ANDRÉ CHÈNIER ET LA POÉSIE LYRIQUE
Supposez, au milieu de Rome, Pergolèse, la lyre à la main, avec la voix de Timothée et l'éloquence de Démosthène, rappelant aux Romains leur ancienne splendeur et les vertus de leurs ancêtres : vous aurez l'idée d'un poète lyrique, et des grands effets de son art.
Marmontel.
On sait à quoi se bornait la poésie lyrique, pour les poètes du xvii* siècle. Je ne reviendrai pas ici sur les raisons qui ont forcé les Classiques à étrangler, comme ils l'ont fait, le lyrisme. Ces raisons, on les trouvera toutes dans le caractère volontairement impersonnel de la littérature d'alors. Qui dit lyrique dit passionné. Mais la passion, aux yeux des Classiques, ne doit point s'étaler. Avant de devenir matière à expression artistique, elle doit se transformer, s'épurer, se généraliser; elle gagne même à nous être présentée comme étant la passion d'un héros grec ou romain, lequel incarne lui-même V homme en général. Car « le moi est haïssable » . Il n'est donc pas décent que le lecteur ou le spectateur puisse discerner
rhomme sous Fauteur. Par suite, guerre à Fimagination, faculté folle et dangereuse. Par suite, encore, condamnation du xvi° siècle et de tout son programme; excommunication de Ronsard par Boileau et de Montaigne par Pascal. Ainsi, le classicisme méconnaît la principale source d'inspiration de Fantiquité, supprime Aristophane, Pindare, tous les lyriques ioniens, et en vient à considérer la poésie lyrique comme une sorte de délire feint, dont VOde serait le cadre unique.
Cette grossière erreur est consacrée dans Y Art poétique de Boileau. Le xviii* siècle, en conséquence de son éducation littéraire, Fadopta sans mot dire, sous réserve de quelques timides protestations, que nous lirons tout à Fheure dans Y Encyclopédie, Despréaux, au chant ii de Y Art poétique, ne donne pas à FOde plus d'importance qu'au sonnet. L'ode est, elle aussi, un genre secondaire, presque un poème à forme fixe. Du moins, si elle admet plusieurs espèces de strophes, ces combinaisons métriques sont en quantité restreinte, et Malherbe les a toutes énumérées. Pas une voix ne s'élève pour protester. Les adversaires de la superstition antique se contentent de railler doucement Pindare, ainsi que le fit Perrault dans la jolie anecdote du président Morinet et de sa femme, qui mit Boileau si fort en colère. L'idée ne leur vient pas que la définition classique du lyrisme
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puisse reposer tout entière sur un contre sens; ils se bornent à des querelles de détail. Il demeure donc convenu que le poète lyrique doit invoquer à tout propos les Muses et Apollon, simuler un enthousiasme qu'il ne ressent pas, multiplier les points d'interrogation et d'exclamation, suspendre fréquemment le sens et brouiller quelque peu la syntaxe. Rien de plus agaçant que ce désordre voulu, que cette impétuosité affectée, qui dissimule mal une déplorable pauvreté de fond et une parfaite insensibilité. Voyez les explications que fournit Boileau sur son ode trop célèbre de la Prise de Namur, où il semble bien, quelque risible que cela paraisse, qu'il ait voulu créer le modèle du genre. Voltaire ne pense pas autrement, quoiqu'il soit, par nature, moins respectueux de l'antique. Vrai mouton de Panurge, il suit les camarades : rien n'est plus plat que ses odes. Il s'en est mal excusé dans la pièce qu'il avait d'abord intitulée Galimatias pindarique*.
I. C'est Fode sur le Carrousel de l'Impératrice de Russie (1766), qui débute par cette strophe :
Sors du tombeau, divin Pindare,
Toi qui célébras autrefois
Les chevaux de quelques bourgeois
Ou de Corinthe, ou de Mégare;
Toi qui possédas le talent
De parler beaucoup sans rien dire ;
Toi qui modulas savamment
Des vers que personne n'entend.
Et qu'il faut toujours qu'on admire...
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Du moment où la poésie lyrique est réduite à Tode, et l'ode elle-même limitée à une formule aussi étroite, nous ne pouvons plus nous étonner de voir Malherbe considéré comme un maître par toute F école classique. Il est certain qu'il a, mieux qu'aucun autre, réalisé la conception d'un lyrisme travaillé et quasiment impersonnel. On lui a, de nos jours, beaucoup reproché sa sécheresse. N'est-ce point lui qui disait : « Quand on a fait cent vers et deux feuilles de prose, il faut se reposer dix ans. » ? Mais, s'il fut réfractaire à l'inspiration, c'est qu'il regardait la verve comme une amie sans raison, capable de vous faire faire des sottises; et il se méfiait d'elle ainsi que d'une quinteuse maîtresse. Sa minutie ne connaissait point de tempéraments. On assure qu'il employa une demi-rame de papier à corriger une seule stance. Mais cette minutie même était une garantie, au goût des classiques. Tandis qu'on rature, la Raison a tout le temps de réduire les écarts de la Fantaisie. — Un jour, Racan le trouva occupé à compter cinquante sous. Il séparait dix sous, puis dix, puis cinq; puis dix, dix encore, et encore cinq. « J'avais, dit le poète (?), certaine stance dans la tête, où il y a deux grands vers et un petit, puis deux alexandrins encore et un autre demi-vers. »
Il établissait, dit spirituellement son biographe, « le plan stratégique » de sa stance. Ainsi, rien n'était confié au hasard.