ro
» Vous savez qu'un arrêté royal vient d'annuler la délibération de notre conseil communal qui avait prononcé l'adoption de l'école du sieur Bailly, école laïque. Le but de celte décision est évidemment de faire adopter par la commune l'école des Petits-Frères qui y a été fondée au mois de janvier dernier.
Cette mesure a produit dans notre libérale commune la sensation le plus vive et la plus pénible. Le conseil est convoqué d'urgence pour ce soir. — Tous les membres libéraux ont résolu de donner leur démission, afin de protester contre cet acte de violence posé par le gouvernement. Le bourgmestre M. Wittebols, l'un des appuis les plus fermes et les plus éclairés de notre opinion, a déjà adressé sa démission au Roi. M. Legros, l'échevin libéral, suivra sans nul doute son exemple. — - Nous comptons sur la députation libérale de Bruxelles pour interpeller le ministère au sein ces Cham-
» bres sur cette étrange façon d'interpréter » !a loi de 184^2, et de respecter la liberté » communale.
» La petite commune de S... va donner » au reste du pays l'exemple de la résis- » tance légale aux prétentions d'un mi- » nislère despotique, et contribuera lar- » gement par son attitude à diminuer » l'influence morale des six Malou, dont la » chute est décidée pour le 8 juin pro- » chain. »
Après avoir lu ces quelques lignes au bourgmestre, M. Van Scheepdael les mit sous enveloppe et écrivit l'adresse :
A M. le directeur de VOhservaleur,
rue des Douze- Apôtres,
Bruxelles.
Puis il sonna.
Un domestique entra.
— Portez ces deux lettres à la poste; la plus petite doit être aflfranchie. — Voilà,
200 ANPnÉ BATLLY.
mon cher monsieur \YiUebols, s'écria ensuite le conseiller provincial. — AWA:
maintenant prévenir madamevotre épouse, et convoquez votre conseil pour ce soir. Voilà comme j'entends les affaires !
"- Pourvu que mes collègues ne n'abandonnent pas! dit le bourgmestre.
— Je les en défie. Du reste je me charge de les faire marcher. — A ce soir, mon cher officier; j'irai vous entendre au conseil. Tâchez de préparer un petit discours bien senti; nous le ferons paraître dans YOhservateur. Demain je pars pour Bruxelles. Je verrai Verhaegen, notre affaire est en bon train, et le 8 juin nous enregistrerons un nouveau triomphe... grâce à vous!
— Grâce à vous, monsieur Van Scheepdael.
— Grâce à vous, monsieur Wittebols, et que Virginie le sache !
Le nom de Virginie fit au bourgmestre l'effet d'une douche d'eau glacée.
Il soitit du cabinet, l'œil morne et la tête
baissée comme les chevaux d'Hippolyte.
M. Van Scheepdael le conduisit jusqu'à la grille, puis rentra, se frottant les mains, dans la chambre, où l'attendait cette fois M. Idesbalde Dubuisson.
La médaille du conseiller allait, elle aussi, avoir son revers.
La chuté d un homme.
— Ce brave M. Wittebols! dit le conseiller provincial tandis qu'avec les grandes pincettes de cuivre il rassemblait les bûches dans le foyer. Il a bravé la mort sur plus d'un champ de bataille, je crois même que dans sa jeunesse il passait pour un fier à bras et le voilà qui tremble devant sa femme, comme une feuille sous le vent d'orage. Oh! le caractère! le caractère! où
donc le trouver de nos jours. Avez-vous déjà remarqué combien il est plus rare que le talent? Je ne parle pas du courage pliysique, il court les rues; mais le courage moral, on dirait qu'il disparaît sous celte espèce de tolérance générale qui pardonne dans la société tout ce que la justice officielle n'a point flétri. — C'est une chose étonnante et qui m'a bien souvent confondu. Autrefois quand ia résistance était un péril, quand par elle on bravait la prison, l'exil, la torture et jusqu'à la hache, à toute heure de l'histoire on coudoyait des héros. Aujourd'hui qu'en politique le sacrifice est tout au plus une affaire de vanité, combien il est rare de voir les hommes à la hauteur des circonstances ! Pourriez-vous m'expliquer cet étrange contraste?
— Je crois qu'il n'existe pas, répondit M. Idesbalde. Nous avons une tendance toute naturelle à nous exagérer les dévouements de l'histoire. Si nous connaissions les petites causes qui ont produit tant de
jrrands effets, qui sait combien nous aurions à rabattre de notre admiration pour certains hommes et certains caractères devant lesquels on nous a appris, tout jeunes, à nous prosterner? Et d'ailleurs quels sont le plus souvent les objets de ces grands enthousiasmes de la foule? — Un ministre qui ne vole pas est un honnête homme; un cocher de fiacre qui trouve dans sa voiture lin sac d'écus et le dépose au bureau de police, a les honneurs d'une mention dans les journaux, alors qu'en le gardant il eût eu sa place marquée au tribunal correctionnel. On se pâme devant Cincinnatus qui préfère la campagne aux honneurs consulaires. Pour moi ce Romain ne fut qu'un homme d'esprit, et je plains les gens qui, après avoir vu de près le monde, n'aiment pas mieux un beau site qu'un habit brodé, le silence de la campagne que le bruit des bals de la cour, et le chnnt de l'alouette que le glapissement des querelles politiques. Pour moi, les grandes vertus comme les
ANDRÉ BAILLY. 20o
grands courages sont le friiii d'une résic^nation philosophique à laquelle doit arriver infailliblement tout homme raisonnable.
— Diavolo! dit M. Van Scheepdael en s'asseyant, vous parlez comme un vieillard...
— On vieillit vite dans le temps où nous sommes.
— Vous dites vrai pour votre génération; la nôtre était mieux trempée.
— La vôtre a compris la jeunesse; la nôtre ne la comprend plus.
— Je ne vous soupçonnais pas un esprit si sérieux, dit M. Van Scheepdael.
— Il y a bien peu de temps que nous nous connaissons, répondit le jeune homme, et l'apparence est souvent trompeuse.
— Heureux ceux qui gagnent à être connus! dit le conseiller provincial avec un soupir. Je n'ai guère rencontré jusqu'ici que des désillusions.
— C'est que vous attendez trop de l'humanité, répondit Idesbalde. Et, tenez, je
vais VOUS rnetlre à l'épreuve aujourd'hui vous-même, et nous allons voir qui de nous deux, vous l'homme de la vieille roche et moi de la nouvelle, appliquera le mieux les principes de celte philosophie sur laquelle nous semblons être si bien d*accord.
— Que voulez- vous dire? demanda le conseiller, plus surpris encore de l'accent du jeune homme que de ses paroles.
— Je vous ai dit hier soir que j'avais à vous parler de choses sérieuses.
— Eh bien? reprit M. Van Scheepdael d'une voix inquiète.
— Je ne vous ai pas trompé.
— Il s'agit de ma fille !
— De mademoiselle Hélène, en effet.
— Que voulez-vous qui m'étonne dans ce que vous avez à me dire sur son compte? J'ai deviné à l'instant.
— Que j'allais vous demander sa main?
— Je l'espérais.
— Eh bien, je vous la demande.
— Vous me comblez de joie.
— Je VOUS la demande... mais ce n'est pas pour moi.
Si l'une des bûches du foyer se fût levée pour interpeller les acteurs de cette scène intime, 3î. Van Scheepdael n'eût pas été plus étonné.
— Pas pour vous? s'écria-t-il.
— Non, répondit l'avocat d'un ton mélancolique.
— Et pour qui donc, s'il vous plaît?
— Ceci exige une petite préface, répondit M. Dubuisson qui prévoyait un orage.
— J'écoute, et j'avoue que vous m'intriguez.
