.

— C'est donc toujours elle qui te poursuit, toujours la même pensée! reprit la jeune fille après un instant de silence.

— Ne parlons pas de cela, Louise, réprit André ; tu ne comprendrais pas ce qui m'agite.

Louise n'insista point.

— Cet amour le tuera, dit-elle le lendemain au docteur Félu; n'est-il donc pas de remède à ce mal?

— Hélas ! répondit le docteur, si André était une nature moins forte, s'il avait un cœur pjus faible , un tempérament plus capricieux, je me chargerais de le guérir; mais il est comme le lierre... il mourra où il s'est attaché.

— Pauvre garçon! dit Louise; il est si bon, si loyal, si généreux.

— Tout ce qu'il faut pour être malheureux...

— Mais nous avons un grand devoir à remplir, dit Louise. A tout prix, il faut le sauver, le sauver de lui-même.

— J'essayerai, répondit le docteur; je tenterai un dernier efiort.

André entra comme Félu prononçait ces paroles, et il ne fut plus question de rien.

L'instituteur apprit à l'école, par le (ils d'un conseiller communal, que M. Van

ANDRÉ 13A1LLY. 87

Sclieepdael et sa fille allaient revenir. Il put donc se composer un visage et recevoir la nouvelle d'un air tranquille lorsque Louise la lui répéta le même jour.

Le docteur et sa fiancée ne savaient trop quelles conséquences ils devaient espérer ou craindre du retour d'Hélène. — Ils résolurent d'attendre et de remettre leur décision.

Le nom de mademoiselle Van Scheepdael n'avait plus été prononcé dans la maison Bailly jusqu'au jour de la fête, et l'instituteur, qui avait prétexté une indisposition pour ne pas se rendre à la grand'messe, s'esquiva vers dix heures; il alla chercher, dans le silence de la campagne, un peu de calme pour son âme malade et troublée.

Nous l'avons dit, le temps était superbe, les haies se couvraient de bourgeons, les arbres des vergers commençaient à revêtir leur riche parure blanche et rose. Leurs doux parfums embaumaient l'atmosphère du printemps précoce. Pour un poëîe et un

amoureux, ce réveil de la nature a des charmes infinis.

André pourtant semblait y rester insensible.

Après avoir fait quelques pas dans le sentier qui conduisait chez le fermier De Hert, il s'arrêta, se retourna brusquement, et prit un chemin qui partait de l'autre côté de la route, le long d'un petit ruisseau bordé de saules. — Après avoir marché pendant dix minutes encore, il s'assit sur un tronc d'arbre, laissa tomber à ses pieds son livre, qui était Y Imitation de Jésus- Christ, et s'absorba dans ses muettes réflexions.

André se disait qu'il était bien à plaindre.

Follement épris d'une jeune fille adorable, aimé de celle qu'il adorait, il ne pouvait espérer à son amour aucune issue honnête et raisonnable. Sans fortune, sans position, sans appui, il devait tout attendre de sa propre initiative. Il n'avait qu'un

moyen de mériter la main d'Hélène : c'était la gloire, le succès, un nom dont le travail seul pouvait lui assurer la conquête. Depuis trois mois, que faisait-il? Enfermé dans un village, il y perdait sa vigueur; il usait dans des luttes stériles les ressorts de son intelligence et de son âme, et du matin au soir construisait de ses deux mains l'édifice de sa propre perte.

Pourquoi cette espèce de suicide moral?

On s'en souvient, M. Van Scheepdael, tout entier à ses rêves d'ambition politique, avait voulu qu'André fût instituteur à S... En refusant d'obéir à ce capr^'^e du conseiller provincial, le jeune homme eût encouru sa haine; il avait donc obéi.

Folle condescendance, à coup sûr, car en même temps qu'elle assurait à l'instituteur l'amitié passablemest stérile du seigneur du village, elle lui enlevait l'espoir de briller un jour sur un théâtre plus vaste et d'acquérir des titres à la main d'Hélène. Jusqu'ici le dévouement d'André n'avait

servi personne. — Lui-même il avait compromis son avenir et ses espérances.

Le moment était venu pour le jeune liomme de prendre un parti décisif. Deux voies s'ouvraient devant lui, et du bout de sa canne, il dessinait machinalement sur le sable les deux côtés d'un angle, au sommet duquel il plaça un point d'interrogation.

Première- voie, se dit-il : Renoncer à tout, rester au village avec l'espoir d'obtenir un jour, par la haute protection du notaire Platvoet ou de l'échevin Legros, la place de M. Jean Fisse ; broyer mon cœur au point de le briser; renoncer au bonheur et vivre comme une machine; vl^c^éter comme une huître, ne sortir de mon écaille qjie pour bâiller au soleil. — Autant vaudrait le suicide! murmura le jeune homme à demi-voix, et par un brusque mouvement, il effaça du pied l'un des côtés de l'angle qu'il avait tracé sur le sol.

Seconde ligne, se dit-il alors : — Partir, retourner à Bruxelles, travailler comme un

nègre, conquérir des diplômes, remporter des médailles dans les concours universitaires, devenir un avocat distingué, faire parler de moi, me rendre digne d'Hélène, mériter sa main! — Oui..., mais il faut pour cela six ou sept ans.

Et le jeune homme fit disparaître sous son pied la seconde ligne qu'il avait dessinée dans le sable du chemin.

— Fatal amour! s'écria-t-il. Que de fois il m'arrive de le maudire ! Et pourtant je ne puis l'arracher de mon cœur. Je me fais les plus beaux serments, je me voue au ridicule ; je me surprends en flagrant délit de folie, je trouve qu'on devrait m'envoyer à Gheel, et puis un instant après l'homme disparaît, le poète renaît en moi, je ferme les yeux et je vois dans mon cerveau se dégager la douce image de celle que j'aime. Je me rappelle ses aveux, nos doux propos; les souvenirs d'autrefois m'envahissent et me dominent. Au lieu de l'homme qui voulait terrasser

la destinée, je ne suis plus qu'un enfant que la fantaisie emporte dans l'espace sur ses ailes d'azur et d'or. — Hélas! je ne vis que dans mes rêves. La réalité pour moi c'est la souffrance et le martyre. Que faire cependant? Il faut vivre, il faut songer au devoir qui est la boussole de l'homme, il faut vaincre la destinée et se résigner à n'être plus qu'une matière inerte, livrée comme la feuille et le grain de sable à tous les caprices du vent. — La volonté c'est tout l'homme ! La volonté, qui me la donnera?

Un rayon de soleil vint caresser doucement le visage d'André. — Il sourit.

— C'est Dieu, dit-il, qui m'envoie l'espérance. Voyons, ajouta-t-il ensuite, aujourd'hui 4 avril 1847, il s'agit de prendre une grande résolution. Il n'y a rien à faire pour moi dans ce village, je le quitterai. J'en avertirai ce soir Louise et le docteur. — Je vais m'aventurer sur l'océan du monde et chercher dans le travail le bonheur qu'y

a trouvé mon père. 11 n'était, lui, qu'un simple ouvrier, fils d'un paysan ; du plus bas degré de i'échelie il s'est élevé au rang de bourgeois; ce nom plébéien qu'il a fait respecter, je ne le laisserai pas déchoir. J'ai vu au-dessus de moi des sommets qui ont tenté mon orgueil, il faut les atteindre, je les atteindrai.

Et il se leva la tête haute, le regard triomphant.

Puis soudain il se rassit; une ombre venait de couvrir son front pâle... un sourire mélancolique erra sur ses lèvres décolorées...

— Mais Hélène!... se dit-il.

Et tout son courage semblait disparu.

— Elle revient aujourd'hui... je vais la revoir... Oh! jelesens, quand je l'aurai vue, quand ses yeux bleus se seront arrêtés sur moi, quand j'aurai pressé sa main, quand j'aurai passé une heure, emporté par le vertige de l'amour, il n'y aura plus ni devoir, ni courage, ni volonté, ni avenir, ni Dieu ,

mais elle, plus rien qu'elle, elle seule. Je ne dois pas la revoir ; Dieu m'ordonne de l'oublier...

Et il ramassa le livre qui gisait à ses pieds.

Il l'ouvrit au hasard, et il lut ce conseil de l'immortel anonyme :

« Il ne suffit pas de fuir pour vaincre ; mais la patience et la véritable humilité nous rendent plus forts que tous nos ennemis. »

il voulait fuir, et l'oracle le faisait rougir de sa résolution.

— Le saint livre a raison, dit-il; fuir c'est une lâcheté; l'oubli ne guérit que les cœurs faibles. — Et pourtant que faire?

Et alors s'absorbant dans ses réflexions, les bras croisés, le front penché sur sa poitrine, il sentit naître dans son âme une nouvelle pensée qui bientôt s'empara de lui tout entier :

— Partir, mais avant de partir, voir Hélène, lui parler, obtenir d'elle un nou-

ANDRÉ BAILLY. 9o

veau serment d'amour et de fidélité!

S'il quittait le village sans la revoir, elle croirait qu'André l'avait oubliée, peut-être trahie. De tous les périls, c'était celui qu'il redoutait le plus. Se voir méconnu par la femme à laquelle il eût voulu faire le sacrifice de la vie, c'était de tous les maux le plus terrible, celui qu'il comprenait le moins. Dans le délire de sa passion, la mort lui semblait préférable.

Il verrait donc Hélène. Le résultat de leur entretien serait un échange de promesses ou un éternel adieu, mais du moins il aurait agi en homme d'honneur.

Le bruit lointain de l'orchestre vint arracher André à ses réflexions. Il se leva et se dirigea vers la route, en proie à une émotion telle, qu'il lui eût été difficile en ce moment de prononcer une parole.

Arrivé à quelques mètres en contre-bas du grand chemin, il put voir s'arrêter la voiture de M. Van Scheepdael, et mademoiselle Hélène en descendre avec un jeune

homme qui lui était tout à fait inconnu.

11 n'en fallait pas davantage pour donner aussitôt un autre cours à ses idées. La jalousie prit la place de toutes les bonnes résolutions et l'instituteur rentra au village par un chemin de traverse, remuant dans son esprit agité d'affreux projets de vengeance.

Rentré directement chez lui, André ne vit pas sa sœur. Elle était, comme on l'a vu, chez Hélène, qui l'avait gardée pour le restant du jour.

Au bout de trois heures, qui parurent au jeune homme d'une longueur interminable, il reçut la visite du docteur.

— Grande nouvelle! dit Paul. Félu en entrant.

-Qu'ya-t-il?

— Le gouvernement annule la déclaration du conseil communal qui a prononcé l'adoption de ton école.

— Cela m'est fort indifférent.

— Ton école est perdue.

— Cela me touche infiniment peu.

— Nous dînons aujourd'hui chez M. Van Scheepdael.

— Qui, nous?

— Nous tous! Louise y est déjà. Je suis envoyé ici pour te prévenir.

— Je n'irai pas.

— Et pourquoi donc?

— J'ai mes raisons.

— Je les connais.

— Tu crois?

— J'en suis sûr.

— Voyons-les.

— On t'a dit que M. Van Scheepdael avait ramené avec lui un jeune homme qui pourrait bien être un rival.

André ne répondit pas.

— Tu vois que j'ai raison, et je comprends ta mauvaise humeur, dit le docteur, qui n'était pas fâché d'un incident qui pût modifier les dispositions de son ami. Mais je ne vois pas la nécessité d'un éclat. Ton absence à la cérémonie a déjà dû paraître

singulière. Ton absence au dîner sera commentée de la façon la plus fâcheuse. — Je l'en prie, domine tes sentimcnls el viens-y.

— Je m'inquiète peu des commentaires, dit André ; je pars.

— Tu pars?

— Je quitte le village... je vais à Bruxelles.

-- Bientôt?

— Demain.

— D où vient ce brusque changement?

— J'ai réfléchi, répondit André d'un ton farouche. Je n'ai pas d'avenir ici.

— Vraiment?... s'écria le docteur tout joyeux. Tu as donc fini par comprendre?... Oh! quant à moi, je bénirai l'heure où tu quitteras ce séjour, où tu renonceras à des rêves irréalisables, pour comprendre enfin la vie positive et te bâtir une carrière sur un fondement sérieux et durable. Maintenant est-ce une boutade ou un projet sérieux que tu m'annonces?

— Tout ce qu'il y a de plus sérieux.

— Je ne le crois pas.

— Pourquoi en douterais-lu?

