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CHAPITRE IV

ANDRÉ GHÉNIER ET LA POÉSIE ÉPIGO-DIDAGTIQUE

Les objets qui ne sont propres qa'k satisfaire notre curiosité ne nous attachent pas autant que les objets qui sont capables de nous attendrir.

De Jaucourt.

Parmi les poèmes inachevés de Chénier dont nous avons conservé les fragments et qu'il est permis de reconstituer, avec précaution, par la pensée, aucun n'a plus attiré l'attention des commentateurs que cet Hermès, dont le poète espérait la gloire. Les critiques ont &it à ce poème une large place, depuis que Sainte-Beuve et Egger l'ont fait connaître au public. Les uns ont déploré l'état d'imperfection où la destinée l'a laissé ; à les entendre, nous serions privés d'un chef-d'œuvre. D'autres en ont, un peu légèrement, condamné le plan et l'exécution et déclaré que V Hermès eût simplement grossi le nombre, excessif déjà, des poèmes didactiques

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au XVIII* siècle. Delille et Le Brun eussent trouvé un émule; voilà tout. — Il n'entre pas dans notre sujet de reprendre ici la discussion des mérites de Y Hermès. Nous voulons seulement fixer les idées critiques d'André Ghénier relativement au poème épique et au poème didactique (car Y Hermès procède des deux genres) ; et, pour cela, résumer brièvement d'abord l'état de la question, au moment où Chénier y va exercer son goût personnel.

Entre tous les genres définis par le Classicisme, l'épopée est celui qui, au xvii* siècle, avait donné les résultats les plus minces, les plus contestables. Les poètes épiques avaient abondé. Tous ont laissé la réputation justifiée d'avoir entassé les descriptions les plus pompeuses et les plus vides, sans pouvoir créer une œuvre viable. Les raisons de ces échecs ont souvent été étudiées depuis. Il en est deux principales. D'abord, les poètes soi-disant épiques, l'esprit hanté par l'exemple mal compris des Anciens, accumulaient dans leurs vers les faux ornements d'une mythologie stérile et surannée, se figurant par là ressusciter les « sublimes » images de Virgile ou d'Homère. En second lieu, ils furent victimes de la confusion, générale alors*, entre l'épopée naturelle, qui naît sponta-

I. La distinction fut établie pour la première .fois par YiUemain, dans son Cours de Littérature au Moyen âge; i83o.

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nément chez un peuple, à un moment particulier de son histoire, et l'épopée littéraire, qui forcément est œuvre d'art, c'est-à-dire artificielle. De là à conclure que les Français n'ont point « la tête épique », il n'y avait qu'un pas pour des gens qui ignoraient ou méconnaissaient toute la production épique du moyen âge et les Chansons de geste, jugées barbares et grossières. Boileau qui, ne l'oublions pas, fait toujours de la satire en son Art poétique, ne traite avec quelque développement, au Chant m, que la question du merveilleux. Le merveilleux doit être païen, c'est-à-dire issu de la fable ; et, quand Boileau prononce cette sentence, il entend condamner les folles tentatives d'un Desmarets Saint-Sorlin ou d'un Carel de Sainte-Garde.

Voltaire, dans son Essai sur le poème épique ("1728), qu'il écrivit pour justifier la Henriade, se permet des audaces timides, comme toujours quand il s'agit de littérature. Après qu'il a protesté contre ceux qui a accablent les arts d'un nombre prodigieux de règles », vous pensez peut-être qu'il va affranchir l'épopée et déclarer la fantaisie reine de la poésie épique. Point du tout. Il chicanera simplement la valeur de tel ou tel détail, fera montre d'une réelle tendresse envers Milton et les poètes anglais, jugera rapidement les principaux poètes épiques, dans la liste desquels, par une sorte de hardiesse, il introduit l'Espagnol Don Alonzo de Ercilla. Sa

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conclusion est digne du xvii® siècle : « Nous n'avions point de poème épique en France, et je ne sais même si nous en avons aujourd'hui. y> C'est beaucoup de modestie de sa parti — Toutefois, Voltaire concédera au poète épique une liberté plus grande, sans doute parce qu'il se l'est accordée à lui-même. Sur le caractère du héros épique, sur la durée de l'épopée, sur la mythologie même, il n'est pas d'accord avec les lois strictes et arbitraires des théoriciens classiques.

L'Encyclopédie fera justice de ce que Voltaire avait laissé subsister. Les Encyclopédistes se sont mis à trois pour emporter cette bastille. De Jaucourt composa l'article Poèw£ épique; Marmontel, l'article Épopée; Sulzer rédigea l'article Épopée du Supplément. Des trois, de Jaucourt se montre le plus accommodant; il renvoie le lecteur à VEssai de Voltaire, et insinue qu'au Keu de se laisser tyranniser par des pédants, mieux vaut « tirer nos règles de la nature». La formule est commode, d'autant qu'elle manque de rigueur et qu'on ne se pique pas de l'interpréter. Mais « l'étendard de la révolte » n'en est pas moins levé.