— J'ai toujours entendu dire chez mes parents et dans le monde, reprit M. Idesbalde, que vous adoriez votre fille; que vous aviez des idées libérales et bien audessus des préjugés du vulgaire. — Je suis persuadé que l'opinion vous rend justice...
— Vous êtes bien bon, mais arrivons au fait.
208 ANDllÉ BAILLY.
— J'en conclus que vous consentiriez volontiers à un sacrifice pour assurer le bonheur de mademoiselle Hélène...
— A un sacrifice! s'écria M. Van Scheepdael ; à tous, s'ils devaient assurer en effet le bonheur de mon enfant.
— J'en conclus encore que si mademoiselle Hélène aimait quelqu'un...
Ici la voix de M. Idesbalde s'altéra légèrement.
— Qui pourrait -elle aimer? s'écria le conseiller, qui marchait de surprise en surprise.
— Un jeune homme, honnête, estimable, mais sans fortune...
Le front de M. Van Scheepdael se rembrunit.
— Un jeune homme que vous estimez, à qui on accorde généralement du mérite et qui meurt d'amour pour elle.
— Où diable cherchez-vous cet amoureux? dit le conseiller provincial. — Je ne le connais donc pas?
— Vous le connaissez h merveille et depuis son enfance. Vous m'avez fait plus d'une fois son éloge. Depuis longtemps vous Tavez admis à votre foyer, vous en avez fait le compagnon des jeux de votre fille; il s'est épris d'elle, ils se sont aimés, ils s'aiment, et en ce moment, ils meurent d'amour tous les deux... Vous devinez maintenant.
— André Bailly! s'écria le conseiller provincial.
— André Bailly, reprit d'une voix morne, cet étrange ambassadeur qui sollicitait pour son rival la main de celle qu'il aimait.
— André Bailly! répéta à son tour M. Van Scheepdael, puis il se leva, saisit la chaise de canne sur laquelle il était assis et la brisa sur le parquet; ma fille à ce monsieur, jamais !
Nous ne perdrons pas de temps à décrire l'impression qu'avait produite sur M. Van Sclieepdael cette révélation d'un fait que sa clairvoyance n'eût jamais soupçonné. Cet
[lornme qui se croyait un profond diplomate, qui tous les matins dans son cabinet, tous les soirs dans les salons ou au cabaret, cherchait à faire mouvoir les ressorts de la politique nationale, se voyait joué par un enfant qu'il n'avait jamais pris au sérieux que pour en faire l'instrument de son ambition.
• M. Van Scheepdael était furieux, désolé, profondément ébahi, mais avant tout humilié.
— Croyez-moi, monsieur Van Scheepdael, reprit M. Dubuisson chez qui se tra hissait peu à peu l'émotion qu'il avait voulu cacher au début de son entreprise; croyezmoi, ce m:.iriage est nécessaire.
— Nécessaire!...
— A la santé de mademoiselle Hélène.
Vous connaissez son cœur; quand je vous aurai dit qu'elle est sérieusement éprise, je n'aurai plus besoin de rien ajouter...
— C'est une infamie!... s'écria le conseiller.
— Qui peut répondre des passions. humaines? dit M. Ideshalde.
— De quoi vous mêiez-vous? reprit M. Van Sciieepdael d'une voix tonnante.
— Hélas! répondit l'avocat sans s'émouvoir de l'irritation bien prévue de son hôte. — Je n'ai consulte que ma conscience et mon devoir envers vous, envers mademoiselle Hélène elle-même. Dans ce village on m'a fart passer pour son fiancé; le bourgmestre tout à l'heure m'a présenté ses félicitations. Je ne veux pas aider à compromettre une jeune personne que j'estime. Le hasard m'a fait connaître la vérité; me reprocherez-vous, monsieur, d'avoir cherché à contribuer au bonheur de celle qui ne peut être à moi?
— Vous a-t-elle chargé de cette mission?
— Vous ne l'en croyez pas capable.
— C'est donc M. Bailiy qui vous envoie?
— Oui, monsieur.
~ Mais vous ne vous connaissez pas.
— Nous nous sommes vus pour la première fois, il y a deux jours.
— Et il vous a enjôlé.
— Je lui ai offert mes services, non pour lui, mais pour mademoiselle Hélène.
— Je n'ai jamais rien entendu de pareil, dit le conseiller, ramassant les morceaux de la chaise qu'il avait brisée.
— Cela devait finir, mon cher monsieur, répondit Idesbalde, et, croyez-moi, le dénoûment que je vous indique est le meilheur. — J'ai acquis la certitude que nous sommes en présence d'une passion sérieuse et profonde. — S'il ne s'agissait que d'un simple caprice, je ne serais pas intervenu. Voulez-vous condamner votre fille au désespoir?
— Elle se consolera.
— J'en doute, répondit 31. Dubuisson en secouant la tête. Et ce jeune homme?
• — Que me fait a moi ce monsieur? Je
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VOUS le répète, je ne consentirai jamais à un pareil mariage.
— C'est votre droit, monsieur... mais j'ai voulu vous prévenir... c'était mon devoir...
— Voilà ce que je ne comprends pas, dit M. Van Scheepdael, se radoucissant tout à coup et remplaçant sa chaise brisée par un meuble intact. Puisque vous croyez me rendre un service, expliquez-moi, je vous prie, les circonstances qui ont dicté votre conduite assurément loyale et désintéressée. Ce que vous me direz me dispensera d'interroger ma fille et peut-être de voir ce M. Bailly.
-- Mon Dieu! la chose est bien simple, répondit l'avocat. Dès notre dîner de dimanche, j'ai reconnu un amoureux dans ce jeune homme. La politique vous absorbait et ne vous laissait le temps de rien observer autour de vous. — J'ai compris que M. Bailly soupirail pour mademoiselle Hélène...
— Eli bien... et puis?
— El qu'elle u'éiait pas insensible à son aflV'ctiou.
— C'est impossible.
— Interrogez-la, et vous verrez.
— L'avez-vous interrogée, vous?
— De quel droit l'aurais-je fait?
— Alors, comment savez-vous...?
— J'ai fait parler d'autres personnes... André d'abord.
— 11 a menti.
— Puis sa sœur qui me paraît une femme accomplie et qui m'a déclaré elle-même que cette passion lépouvantait pour son frère, pour mademoiselle Hélène, qu'elle aiiïje comme une sœur. J'ai fait parler le docteur Félu qui m'inspire une pleine confiance.
— Tout ce monde-là se tient et s'entend comme des larrons en foire. Dans tout cela Hélène n'a rien dit.
— H n'y a que vous qui ayez le droit de lui demander compte de ses sentiments,
mais il m'est impossible, quant à mol, de conserver un doute.
— J'en aurai le cœur net; en attendant, achevez votre histoire.
— Elle est bien simple. Les déclarations sincères et naïves de ces braves gens m'ont touché. Je leur ai spontanément offert mon intermédiaire, dont ils ne voulaient pas, pour expliquer mon intervention un peu hardie dans leurs affaires intimes.
En parlant ainsi, M. Idesbalde ne disait pas la vérité.
On se rappelle que la veille, au moment où l'instituteur avait donné l'ordre de porter ses bagages à la diligence, et s'apprêtait à partir pour Bruxelles, il avait rencontré, sur le pas de sa demeure, son compagnon de la nuit dramatique du 10 avril.
Nous n'avons pas raconté ici en détail l'entretien d'idesbalde et d'André parce qu'il se rapportait à des incidents connus du lecteur dont nous voulions d'ailleurs
reporter l'altention sur le conilit politique qui s'agitait à S...
Cet hommage rendu aux nécessités du récit, ne nous dispense pas de revenir sur la conversation de ces deux jeunes gens, complètement inconnus l'un à l'autre et que le hasard avait fait rivaux.