— Si lu avais pris , après mûre réflexion, un de ces partis dont on ne revient pas, tu ne refuserais pas d'aller dîner chez M. Van Scheepdael. — Si tu es bien décidé à t'en aller denfiain, que t'importe une heure de désagrément aujourd'hui? Ou bien c'est la colère qui te fait agir, ou bien lu as peur de le laisser tenter encore. Tu n'as pas confiance en toi-même.

André ne répondit pas, et promit de réfléchir encore. Il fut convenu que le docteur viendrait le prendre vers cinq heures.

A peine resté seul, le jeune homme se sentit pris d'un immense désir de revoir Hélène. Repousser cette occasion qui s'offrait d'elle-même, c'eût été faire preuve d'un bien étrange dédain de la fortune. A la subite impatience d'André se mêlaient, d'ailleurs, des sentiments divers, il voulait confondre la jeune fille, humilier son rival, constater par ses yeux si la gentille pierrette

400 ANDRÉ BAII.LY.

du carnaval avait gardé le souvenir de leur doux entretien.

André oubliait que ce soir-là, quand Hélène lui annonçait les projets de son père, il s'était écrié : — Puis-je douter de vous? il avait fait la promesse solennelle de conserver sa foi dans son idole.

Il s'habilla pour le dîner de M. Van Scheepdael, avec un soin qu'il n'apportait pas d'habitude à sa toilette, et le docteur Félu ne put s'empêcher de sourire quand il vint le prendre pour le conduire au château.

Tous les convives étaient réunis au salon quand les deux amis arrivèrent chez M. Van Scheepdael.

Celui-ci fit à l'instituteur l'accueil le plus cordial. — Hélène tendit la main au jeune homme, mais elle éprouva une sorte de frisson quand elle sentit la main du jeune homme se poser inerte et glacée dans la sienne.

Cette froideur subite s'expliquait aisé-

ANbRÉ BAILLY. dOt

ment. Il avait su 01, pour la produire, de la vue de M. Idesbalde qui, au moment de l'entrée di^ rmstituteur, causait avec mademoiselle Van Scheepdael à l'angle de la cheminée.

M. Idesbalde conduisit Hélène dans la salle à manger.

Hélène s'assit à table entre M. Idesbalde et le bourgmestre.

Aussi André ne desserra pas les dents pendant le dîner. — Il avait pour voisins M. Idesbalde et M. Cornesse. — Les plaisanteries du juge de paix ne parvinrent pas à le faire sourire, et M. Dubuisson ne cessa de causer avec Hélène pendant tout le repas.

M. Van Scheepdael mit la tristesse d'André Bailly sur le compte de sa position. La conduite du gouvernement brisait sa carrière. Il avait bien le droit de songer à l'avenir.

Hélène seule pouvait le comprendre; 2. 7

iOf> AMUW- lîAILLY.

finand on parla des ennuis d'André, elle soiiiit, et déclara qu'elle élait certaine de le voir les surmonter.

Nous ne reproduirons pas ici la conversation des convives, pendant les deux heures que dura le dîner. Elle eut presque tout entière la politique pour objet. Le lecteur la devine; il connaît les personnages de cette histoire et leurs préoccupations.

M. Idesbalde prit part à la discussion, avec le ton affecté qui lui était habituel, mais disant d'excellentes choses avec beaucoup de tact et de convenance. André n'en fut que plus contrarie.

M. Van Scheepdael avait présenté le jeune avocat à ses hôtes, comme le fils d'un de ses meilleurs amis; il n'avait lien ajouté qui pût confirmer les suppositions matrimoniales du villac^e, mais les égards et les prévenances qu'il témoignait à 31. Idesbalde prouvaient bien qu'il avait pour lui une considération toute particulière.

Quand on servit le café et qu'on pré-

senîa les cigares, André était à bout de patience. Il prétexta une indisposition pour ne pas fumer et suivit Hélène et Louise au salon.

Louise, par habitude et pour laisser à son frère l'occasion d'un tête-à-tête, se dirigea tout droit vers le piano.

Hélène et le jeune homme se trouvèrent l'un à côté de l'autre devant le foyer.

— Qu'avez-vous donc? dit la jeune fille d'une voix émue.

— H faut que je vous parle, répondit André d'un ton brusque et d'une voix étranglée, dans laquelle se trahissait l'émotion qu'il éprouvait de son côté.

— Parlez donc, dit Hélène; depuis deux heures vous m'effrayez...

— Je ne puis parler maintenant, repondit André, j'ai trop de choses à vous dire... A minuit, ajouta-t-il, dans la drève...

— Que voulez-vous de moi? dit Hélène toute tremblante.

— Vous dire adieu, murmura-t-il d'un

i04 ANDRÉ BAILLY.

accent lugubre ; et avant qu'Hélène eût pu lui répondre, il avait quitté le salon.

— Qu'a donc ton frère? dit mademoiselle Van Scheepdael à Louise quand il eut disparu.

— Le pauvre garçon, répondit Louise, il meurt d'amour pour loi...

— 11 vient de me parler d'adieu, reprit Hélène.

— Ah, s'il pouvait partir ! — L'absence le guérirait peut-être.

— La mienne ne l'a pas guéri.

~ Ce que n'ont pas fait trois mois, un an le fera peut-être, dit Louise.

— Tu crois? dit Hélèn( d'un accent sous lequel se dissimulait une certaine inquiétude.

Hélène se laissa tomber sur un canapé, et, les mains croisées, parut réfléchir.

Louise s'approcha, s'assit à côté d'elle et lui prit doucement la taille.

— Mon ange, dit-elle ensuite de sa YOix douce et grave, je crois qu'il est temps

de causer sérieusement de vous deux.

Aimes-tu André?

Hélène leva ses beaux yeux bleus humides de larmes et jeta sur son amie un regard dans lequel le reproche se mêlait à la surprise.

— Cette réponse ne me suffit pas, reprit Louise; il faut que tu te prononces après avoir bien médité, après avoir interrogé ton cœur et ta raison; aimer, c'est donner sa vie, c'est oublier le ciel et la terre, c'est livrer son existence à un homme; c'est parfois un suicide.

— Ma Louise, dit Hélène, je ne confiprends pas tous ces grands mots. Je ne vois qu'une chose; ton frère est malheureux à cause de moi.

— Je le vois bien, chère Hélène, c'est de la pitié qu'il t'inspire ; tu souffres de le voir souffrir, ton cœur honnête et loyal s'accuse d'être la cause de son chagrin. Si tu pouvais te persuader que l'oubli le sauverait peut-être....

— Et pourquoi l'oubli? dit Hélène avec une adorable naïveté.

— Pourquoi l'oubli, mon ange? Parce qu'entre vous deux il y a un abîme, parce qu'André ne peut songer à s'élever jusqu'à toi, à t'arracher à ton père qui a formé pour toi de tout autres projets, qui n'a pas même songé à redouter cette affection, tant elle lui paraît impossible. Moi-même j'ai été bien coupable, en l'encourageant. Je n'ai compris le péril que depuis le jour où notre père est mort et nous a laissés dans une position voisine du besoin. Le temps écoulé depuis n'a fait que m'éclairer davantage sur le danger qui vous menace tous les deux. Si je n'ai rien dit, c'est que j'ai craint de paraître égoïste, moi qui voyais tous mes vœux comblés par l'affection d'un homme que j'estime et que j'aime. Mais la vie de mon frère et ton propre repos, ma chérie, sQnt trop compromis à présont pour que j'aie le droit de me taire encore. Ton père t'a choisi un mari; il faut

qu'André nous quitte pour éviter un éclat sans remède.

— Un éclat? dit Hélène.

— Je connais André; il suffit qu'il soupçonne M. Dubuisson de songer à toi, pour se laisser aller à tous les écarts d'une nature ardente, surexcitée par la passion la plus folle qui se soit jamais emparée du cœur d'un homme.

— Il m'aime donc, lui, dit Hélène, et tu me proposes de le trahir !

— Je te demande de t'interroger, de tout peser en fille sage et honnête; de te demander si tu peux être sa femme; et de prendre ensuite le parti que te commandent le devoir et l'honneur.

— Je n'ai jamais considéré mon mariage avec André comme impossible, dit Hélène. Qu'y a-t-il d'étrange à cela? Tu le sais bien, c'est ton père qui m'a élevée; c'est à lui que je dois les principes qui me font dédaigner le monde et désirer le bonheur modeste et tranquille. Les plaisirs de

la capitale ne m'ont pas changée. Les hommages de la foule m'ont trouvée indifférente. Je n'ai pas cessé un instant de regretter le village et nos douces causeries; je suis sorti de cette épreuve de trois mois comme j'y étais entrée , avec mon amour intact et ma philosophie entière.

— Et M. Idesbalde?

— Je le trouve aimable, honnête et bon.

— Il t'aime?

— Je le crois. Mais il me laisse profondément indifférente. Il ne m'est pas venu un instant à l'esprit de le comparer à André.

— Et n'as-tu pas songé à te dire que ses assiduités, que sa présence ici te compromettent? Tout le village répète que tu l'épouseras. Ce sera demain la fable de Bruxelles.

— Que veux-tu que- j'y fasse? Il n'a pas demandé ma main, et s'il la demande, je refuserai...

— Et que dira ton père?

— Il ne me forcera pas de me marier contre mon gré.

— Mais après ce prétendant, il en viendra d'autres.

— Je les refuserai. — Celat'étonne? — Est-il donc absolument nécessaire que je me marie?

— Et tout cela pour André!

— Oui, mon enfant, qu'il parte, qu'il travaille, qu'il se fasse un nom. — J'attendrai... Je te l'ai déjà dit, je te le répète... Eh bien, tu ne me demanderas plus si je l'aime!

— Non, dite Hélène, mais ta résolution m'effraie.

— Tu viens donc ici plaider contre ton frère ?

— Tu railles; je le connais lui aussi et je l'ai trop étudié, depuis quelque temps, pour ne pas me rendre compte "de ce qui s'ap^itc au fond de son âme. Le pauvre garçon t'adore ; il n'a d'autre pensée, d'au-

ilO ANDRÉ BAILLY.

tre rêve que loi mais, c'est un cœur d'or, et pour peu que sa conscience lui ait dit de l'oublier, il renoncera à toi plutôt que de te causer un chagrin, plutôt que de jeter sur ta route un caillou qui puisse te faire broncher.

— Que veux-tu qui ni'arrive?

— Si les désirs de ton père, si sa volonté, son intérêt, son affection pour toi exigeaient un riche et brillant mariage, André se croirait coupable s'il essayait de se placer entre la raison et toi. Cette idée a surgi dans son cœur, j'en suis sûre. La présence de M. Dubuisson doit l'y avoir fait naître. C'est pour cela qu'il l'a parié d'adieu.

— Tu crois qu'il s'agit d'un adieu éternel?

— Peut-être.

— Et tu veux que je l'encourage dans cette pensée?

— Je suis sa sœur et la tienne. Je vous aime tous les deux avec une égale ardeur ;

AXDRÉ BAILLY. 111

il m'est bien cruel de vous affliger, et pourtant ma raison me dit qu'une séparation est devenue nécessaire.

— Ta raison, ta raison ! tu n'as pas de cœur!

— Pauvre Hélène ! dit Louise sans se fàcîier, et d'un accent de pitié profonde, lu ne connais pas la vie ; lu te prépares de bien amères déceptions.

— Eh bien , M. André est parti ! s'écria M. Van Scheepdael, qui entrait dans le salon.

— Il était indisposé, dit Louise.

— Je comprends ses ennuis, répondit le conseiller provincial ; on lui fait une position très-difficile. Mais il a tort de se laisser aller ainsi au découragement, n'est-ce pas, bourgmestre?

— Evidemment, répondit M. Wittebols, dont le teint coloré trahissait de nombreuses libations. Nous saurons montrer de l'énergie.

— Cela ne servira guère à André, fit

observer M. Paul Félii. Pour vous, il s'agit d'une affaire d'amour-propre et pour lui, c'est une question d'existence.

— Je l'aurais cru plus ferme, répondit M. Wittebols. Le caractère, le caractère! — toujours le caractère qui fait défaut. Le caractère est encore plus rare que le talent!

— C'est bien vrai ce que vous dites là, bourgmestre! exclama le juge de paix. Je suis sûr que mademoiselle Hélène est de mon avis et qu'elle place l'énergie au-dessus de l'esprit.

— Nous demandons surtout à un homme d'avoir du cœur, répondit la jeune fille.

— Le cœur et le caractère, cela ne fait qu'un, répondit M. Van Scheepdael.

