I. Les Contemplations
a. Exemples : V. Hugo : A mes enfants. Lettre, Écrit en 1855, à J, Janin, à Al. Damas, etc. Lamartine : Epitres à V. Hugo, à Sainte-Beuve, à de Pastoret, à C. Delavigne, à W. Scott, etc. Musset : A Lamartine. Sully Prudhomme : Le Joug, l'Amérique, etc.
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fut de se déguiser. Quittant le vêtement simple de la poésie familière, elle s'est habillée de lyrisme, à l'imitation des autres formes de la poésie. Les épîtres de Victor Hugo, de Lamartine, de Musset, bouillonnent d'un feu intérieur.
Mélancolie, maladie du siècle; inquiétude delà destinée humaine ; prière ou blasphème ; même, plus simplement, exposé d'une doctrine politique ou littéraire. Tout cela s'échauffe, alors que la tiédeur était la loi du genre. Tout cela bondit, court, vole, tandis que l'Epître classique, douairière aimable et gracieuse encore, mais les jambes un peu molles, cheminait sans heurts, à pas menus, s'appuyant sur la raison comme sur un bâton de vieillesse. Cette évolution ne s'est pas opérée sans transition. Je crois bien que, dans l'œuvre de Chénier, nous saisirons déjà sur le fait cette velléité d'indépendance. Avec lui, l'Epître se sent pousser des ailes ; mais ces ailes sont faibles encore, comme celles des jeunes oiseaux à peine sortis du nid.
Les Encyclopédistes n'ont pas compris l'Epître autrement que ne l'ont fait les théoriciens du XVII • siècle. Marmontel observe seulement que l'épître, qui, étant une lettre, devrait être familière, manque trop souvent de naturel.
« On y attache aujourd'hui l'idée de la réflexion et du travail. » Mais Marmontel entend par là que l'Epître peut et doit participer au style no-
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ble comme au style enjoué, qu'elle exige même le style héroïque lorsqu'elle s'adresse au Roi. Làdessus, il part en guerre contre Boileau, qui fiit (( grotesque » quand il nous a présenté un fleuve essuyant sa barbe ; contre J.-B. Rousseau, qui n'est point assez philosophe. Bref, il réclame de Tépltre philosophique « la justesse et la profondeur du raisonnement... la vérité rigoureuse et la progression méthodique dans les idées ». Pour qui a présente à l'esprit la définition conventionnelle du lyrisme classique, ces derniers mots écartent de l'Epître l'expression vive et émue d'un sentiment, d'une affection, d'une passion. C'est le cerveau, non le cœur, qui préside à la composition d'une épître.
Aussi l'épître classique affectera-t-elle les allures d'une dissertation.
D'autre part, examinons les sept Épttres laissées par André Chénier. Dans le choix des sujets, dans l'aspect général de ces pièces, tout est classique. Elles parlent de la Gloire, de l'Amitié. Elles célèbrent le génie des Anciens, nous renseignent sur quelques-unes des ambitions et sur certains des procédés du poète. Elles ont de ces exordes que Boileau approuvait :
Laisse gronder le Rhin et ses flots destructeurs. Muse; va de Le Brun gourwander les lenteurs...
(Ép. m).
Ami, chez nos Français ma Muse voudrait plaire...
(Ép. iv).
Elles rappellent Horace, plus encore que Boileau ; elle ne craignent point l'usage de la mythologie, citent TibuUe, Virgile et Ovide, se retrempent aux ondes d'Hippocrène et consacrent le nom de leur auteur au Temple de Mémoire. — Mais regardez-y d'un peu plus près ; soulevez ce masque banal, qu'impose la tradition. Vous ne tarderez pas à distinguer, non seulement le visage, mais le cœur même du poète. Or, si le poète est éloquent dans ces épîtres, c'est parce, qu'il parle de lui-même. L'originalité de ces pièces est faite de l'expression personnelle d'un sentiment sincère. « Pectus est, quod disertum fa cit. )) Cette originalité-là n'existe guère chez Boileau. A la place, vous trouverez le raisonnement strict, mais froid, le précepte précis, mais dur; souvent aussi, de l'adulation. N'oubhons pas que le principe même du Classicisme comprime l'imagination*. — J'aime donc à relever dans Chénier ces confessions, ces élans de passion qui rendent l'homme sympathique :
Moi, f ai besoin d'aimer.., U amour seul dans mon âme a créé le génie...
L'amour est seul arbitre et seul dieu de ma vie... Puisse un vers caressant séduire la beauté/...
Et le passage célèbre de YÉpître m, sur VHer-
I. J'ai noté Texception qu'il est juste de faire pour VEpître à Racine. Celle-là honore doublement Boileau. Le sentiment est noble, et l'expression sincère. — UÉpitre à Molière, aussi, mérite d'être réservée.
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mes! Et nombre d'autres, qui se dissimulent parmi des vers de facture; car les Épttres sont de la première partie de la carrière d'André : à ce moment, il ne songeait pas encore à s'aflTranchir des règles.