Personne n'a pu se tromper sur les sentiments d'Idesbalde. Il aimait Hélène, et la jalousie avait été pour son propre cœur la première révélation d'un sentiment profond et sincère. Mais l'usage du monde lui avait donné l'art de dissimuler ses impressions les plus vives. Pendant toute la scène du jardin, il avait su rester digne et se donner les airs d'une indifférence admirablement jouée. Seul, André Bailly l'avait deviné. L'amour a de ces intuitions infaillibles. Là où le vulgaire ne voit rien, l'amour découvre un monde. Rentré dans sa chambre, Idesbalde avait longuement réfléchi. Rien n'active les cerveaux préoccupés comme l'insomnie; elle leur imprime
une exaltation fiévreuse dans laquelle se meut la plus implacable logique. — Dégagé de tout souci physique, l'esprit se livre à un travail d'une étonnante vigueur; rarement il se trompe, rarement il déduit des conclusions fausses de prémisses vraies, les faux -semblants disparaissent et les conseils de la nuit, fidèlement suivis le matin, n'ont jamais porté malheur à personne.
Idesbalde avait donc compris qu'Hélène ne pouvait être sa femme, alors même que son père l'exigeait. Il avait compris aussi que l'incident dont il venait d'être témoin devait avoir un dénoûment, et qu'Hélène, dans son innocence, courait tout droit au déshonneur si quelque main charitable ne venait à son aide. Éloigner André, telle avait été sa première pensée. Mais comment y parvenir? Quelle influence exercerait-il sur cet homme qui poussait l'audace au point d'attirer une jeune fille à un rendez-vous nocturne? Provoquer l'insti-
tuteur et se battre avec lui, c'était amener un irréparable scandale. — S'en aller luimême sans rien dire ou rien faire, c'était livrer mademoiselle Van Scbeepdael sans défense h des périls dans lesquels elle pouvait perdre le repos de sa vie entière. Suivant ainsi le cours de ses pensées, le jeune homme rencontra un plan dans lequel les apparences du devoir se confondaient avec ses aspirations les plus intimes. Quelle que fût la philosophie de l'homme du monde, on ne trouvera pas extraordinaire qu'un grain (le jalousie fermentât dans le cœur de l'amoureux. — Il voulait qu'Hélène après le rêve contemplât la réalité. Le mariage était nécessaire; il voulut l'imposer. Il se dit avec un secret orgueil que sous les airs de la magnanimité il assurerait la vengeance de son cœur. Il paraîtrait grand aux yeux d'Hélène et d'André; ne pouvant être l'époux de mademoiselle Van Scheepdael, il serait son sauveur; n'ayant pu obtenir son amour, il acquerrait des droits impres-
criptibles à sa reconnaissance. De ce mélange d'idées et de sentiments disparates était sortie la résolution d'ïdesbalde. Il avait fait comprendre h l'instituteur que le devoir lui faisait une loi d'ouvrir son cœur à M. Van Sclieepdaeî. Puis il avait réclamé pour prix de son service delà nuit précédente le droit d'agir comme intermédiaire.
Ainsi s'explique l'étrange démarche de M. Dubuisson. — Elle surprendra le lecteur comme elle surprit le conseiller provincial, mais le conteur n'est pas tenu do justifier les actes de ses personnages. Il les enregistre et les livre à l'appréciation du public.
Personne assurément n'aura trouvé singulière la colère de M. Van Scheepdael, en apprenant l'objet de la visite de l'avocat. Ce riclie bourgeois, honnête mais ambitieux, libéral mais non généreux, tenait à sa roture comme un seigneur de vieille roche à son blason. L'idée qu'André Bailly pûl songer à sa fille ne lui était jamais
venue. — L'idée qu'Hélène pût aimer ce maître d'école lui parut le rêve d'une imagination en délire.
Aussi pour couper court à l'entretien, M. Van Scheepdael, qui comprit bientôt la nécessité de se contenir vis-à-vis d'Idesbalde, déclara qu'il avait besoin d'interroger sa fille, et que jusqu'à l'heure où elle aurait parlé, il n'ajouterait foi à aucune des histoires que l'on racontait à propos d'elle.
Au même moment Hélène, en robe du matin, charmante dans sa pâleur, apparut sur le seuil du cabinet de son père.
M. ïdesbalde se leva, salua la jeune fille, qui lui rendit son salut de la façon la plus gracieuse ; puis il sortit, laissant le père et la fille à leur solennel entretien.
Quand les deux acteurs de cette scène intime se trouvèrent en tête-à-tête, il se passa un incident fort inattendu.
Les dernières paroles qu'il avait adressées à M. Dubuisson faisaient prévoir, de la part de M. Van Scheepdael, une explosion
de colère. — Il allait sans doute interpeller sa fille avec l'indignation d'un père irrité.
Point du tout.
Ce fut Hélène qui l'interpella le premier, d'une voix ferme et dont l'accent révélait une volonté bien formelle d'arriver à un résultat décisif.
Au moment où le conseiller se croisait les bras et s'apprêtait à lancer une majestueuse apostrophe,
— Père, dit Hélène, j'ai à vous parler. M. Van Scheepdael resta bouche béante
et se rassit, vaincu, moitié par la surprise, moitié par l'embarras que lui causait le ton résolu de sa fille.
— Qu'avez-vous donc ? Vous paraissez inquiet, dit-elle.
— Parle, répondit M. Van Scheepdael, et ne t'occupe pas de mes soucis. Tu sais combien la politique me tracasse depuis quelque temps.
~ Ordinairement elle reste à la porte
quand nous sommes entre nous, dit Hélène.
— C'est vrai, mais il est des moments de crise...
M. Van Scheepdael voulait que sa fille parlât la première, espérant qu'il lui répondrait mieux quand il connaîtrait le fond de sa pensée. En attendant, cet liomme qui se posait en inquisiteur, semblait subir luimême un interrogatoire.
~ Mon père, reprit Hélène, j'ai voulu vous parler d'un objet qui me tient au cœur et sur lequel il m'est impossible de garder plus longtemps le silence. Tl y a trois mois, quand nous étions à Bruxelles, à V Hôtel de Flandre, en rentrant du bal de M. Dubuisson, vous m'avez pailé de mariage. Vous me destiniez alors pour époux M. Idesbalde.
— C'était un brillant parti ! fit observer M. Van Scheepdael avec un soupir.
— Je le sais, dit Hélène. La famille Dubuisson occupe un rang élevé dans la
bourgeoisie. Le père est un homme do bien ; M. Idesbalde est digne de son père, et je suis persuadée qu'il fera le bonheur de la femme qu'il aimera.
— Vraiment? dit le conseiller surpris.
— Sans doute, et je vous remercie d'avoir jeté les yeux sur lui pour en ftiire votre gendre. J'ai appris à l'apprécier depuis trois mois. Sous des dehors un peu maniérés dont il pourra aisément se défaire, il cache un grand sens et une âme élevée.
La surprise de M. Van Scheepdael allait croissant. Où sa lille voulait-elle en venir?
— Cette estime que m'inspire M. Dubuisson, reprit-elle, m'oblige de vous parler aujourd'hui à cœur ouvert. — Il pense à moi ; il est sûr de votre appui, n'est-ce pas?...
M. Van Scheepdael venait de comprendre où sa fille voulait en venir.
— A quoi bon? dit-il avec humeur.
Hélène tressaillit et devint plus pale.
— Auriez-vous deviné? dit-elle.
— Va toujours, nous verrons après.