— D'après vous, il y aurait donc trèspeu de gens de cœur...? dit M. Wittebols.

— Evidemment, répondit M. Paul Félu.

Il y en a infiniment peu, — et c'est pour cela que les grandes actions sont si rares. Aimer ses enfants, sa femme, son intérieur, son chien, voilà ce que le monde appelle

avoir du cœur. — Oa accorde volontiers trop de cœur à l'homme qui commet des faiblesses. — Le cœur, à mes yeux, c'est la volonté mise au service de la conscience. Aussi voit-on souvent de l'héroïsme au fond d'une lâcheté, tandis que j'en puis trouver, moi, dans des actes que le monde qualifie d'abandon.

— On dirait qu'il nous a écoutées, dit Louise à son amie.

Hélène serra doucement la main de mademoiselle Bailly.

— Le cœur est un viscère ! s'écria M. Wittebols d'une voix avinée.

— Une ficelle, ajouta le juge de paix, qui aimait les jeux de mots par approximation.

— La conversation devient trop gaie, dit M. Idesbalde. Mademoiselle Van Scheepdaei,ne feriez-vouspas taire ces messieurs en nous jouant quelqu'une dç ces mélodies de 3Iendelsohn que vous dites si bien?

Hélène ne se lit point prier. Elle était

dl4 ANDRÉ BAILLY.

heureuse de se soustraire à la conversation et de laisser errer son âme sur le clavier avec ses doigts agiles.

Elle se mit donc au piano, M. Idesbalde à côté d'elle, se montrant irès-erapressé à tourner les pages.

Louise avait attiré le docteur dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui rendait compte de son entretien avec mademoiselle Van Scheepdael.

— Je sais qu'il veut partir, dit Paul Félu, et je m'en félicite.

— Ce sera un rude sacrifice pour Hélène, répondit Louise.

— Nous aurons une crise, répliqua Paul, mais je crois qu'elle sera salutaire.

— J'aime les positions nettes! s'écria, à l'autre extrémité du salon, M. ^Mttebols, qui parlait de sa démission avec M. Van Scheepdael.

— Moi aussi, dit Félu à Louise en souriant, et c'est pour cela que je désire qu'André s'en aille au plus tôt.

— A la grâce de Dieu, répondit Louise.

— Nous sommes prévenus, dit Félu, et nous pourrons adoucir ce chagrin.

En ce moment Hélène appela Louise au piano pour jouer avec elle un morceau à quatre mains.

Mademoiselle Bailly obéit à l'invitation de son amie, et il ne se passa plus rien ce soir-là chez M. Van Scheepdael qui vaille la peine d'être rapporté.

— Dans la drève. —

André, en sortant du château, rentra directement chez lui, et s'enferma dans sa chambre.

Il alluma sa lampe, tira d'un grand placard sa malle dans laquelle il plia ses hardes et rangea ses livres, détacha du mur le portrait de son père qu'il enveloppa avec soin dans une chemise, brûla quelques papiers; puis, ces apprêts terminés,

ANDRÉ BAILLY. il7

il se laissa tomber sur son lit, et se mit à sangloter comme un enfant.

Sa résolution était bien prise ; il allait partir, mais avant de partir il verrait Hélène. Il lui dirait le sacrifice qu'il consommait pour elle; ce serait son premier rendez-vous et le derfiier.

Les pleurs du jeune homme le soulagèrent. Après les avoir laissés couler longtemps, il se sentit plus calme et plus résigné. Sa conscience lui disait qu'il faisait bien ; qu'il ne devait pas être un obstacle à l'avenir de celle qu'il aimait. Il se prenait à ne plus désirer qu'une seule chose : c'est qu'elle le comprît et lui rendît justice.

Hélène viendrait-elle?

André n'avait pas saisi au début, toute l'imprudence de sa démarche. Mais dans ce moment suprême, l'audace lui semblait facile. Il connaissait le château, et, dût-il escalader le balcon de sa bien-aimée, il la verrait à tout prix.

ii. 8

A dix heures, le jeune homme entendit rentrer sa sœur.

Elle vint frapper doucement à la porte de sa chambre.

— Qu'y a-t-il? répondit-il du ton le plus indifférent qu'il put se donner.

— Es-tu malade?

— Non, je m'endors.

— Bonne nuit, en ce cas!

— Bonne nuit... A demain.

Louise ne s'étonna pas de voir la porte de la chambre fermée à l'intérieur. Son frère avait l'habitude de la fermer tous les soirs.

La question de Louise eut, d'autre part, l'avantage de rassurer André. Il comprit qu'Hélène n'avait rien dit à son amie du rendez-vous, et par cela même il fut certain de l'y voir venir.

A onze heures et demie, André se leva, revêtit un paletot, prit sa canne, ouvrit sa porte sans faire de bruit et descendit l'escalier sur ses bas.

11 parvint a sortir de la muison sans être entendu.

Arrivé dans la rue, il mit ses souliers et se dirigea vers le côté du village où se trouvait la maison de campagne de M. Van Scheepdael.

Quand il passa devant l'estaminet la Trompette, cet établissement était encore éclairé, et sur le seuil se tenaient M. Jean Fisse et deux autres individus qui allaient rentrer chez eux.

— Bontoir, montieur Bailly, dit le secrétaire.

André fut très-contrarié de cette rencontre. Il rendit au secrétaire son salut et continua son chemin.

Le village n'étant pas éclairé, le jeune homme ne put constater, dans celte nuit sombre, si à quelque distance on le suivait. C'était peu probable d'ailleurs. Quel intérêt pouvait avoir M. Jean Fisse à savoir où allait André Bailly?

La propriété de M. Van Scheepdael était

dâO ANDP.É BAILLY.

l'Ordée du côté de la campagne par un fosse qui pouvait avoir deux mètres de largeur. Ce fossé longeait une avenue de grands hêtres, que les habitants appelaient la drève. Pour y arriver il fallait traverser une prairie dont une simple barrière facile à franchir fermait l'accès du côté de la route.

André enjamba la clôture, traversa la prairie, sauta le fossé et se trouva dans la drève, quelques minutes avant minuit.

Au bout de la drève il y avait un banc rustique, adossé à un satyre en pierre. Il s'assit sur ce banc, très-ému, et cherchant à pénétrer du regard les ténèbres qui enveloppaient le chemin qui menait vers le château.

Ce fut là seulement, dans le froid de la nuit, les pieds humides de la rosée de la prairie, qu'il réfléchit aux hasards de son entreprise.

Il se fit de cruels reproches et se mit à espérer qu'Hélène ne viendrait pas.

Un quart d'heure se passa dans l'angoisse de l'attente; pour André ce fut un siècle. Une mortelle inquiétude s'était emparée de son âme, non pas qu'il éprouvât quelque crainte physique, car il était brave, et le dédain des choses terrestres doublait son courage; mais il tremblait d'avoir perdu le trésor le plus précieux qu'il eût au monde : l'estime d'Hélène. Il ne comprenait pas qu'il eût eu l'audace de lui demander ce rendez-vous.

Quelque chose au fond de l'àme lui criait de s'en aller, de ne pas laisser mademoiselle Van Scheepdael s'exposer aux périls de cet entretien nocturne.

Deux sentiments contraires luttaient avec une égale énergie dans son cœur; il voulait s'éloigner par respect pour Hélène; son amour lui criait de rester et d'attendre encore. Condamné par sa conscience, il désirait celte acre volupté d'entendre prononcer son arrêt par sa bien-aimée.

Tandis qu'il subissait, tout grelottant,

i^:2 ANDRÉ RAÎLLY.

ces toi'liires qui laissent leur ineffaçable empreinte dans les souvenirs de la vie, le jeune homme entendit un bruit se faire à côté de lui.

Les branches de la haie qui bordait la drève (1) derrière le banc, craquèrent,

André fit un bond.

— Qui est là? s'écria-t-il en levant sa canne dans la direction du lieu où le bruit s'était fait entendre.

— C'est moi, répondit une voix douce et tremblante.

--Hélène! dit André, saisissant la petite main qui venait de se poser sur son épaule.

Hélène ne retira pas sa main. André la porta à ses lèvres. Son abattement fit place à une fiévreuse ivresse; il se laissa tomber à genoux sur la terre humide.

— Merci, dit-il, merci de tant de confiance, merci et pardon! J'ai été bien cou-

(1) Le iTiol drève ri'e>l pas franç^iis. C'o?t un mot belge, IraUuclion du flau.a/id dreef, qui veut dire avenue.

pable en vous amenant ici à cette lieiirel Me pardonnerez-vous mon audace? J'étais fou, tantôt, de douleur, de passion, de jalousie ; j'ai voulu vous voir à tout prix.

— Ne parlons point du passé, dit Hélène. Me voici, je vous écoute.

André prit le bras de la jeune fille, le plaça sous le sien, et, à pas lents, nos deux amoureux remontèrent l'avenue.

La lune venait de se lever et éclairait de sa mystérieuse lueur cette promenade nocturne. André ne distinguait qu'avec peine le visage de sa compagne, enveloppé d'une capeline noire; mais il sentait son épaule qui frôlait doucement la sienne; il entendait le son de sa voix ; il se croyait le jouet d'un rêve.

Ces detix enfants ne pensaient pas à mal. Leur rendez-vous n'était pas celui de Faust et de Marguerite dans le jardin de dame Martlie, ni celui de Roméo avec Juliette sur le balcon du palais des Capuletti;

154 ANDKÉ DAILLY.

— une pensée grave et solennelle planait sur cet entrelien dont l'issue allait décider de deux existences.

Tous les sentiments contradictoires que nous avons vus s'agiter dans rame d'André, pendant sa promenade solitaire du matin, se firent jour dans ses paroles. 11 eut des protestations éloquentes, de nobles résolutions et de tristes retours de faiblesse. Son projet de départ était sérieux et sincère, mais il ne put s'empêcher de laisser voir que sa force avait son principe dans le désespoir.

Hélène fut sublime d'abnégation. - Admirable dans sa naïve simplicité, elle ne dissimula rien, ni son amour, ni son chagrin, mais en plaçant constamment l'avenir d'André au-dessus des préoccupations de son propre repos ou de son bonheur. — 11 devait partir pour chercher le calme et la fortune. — Elle lui jurait un amour éternel, mais ne lui demandait rien, donnant toute liberté à son cœur, le sup-

pliant de l'oublier, tout en lui engageant sa foi.

— Parlez, dit-elle, et soyez heureux.

Quand vous reviendrez, vous me retrouverez ce que je suis, prête à vous donner ma vie. Faites ce que vous croirez utile, et qu'à aucune heure je ne sois un obstacle à votre carrière. Quant à moi, André, ajoutât-elle d'une voix qui ne tremblait pas, je ne t'oublierai jamais.

André tressaillit. Pour la première fois elle le tutoyait.

— Prends cet anneau, poursuivit-elle, il me vient de ma n^ère. Je l'ai porté depuis le jour où j'ai eu quinze ans. Je ne te demande qu'une chose : quand tu ne m'aimeras plus, quand ton bonheur l'exii^era, rends-moi cet anneau, ce sera ton adieu à nos communes espérances.

André saisit la main qui lui tendait ce bijou, et la couvrit de baisers.

— Cher ange, dit- il d'une voix entrecoupée par l'émotion, ce sera mon talis-

126 ANORfi BAILLY.

man. Moi aussi je t'aimerai toujours. Je te le jure ici sur tous nos chers souvenirs du passé. Je partirai le cœur plein de toi ; loin d'ici je vivrai pour toi seule ; je te promets un nom dont tu seras fière. Cet instant décide de ma vie. Tous deux nous faisons notre devoir... Dieu nous bénira î

En parlant ainsi, André enlaça doucemont de son bras la taille d'Hélène et la serra contre son cœur.

Les lèvres brûlantes de la jeune fille se posèrent sur le front d'André.

— Mon bicn-aimé! balbutia-t-elle d'une voix éteinte.

Un éclat de rire strident répondit à ce doux murmure de la passion.

Hélène poussa un cri... André releva la tête...

H vit une ombre qui s'élançait pardessus le fossé. Le bruit qu'elle fit en retombant sur l'herbe de la prairie, lui dit assez que ce n'était pas une ombre.

Le premier mouvement d'André fut de

s'clancer à sa poursuite. Quelque chose ranêla et le glaça d'effroi... il tenait dans ses bras un corps inerte... Hélène évanouie!...

Mademoiselle Van Scheepdael évanouie, en pleine campagne, à une heure du matin... dans les bras de l'instituteur du village î

Ces mots en disent plus que toutes les

phrases.