Marmontel couvre Homère de fleurs et de guirlandes. Puis il le compare irrévérencieusement à une vieille horloge. Marchera-t-elle mieux parce qu'elle est plus vieille? Marmontel, mon ami, vous n'avez pas relu votre Pascal qui

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VOUS aurait fort bien souligné l'inanité de votre propos. Si, dans les sciences, l'expérience accumulée des générations constitue un avantage pour les derniers venus, il n'en va pas de même dans l'ordre des arts et des lettres. Les premières productions de l'esprit humain peuvent, en poésie, être aussi les plus parfaites. Ce que Marmontel voulait, c'était préserver les poètes contemporains, s'ils'en rencontrait, delà superstition d'Homère. N'imitez pas, leur disait-il, sinon à bon escient ; et commencez par distinguer ce que les règles ont d'essentiel et ce qu'elles présentent d'arbitraire.

Sulzer raisonne de même et, lui aussi, conseille de (( suivre les traces de la nature » . Il voudrait qu'on pût remonter a à ce qui a dû précéder tout art » et chercher ainsi dans les poèmes antérieurs à Homère, s'il en était resté, l'épopée dans sa pureté primitive. Tout au moins peut-on, dit-il, imaginer ce que l'épopée dut être à cette époque préhistorique ; à savoir, des récits pathétiques, d'abord faits par les acteurs de quelque grande guerre ou expédition nationale, puis, repris, enjolivés, agrémentés par les aèdes et fixés enfin par un poète. Il me semble que le bon Sulzer ne jugeait pas trop mal et que l'histoire littéraire, de nos jours, avec sa méthode scientifique et les découvertes de la philologie historique, est arrivée à peu près aux résultats que son bon sens pressentait.

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Mais tout cela est encore bien théorique.

Voici quelques questions vitales pour l'avenir et la transformation de l'épopée, et dont nous allons trouver chez les Encyclopédistes une solution que Ghénier n'aura plus qu'à reprendre et à appliquer.

Avant tout, Féternelle question du merveilleux. Sur ce point, l'Encyclopédie s'est déclarée franchement hostile aux conclusions de l'Art poétique. Si elle admet la mythologie païenne, c'est comme une source d'images, de métaphores, d'allégories. Les divinités elles-mêmes sont renvoyées au magasin des vieilleries démodées. Voulez-vous mettre en scène des êtres surnaturels P Choisissez-les (( dans le fond de notre religion ». (Ici, Chénier prendra la tangente, car le surnaturel chrétien l'intéresse et le séduit peu.) Quant à l'allégorie, que recommandait Voltaire, Marmontel l'a blâmée, comme froide. Peut-être un vrai poète saura-t-il l'échauffer. Car l'allégorie marque l'avènement de la poésie philosophique. Enfin, on peut même soutenir que l'épopée doit se passer du merveilleux, et chercher, soit dans des actions héroïques, mais humaines, soit dans les découvertes et les progrès du génie humain, l'élément extraordinaire qui excitera notre admiration.

Assurément, nous sommes loin des définitions étroites et des discussions oiseuses du

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XVII* siècle! Cette doctrine ne tend à rien moins qu'à appuyer désormais l'épopée sur une description dramatique de la lutte de l'homme contre la nature. Dans ces lignes mémorables, je reconnais l'inspiration antique de Lucrèce, et je vois poindre l'idée première de V Hermès.

Mais cette idée, qui enferme tout un programme, elle n'est pas entièrement neuve. Je la rencontre, exprimée avec beaucoup de force et de netteté, chez Fontenelle, ce curieux esprit, à la fois précieux et scientifique, admirable vulgarisateur, dont les œuvres, même médiocres, abondent en vues originales. Fontenelle a réellement prévu et prédit le poème scientifique et philosophique, que Chénier aura l'ambition d'écrire, et que, de nos jours, M. Sully Prudhomme exécutera non sans génie. Après avoir parlé des (( images fabuleuses », en poésie, il propose de les renouveler en traitant des sujets philosophiques^ On sait assez ce que le xviir siècle entend par cette expression, beaucoup plus compréhensive qu'elle ne l'est de nos jours. Sans doute, ajoute-t-il « les productions de cette poésie purement philosophique seraient telles que peu d'auteurs en seraient capables, j'en conviens, peu de lecteurs capables de les goûter, j'en conviens encore... mais la . poésie, par elle-même, a le droit de s'élever aux

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