— Eh bien, continua-t-elle d'une voix plus émue, je ne puis être sa femme, je ne l'aime pas, je ne pourrais pas l'aimer... j'aurais dû vous le dire le jour même où vous me l'avez présenté. J'ai commis une grande faute en vous laissant encourager les espérances de ce jeune homme qui ne méritait pas d'être pris pour dupe d'un pareil jeu.
— C'est là tout ce que tu as à me raconter? dit M. Van Scheepdael d'un ton sec. Je dois faire des excuses à M. Uubuisson, puis le congédier... voilà ce que tu veux...
— Oui, mon père, répondit Hélène, baissant les yeux.
— Et c'est tout? reprit le conseiller prenant les deux mains de sa fille et la forçant à relever la têie.
Hélène ne faiblit pas sous ce ton de menace; elle fixa sur le conseiller son regard
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dans lequel un poëîe eût trouvé la profondeur de l'Océan; puis elle répondit d'une voix ferme ces mots, dans lesquels s'exhalait le secret de sa vie :
— Non, ce n'est pas tout.
Après cet aveu, la jeune fille sembla transformée.
Elle tomba à genoux et mit ses deux mains dans les mains du conseiller.
— Mon père, dit-elle, tandis que l'émotion déchirait sa poitrine, — mon père, j'aime de toutes les forces de mon âme; j'ai donné ma foi, j'ai livré mon cœur. ■— Commentcela s'est fait?Je l'ignore. C'est ur^ sentiment que je ne saurais définir. 11 me semble que je l'ai toujours aimé. D'abord, il fut mon frère, aujourd'hui il est mon fiancé. J'ai juré qu'il serait mon époux. Mon père, vous ne me repousserez pas...
— De qui donc s'agit-il? dit M. Van Scheepdael, qui le savait à merveille, mais qui voulait entendre le nom de l'instituteur soriir de la bouche d'Hélène. — De qui
s'agil-il?... Tu n'oses pas le nommer, celui qui m'a volé ma iille...
— Volé voire fille! s'écria Hélène en se relevant. Oh! mon père!
— Eh bien, son nom, voyons ?
— André, dit-elle d'une voix qui n'était qu'un murmure.
— André Bailly!... le maître d'école!... Fimime d'un maître d'école!... Jamais!!...
Et &i. Van Scheepdael, qui tenait encore les mains d'Hélène, la repoussa violemment.
La jeune fille tomba dans un fauteuil qui, heureusement, se trouvait placé derrière elle.
M. Van Scheepdael, dès ce moment, ne se contint plus.
— Ah! tu crois que je vais te donner à ce misérable... à ce gamin que j'ai recueilli chez moi... à qui j'ai donné à manger, qui était né pour être mon domestique!... Je ne suis pas encore de celle pâte-là, mademoiselle. Tu t'es imaginé que, parce que j'ai tou-
jours été bon, tu nie ferais marclier à ta guise; qu'il le suffirait de venir pleurer et larmoyer ici comme une Madeleine repentante pour me faire dire : Amen!.., Il n'y a jamais que les bons pères qui sont trompés. J'ai été trop généreux pour ces gens-là. — Si je t'avais menée haut la main, tu ne m'aurais pas traité de la sorte. — Madc me Bailiy... madame Bailly'.l... Ah! ab! lu crois que je veux un nom pareil dans ma famille!... J'aimerais mieux être damné que de subir une pareille humiliation. Un monsieur qui n'a ni sou ni maille, qui n'est bon à rien, qui ne deviendra jamais rien, qui n'a pas même su faire un bon rnaîlre d'école, un criquet échappé du collège, cela vient me prendre ma fille!... Le diable m'enlève si je ne le flanque pas à la porte s'il a le malheur de venir me parler!
Hélène écoulait ou plutôt regardait avec des yeux hagards celte scène de fureur. M. Van Scheepdael marchait à grands pas
dansJa chambre, jetant par terre les livres, bousculant les chaises, donnant des coups de poing sur les tables.
— Nous allons voir ! s'écria-t-il en jurant, et d'une main qui tremblait de rage, il tira le cordon de la sonnette.
Hélène voyant qu'il appelait du monde, trouva dans le sentiment de sa dignité de femme, la force de protester.
— Mon père, ne m'humiliez pas devant les domestiques...
Il était trop tard.
Jean, que la vigueur du coup de sonnette avait fait accourir sur-le-champ, venait d'apparaître sur le seuil.
— Vous connaissez M. André Bailly? lui dit M. Van Scheepdael sans s'inquiéter de l'émotion de sa fille ; s'il se présente au château, vous lui direz que je vous ai défendu de le recevoir...
Jean, qui était un raisonneur, ne put s'empêcher de dire :
— Ce monsieur qui a dîné ici dimanche?
— Oui, sacrebleu ! vous savez bien son nom.
— Et mademoiselle Bailly?... ajouta le domestique, qui devinait tout, grâce à cet instinct pailiculier aux gens de son espèce.
— Mademoiselle Bailly consignée avec le reste! Et le docteur Félu comme les autres; je ne veux plus de celte engeance chez moi. Allez !
Le domestique sortit, épouvanté de Taltération des traits de son maître.
Celui-ci se retourna.
Hélène à genoux, suppliante, se traîna jusqu'à lui.
— Grâce, mon père, grâce! murmurat-elle d'une voix déchirante.
— Toi ! s'écria le conseiller, fille dénaturée, je te maudis.
Hélène poussa un cri et tomba roide sur le parquet.
— César Wiltebols.
Le soir de ce même jour, vers six heures, une grande affluence se pressait devant la porte de la maison communale. — La foule agitée paraissait dans l'attente d'un grave événement. Les femmes étaient nombreuses et gesticulaient plus vivement encore que les hommes. A l'intérieur de l'estaminet du Lion (For, le baes, aidé de ses deux lilles, avait peine à servir ses pratiques, tant
les tables étaient encombrées. D'habitude au village, chaque groupe d'individus a son estaminet particulier; cette fois tous les notables s'étaient donné rendez-vous au même endroit. — On parlait de la décision ministérielle qui annulait la délibération du conseil et on accusait tout haut le pouvoir, en invoquant de vieux souvenirs d'indépendance et de rébellion. C'est assez dire que la majorité des assistants se composait de libéraux. Une seule voix dans le tumulte combattait les dispositions unanimes de la foule; c'était celle du fermier De Hert. Armé de son bâton noueux, à lanière de cuir, revêtu du sarrau traditionnel du campagnard, il frappait du poing sur la table, criant à lue-tête que le ministère avait eu raison, ameutant autour de lui ses adversaires, et soutenant que les libéraux étaient des ennemis de la religion, qu'il fallait écraser par tous les moyens possibles.
— Si ça me regardait, disait-il, j'en au-
rais bientôt fini de tout cet embarras.
Et il brandissait son gourdin devant ses interlocuteurs, dont quelques-uns le redoutaient très-sérieusement.
Ni le prudent notaire Platvoet, ni le brave M. Cornesse ne s'étaient aventurés dans ce lieu bruyant qu'obscurcissait une épaisse fumée de tabac. — On n'y voyait aucun des membres du conseil. Ils étaient réunis dans leur salie de délibérations.
Le garde champêtre vint fort heureusement agiter sa sonnette à la porte, au moment où la discussion entre boer Dart et ses adversaires allait peut-être dégénérer en voies de fait.
La présence de Tobie annonçait l'ouverture de la séance. La foule de l'estaminet et de la rue se précipita comme un torrent dans la salle, qui fut envahie en un clin d'oeil.
Le conseil était au grand complet. La majesté du lieu imposa le respect à la multitude, et le bourgmestre déclara la
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séance ouverte. Au milieu d'un reli^neux silence, M. Witlebols accorda la parole au secrétaire qui donna lecture, successivement en français et en flamand, de l'arrêté roya) qui provoquait l'agitation de la commune. Des liuées, mêlées de quelques rares applaudissements, accueillirent cette communication.