Et encore dans cette torture physique n'était pas toute l'horreur de la situation. Les jeunes gens avalent été vus, entendus; 1^ lendemain ils seraient la fable de la commune.

Hélène était perdue, déshonorée !

Pour André, en ce moment, toutefois, cette terrible pensée du lendemain disparaissait devant les nécessités présentes. En de pareilles crises un homme se révèle; il se laisse abattre et tombe, brisé par l'angoisse : cet homme est un lâche. --Il devlenl un héros et brave sans y penser les

^ 1:28 ANDKÉ BAILLY.

plus redoutables périls ; ce héros n'est qu'un homme de cœur.

Il ne fallut pas plus d'une seconde à André pour prendre une résolution. Poursuivre l'espion n'était pas possible sans abandonner Hélène; le découvrier et se venger de lui était l'alTaire du lendemain.

André devait avant tout rap|)eler Hélène à elle-même, la ramener au château, se mettre en mesure de nier cette entrevue dans laquelle était venu par sa faute s'engloutir l'honneur d'une famille.

André porta la jeune fille jusque sur (^ banc de la drève, et l'y étendit, après l'avoir enveloppée dans son i)ak'lot pour la préserver du froid. Il se mit à genoux, et prit la main d'Hélène. Elle était glacée, comme son visage. Un battement presque imperceptible du pouls de la jeune fille disait seul qu'elle respirait encore, André comprit sur-le-champ que la chaleur seule pouvait la ranimer. Une idée folle traversa son

ANnni': p.atlly. 1:20

cerveau. Retoiirnorau villaiçe, clierclier le docteur Félu, lui demander son aide. — Mais ce moyen présentait un immense danger. Quelqu'un pouvait survenir pendant son absence. Hélène, revenue à elle par miracle, pouvait l'accuser de l'avoir abandonnée. Plutôt la mort que ce reproclie.

Il ne restait donc qu'un seul parti à prendre. Il était périlleux mais il pouvait réussir. Il s'agissait de porter Hélène jusqu'au château, jusque dans son appartement. André connaissait les lieux; il résolut de tout braver pour mettre son projeta exécution.

11 souleva dans ses bras la jeune fille évanouie, et se mit en route chargé de son précieux fardeau.

De la drève jusqu'à la maison, il n'y avait pas très-loin. — Il pouvait y arriver aisément en dix minutes. Personne ne veillait dans la maison. — André, du fond du cœur, adressa au ciel une invocation suprême, et se lança plein de confiance dans

cette expédition, du succès delaguelle dépendait le salut.

Ces hésitations et ces angoisses prirent moins de temps qu'il n'en a fallu pour les dire, et il pouvait être une heure lorsque André, portant toujours Hélène dans ses bras, arriva sans encombre au bas de la terrasse du château.

Les grandes émotions peuvent décupler les forces d'un homme, mais cette surexcitation nerveuse qui prête aux plus faibles bras une vigueur inconnue, ne se soutient guère — et le froid pénétrant d'un nuit d'avril ne contribue pas à l'entretenir.

En mettant le pied sur le premier degré du perron, André se sentit défaillir. — Une sueur froide ruisselait sur son front. — Il comprit qu'alors même qu'il parviendrait à gravir la terrasse, il lui serait impossible, à lui seul, de transporter Hélène jusqu'à son appartement.

Une ressource lui restait; faire un effort surhumain pour arriver jusqu'au vesli-

ANDRÉ BAILLY. dol

bule, y déposer la jeune fille, et puis aller réclamer le secours de la femme de chambre dont il achèterait, au besoin, le silence et les bons offices.

Cet espoir le ranima — et il se crut en état d'exécuter ce projet. — Mais quand il voulut de nouveau soulever Hélène, la force lui manqua. — Il lui semblait qu'un abîme s'entr'ouvrait sous ses pieds.

La jeune fille était étendue sur le granit de l'escalier. — Il l'appela par son nom, avec l'accent du désespoir, oubliant tout, obéissant au vertige, n'obtenant rien, pas un mot, pas un souflle.

11 n'y avait plus que deux moyens :

Donner l'alarme et tout perdre;

Renoncer à porter Hélène au château, et la confier aux soins du jardi ier, dont la maison était située à quelques pas.

Il n'hésita pas une minute, et courut frapper à la porte du vieux Wannes (i).

(i) En flamand, diminutif de Johannes, Jean.

\ù2 ANDRÉ RAÎLLY.

Comme cela devait êlre, les aboiements du chien de garde répondirent tout d'abord à son appel.

— Couclie-li)... Spilz ! cria le jeune homme d'une voix qui imposa silence à l'animal.

Au bout de quelques instants la fenêtre du jardinier s'ouvrit, et sa femme, la vieille Siska (i), montra sa tête coiffée d'un affreux bonnet de nuit.

— Qui est là?

— Ouvrez, Siska, c'est quelqu'un du château. Mademoiselle Hélène est là qui se meurt.

Au même moment, Wannes apparut derrière sa femme, armé de son fusil de chasse.

— Qui êtes-vous? dit le jardinier.

— Je suis André, le maître d'école.

— Je vous reconnais, c'est bien vous... Que faites-vous ici à cette heure?

(1) Siska, diminutif de Francisca, Françoise.

— Je VOUS le dirai, mais, au nom du ciel, venez. — Je vous le répète, mademoiselle Hélène est là qui se meurt. Il s'agit de sa vie, de son honneur; au nom du ciel, arrivez! — 11 y a cent francs à gagner pour vous si vous venez à l'instant.

— J'arrive, j'arrive, grommela Wannes; je mets mon pantalon.

— Allez vite! ajouta sa femme en allumant la chandelle.

André se sentit soulagé d'un poidsénorme; il entrevit le salut.

Quand Wannes eut ouvert sa porto, Andrél'entraîna et le conduisit au pied delà terrasse. Il lui avait suffi d'un instant pour expliquer au jardinier ce qu'on attendait de lui.

Ils arrivèrent au bas de l'escalier, à l'endroit où était étendue Hélène... Un instant encore et elle était sauvée.

Mais un nouvel incident, le plus imprévu de tous, vint briser tout d'un coup l'édifice des espérances d'André.

Au moment d'atteindre la terrasse, il se heurta contre un homme.

Il recula d'un pas et se trouva en face de M. Idesbalde Dubuisson.

L'événement de cette nuit prenait les proportions d'une véritable catastrophe.

M. Idesbalde qui, à Bruxelles, avait rhabitude de se coucher tard, veillait encore dans sa chambre, lisant un roman nouveau, au moment où l'instituteur était allé réveiller le jardinier. Il avait entendu le bruit des voix et les aboiements de Spitz ; il s'était levé, et mû par un simple instinct de curiosité, était allé voir ce qui se passait dehors.

Naturellement, tout d'abord, il ne comprit riçn à la scène dont un fatal hasard le rendait le témoin.

André, qui ne songeait qu'à Hélène, ne perdit pas sa présence d'esprit.

— Monsieur Dubuisson, dit-il, je suis André Bailly, que vous avez vu hier chez M. Van Scheepdael. Vous êtes un homme

ANDRÉ BAILLY. i'5^

d'honneur... Mademoiselle Hélène est In.,, mourante... aidcz-moi à la sauver...

— Mademoiselle Hélène mourante!...

s'écria Idesbalde ; m'expliquerez -vous, monsieur...?

— Je vous expliquerai tout demain, surle-champ, quand vous voudrez, mais, au nom de Dieu, si vous êtes un homme de cœur, aidez-moi à la sauver.

— Je suis à vous, répondit M. Dubuisson sans hésiter. Que faut-il faire?

— La transporter ici près dans la maison du jardinier.

Et ces deux jeunes gens qui ne se connaissaient pas, ces deux rivaux, cet homme du monde et cet instituteur de village, précédés par le vieux Wannes, transportèrent la pauvre fille dans l'humble demeure où Siska venait de se hâter d'allumer du feu.

C'était pour tous deux la position la plus étrange qu'ils eussent jamais rêvée. Ils ne se dirent plus une parole. Sauver Hélène»

telle e'tait pour le moment la préoccupation qui les dominait l'un et l'autre.

Quand mademoiselle Van Scheepdael fut couchée sur le lit de Siska, et qu'André put voir à la lueur de la chandelle le visage livide d'Hélène, ses yeux éteints, il fut saisi d'un tremhlement nerveux et faillit perdre connaissance.

Son regard hébété rencontra l'œil froidement provocateur de M. Dubuisson.

— Il faut aller chercher M. Van Scheepdael, dit celui-ci.

— Non, monsieur ! s'écria André, rappelé à lui-même; il faut aile •, avant tout, chercher un médecin.

— J'y vais, dit Wannes.

— Courez chez M.Félu, s'écria Bailly, et ramenez-le coûte que coûte. Si j'y aliais moi-même! dit-il ensuite en se reprenant.

M. Idesbalde s'avança et saisit le poignet d'André.

— Vous irez, dit-il, mais je vous somme de revenir avec lui. Cette nuit ne se pas-

sera pas sans qu'une explication ait eu lieu entre nous. *

-- Je reviendrai, je le jure par la mémoire de mon père, répondit André d'un ton grave et pénétré qui n'admettait pas de réplique; mais vous aussi vous allez me faire une promesse.

-- De quel droit, monsieur?

— Pour l'honneur de cette jeune fille que vous estimez et que le soupçon ne doit pas même effleurer.

— Parlez, monsieur, dit M. Idesbalde.

' — Qu'elle ne vous voie pas à son réveil,

répondit André; qu'elle ne vous sache pas le témoin de ce que vous devez appeler sa honte. — Votre vue la tuerait.

— C'est bien, monsieur, dit le jeune avocat. — Allez.,.

Lorsque, une demi-heure après, André revint avec le docteur et rentra dans la ' maison du jardinier, Hélène avait repris ses sens.

Siska lui avait frictionné les mains, les

lèvres et les tempes avec de l'eau-de vie; elle avait placé à ses pieds le couvercle du poêle, enveloppé d'une couverture d^ laine. — Grâce à ces soins intelligents, la circulation du sang s'était rétablie, mais il y avait dans l'œil de la jeune fille quelque chose de hagard qui faisait peine à voir. Elle ne reconnut ni André, ni le médecin.

— Avons, docteur! dit M. Idesbalde qui s'était placé derrière le lit de manière à ne pas être vu. — Ce n'est pas l'heure des paroles mutiles. Vous seul pouvez la sauver. — Quant à vous, 'monsieur, dit-il nsuiteà l'mslituteur, je vous prie de m'accompagner hors d'ici.

— Je suis à vos ordres, répondit André. Et les deux jeunes gens quittèrent la

maison de ^Vannes et se rendirent ensemble dans le jardin.

— Monsieur Idesbalde. —

La lune s'était dégagée de son voile de nuages et répandait sa pâle clarté sur la pelouse au bord de laquelle cheminaient les deux jeunes gens. Ils marchaient d'un pas rapide, et malgré la solennité du moment, frappaient du pied le sol durci, pour combattre les atteintes du froid pénétrant de la nuit.

— Éloignons-nous du château, ditM. Du-

i40 ANDRÉ BAILLY.

buisson. — Quoique tout le monde soit endormi, on pourrait nous entendre comme je vous ai entendu moi-même, et il ne faut pas que des importuns viennent troubler notre entretien.

— Marchons, dit André, qui suivait machinalement son compagnon.

Ils arrivèrent ainsi sous une espèce de berceau que ne tapissait encore aucun feuillage.

— Monsieur, reprit Idesbalde, les plus courtes explications sont les meilleures. Celle-ci ne souffre pas de retard : il fait un froid de loup ; parconséquent, soyons brefs. Que signifie votre présence ici, dans ce jardin, à cette heure, en compagnie de mademoiselle Van Scheepdael évanouie?

— Permettez -moi de vous demander moi-même de quel droit vous m'interrogez?... répondit André du ton le plus calme.

— Ohî je vous en prie, pas de phrases de mélodrame. Nous n'avons pas de public

pour nous écouter el nous applaudir.

— Vous me connaissez bien peu, monsieur, si vous me croyez capable de jouer vis-à-vis de vous un rôle que, d'ailleurs, je remplirais fort mal. Si je vous deinande de quel droit vous m'interrogez, ce n'est point pour me disculper de quoi que ce soit. Je n'ai rien à dissimuler à un honnête homme. Il me suffira de savoir ce qui vous porte à vous intéresser à mademoiselle Hélène.

