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I . Traité sur la poésie en général

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images intellectuelles, si elle peut... la poésie fera un effort pour ne parler des sujets les plus philosophiques qu'en sa langue ordinaire. Les figures bien maniées peuvent aller loin... Il n'est pas douteux que la philosophie n'ait acquis aujourd'hui quelques nouveaux degrés de perfection; de là se répand une lumière qui ne se renferme pas dans la région philosophique, mais qui gagne toujours comme de proche en proche, et s'étend enfin sur tout l'empire des lettres... La poésie se piquera-t-elle du glorieux privilège d'en être exempte? » Et si les philosophes anciens étaient, comme on l'a dit, plus poètes que philosophes, pourquoi les poètes modernes ne seraient-ils pas plus philosophes que poètes? Aussi Fontenelle termine-t-il par cette prédiction qu'il déclare lui-même hasardée : (( Peut-être viendra-t-il un temps où les poètes se piqueront d'être plus philosophes que poètes,

I. L'idée était nouvelle. Fontenelle ne peut nous en offrir que des applications imparfaites. Les vers philosophiques et scientifiques qu*il cite, par exemple ceux de La Motte, rappellent par trop la célèbre chanson d'étudiants :

Pour préparer de Vhydroghne, Prenez un tube en porcelaine.

Mettez-y du fer et de Veau, Chauffez le tout sur un fourneau...

Mais Fontenelle ajoute que la difficulté peut être vaincue et que « rien ne devrait être plus conforme au génie audacieux de la poésie ».

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d'avoir plus d'esprit (c'est-à-dire d'intelligence) que de talent, et en seront loués. » Car ils donneront alors moins ce aux ornements qu'au fond des choses ».

Ce serait méconnaître Cydias que de ne pas voir dans cette dernière malice une attaque sournoise contre la poésie. Cependant, cet essai de doctrine, appliqué par un poète de race, pourrait bien se transformer à la gloire de l'imagination. Les vers connus de Y Invention ne sont que la transcription poétique de cet apparent paradoxe :

Tous les arts sont unis : les sciences humaines N'ont pu de leur empire étendre les domaines Sans agrandir aussi la carrière des vers. . . etc.

Voilà donc le poète épique devenu philosophe ; et cela, de l'aveu même des philosophes. Cette conséquence en entraîne une autre, pour la mort de la loi classique qui impose la séparation des genres. Si le poète entreprend de conter aux hommes la lutte de l'esprit contre la matière, les conquêtes du génie scientifique, l'origine et la fin du monde, il faut, de toute nécessité, qu'il se fasse éducateur. Jadis il s'est contenté de chanter; il faut maintenant qu'il instruise. Par suite, l'inspiration épique est appelée à renouveler le poème didactique, et ce dernier genre ne pourra qu'y gagner.

Dans quelle décadence est tombée, au

XVIII" siècle, la poésie descriptive et didactique ! La lecture des poèmes de Delille, à supposer qu'elle soit encore supportable, le démontrerait rapidement. L'erreur qui guide alors les fabricants de semblables ouvrages consiste à croire que la poésie didactique a pour rôle de résumer les données « simples et nues » de la science, en se bornant à les égayer par des tableaux et des descriptions. Printemps^ hivers, tempêtes, levers et couchers de soleil. Or, une telle conception est admissible au temps d'Hésiode, où la versification est un aide-mémoire, à défaut de récriture. Les préceptes relatifs à l'agriculture ou à la religion sont alors exprimés en vers, parce que les vers sont faciles à retenir. Encore est-il qu'Hésiode lui-même brise vite les gênantes barrières de cette formule, et donne libre cours à la verve épique. Non, le poème didactique n'est pas destiné à instruire. Les lecteurs, remarquait de Jaucourt (( préfèrent le plaisir d'être émus au plaisir d'être instruits ». Le poème qui n'est que didactique est un signe de décadence. C'est le triomphe du versificateur habile et méticuleux, mais dépourvu d'âme, qui aUgne ses descriptions soignées, et, à coups de périphrases adroites^ arrive à exprimer des vérités qui n'étaient point faites pour entrer dans un vers. Le succès, en ce genre, est réservé aux médiocres^ voire aux imbéciles. Je lis, non sans joie, dans les œuvres de Marie-Joseph Ché-

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nier, certaine épigramme dirigée contre Tabbé Delille, et qui se termine par ce trait :

Les serins chantent dans des cages!

Afin donc que le poème didactique soit autre chose qu' « une sorte d'usurpation que la poésie a faite sur la prose* », il est essentiel qu'il émeuve et qu'il frappe l'imagination. Prenez pour sujet la lutte de l'homme contre les forces naturelles, la marche et le progrès de l'intelligence humaine, s' affranchissant des superstitions, prenant conscience de sa force et de sa dignité : tel est le Titan d'Eschyle. Ne nous exprimez pas en vers la géographie de l'Amérique; mais montrez-nous l'homme parti pour conquérir ce nouveau monde que son génie a deviné, et voyant, à mesure que le but ignoré se rapproche « se lever des étoiles nouvelles ». Représentez-nous la créature aux prises avec la création, compliquant encore sa vie « de quatre jours » par l'inquiétude de l'au-delà et par la crainte de la divinité. C'est ce qu'a fait Lucrèce. Ainsi le poème didactique se marie avec le poème épique. Le lyrisme même y fera entendre sa note personnelle. A la place des fadeurs niaises d'un Delille ou d'un Le Brun, nous avons le droit d'exiger un poème sincère, qui nous touchera, parce que le poète aura lui-

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