Quand elle fut terminée, M. Wittebols se leva — chose extraordinaire au conseil, où l'on parlait toujours assis.
— Messieurs, dit le bourgmestre, en présence de la conduite du gouvernement envers notre commune, la nôtre me semble toute tracée. Nous pourrions nous incliner humblement. Le voulez-vous?
— Non ! non ! cria la foule, répondant à la place du conseil.
— Nous pouvons ])rotesler énergique nient ! reprit le bourgmestre.
— Oui! oui ! hurla le public.
~ C'est ce que je ferai pour ma part, continua M. Wittebols, qui se sentait ap-
puyé par l'opinion. — C'est ce que j'ai déjà fait. J'ai l'honneur d'annoncer au conseil que dès ce matin j'ai adressé ma démission au Roi !
Une triple salve d'applaudissements accueillit cette déclaration.
M. l'éclievin Legros demanda la parole.
— J'ai l'honneur d'annoncer au conseil, dit-il, que j'en ai fait autant celle aprèsmidi...
Les bravos retentirent de nouveau.
— Au nom de la majorité libérale du conseil, dit le jeune De Brouwer se levant, je déclare que tous, IMM. De Backer, Terwecoren et moi, nous donnons notre démission de conseillers communaux, pour adresser un appel à la confiance de nos électeurs.
Cette fois les applaudissements s'élevèrent aux proportions d'une tempête.
Les catholiques, MM. Legras, Mertens, Pool et Nevejans paraissaient sous le coup d'un trouble profond.
M. Legras s'agitait sur sa chaise, balançant la tète comme un magot de la Chine; il demanda cependant la parole. Quand le président la lui eut accordée, et qu'il se leva pour en user, des huées éclatèrent.
— Silence donc! s'écria la voix de stentor du fermier De Hert.
— Je prie le public de conserver le respect qu'il doit au conseil, dit M. Wittehols. 3Iontrons que nous sommes dignes de la liberté que nous défendons.
La foule applaudit encore, et permit à M. Legras de s'expliquer.
— A mon tour, dit l'échevin, au nom de la minorité du conseil, je déclare que tous, MxM. Mertens, Pool, Nevejans et moi, nous tenons à honneur de conserver notre mandat.
De nombreux grognements se firent entendre. Un des assistants imita le chant du coq, et provoqua ainsi une explosion d'hilarité, à laquelle M. De Brouwer, oubliant
sa dignité oflicielle, se put s'empêcher de prendre part.
— Je proteste contre les indignités dont nous sommes ici l'objet, reprit M. Legras, et je demande que ma protestation soit actée au procès-verbal.
Puis il retomba sur son siège, livide de rage, et s'agitant comme un derviche tourneur.
L'animation de la foule commençait à prendre un caractère inquiétant. Le bourgmestre s'en aperçut. Il agita sa sonnette. Le silence se rétablit.
— Il n'y a plus rien à l'ordre du jour, dit-il, la séance est levée.
A peine ces paroles eurent-elles été prononcées, qu'un groupe d'une cinquantaine d'individus s'élança sur l'estrade où siégeait le conseil, entoura les démissionnaires, et les accabla de félicitations, tandis que la multitude s'écoulait en poussant les cris de : Vive le bourgmestre ! Vive Wittebols! A bas le ministère l
ANDRÉ BAILLY. I^ÔT
Le premier magistrat de la commune eut toute la peine du monde à se soustraire à ces manifestations de Tentliousiasme public. 11 s'échappa par une porte dérobée et regagna son domicile pour rendre compte à Virginie de l'effet qu'avait produit son courage civique.
Mais en même temps, à l'estaminet du Lion d'oi\ qui s'était rempli de nouveau, M. De Brouwer montait sur le billard et adressait un discours à la foule.
— Mes amis! dit-il, c'est un grand jour pour la commune de S... Nous avons donné au pays l'exemple d'une indépendance qui nous affranchira du joug de la calotte.
— A bas la calotte ! cria la foule.
— Tout l'honneur de celle protestation éclatanie revient à notre digne bourgmestre, à M. Wittebols!
— Oui ! oui! Vive M. Wittebols !
— Je vous propose de lui en témoigner, dès aujourd'hui, noire reconnaissance...
238 ANDRÉ BAJLLY.
— Ce soir nous illuminerons nos maisons.
— Oui ! oui!
— Je vous propose d'aller à huit heures, musique en tête, chez M. Wittebols, pour le féliciter de son attitude héroïque.
— C'est cela! c'est cela! Allons chez M. Wittebols.
— Ce soir, à huit heures, rendez-vous ici, devant la porte du Lioîi d'or. Les Belges sont égaux devant la loi ! L'union fait la force!... La presse est libre! Vive le Roi! Vive M. Wittebols! Vive la liberté communale !
— Vive la Vihertaie!... hurla tout le cabaret.
Et le jeune De Brouwer, tenant d'une main son verre, de l'autre sa pipe, fut porté en triomphe depuis le billard jusqu'au comptoir. Le baes remplit la pinte du jeune libéral qui la vida d'un seul trait, à la gloire de S... et à la santé de César Wittebols.
Les manifestations de village, moins imposantes assurément que celles des
AXnRl': BAILLY. 2o9
grandes villes, ont sur celles-ci le grand avantage de la sincérité.
Tout le monde se connaît; chacun est classé selon ses opinions.
Pour qu'une démonstration y soit prise au sérieux, il ne suffît pas qu'une poignée de gamins la dirigent, il faut qu'elle soit menée par quelque personnage influent.
Plus sincères, ces manifestations sont aussi plus vives; elles appellent des manifestations contraires et se terminent naturellement par des voies de fait, alors que dans les villes on s'en tient aux paroles. Aussi la haine de l'Europe est-elle moins lourde à porter que celle d'un hameau.
Comme huit heures sonnaient au clocher de S..., une foule compacte envahit de nouveau les abords de la maison communale, remplissant de sa joie bruyante les rues illuminées. Faute de lampions, qu'on ne tiouve guère au village, les habitants avaient éclairé leurs façades à l'aide de chandelles
fixées dans du sable sur les labletles des fcnèlrcs. Les plus Gnlliousiasles avaienl sus()endu à la liàte, en travers de la voie publique, d'un loil à l'autre, de grandes bannières de calicot, fabriquées l'année précédente pour la procession de la Fête- Dieu.
Les femmes, les enfants et les gamins formaient la majorité dans les groupes; les liommes étaient dans les cabarets, attendant le signal de la musique pour se joindre à la manifestation.
La grande majorité, comme d'habitude, n'en comprenait |)as l'importance, et ne voyait dans ce mouvement qu'une occasion de réjouissance.
— Qu'est-ce qu'on va faire? disait-on dans celte foule.
— On va chez M. Witlebols.
— Avec la musique, n'est-ce pas?
— Oui, avec la musique et le drapeau.
— Qu'est-ce qu'il a donc fait, M. Witlebols?
— Il a envoyé promener le gouvernement...
— Est-ce qu'il y a longtemps de ça?
— Non, aujourd'hui.
— Et il n'est plus bouigmestre?
— Non.
— C'est dommage... c'est un si brave homme.
— Il m'a encore dit bonjour ce malin.
— Moi je n'aime pas sa femme; c'est une chipie.
— C'est beau tout de même une illumination, savez- vous!
— Moi j'ai vu celle de Bruxelles aux fêtes de septembre.
— Moi aussi. C'est ça qui était une fois beau, savez-vous!
— Jésus! j'ai failli être écrasé.
— Moi j'aime bien la foule.
— Et nous avons été manger des gaufres après cela au Petit Paris, tu sais, sur le boulevard.