— Monsieur, je suis l'hôte de M. Van Scheepdael et son ami. Le hasard me met en présence d'un événement que j'ai bien le droit de trouver étrange, et dans lequel l'honneur de mademoiselle Van Scheepdael est singulièrement compromis. C'est mon devoir d'en informer son père. — Mais je ne veux pas m'exposer à rien exagérer.

— Monsieur, vous ne direz rien à M. Van Scheepdael.

— Comment?

— Monsieur, je n'ai jamais menti. Quand je vous affirme, moi, que l'honneur de made-

moiselle Hélène est intact, qu'il n'y a rien dans sa démarche qui permette au plus faible soupçon d'effleurer son innocence, j'ai le droit d'exiger que vous me croyiez sur parole.

— D'exiger?...

— Oui, monsieur, d'exiger, à moins que. . .

— A moins...

-— Que vous n'aimiez mademoiselle Van Scheepdael.

— Ah! vraiment?

— Et dans ce cas, monsieur, je refuse de vous répondre...

— Voilà qui est net et catégorique, dit M. Idesbalde.

— Et qui plus est, continua André avec le même caltne, je vous défends de parler.

— Cette prétention peut vous coûter cher, dit M. Dubuisson.

— Je suis prêt à la payer de mon sang.

— Tout votre sang ne rachèterait pas la réputation de mademoiselle Van Scheepdael que vous avez compromise...

André garda le silence, car M. Dubuisson disait la vérité.

— Vous avouez donc, continua M. Idesbalde : vous êtes l'amant d'Hélène !

Cette phrase, prononcée avec une froide et sanglante ironie, retentit aux oreilles d'André comme une mortelle injure. — L'amant d'Hélène! que d'outrages en deux mots. — Le cœur du jeune homme bondit dans sa poitrine ; le rouge de l'indignation lui monta au visage.

l\ leva la main pour souffleter l'avocat.

Mais celui-ci n'avait pas un instant perdu le sang-froid qui ne le quittait jamais. H avait provoqué l'explosion, il prévoyait ie mouvement il et l'empêcha.

De ce même poignet d'acier qui dans la maison de Wannes avait saisi la main de l'instituteur, il l'étreignit de nouveau.

— Pas de gestes insultants, dit-il, cela n'avance à rien.

— Croyez-vous donc que je souffrirai vos outrages, dit André, tout en cherchant à se

dégager; que je vous permettrai de calomnier une femme, une pauvre jeune fille?...

— Expliquez- vous, monsieur, diiM.Dubuisson; quand vous m'aurez fait taire aujourd'hui, m'empêcherez vous de parler demain? S'il faut absolument nous battre, êtes-vous sûr de me tuer? — Quand vous m'aurez tué, le jardinier et sa femme garderont-ils le secret de ce drame nocturne? Quand vous iriez jusqu'à vous tuer vous même pour échapper aux angoisses du remords, croyez-vous que pour cela vousauriez corrigé le mal que vous avez fait? Vous voyez bien qu'il faut ici des explications nettes, et point de phrases, point de démonstrations surtout, qui rendent les discussions impossibles. — Je suis trèsdécidé à me battre avec vous, s'il le faut, mais quand je saurai pourquoi vous me traitez en ennemi. Peut-être quand vous m'aurez tout dit, serai-je votre défenseur. Vovons, marchons un peu, car nous pour-

rions geler sur ploce, et finissons-en, je vous prie.

La logique de M. Idesbalde frappa vivement l'instituteur, et comme il s'agissait d'assurer le repos d'Hélène avant de s'occuper du soin de son propre honneur, il n'iiésila pas à répondre à l'appel de celui qu'il croyait son rival. — Dans ce moment solennel, il résolut de tout dire, résolution facile, après tout, car il n'est point d'amoureux qui ne fasse volontiers sa confession, du moins quand son amour est partagé.

— Monsieur, dil-il, je ne suis pas l'amant de mademoiselle Hélène... je suis son fiancé ..

L'avocat s'arrêta brusquement.

— Son fiancé! s'écria-t-il fort surpris.

— Son fiancé devant Dieu, reprit André d'un ton grave.

— Comme dans les romans, dit M. Idesbalde en battant le briquet pour allumer son cigare.

— Ne raillez pas ce qui fait à la fois le

malheur et la joie de ma vie, répondit instituteur. Hélène et moi nous avons été élevés ensemble; mon père était son maître et le nôtre, celui de ma sœur et le sien. Tout enfants, nous nous sommes aimés. Si j'avais été l'égal d'Hélène, on eût projeté un mariage entre nous, et la certitude du bonheur eût peut-être tué notre affection, que les obstacles ont fortifiée, et il faut qu'elle soiî bien profonde pour avoir résisté aux épreuves qu'elle a sub'es jusqu'à ce jour. Cet hiver, j'ai perdu mon père. Mon intérêt me conseillait de quitter le village, d'aller achever mes études à Bruxelles, de me faire une position qui me permit un jour d'aspirer à la main d'Hélène sans encourir la colère de son père. Pour servir les projets politiques de M. Van Scheepdael, j'ai consenti à rester ici, à reprendre l'école paternelle; j'ai eu tort... Je craignais de me faire du conseiller provincial un implacable ennemi ; j'aurais dû le braver dans le présent pour assurer l'avenir, et compter sur la foi

d'Hélène. La pauvre enfant m'a su gré de ma faiblesse. — Son père l'a conduite à Bruxelles, où pendant trois mois elle a brillé dans le monde. Vous l'y avez rencontrée; vous savez si elle est digne d'être aimée. Au milieu de l'enivrement de ces triomphes qui exaltent le cœur des jeunes filles, elle ne m'a pas oublié.

— Elle vous écrivait? dit M. Idesbalde.

— Elle ne m'a jamais écrit une ligne.

— Comment savez-vous, alors...?

— De grâce, ne m'interrompez pas.

Après les émotions de cette nuit, c'est à peine si je trouve en moi la force de rassembler mes idées. Il est des moments où la voix expire dans ma gorge; je sens que j'ai besoin de pleurer. Si je n'étais en présence d'un homme, j'aurais succombé déjà. L'émotion m'étouffe...

— Soyez calme... jusqu'ici vous n'avez rien dit qui vous force à rougir.

Ces paroles, dans lesquelles perçait une sorte de bienveillance que M. Dubuisson

no lui avait pas témoignée jusque-là, rendirent un peu de calme à l'esprit d'André.

— Merci, dit-il. Où en étais-je?

— Au retour de Bruxelles,

— Déjà? Ce matin même, elle est donc revenue. Tout le village se portait au-devant d'elle pour la fêter. Moi seul je n'ai pas osé me joindre à la foule. — J'ai craint de laisser se trahir une émotion qui pouvait la compromettre. Mais de loin dans la campagne, j'ai vu la voiture s'arrêter sur la route... je vous ai vu... donnant le bras à mademoiselle Hélène. Je ne vous connaissais pas, mais j'ai deviné un rival.

— Et vous avez juré ma mort, dit l'avocat.

— Le démon de la jalousie m'a mordu le cœur. — Mais votre présence en même temps fut pour moi une révélation. Hélène était fiancée, promise; elle n'était plus libre. Son père l'avait donnée. Que pouvais-je, moi, sans fortune et sans nom, contre un rival choisi dans les rangs d'une société qui ne

m'a jamais ouvert ses portes? J'ai compris alors combien étaient justes et vrais les conseils de ma sœur, de son fiancé, mon seul ami. J'ai maudit la destinée, j'ai rcvé la mort, le suicide, la vengeance... j'ai accusé Hélène, et moi-même, et Dieu! J'étais fou. — Mais au sein de cet orage qui brisait mon âme, parlait encore la voix de la conscience: elle a triomphé; j'ai résolu de partir, de renoncer au bonheur, d'aller chercher au loin l'oubli, de rendre à mademoiselle Van S^heepdael la liberté que je n'avais pas le droit de lui ravir. — Mais avant de partir j'ai voulu la voir et lui parler... C'était la première fois, monsieur! J'ai voulu lui dire adieu, là-bas, dans l'avenue, à minuit ! C'était du délire. A peine y étaisje arrivé que j'impliorais le ciel pour qu'elle ne vînt pas. — Elle est venue. ..Elle m'aime, elle me l'a dit. — On m'avait suivi, on nous a découverts; elle s'est évanouie.. Je l'ai portée puis traînée demi-morte jusqu'au bas 2, 10

i50 ANDRÉ IJAILLY.

(le la terrasse. — Jo vous ai rencontré; vous savez tout. Vous tenez dans vos mains riionneui d'Hélène. Sauvez-la, je vous bénirai, puis faites de moi ce que vous voudrez. Nous nous battrons, vous me tuerez, je me tuerai, mais qu'elle vive, et qu'elle puisse marcher la tête haute. Il n'y a ici d'autre coupable que moi; si elle meurt, j'aurai été son assassin.

— Monsieur, dit l'avocat, laissant de côté, dans cet entretien, l'affectation qui dans le monde le rendait ridicule, et dévoilant ici toute la noblesse de son caractère, — si. vous aviez commis un crime, ce ne serait pas à moi de me constituer votre juge. Vous ne^ me devez rien, et mademoiselle Van Scheepdael n a pas d'engagement envers moi.

— Serait-il vrai? s'écria André chez qui ce dernier mot faisait taire soudain les sentiments qui depuis une heure agitaient son âme.

— Vous venez de me rendre un service,

ANDRÉ BAILLY. dSl

reprit M. Idesbalde, en m'empêchant de faire une démarche qui eût coûté quelque douleur à une personne que j'estime et qui mérite d'être heureuse.

— Vous l'aimez! dit André qui devina sur-le-champ quel immense sacrifice se cachait sous le langage froidement digne de son interlocuteur.

— Dispensez-moi de vous répondre, dit l'avocat. Il ne servirait à rien de me déshabiller devant vous. Nous recauserons de cela demain. Pour le moment, il s'agit de sauver mademoiselle Van Scheepdael, de la reconduire chez elle sans bruit, de telle façon que personne ne sache qu'elle est sortie. Mais ce n'est pas tout; vous m'avez dit qu'on vous avait surpris. — De qui s'agit-il? Vous devez soupçonner quelqu'un...

— J'ai plus que des soupçons. J'oserais aftirmer que j'ai été suivi par le secrétaire communal.

— Quel intérêt le pousse à vous espionner?

— Un intérêt politique, je crois.

— Étes-vous sûr qu'il n'y en a pas d'autre?

— Peut-être le désir de prendre ma place...

— Mais vous vouliez partir?

— Sans doute.

— En ce cas, la place sera vacante.

— Évidemment.

— Vous êtes bien sûr qu'il n'y a pas d'autre motif?

— Et lequel?

— Vous ne devinez pas ?

— Non.

— Mademoiselle Van Scheepdael...

— Assez ! Ce misérable... !

— Pardonnez-moi celte supposition. — Pour écarter un danger, il faut avant tout le connaître. — Si la politique et l'intérêt seuis sont enjeu, il ne faut désespérer de rien. On peut empêcher ce monsieur de parler, et si vous voulez me perineitre...

— Poi il du laut, je m'en charge, ré-

AXDRÉ BAILLY. i55

pondit André, qui ne voulait pas accepter un tel service de M. Dubuisson.

— Il n'y a pas de temps à perdre. Il n*esl pas marié ce monsieur?

— Non.

— Dans ce cas, il est peu probable qu'à ce moment de la nuit il ait rencontré quelqu'un, qu'il ait déjà pu jaser... Il f.^ut donc le rencontrer à la première heure, et user des moyens que vous avez de lui imposer silence.

— Je ne me coucherai pas, dit André.

— Vous ferez bien. Maintenant, retournons à l'endroit où nous avons laissé mademoiselle Hélène.— Ah! c'est juste; vous croyez utile que je n'entre pas avec vous.

— Vous connaissez mes raisons, dit André.

— Je respecterai le repos de mademoiselle Hélène, répondit l'avocat. — Pour ce qui concerne notre position réciproque, la vôtre et la mienne, j'ai besoin de réfléchir,

iM ANDRÉ RAIl.LY.

ajouta-t-il. J'irai chez vous demain. M. Dubiiieson s'inclina légèrement.

André lui tendit la main.

— Permettez-moi de vous remercier, dit-il, vous que je connais à peine, et qui êtes venu à mon aide dans ce moment critique de ma vie.

— Après l'entretien que nous venons d'avoir, répondit M. Idesbalde, vous donner la main serait vous appeler mon ami, et tout est possible entre nous, excepté l'amitié.