— Oui, là ous qu il y a un jardin !
— Est-ce qu'on va crier vive Wittebols?
— Oui, oui, tu vas voir, ce sera trèsamusant.
— Silence! voici la musique qui arrive.
— Comment! silence?
Et au bruit de l'orchestre qui jouait un pas redoublé, une vingtaine de jeunes filles et de garçons, se prenant par la main, se mirent à danser en rond en chantant à tuetête le refrain d'une chanson flamande.
Ailleurs, dans un groupe de vieux, on parlait sérieusement.
— C'est très-grave.
— C'est très-bien fait.
— Je n'aurais jamais cru cela de Witiebols, et vous?
— On dit que c'est Van Scheepdael qui l'a poussé.
— Est-ce qu'ils sont amis?
— Le bourgmestre cVinç, au château tous les dimanches.
— Je crois que Van Scheepdael veut
arriver à la Chambre au mois de juin prochain.
— On m'a déjà dit ça.
— Il a raison; mon fils, qui l'a entendu au conseil provincial, m'a dit qu'il parle très-bien. Puis il est riche; il faut des hommes pareils pour défendre nos intérêts. La lutte sera très-vive en juin.
— On m'a déjà dit ça. Ce qui se passe dans notre villaiije se passe à peu près dans tout le pays, à ce qu'on raconte.
— C'est clair. Ici les petits frères sont cause de tout.
— On m'a déjà dit ça. Il paraît qu'ils veulent mettre Bailly à la porte de son école.
— Mais oui, parce que le père était un franc-maçon.
— On m'a déjà dit ça. Tiens, voici la musique. Allons voir...
— Je vous dis, moi, que ce n'est pas vrai! criait un jeune homme dans un grouj)e de camarades.
— - Quoi donc?
— Que \Yiltebols est un ambitieux.
— Non, plus souvent! Je vous dis moi qu'il veut être représentant.
— Allons donc!... c'est un homme qui n'a jamais eu d'ambition. Il ne s'occupe que de rendre service à tout le monde.
— L'un n'empêche pas l'autre, c'est en rendant service qu'on se fait des amis, et les amis ça fait des voix.
— Vous voulez tout dénii^rer, vous autres.
— Mais pas du tout. — Un homme est un homme ; je crierai très-volontiers vive \Yittebols, mais je dis qu'il a ses raisons pour faire ce qu'il fait.
— Tiens ! Est-ce qu'on fait quelque chose sans raison, quand on est raisonnable? Sa raison à lui c'est de servir les libéraux et de mettre les caloiins dehors.
— A bas les calotins!
— Vivent les libéraux!
— Voici la musique! En avant!... Vive Wiltebols !
On voit que dans tout ce monde, qui s'apprêtait à faire une éclatante démonstration sous les fenêtres du premier magistrat de la commune, bien peu de personnes se préoccupaient du pauvre diable, cause innocente des émotions du village.
André Bailly s'agitait depuis le matin dans une inquiétude mortelle. M. Idesbalde, qui devait lui apporter des nouvelles de Taccueil fait par M. Van Scheepdael à sa démarche, n'avait point reparu.
Le conseiller l'avait envoyé en poste à Bruxelles chercher un médecin pour sa tille.
Louise était allée au château l'aprèsmidi. La femme de chambre d'Hélène lui avait annoncé que mademoiselle était malade et ne pouvait recevoir personne. Cette brave fille n'avait pas voulu faire part à la sœur de l'instituteur de la consigne brutale de son maître et s'était bornée à dire que personne ne pouvait pénétrer chez Hélène.
'2. le
24G ANimÉ BAILLY.
Louise, de son côt(^, n'avait pas osé informer son frère de rélal critique dans lequel se Il ouvait la jeune lille.
Paul Félu était parti pour Bruxelles, par la diligence de midi, et ne savait rien de ce qui se passait dans le village.
M. Van Scliee])dael, épouvanté des résultats de sa colère, n'avait pas quitté le chevet de sa fille.
L'amour paternel s'était réveillé trop tard dans ce cœur ulcéré. En proie à une agitation fébrile, le conseiller provincial maudissait la politique, et n'avait voulu recevoir aucun de ceux qui pendant la journée étaient venus le consulter sur les événements du dehors.
Madame Wittebols sermonnait son mari sur les suites de son incartade.
L'annonce d'une ovation populaire ne l'avait pas tranquillisée. Elle entrevoyait, au delà dece iriomj he d'une heure, de profonds désastres, une réaction formidable, un revirement du corps électoral, la chute
AXl.nÉ BAILLY. 247
de son mari el la ruine de son orgueil. — Elle voyait l'échevin Legras gouvernant la commune; M. Wiitebols obligé d'aller liabiier Bruxelles, où il ne serait rien, après avoir été le premier du village.
— Enfin, disait Wiitebols, à bout d'arguments pour convertir sa femme; le vin est tiré, il faut le boire.
— Ce sont les autres qui le boiront, répondait Virginie. Il faudra commencer par en verser h la musique après la sérénade.
~ Qu'est-ce que c'est qu'une douzaine de bouteilles de bordeaux! — Du vin de musicien ! répliqua le bourgmestre.
— Oui, ne faudrait-il pas encore lui donner du Champagne, ta toute cette canaille!
— Nous boirons avec elle, et à ta santé.
— Ob ! quant à ça, je vous déclare qu'ils n'auront pas plus de deux verres chacun.
— Bien! bien!... J'entends la musique qui approche; si tu ne veux pas farre bonni^ figure, enferme-toi dans la chambre. — Mais songe à ce qu'on dirait dans le vil-
laçje. On t'accuse déjà de m'enipécher de faire ce que je voudrais.
— Moi, on m'accuse!... On dit que je vous empêche... Cela n'est pas vrai.
— Je l'assure...
— Si on le répète, il n'y a que vous qui puissiez l'avoir dit...
— Virginie!
— Oh! vous me le payerez, monsieur Wittebols! Ah! vous voulez être un grand homme à mes dépens! Ça ne se passera pas ainsi.
— Mais, écoute donc, les voici...
— Oh ! monsieur, j'ai reçu de l'éducation, je sais comment on se conduit dans le monde; mais attendez qu'ils soient partis!
Le servante vint interrompre l'entretien en demandant combien il fallait placer de verres sur le plateau du salon, et madame Witte!)Ols dévora sa fureur, pour aller faire accueil à ce qu'elle appelait la canaille.
Depuis sept heures, il y avait un grand
conciliabule h l'école des petits frères. On y comptait le vicaire Renard, iM. Jean Fisse, le notaire Platvoet, le fermier De Hert et les catholiques notables de la commune.
On dut y prendre des résolutions importantes, car les principaux personnages sortirent après une demi-heure de délibération, chacun de son côté, la figure rayonnante et se frottant les mains.
Il était huit heures et demie lorsque le cortège arriva devant la maison de M. Wittebols, après avoir traversé les principales rues de la ville aux accords de l'orchestre qui jouait la Brabançonne. La foule était considérable et remplissait l'air de ses acclamations enthousiastes.
Une lueur douteuse éclairait le premier étagedu bourgmestre. LejeuneDeBrouwer, qui dirigeai! la musique, put voir, en levant la tête, une ombre vague soulever doucement le store.
C'était madame Viiginie Wittebols, que le démon de l'orgueil avait piquée au
2o0 ANDRÉ BAILLY.
dernier moment et qui se laissait aller au plaisir de contempler la multitude qui portait aux nues son illustre époux.
— Vive ^Yittebols ! criait la cohue , pendant que l'orchestre jouait : Où peut on être mieux!
— Il faut leur faire ouvrir la porte, dit le bourgmestre à sa femme.
— Merci, répondit madame Wittebols, je n'ai pas envie de verser à boire à tout le village.
— 11 n'y a que les musiciens qui entreront, répliqua le bourgmestre.
— Vous croyez ça, vous! Ils sont en état d'entrer tous, et je n'ai fait monter que douze bouteilles de vins.
— Oh! la popularité! s'écria le bourgmestre. Je ne puis cependant les laisser ;i la porte... — Je serais perdu à tout jamais!...
— La popularité, dit Virginie, c'est une farce !
— Farce ! farce ! Il faut bien compter avec elle.
— Une idée!... s'écria madame ^Yiltebols. Remplaçons le vin par un discours...
— Mais encore faut-il les faire entrer.
— Pasdu tout... Adressez-leur votre (liscours par la fenêtre.
Et parlant ainsi, sans laisser à son mari le temps de répondre, Virginie leva le store et ouvrit la fenêtre.
La foule répondit h cette démonstration par un immense hourra.
— Diable! dit Wiltebols, tu me places dans un embarras...
— Allons! en avant, homme public! Où bien faut-il que je parle à votre place?
— Vive Wittebols!... hurlait la multitude.
— Que veux-tu que je leur dise? dit encore le bourgmestre.
— Tout ce que vous voudrez, répondit sa femme.
— Uuoi ? Vovons !
— Je vais vous souffler. — Monlrez-vous à la fenêtre pour commencer.
— Vive Willebols!... répéla la foule en voyant apparaître le premier magistral.
— Allons ! parlez donc, dit madame Willebols à son mari du fond de la chambre.
— Souffle -moi, répondit le bourgmestre.
— Mes amis..., dit Virginie.
— Mes amis..., répéta M. Wiitebols.
— Ce jour...
— Ce jour...
— Est le plus beau...
— Le plus beau...
— De ma vie...
— De ma vie...
— - Vous venez...
— Vous venez...
— De me conférer...
— De me conférer...
— Mes titres...
— Mes titres...
— De noblesse,..
— De noblesse...
ANDRÉ BAILLY. 2o5
Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces paroles.
— Ça va bien ! dit madame Wiitebols.
— Soufile-moi, répondit son époux.
— Si j'avais...
— Si j'avais...
— Des enfants...
— Des enfants...
— Je les leur léguerais...
— Je les leur léguerais...
— Avec un légitime...
— Avec un légitime...
— Orgueil !...
— Orgueil!...
— Vive ^Yittebols!... cria le peuple.
— Bravo! dit Virginie, ils ne demandent pas à entrer.
— Je ne crains qu'une chose, répondit son mari ; si je les renvoie de la sorte, ils sont capables de faire des sottises.
— Allons, continuez, dit sa femme.
L'orchestre entonna l'air de la Sirène :
0 Dieu des flibustiers !
254 ANDIîK n.MI.LY.
Ce morceau fut salué par les acclamalions (le la foule.
— Encore quelques mots ; dit madame Wittebols quand la musique se tut.
— Quoi donc? demanda son mari.
— Mes amis..., reprit Virginie.
— Mes amis, répétale bourgmestre.
— Soyez calmes...
~ Soyez calmes...
— Et vous serez forts...
— Et vous serez forts...
— Bravo! hurla la multitude.
— Rentrez dans vos demeures...
— Rentrez dans vos demeures...
— El prouvez par votre attitude...
— Et prouvez par votre attitude...
— Que vous êtes dignes de la liberté.
— Que vous êtes dignes de la liberté.
— Hourra! cria la foule.
Madame Wittebols ferma la fenêtre.
— Douzebouleilles de vin d'économisées ! s'écria-l-elle.
— Virginie, je l'admire! dit le bourgmestre.
— Vous autres hommes vous n'êtes qu'un tas d'imbéciles, répliqua madame Wittcbols.
— Grâce à toi, ce jour est un triomphe. Écoute, on me porte aux nues; la population d'une voix unanime crie : Vive Wittebols !
— A bas Wittebols! répondit la voix du peuple, c'est-à-dire la voix de Dieu.
— Que signifie? dit Wittebols.
— Que signifie? répéta sa femme.
— A bas Wittebols!... cria la multitude.
En même temps un caillou vint briser les vitres et tomber aux pieds des deux époux.
— L'émeute. —
Après le caillou vint une brique, puis un pavé, si bien qu'au boul de quelques instants le salon de madame Wiltebols lut jonché de débris.
Au dehors la loule ne criait plus vivat! mais elle se livrait à des hurlements désordonnés... Ce n'était plus une manifestation d'un pacifique enthousiasme, mais c'était
ANDRÉ HAÎLIY. 257
bel et bien rémeute, avec sa voix lugubre et ses cris féroces.
Virginie, pâle de terreur, entraîna son maii dans le fond de la cbambre, et le saisissant à bras-le-corps, s'écria :
— César, ils vont t'assassiner!
Au même moment, Sidonie, la servante, entra comme une folle, blême, écbevelée.
— Au secours! au secours! Monsieur...
Madame, on enfonce la porte!
— Fuyons! dit madame \Yittebols.
— Oui, fuyons ! répéta la servante.
— Par où voulez-vous fuir?... s'écria le bourgmestre.
— Mais par le jardin! .. répondit sa femme.
— Par le jardin, c'est cela..., ajouta Sidonie.
— Fuir! dit le bourgmestre d'une voix indignée; ce mot révolte mon cœur de vieux soldat. Fuir devant quelques forcenés!... Jamais!... Sidonie, ma canne et mon cbapeau!...
2o8 ANDRÉ BAILLY.
— A bas Wittcbols! cria la populace au dehors.
— Mon échappe ! dit WiUebols d'une voix tonnante.
— César, qu'allez-vous faire?
— Ce que je vais faire, madame? Montrer à ce peuple que je n'ai pas peur. Mon écharpe, te dis-je!
Madame Wittebols avait perdu la léte et n'entendait plus son mari.
— Les misérables, dit-elle ; et la gendarmerie n'est pas là !
— La gendarmerie attend mes ordres...
tu vois bien qu'il faut que je sorte, répondit le chef de la commune. Voyons, vous autres, sortez par le jardin, allez avertir le brigadier s'il n'est déjà prévenu. Courez!
— Et vous. César?
— Je vais à mon devoir.
Madame ^yittebols allait sauter au cou du bourgmestre pour le retenir ou lui adresser de touchants adieux, lorsqu'un sabot, traversant les vitres, vint
tomber à ses pieds. Elle s'enfuit éperdue.
Resté seul, le bourgmestre n'hésita pas une minute, il ouvrit la fenêtre etse montra à la foule. A la clarté vacillante des rares débris de l'illumination, il put distinguer quelques individus en blouse, armés de gourdins, qui semblaient diriger le mouvement. Les émeutiers pouvaient bien être une cinquantaine. Les femmes, les enfants, les musiciens, le public paisible, avaient fui. Deux gendarmes auraient aisément dissipé cette foule dans laquelle de tout jeunes gens formaient la majorité.
L'apparition du bourgmestre produisit une diversion salutaire. Un silence accueillit sa venue; c'était déjà un triomphe.
— Que voulez-vous? dit Wittebols d'une voix ferme. Sont-ce bien les habitants de S... qui viennent assaillir de la sorte la maison de leur bourgmestre? Est-ce bien vous qui donnez ainsi l'exemple du mépris des lois? Tout à l'heure vous avez crié vive Wittebols! Que vous ai-je fait depuis dix
minutes?... Quel crime ai-je commis?...
l^aiiez...
On aimait M. \Yittebols dans la commune, les perturbateurs avaient marclié sans trop savoir pourquoi, à la voix de quelques meneurs.