Là-dessus, l'avocat se retourna et s'éloigna d'un pas rapide dans la direction du château.

— 11 l'aime! dit André, que cette froide apostrophe cloua sur le sol.

Il resta ainsi pendant quelques instants absorbé dans ses réflexions. — Il se réveilla en sursaut, en sentant deux grosses larmes chaudes sillonner ses joues glacées.

— Allons jusqu'au bout! s'écria- t-il en

ANDRÉ BÂTLLY. ^-^^

baisant l'anneau qu'Hélène avait rais à son doigt. Mon Dieu 1 viens en aide aux cœurs malheureux!

Quand il revint'dans la maison du jardinier, mademoiselle Van Sclieepdael dormait d'un profond sommeil. - Le docteur lui avait fait prendre une dose opiacée qui exerçait sa bienfaisante influence.

— Je t'attendais, dit-il au jeune borame. Nous avons besoin de toi. — Nous allons, à nous deux, la rapporter chez elle, ajoutat-il à voix basse. Nous la déposerans sur son lit, et tantôt, le plus tôt possible, tu lui enverras Louise qui me fera chercher. Elle aura été légèrement indisposée la nuit; j'espère que cette légère secousse ne laissera point de traces, et de ce côté, du moins, nous serons rassurés.

André sauta au cou du docteur et fondit

en larmes.

— Tout est sauvé! dit-il, en pleurant sur

l'épaule de Félu.

— Allons! allons! pas de faiblesse, et

lo6 ANDRÉ BAILLY.

en avant! C'est assez de temps perdu comme cela.

Les deux jeunes gens enveloppèrent Hélène dans les couvertures bien chauffées, et tout doucement la transportèrent à travers le jardin jusqu'au château.

La chaste Phébé, comme on eût dit il y a quarante ans, éclaira cette nuit-là un singulier spectacle. Ces deux hommes transportant la pauvre jeune fille, enveloppée d*un suaire, ressemblaient aux agents mystérieux de quelque drame funèbre.

Aucun accident n'interrompit leur silencieux voyage. Ils arrivèrent sans encombre au château, trouvèrent la porte ouverte, montèrent sans bruit l'escalier, couvert de tapis épais, et remplirent jusqu'au bout leur programme.

Une veilleuse éclairait d'un demi-jour la chambre virginale.

Hélène fut déposée sur le lit.

André Bailly tremblait'de tous ses membres en entrant dans ce sanctuaire. Tandis

ANDRÉ BAILLY. lo7

que le docteur disposait tout autour de la jeune fille avec une sollicitude paternelle, l'instituteur trouva le moyen de s'emparer d'un petit rameau de buis bénit, qu'une épingle retenait au mur au-dessus d'un bénitier. 11 remplit ses poumons de l'air pur de cette chambre où reposait son idole, et ne suivit le docteur qu'après que celui-ci lui eut deux fois touché le bras pour l'inviter à sortir.

~ Il n'y a pas de danger à la laisser seule? dit André pour expliquer son hésitation.

— Elle ne se réveillera pas avant le matin, répondit Paul Félu.

Ils se retirèrent tous deux à pas lents, et fermèrent la porte aussi doucement que l'auraient pu faire des voleurs émériies.

Sur le palier ils trouvèrent M. Idesbalde.

— Tout va bien? dit l'avocat, s'adressant au docteur,

— Je réponds d'elle, répondit Félu.

158 ANDRÉ lîAHXV.

M. Idesbalde lui prit la main, et le remercia par une silencieuse étreinte.

Ce contraste avec l'altitude que M. Dubuisson avait prise vis-à-vis de lui, confirma les suppositions d'André.

L'avocat aimait Hélène.

L'instituteur se retira le cœur brisé. 11 suivit le docteur sans mot dire. — Paul alla payer le silence du jardinier, puis les deux amis regagnèrent le village par la drève, franchissant le fossé et traversant la prairie.

Il était trois heures quand ils se trouvèrent sur la route.

— Que vas-tu faire à présent? dit Paul à son compagnon.

— Je dois voir M. Jean Fisse au point du jour.

— Le soleil se lève à cinq heures, tu vas venir chez moi, répondit le docteur; nous ferons du feu, et nous causerons jusqu'au matin.

— Je sais à peine me traîner, dit Tiusti-

ANDRÉ HÂlLLY. 459

tuteur en prenant le bras de son ami. Quelle nuit, mon Dieu !

— C'est loi qui l'as voulu! répondit Paul Félu. — Rends grâces à Dieu, car ton équipée aurait, pu finir plus mal.

André était à bout de forces et de courage. Arrivé chez le docteur, il tomba plutôt qu'il ne s'assit sur le canapé du pailoir et s'endormit de ce lourd sommeil qui succède aux fortes émotions.

Paul Félu respecta son repos. — Quand le jeune homme s'éveilla, le jour inondait à grands flots la chambre.

En un clin d'œil il fut debout. — Il était seul. Il se frotta les yeux et regarda la pendule; elle marquait sept heures.

— Septheures ! s'écria-t-il, il est trop tard. Le secrétaire aura eu le temps de parler.

— Pas encore, dit le docteur sortant de la chambre voisine, il est ici. Je t'ai laisse dormir, car tu n'aurais été bon à rien. A cinq heures, je suis allé chez M. Fisse : il venait de sortir; il était allé chez le vicaire

qui par bonheur est parti pour Bruxelles. J'ai prié M. Fisse de venir jusque chez moi, n'est-ce pas, M. Fisse? — Je l'ai invité à déjeuner, n'est-ce pas, M. Fisse? — Puis je lui ai demandé d'attendre ton réveil, n'estce pas, M. Fisse?

M. Fisse était là en effet, fumant sa pipe devant le poêle, mais ayant l'air très-déconfit.

— M. Fisse sait maintenant de quoi il s'agit, continua le docteur; tu es un peu remis, et nous allons continuer la conversation à trois.

— T'estun guet-apens, dit le secrétaire.

— Précisément, répondit le docteur.

— Vout otez l'avouer? s'écria M. Fisse.

— Je l'avoue, dit le docteur.

— Ta ne te pattera pas comme ta! reprit M. Fisse.

— Ta ta la ta ta ta ta ta, répondit le docteur, faisant l'écho, et il fit asseoir André vis-à-vis de l'espion du vicaire Renard.

Des alliés iiùprévus. —

— Vous n'ignorez pas de quoi il s'agit, M. Fisse, dit André, plantant sa chaise en face de celle du secrétaire, dont l'œil tremblait derrière les verres de ses lunettes bleues.

— T'est-à-dire,.., répondit notre homme.

— C'est-à-dire que depuis trois mois, dans un but que je saisis à merveille, vous jouez à mon égard un rôle dont rougirait

162 A>DRÉ BÂILLY.

un honnête homme et dans lequel j'ai l'intention bien arrêtée de vous interrompre...

— Quel iûie? dit M. Fisse, d'un ton qui avait la prétention d'être naïf.

— Le rôle de mouchard...

— Moi ? dit le secrétaire avec un sourire blême.

— Vous !... reprit André. Et d'abord vous m'avez suivi à Bruxelles au carnaval...

— Vont avez lêté à Brutelles au carnaval?... — Te n'en tavais rien. T'est le premier mot que t'en apprends.

— Vous aurez beau taire l'étonné; depuis cette nuit, je suis convaincu...

— Depuis tette nuit?

- Vous ne gagnerez rien à jouer la surprise; je vous connais, beau masque; vous seul avez pu me suivre, vous êtes seul à connaître un secret dont dépend l'honneur d'une femme.

— Quel tecret ? dit encore le secrétaire, persévérant dans une tactique bien simple et qui n'était point maladroite.

ANDRÉ I3AILLY. d65

— Si VOUS ne le connnissez pas, je ne ferai pas la sottise de vous le dire, répondit André; mais je dois vous prévenir d'une chose très-importante, et c'est pour cela que nous avons voulu vous voir à cette heure. Si j'apprends que d'une façon quelconque on a jasé d'un incident qui puisse porter atteinte à la bonne renommée de la personne dont il s'agit, ou à la mienne, vous aurez affaire à moi, M. Fisse.

— Vous aurez affaire à nous, ajouta le docteur.

— Oui, monsieur, reprit André se levant et se plaçant en face du secrétaire, les bras croisés, et l'enveloppant d'un regard dans lequel se peignait une indomptable résolution. — Je donnerai ma vie, s'il le faut, pour sauver la réputation de la personne dont je vous parle. Je ne reculerai donc devant rien ; prenez-y garde. Je ne vous demande ni un serment, ni une promesse; je vous donne un avertissement, et

j'espère pour vous qu'il suffira. Vous m'avez compris, M. Jean Fisse?

— De comprends que vous voulez m'inlimidcr, répondit le secrétaire d'une voix sourde. Mais vous vout adrettez peut-être fort mal. Ti te pouvais vous perdre et que te futte, moi autti, ditpodé à tout ritquer pour vous prouver ma haine, — qu'etque vous feriez? dit M. Jean Fisse.

— Auriez-vous par hasard du courage?

dit André.

— Pourquoi pat autti bien que vous, montieur le maître d'école!

— Parce qu'un homme qui agit comme vous l'avez fait, a l'âme trop basse pour braver le défi d'un homme de cœur.

— Vous croyez? dit M. Jean Fisse?

— Il est inutile d'injurier monsieur, dit le docteur, retenant André qui paraissait prêt à se livrer à un acte de violence. Il suffit de le bien convaincre de notre intention très-positive d'exiger son silence.

— Mais tacrebleu, dites-moi du moins

de quoi vous voulez parler! s'écria M. Fisse, se levant à son tour.

— C'est trop fort à la fin, dit André. Nierez-vous qu'à minuit vous étiez sur le seuil de la Trompette?

— De ne nie pas tela.

— Que vous m'ayez dit bonsoir.

— Non tant doute.

— Que vous m'ayez suivi ?

— Mait où donc?

— Si vous ne m'avez pas suivi, vous m'avez fait suivre.

— Il n'y avait là que le notaire Platvoet; le croyez-vous capable...

— De sauter un fossé? non, dit le docteur en riant.

— Un fotté?

— Regardez votre pantalon, M. Fisse !

à'écria Paul Félu.

Une pâleur livide envabit "le visage du secrétaire.

Son pantalon noir était crotté jusqu'au 2. M

mollet, comme celui d'André. Il n'avait pas songé à le brosser en sortant à cinq heures du matin pour aller chez le vicaire Renard.

— Qu'en dites-vous, monsieur Fisse? reprit le docteur; nierez-vous encore?

André, furieux de tant d'hypocrisie, se tenait debout devant M. Fisse, les poings fermés.

— Voilà comme les petites choses font découvrir les plus grands crimes, dit Paul Félu. — Voilà de quoi envoyer un homme à l'échafaud. Vous êtes bien maladroit, monsieur Fisse, pour un homme qui a la prétention d'être habile.

— Niez- vous encore...? s'écria l'instituteur.

— Mais qu'est-te que vont allez me faire? balbutia le secrétaire qui avait perdu toute assurance.

— Vous tordre le cou, si vous ne prenez pas l'engagement de vous taire.

— Grâte ! . . . gràte ! . . . s'écria le secrétaire.

André venait de l'empoigner par la cravate et le secouait rudement. Sans le docteur, il l'eût étranglé.

— Calme-toi, ditFélu en arrêtant le bras d'André ; du moment qu'il demande grâce, nous pouvons nous tenir pour satisfaits... — Remettez-vous, monsieur Fisse; tout ce qu'on vient de vous dire est très-sérieux, et votre intérêt vous commande d'être bien sage. A quoi bon ne pas l'être d'ailleurs? Si vous parlez, tout d'abord on ne vous croira pas. Et quand même on vous croirait, à quoi pourriez-vous aboutir? Vos intrigues et vos roueries ne peuvent avoir d'autre but que de priver André de sa place, — Eh bien, c'est peine perdue; il y renonce.

— Ah! dit le secrétaire, que rassurait le langage du docteur.

— Mais sans doute ; il n'eut jamais dû l'accepter.

— Ti t'avais tu ta! balbutia Jean Fisse.

— Vous n'auriez pas songé à nuire à un

brave garçon qui ne vous a jamais fait de mal? Je vous crois volontiers. — Eh bien, voyons, pour nous prouver votre repentir, contez-nous un peu les projets de vos amis. Comme je suis très-désintéressé dans tout ce qui se passe au village, je pourrai peutêtre vous aider à atteindre votre but. On vous a prouvé qu'on pourrait vous punir d'une méchanceté... je ne serais pas du tout éloigné pour ma part de vous tenir compte d'un service.

— Tu es bien bon ! dit André, qui s'indignait de voir son ami si tolérant.

— Laisse-moi causer un instant avec monsieur des affaires de la commune, puisque les tiennes sont finies. C'est à M. \Yittebols que vous en voulez, n'est-ce pas? Cela me paraît clair comme le jour... André n'est que le prétexte.

— Moi en vouloir au bourgmettre? dit le secrétaire avec le sourire naïf qu'il avait affecté au début de cet entretien.

— Vous ou les vôtres; ne jouons pas

sur les mots. Vous êtes Fallié du vicaire Renard, de réciievin Legras, du notaire Platvoet...

— Mais...

— Si vous n'êtes pas leur allié, vous êtes leur instrument. Vous ne nierez pas qu'ils aient juré la perte de notre brave ami, M. Wittebols, qui est l'homme le plus inoffensif de la terre.

— Je crois, dit le secrétaire, qu'on en veut plutôt à M. Van Tclieepdael. Tela te contoit. Tes mettieurs ne tont pas let amis du conteiller. Ils veulent l'empêder d'être élu reprétentant au mois de duin, et t'est uniquement pour tela qu'ils combattent le bourgmettre, qui est ton printipal appui dans la commune. T'est de bonne guerre, n'est-te pas? Quanta moi...

— Faites ce qui vous convient en politique, je n'ai pas à m'en occuper, dit le docteur, mais je trouve vos amis trèsmaladroits. Qu'ont-ils fait jusqu'à ce jour? Us ont remué ciel et terre pour enlever au

fils d'Antoine Bailly une position à laquelle il ne tient guère; ils ont mis le bourgmestre dans la nécessité de donner sa démission. Ils ont oublié que la retraite de M. Wittebols entraînerait celle du conseil communal et que les électeurs, indignés de la pression du pouvoir, renommeront sans aucun doute la majorité libérale.

— Vous croyez?

— J'en suis certain. Dès lors, quelles que soient vos espérances, elles doivent échouer. Que M. Van Scheepdael soit ou non élu député, le conseil reste libéral, eî vous...

— Et moi?...

— Vous ne restez pas secrétaire.

— Et pourquoi?

— Le conseil peut vous révoquer.

— Il n'a pas de motifs...

— Allons donc ! Vous jugez donc les autres meilleurs que vous n'êtes.

— Mais si l'on me révoque, il faut que la dépulation permanente approuve.

— Elle approuvera infailliblement. — M. Yan Scheepdael aura bien à Bruxelles assez d'influence pour obtenir de ses amis une mesure qui ne compromet que vous, et je ne crois pas qu'il y ait quelque part des gens fort intéressés à vous soutenir.

— On m'a promis..., dit avec hésitation le secrétaire sur qui ce raisonnement parut faire une très-vive impression.

— On promet toujours..., répondit le docteur, mais en politique on lâche bientôt ses amis, surtout ceux qu'on a trouvés trop dévoués.

— Vous pentez donc?

— Je pense que vous avez tout intérêt à ménager M. Van Scheepdael, qui est le mieux placé pour vous nuire. Ne savezvous pas que, seul, depuis plusieurs années il tient en échec le notaire Platvoet, à qui l'on a promis cent fois une étude aux portes de Bruxelles?...

— T'est vrai.

— Que depuis plusieurs années on fait

espérer en vain à M. Legras la place de bourgmestre et la croix?

— T'est vrai.

— Que le vicaire Renard, malgré toutes ses intrigues, n'est pas encore curé de la paroisse...?

— T'est vrai.

— Ne comprenez-vous pas aussi que s'il y a des récompenses à donner, tous ces messieurs passeront avant vous?

— Ce terait une induttite !

— Un homme aussi intelligent que vous, peut-il compter sur la justice des hommes? Réfléchissez à tout cela, M. Fisse, et vous verrez que dans la lutte qui va s'engager, vous avez beaucoup plus d'avantage à vous ranger de notre bord qu'à nous combattre. Vous êtes jeune, vous avez de l'avenir; l'avenir appartient aux libéraux.

Le secrétaire était de plus en plus vivement impressionné.

— D'ai des engadements..., dit-il, du ton d'un homme qui se sent perdu.

— Vous êtes si habile, répondit le docteur ; vous trouverez bien un moyen quelconque de les rompre. On commence par s'abstenir, puis on se retourne au dernier, au bon moment; de telle sorte que du moins à l'heure de la victoire, on se trouve du côté des vainqueurs.

— J'y rétiéchirai ! dit le secrétaire en se levant.

— Ce sera bientôt fait, répliqua Paul Félu, vous ne trouverez pas une bonne raison à opposer à toutes celles que je vous ai dites.

—De verrai, d'ectaminerai contientieutement.

— C'est cela, consciencieusement, répondit le docteur, en marquant les sept syllabes de l'adverbe, et votre conscience, j'en suis sûr, vous dira que mon conseil est bon à suivre. ^

— 11 me rette à vous remertier, dit le secrétaire en prenant sa casquette.

— Il n'y aj^as de quoi, dit le docteur ;

mais n'oubliez pas la première partie de la conversation.

— A celle-là vous n'avez pas besoin de réfléchir, dit André, qui s'était assis près du poêle, tournant à peu près le dos à Jean Fisse.

— Je ne tais rien, répondit le secrétaire avec un affreux sourire.

— Comment! vous ne taisez rien?

— Il dit qu'il ne sait rien, fit observer le docteur.

— Ah ! vous ne savez rien... à merveille. La réponse est diplomatique. Sachez cependant que je ne suis pas homme à vous manquer de parole, et qu'au premier mot, je vous assomme, dit André.

— C'est clair et net, ajouta le docteur. Et il se mit à chanter : Bonsoir, Basile!

tandis que M. Jean Fisse se relirait, fort heureux au fond d'en être quitte à si bon marché.

— Il est temps quej'aille prévenir Louise, dit André aussitôt qu'il fut p^rti.

— C'est cela, dit le docteur; envoie-la au château, et dis-lui qu'elle me fasse appeler dans une heure. Je verrai mademoiselle Hélène, et je trouverai un moyen d'expliquer son indisposition au père. De ce côté nous sommes tranquilles; mais, à toi maintenant, ajouta Paul d'un ton grave, à toi de prendre une résolution énergique et d'en finir avec ce roman, qui a failli tourner au tragique. Sois homme une bonne fois et prouve que tu as du cœur, que tu es digne de porter le nom de ton père, digne de l'estime de tes amis.

Des larmes remplirent les yeux d'André.

Il tendit la main à son beau-frère qui la prit dans les siennes.

— Je sens que ma vie s'en va ! dit l'instituteur.

— Allons ! allons ! il n'y a pas d'homme qui n'ait dû faire, une fois dans son existence, quelque grand sacrifice. Aucun ne s'est repenti jamais d'avoir été honnête. — Je ne te fais pas de discours inutiles ; tu

étais bien décidé hier à partir... eh bien, va-t'en...

— Tout est prêt pour mon départ.

— Adieu, alors.

— Adieu!

André se jeta dans les bras du docteur et le bruit de ses sanglots remplit la chambre; on eût dit que son cœur se brisait.

Une heure après, Louise était au château, le docteur était allé l'y rejoindre, André avait donné l'ordre à un petit paysan de porter sa malle le soir à la diligence, et il franchissait le seuil pour se dirigera pied vers Bruxelles, quand il se trouva de nouveau face à face avec M.. Idesbalde Dubuisson.

— Eh bien, monsieur, vous ne m'attendiez pas...? dit l'avocat d'un ton sévère.

— Pardonnez..., balbutia l'instituteur tout interdit.

— Je vous avais promis ma visite.

— Je ne vous attendais pas sitôt.

— Rentrons, je vous prie, dit l'avocat.

Il n'y avait pas à hésiter, et les deux jeunes gens rentrèrent ensemble dans le parloir, où le premier objet qui frappa les yeux d'Idesbalde fut une malle, portant cette adresse, écrite en gros caractères :

M. ANDRÉ BAÏLLY,

Bureau restant.

A Bruxelles.

— Où la politique reparaît.

Le lendemain malin vers huit heures, M. Van Scheepdael se promenait dans son jardin, le cigare à la bouche, une petite serpette à la main.

Avril est un mois de travaux actifs pour la culture et le jardinage.— Dans les champs on sème l'orge et le. maïs, on donne un hersage aux avoines. Dans les potagers on sème les choux, les laitues, le persil, le

cerfeuil, on plante les asperges ; on y prend la guimauve, la menthe, la mélisse, la lavande, la sauge pour les mettre en ligne dans les plates-bandes ; dans les jardins où fleurissent déjà la primevère et la jonquille et qu'embaument les marronniers, on sème les capucines, les œillets, les giroflées; on plante sur couches les oignons des tubéreuses; on commence à tirer de l'orangerie les plantes les moins délicates.

Une dizaine d'ouvriers travaillaient dans les diverses parties du domaine, sous la surveillance du maître. — M. Van Scheepdael en ce moment réalisait de tous points le type du gentilhomme campagnard. -- Une casquette de drap garnie de peau de lapin lui descendait sur les yeux et l'on pouvait dire de lui qu'il avait du foin dans ses bottes ou du moins dans ses gros sabots qui bravaient la rosée matinale.

Sans avoir la moindre idée de la poésie, sans rien comprendre aux douces inspirations de la nature, le conseiller provincial

appréciait la campagne. Il y trouvaitTemploi de cette activité constante que lui imposait son tempérament sanguin. Il aimait de commander à ses ouvriers, de diriger des travaux, de dominer sur ses pelouses, dans ses vergers et ses étables, comme dans les réunions politiques. Puis il envoyait régulièrement ses produits aux expositions agricoles, et de nombreux écrins garnis de médailles remportées dans ces concours, ornaient la cheminée de son cabinet.

Deux ou trois chiens erraient toujours autour du maître, suivant la piste d'une taupe ou d'un mulot, ou décrivant sur les gazons des courbes ou des ellipses joyeuses, puis venant se coucher aux pieds du conseiller pour rebondir de nouveau, comme s'ils pourchassaient quelque invisible gibier.

La cloche du village sonna huit heures et demie. — Les ouvriers, à la besogne depuis cinq heures, finissaient leur premier quart. M. Van Scheepdael les vit passer

devant lui, lira sa montre, et se dirigea vers la maison. Pour lui c'était l'heure du courrier.

Arrivé au bas du perron, à l'endroit même où, la veille, André avait déposé Hélène évanouie, M. Van Sclieepdael rencontra M. Wittebols. Le bourgmestre aussi était en casquette, mais à la boutonnière de son paletot se dessinait le r.uban rouge de l'ordre de Léopold.

— Bonjour, bourgmestre; quelles nouvelles? dit M. Van Scheepdael en mettant le pied sur l'escalier de la terrasse.

— Nous verrons cela, répondit M. Wittebols, l'accompagnant. Comment avez-vous passé la nuit?

— Pas mal.

— Et mademoiselle Hélène?

— Elle va mieux ce matin. — J'espère qu'elle pourra descendre aujourd'hui.

— Le docteur Félu m'a dit hier soir qu'il ne fallait pas avoir d'inquiétude... le voyage l'avait un peu fatiguée.

— C'est cela probablement; ce qui n'empêche qu'hier matin je n'étais pas rassuré du lout.

— Je comprends vos craintes... Quand on n'a qu'une fille.... — Et M. Dubuisson, votre hôte?

— Il est toujours ici... mais il a l'intention de partir ce soir... Au fait, c'est juste, il m'a dit .qu'il avait à me parler aujourd'hui de choses sérieuses.

— Inutile de demander de quoi il s'agit, dit le bourgmestre. Tout le village s'attend à la noce pour ce printemps.

— Eh! eh 1 fit le conseiller d'un air de doute>

— Pour l'été alors. — Excellent parti... M. Dubuisson... gentil garçon, belle forlune... position magnifique.

— Ne vendons pas la peau de l'ours, dit le conseiller provincial.

— Est ce que par hasard mademoiselle Hélène...? interrompit le bourgmestre.

— Chut! répondit M. Van Scheepdael,

Ils étaient arrivés au seuil de la maison.

— Entrez-vous, monsieur Wittebols?

— Sans doute, j'étais venu, moi aussi, pour vous parler de choses graves.

— Ah ! la politique?

— Naturellement.