Au fond c'étaient de braves ouvriers de la campagne, égarés par l'ivresse; cette voix calme résonnant au milieu du silence leur alla droit au cœur. — Ils répondirent tout d'abord aux paroles du bourgmestre par un léger murmure dont il eût été difîicile de saisir le sens exact, puis un critimidede vive Wittebols! surgit dans la cohue, et grâce à la contagion de l'exemple, ce cri devint bientôt général.
Le bourgmestre remporta de la sorte une éclatante victoire.
Il vit les groupes s'éloigner lentement et l'émeute s'apaiser, comme les flots à la voix de Neptune.
Ce fut pour le premier magistrat de S... l'occasion d'un instant de profond orgueil.
Ivre encore de son triomphe, M. \Yittebols courut à la reclierche de sa femme qu'il espérait retrouver au jardin, et de la sorte il n'entendit pas les rassemblements, au détour de la rue, proférer ce cri menaçant :
— Chez Van Scheepdael !
Le bourgmestre croyait l'orage dissipé.
L'obscurité ne lui avait point permis de voir que l'émeute avait pour chef l'homme le plus redoutable du village, le fermier De Hert.
On se rappelle que ce paysan brutal avail déjà proféré des menaces à l'estaminet du Lion cVor avant la séance du conseil communal. — Aussitôt après l'annonce de la démonstration du soir, il était allé trouver le vicaire, lui offrant de faire une contremanifestation. Le vicaire n'avait pas dit non. M. Jean Fisse, tout en se retranchant derrière les difficultés de sa position officielle, avait habilement encouragé le fermier dans ses projets.
L'dclievin Lcgras ne l'en avait point détourné. Bien enlendu, la démonstration que proposait boer Dart, devait être essentiellement pacifique. — II s'agissait de prouver que toute la commune n'était pas inféodée aux idées libérales, que les petits frères y avaient des partisans; rien de plus. Nous ne ferons à aucun des membres de ce conciliabule, où siégeaient un prêtre, un éclievin et un notaire, l'injure de supposer qu'ils eussent l'intention de pousser à la guerre civile.
Mais boer Dart avait son plan combiné d'avance. Ce paysan, dévoré par l'envie, s'était promis de tirer une vengeance éclatante des humiliations qu'il avait plus d'une fois subies. Il avait enivré ses garçons de ferme, distribué des gros sous à quelques vagabonds, à des gens sans aveu, à des gamins toujours avides de bruit et de désordre; puis il s'était mis h la tête de cette bande, qui avait successivement mis en fuite les curieux accourus devant la porte
de M. Wiltebols, et brisé les carreaux de vitre du bourgmestre.
Maintenant il menait sa troupe chez M. Van Schecpdael, après avoir stimulé l'ardeur de ses hommes par de nouvelle."; prom.esses d'argent et de libations.
La maison du conseiller provincial était située, comme on sait, à quelque distance du village et entourée de prairies qui rendaient la fuite aisée en cas de résistance. La grille restait ouverte jusqu'à une heure avancée de la soirée.
Il fut donc facile à la bande du fermier d'arriver jusque sur la terrasse du château. Le fermier avait adroitement dispersé ses iicolytes pour les réunir dans l'avenue, et les habitants du château ne se doutaient nullement de l'approche d'une invasion nocturne, quand un cri formidable retentit sous les fenêtres de la chambre d'Hélène. Le conseiller veillait auprès du chevet de sa fille. Quand il entendit les clameurs de la foule, il se crut le jouet d'un rêve. Mais
-2GA A.NDUÉ BAILLY.
une seconde et smisire menace du dehors dissipa le doute dans son esprit. Il courut à la fenêtre, et distingua des formes vagues qui s'agitaient dans l'obscurité. — La nuit grandit tous les objets et leur donne des proportions formidables. M. Van Sclieepdael crut que tout le village venait assaillir sa maison. Il se précipita hors de sa chambre, courut dans le corridor, et ouvrit la fenèlrc. Une pierre effleura son épaule et vint tomber à ses côtés.
Ce fut pour le conseiller un moment d'épou vantableangoisse.il était seul chezlui, avec sa fille mourante, deux femmes sur lesquelles il ne fallait pas compter, et On domestique, dont la poltronnerie était passée en proverbe dans la commune.
L'ignorance en outre grossit tous les dangers, et M. Van Scheepdael ne savait pas quels étaient ses ennemis.
Que faire en un pareil moment? Quitter sa fille? Engager une lutte impossible? — Pris à l'improviste, il ne pouvait même
:iller constater le péril sans abandonner Hélène; il n'avait personne à qui la confier. Jean venait d'accourir, aussi pâle, aussi défait que Sidonie un quart d'heure auparavant.
— Monsieur, on vient nous assassiner !
criait le domestique éperdu, et suivi des deux servantes qui imploraient la Vierge et tous les saints.
— Jean, dit le conseiller, cours chercher la gendarmerie.
— Je n'oserai jamais sortir, répondit le domestique; ils sont là cinq cents tout prêts à me massacrer.
— Lâche! cria M. Van Scheepdael. Je te donne cent francs si lu parviens à sortir... Jeannette, sonnez la cloche.
— Je n'oserai jamais, murmura Jean à dL'mi mort de peur.
— J'irai, moi, chercher les gendarmes, dit la femme de chambre.
— C'est cela. Jeannette... merci... Vous,
îlOCy ANDRÉ BAILLY.
Marie, allez auprès de ma fille, et ne la qulllcz pas... allez!
La foule, pendant ce temps, poussait des hurlements sauvages.
— A bas Van Schecpdael ! à bas les intrigants! criaient ces forcenés, excités par leur chef.
Le conseiller saisit son domestique par le collet.
— Mon fusil... mes pistolets! s'écria-t-il, mon fusil de chasse... il est dans ma chambre derrière le secrétaire... Vite... ou je t'étrangle!!...
La peur donna des ailes au valet.
Il courut chercher le fusil dans l'obscurité.
Quand M. Van Scheepdael reparut à la fenêtre, il tenait son arme dont le canon brilla d'une sinistre lueur aux rayons de la lune.
— Qui étes-vous? Que voulez-vous ? criat-il d'une voix qui domina un ins tant le tumulte.
ANDRÉ r.AILLY. ^Ql
Un carreau de vilre vola en éclats à côté de lui.
— Misérables! s'écria le conseiller. Le premier qui bouge encore, je le tue.
Au moment où 11 parlait ainsi, une échelle fut appliquée contre le mur.
La foule poussa un hourra de triomphe.
31. Van Scheepdael crut qu'on allait monter à l'assaut de sa maison.
— Le premier qui essaye d'entrer est un homme mort! cria-t-il encore.
Un individu continuait de gravir l'échelle.
— Retirez-vous..., disait cet homme, d'une voix qui n'était pas inconnue du conseiller.
Mais la foule faisait un tel vacarme qu'il était impossible de s'entendre.
L'individu venait d'atteindre l'appui de la fenêtre.
— Arrière! où vous êtes mort, dit le conseiller.
^68 ANDRÉ r.AILLY.
— Silence... au nom du cielî C'est un ami! répondit rassaillanl, qui d'un bras vigoureux releva le fusil de M. Van Sclieepdael, enjambant en même temps la fenêtre.
Mais il faisait noir; M. Van Scheepdael, hors de lui, ne vit rien, n'eniendil rien, se dégagea, abaissa le canon du fusil, fit feu...
L'homme tomba, les deux bras en avant, sur le plancher, au moment où la servante apparaissait avec un bougeoir, au moment où les émeutiers, épouvantés par le bruit de la détonation, prenaient la fuite dans tous les sens.
M. Van Scheepdael reconnut André bailly.
Le pauvre garçon ver-ait défendre Hélène...
La police arrivait derrière lui et put arrêter quelques-uns des fuyards.