— Entrez dans mon cabinet, vous y trouverez du feu et des cigares. Donnezmoi le temps de mettre des pantoufles et de voir comment se porte Hélène.

Le bourgmestre entra dans la pièce que M. Van Scheepdael appelait son cabinet.

C'était une chambre très-simple, tapissée d'une natte de bambou. Une table, deux chaises, deux fauteuils, un petit canapé en cuir, quelques rayons cloués au mur composaient tout l'ameublement. Une vingtaine de volumes, des armes, des engins de chasse et de pêche, complétaient l'ensemble, auquel un grand feu de bois, pétillant dans l'âtre, et le jour entrant à Ilots par une large vénitienne, donnaient une phy-

sionomie à la fois vivante et gaie. Le boiirgraeslre, en entrant, trouva M. Idesbalde, en robe de chambre, assis devant le feu et lisant les journaux.

— La santé est bonne, monsieur? dit M. Wittebols d'un ton de familiarité qui lui était habituel et qu'on adopte volontiers au village.

M. Idesbalde fixa sur le bourgmestre son regard clair et froid d'homme du monde, et répondit après un silence :

— Très-bonne, monsieur, et la vôtre?

Puis il reprit la lecture de son journal. M. Wittebols ne se sentit point déconcerté.

— Des nouvelles ce matin?... Fait-on toujours beaucoup de tapage à Paris?

M. Idesbalde, sans répondre, passa trèspoliment un journal à son interlocuteur,

— Oh! merci, dit le bourgmestre, je ne cherche pas de nouvelles; j'en apporte.

Et il tira de sa poche une grande enve-

loppe grise, sur laquelle s'étalait un gros macaron de cire rouge.

— A moi? dit l'avocat.

— A M. votre beau-père, répondit bêtement le bourgmeëtre.

— Plaît-il? répondit le jeune homme sans élever la voix, mais avec une impertinence qui, dans un salon, eût provoqué un éclat.

— Excusez, dit M. Wittebols; cela se raconte ainsi au village. Jl ne faut pas prendre de mauvaise part ce que je viens de vous dire; je croyais vous adresser un compliment, en vous parlant le premier, peut-être...

— Je vous en dispense.

— A votre place, j'aurais été flatté..,, reprit le bourgmestre.

— Je ne doute pas de vos bonnes intentions, répliqua M. Dubuisson. Mais si l'on répétait cette histoire devant vous, faitesmoi le plaisir de dire qu'il n'en est rien.

— Je regretterai d'avoir à démentir une

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nouvelle qui m'avait comblé de joie, dit encore le bourgmestre.

— Je vous en supplie, brisons là, mon cber monsieur, répondit l'avocat visiblement contrarié. — Si vous tenez absolument à causer avec moi, parlons politique.

Le bourgmestre se tut en secouant la tête : il ne comprenait rien à ce langage.

Heureusement pour lui, M. Van Sclieepdael entra dans ce moment.

M. \Yittebols et l'avocat se levèrent.

~ Mademoiselle Hélène va mieux ce matin? demanda le jeune homme.

— Beaucoup mieux, répondit le conseiller; je crois qu'elle pourra descendre au salon, et que vous pourrez lui faire vos adieux, si vous persistez à vouloir partir aujourd'hui. C'est toujours décidé?

— Irrévocablement, dit 31. Idesbalde. Je ne serais resté que dans le cas où mademoiselle Hélène se fût trouvée moins bien, car je ne partirai pas sans lui avoir présenté mes hommages.

— Vous avez do|ic des affaires bien pressantes à Bruxelles, que vous ne pouvez nous consacrer plus de deux jours?

— En effet, répondit l'avocat. — La visite de M. le bourgmestre me fait croire que vous en aurez ici d'également importantes.

— Voyons, monsieur Wittebols, de quoi s'agit-il? dit M. Van Scbecpdael qui pressentait quelque embarras. Dépêchons-nous, bourgmestre, car j'ai à causer avec monsieur.

— Oh î ne vous dérangez pas , dit M. Idesbalde. — Je vais vous laisser à vos histoires politiques ; nous nous reverrons cette après-midi. A tantôt, mon cher hôte; adieu, monsieur le bourgmestre.

— Sans rancune, oit celui-ci, lui tendant la main.

— Sans rancune et de quoi? dit le conseiller surpris.

— Figurez- vous..., commença le bourgmestre.

— Pas un mot, je vous prie, dit M. Idesbalde d'un ton sec.

Et il sortit, laissant M. Van Scheepdael de plus en plus intrigué.

— Vous avez eu une querelle? dit M. Van Scheepdael quand il fut sorti.

— J'ai fait la sottise, en lui parlant de vous, de voiis appeler son beau-père.

— Et cela l'a fàclié? dit M. Van Scheepdael.

— Oui, comprenez-vous une susceptibilité pareille?

— Vous auriez mieux fait de vous taire, dit le conseiller.

— Soit ; je vous prie de m'excuser comme je l'en ai prié lui-même. — Cela n'empêche que je ne comprends pas. — Je ne connais peut-être pas les usages du monde. Je garderai mes félicitations pour plus tard...

— Voyons, voyons votre affaire, et ne perdons pas de temps.

— J'ai reçu de Bruxelles la dépêche du

coramissaire d'arrondissement avec la copie de l'arrêté royal qui annule notre délibération.

— Je vous avais prévenu, dit M. Van Scheepdael.

— Aussi, je n'ai pas éprouvé la moindre surprise, répondit le bourgmestre. Mais il s'agit maintenant de nous entendre. Vous êtes bien d'avis, n'est-ce pas, qu'il faut convoquer d'urgence le conseil communal?

— Sans doute.

— C'était aussi ma pensée; mais avezvous réfléchi aux conséquences que peut avoir la démission collective dont nous avons parlé?

— Hésiteriez-vous au dernier moment?

— Moi ! vous me connaissez bien peu ; je n'ai jamais eu l'idée de reculer; mais vous savez, ma femme; elle est d'avis que je ferais mieux d'accepter la décision royale.

— Qu'aviez-vous besoin de consulter madame Wittebols sur une affaire de ce genre?

— Que voulez-vous? Cela vous est facile à dire; vous êtes veuf; vous n'avez pas à côté de vous une femme qui vous harcèle, qui vous interroge sur tous vos actes, qui vous juge incapable de rien faire sans ses conseils, qui vous accuse de compromettre à chaque instant son repos, son bien-être, et la paix du ménage. Ce n'est pas amusant, allez, et si vous saviez comme c'est une chose insupportable de toujours voir devant soi une figure revèche, d'entendre constamment des injures, des plaintes et de récriminations, vous comprendriez que j'hésite dans des moments aussi difficiles. — Oh! je le sais parfaitement, mon cher Wittebols, les femmes sont le principe de toutes les faiblesses des hommes politiques, je dirai mieux, de toutes les lâchetés des hommes d'Etat. Bourgmestre de village ou premier ministre du Roi, c'est toujours une femme qui vous mène; c'est par elle ou pour elle que l'on fait des actes sublimes ou de grandes infamies. J'ai fait de ce

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chapitre une longue élude, et chaque jour a renforcé ma conviction. — Ce sont les femmes qui mènent le monde; l'homme règne et la femme gouverne; l'homme propose et la femme dispose.

— Vous ne pouvez donc trouver étonnant que je me préoccupe de l'opinion de Virginie.

— Hélas!... je sais depuis longtemps qu'elle vous dirige à son gré. Mais je voudrais vous voir plus ferme. De ce que je constate une induence, ne concluez pas que je l'approuve. Je voudrais une bonne fois vous voir secouer ce joug du cotillon qui vous empêche d'être un appui solide pour vos amis. Madame Wittebols, après tout, n'est pas une sotte; si vous lui parliez là, mais carrément, si vous lui prouviez d'une façon péremptoire, que vos intérêts et votre honneur, qui sont les siens, exigent que vous teniez bon dans cette circonstance, je gage qu'elle changerait d'avis, et qu'au lieu d'un obstacle

elle deviendrait pour vous un précieux appui...

— Vous croyez que c'est facile?

— Ce n'est pas inipossible.

— Je ne sais comment faire.

— Voulez-vous que je m'en charge?

— Dieu m'en garde!... Elle vous déteste.

— Diable !

— Et le vicaire Renard, par qui elle se laisse mener, l'encourage tous les jours dans sa haine.

— Ceci est plus grave; mais, après tout, que suis-je dans ce débat?

— Elle prétend que vous nous poussez en avant pour agiter la commune et assurer votre élection.

— Et le vicaire, va-t-il intriguer à Bruxelles, sans y avoir un intérêt de son côté?

— Il travaille pour le ciel !

— Et pour l'Eglise.

— Les femmes ne distinguent pas,

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— Olî ! les femmes ! les femmes ! tant qu'on n'aura pas fait leur éducation, le libéralisme n'existera chez nous qu'à la surface, et l'on défera dans le confessionnal ce que nous édifions à grands frais dans les associations politiques.

— C'est possible, répondit le bourgmestre; mais, en attendant, madame Wittebols ne veut pas comprendre que j'aie des raisons de donner ma démission.

— L'occasion est superbe; prouvez-lui, en tenant bon, que vous savez résister. La leçon portera ses fruits.

— Si vous étiez obligé de vivre avec elle, vous ne raisonneriez pas de la sorte.

— Elle n'a donc pas un côté faible, madame Wittebols?

— Un côté faible?

— Elle n'a pas d'ambition ?

— Elle en a beaucoup.

— Et vous ne lui avez pas laissé entrevoir quelque avantage de ce côté?

— Lequel?

— Voyons; vous êtes chevalier de l'Ordre de Léopold.

— Eh bien?

— Vous pouvez être nommé officier.

— Vous croyez? dit Witlebols, tout rouge de plaisir.

— Sans doute; vous êtes bourgmestre de S... Vous pouvez être éhi conseiller provincial.

— Il n'y a pas de place vacante.

— La mienne peut le devenir.

— Vous donneriez votre démission?

— Si je suis élu à la Chambre, j'y suis obligé.

~ Et si vous n'êtes pas élu.

— Je la donnerai pour vous être agréable...

— Vous en prendriez l'engagement?

— Par écrit, si vous voulez.

— Oh ! votre parole me suffit.

— Elle pourrait ne pas suffire à madame Wittebols. Je m'engage à donner ma démission et à faire tous mes efforts pour le

succès de votre candidature. Je vais vous écrire cela à l'instant.

M. Wittebols se leva tout ébloui de cette perspective nouvelle qui s'ouvrait à son ambition.

Le conseiller provincial s'assit, prit une feuille de papier et traça quelques lignes.

— Est-ce cela? dit-il au bourgmestre en lui montrant le papier.

— Parfait! répondit Wittebols.

— A votre tour, dit M. Van Scheepdael, offrant la plume à son interlocuteur.

— Que faut-il que j'écrive?

— Asseyez-vous là ; vous écrirez sous ma dictée.

~ Voyons? dit le bourgmestre en s'asseyant.

M. Van Scheepdael dicta ce :

S...42avriH847.

« Sire... »

— Sire? C'est donc au Uoi que j'écris?

— Évidemment ; n'est-ce pas au Uoi que

doit être adressée la démission du bourgmestre?

— C'est vrai...

— Écrivez donc, etnem'interrompezplus.

« Sire, l'arrêté par lequel Votre Ma- )i jesté a daigné annuler la délibération » du conseil communal de S... en date » du... me place vis-à-vis de mes comrnet- » tants dans une position incompatible avec » ma dignité et ma conscience. Je crois » remplir un devoir, en déposant humble- » ment ma démission entre les mains de » Votre Majesté et je prie Votre Majesté de » me croire.

» Sire,

» De Votre Majesté,

» Le très-obéissant serviteur et sujet,

» César Wittebols. »

» Bourgmestre, » chevalier de l'Ordre de Léopold. »

— Cela y est? dit M. Van Scheepdael en entendant la plume tracer le parafe de la signature.

— Oui..., répondit M. Wittebols avec un soupir.

— Montrez...

— II n'y a pas de fautes d'orthographe?

— Pas la «loindre. — C'est parfait.

M. Van Scheepdael jeta du sable sur l'écriture, secoua la lettre, la plia en quatre, la plaça dans une enveloppe et écrivit luimême l'adresse.

Puis il prit une autre feuille de papier, et se mit à écrire lui-même.

— Que faites-vous? demanda le bourgmestre.

— Attendez un instant, répondit le conseiller.

Quand il eut fini, il lut à M, Wittebols une note ainsi conçue :

« Un de nos amis de S... nous adresse )) la lettre suivante :

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