Si, malgré tout, les Epttres proprement dites conservent la forme classique, il n'en est pas de même de certaines pièces qui sont, dans les éditions, rangées parmi les Élégies, et qui sont en réalité des Epîtres écrites sur un ton plus lyrique. Quelle n'est pas la force d'un terme, d'une définition, d'une règle littéraire, en ce xviii* siècle qui prétend à toutes les libertés I Un homme, même du talent d'André Ghénier, compose-t-il une épttre? Malgré lui, il pliera son inspiration à presque toutes, sinon à toutes les lois du genre. L'ensemble demeurera froid. Oublie-t-il, au contraire, qu'il s'adresse à ses amis, ou leur écrit-il pour se plaindre de la destinée, de la maladie, de l'indifiTérence ou de l'inconstance d'une belle.»^ Cette lettre ne sera plus une épître. Par le sujet traité, elle devient
La plaintive Élégie en longs habits de deuil. . .
Fort bien. l/Art poétique permet alors qu'on soit lyrique.
Ainsi, les Elégies i, m, v, viii, ix, du premier livre, IX et xxii du second, sont de vérita-
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tables Epîtres lyriques, et nous permettent de juger de quelle manière Chénier espérait rajeunir le genre. Encore une fois, c'était par la peinture des sentiments intimes. Dans les Élégies, ce sentiment est, en général, l'amour, vrai ou fictif, passager ou durable, voluptueux ou passionné. (Car je ne me permets pas d'aflSrmer, comme on l'a &it à la légère, que l'amour, chez André, ait toujours été purement sensuel.) Ses correspondants habituels sont encore les frères de Pange, les frères Trudaine, et Le Brun. Ici, il chante la beauté et la nature. Là il célèbre la tendresse, le plaisir, et souhaite que le jeune amoureux qui le Ura un jour se reconnaisse luimême en ces vers. Aux frères de Pange il n'hésite pas à confier qu'il se sent légèrement épicurien, et un brin fataUste. Aux Trudaine il annonce le dessein de se guérir de ses multiples amours, par de lointains voyages. Ce sont bien des épitres, mais des épîtres où il se décrit luimême. Où est le souci classique des descriptions générales, de la peinture de l'homme? C'est un homme, qui vit, soufire, s'attendrit, se démène et se promène sous nos yeux. Est-ce le xvi" siècle, avec Montaigne, qui inspire notre poète P Ou serait-ce qu'il pressent, de ce côté, l'avenir de la littérature du xix*' siècle, et la difiusion du lyrisme dans tous les genres poétiques?
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A YÉpttre^ joignons quelques genres familiers.
La Fable, tout d'abord. — On a longtemps reproché à Boileau de n'avoir pas admis l'apologue aux honneurs d'une citation, et d'avoir volontairement méconnu le génie de La Fontaine. D'autre part, on sait que J.-J. Rousseau tenait la fable en piètre estime, et allait jusqu'à l'accuser de fausser l'esprit des enfants. (A l'époque romantique, Lamartine sera tout aussi injuste.) Marmontel, dans l'Encyclopédie, établit un parallèle entre La Fontaine et La Motte, qu'il appelle « les deux fabulistes français » . Le xviii* siècle étant amoureux de lui-même et fier de ses lumières, Marmontel consentira à céder à La Fontaine le prix de la naïveté. Mais tout le porte à croire que La Motte a mieux compris le sens moral et la philosophie de l'apologue.
Chénier, qui s'exerçait en tous les genres, fut attiré par celui-là. Il connaît bien La Fontaine, et admire en lui un délicat artisan de style. Encore adolescent, il le cite à maintes reprises en ses notes sur Malherbe. Plus tard, il le compare à TibuUe, même à Virgile : « . . . Vir-
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gile, TibuUe, La Fontaine aimaient à vagabonder çà et là lentement, l'œil doucement mélancolique, la tête penchée sur l'épaule, rêvant à tout et ne pensant à rien. Ils haïssaient les scélérats par l'amour et la pitié que leur inspiraient les gens de bien qu'ils oppriment*. »
Néanmoins, Chénier songe surtout aux Anciens quand il s'amuse à mettre en vers un apologue. Ce sont des gammes, des préludes à des récits plus importants. Considérons comme tel le fragment de discours où il reproche à certains poètes « ennemis de la nature » de faire prendre un renard par un coq ou éventrer <( vingt dogues furieux » par un faible agneau*. Peut-être était-ce un souvenir du Discours à Madame de la Sablière. Ou plutôt une réminiscence des vers dans lesquels Horace se moque des fous qui nous font voir « un dauphin sur les arbres, un sanglier dans les flots ». — De même, la fable, plus connue, du Rat de ville et du rat des champs, est une traduction d'Horace {Sat. II, VI, 80). « Il ne faudrait pas croire (dit très justement Becq de Fouquières), qu'André, en traitant à son tour ce sujet, ait voulu surpasser ses prédécesseurs. » Mais le sagace commentateur me paraît faire erreur, quand il
I. Sur la Perfection des arts. — Rapprocher cette dernière phrase de la théorie de Chénier sur la Satire (chap. y m), a. Ed. G. de Chénier, tome II, p. 209.
la
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ajoute : ce C'est ici le moraliste qui se laisse séduire, comme Horace, à la belle pensée que recouvre cet apologue. » André Chénier ne songea guère à moraliser. Fort heureusement, il se contenta d'être poète. Ne voyons donc en ce morceau lestement tourné qu'un exercice de versification*.
Reste le Conte en vers. Il n'eut point le temps de s'y adonner. Admirateur de Montaigne, de Rabelais, des Italiens, pardonnait-il à La Fontaine la licence de ses libres anecdotes? Je ne sais. En tous cas, il a jugé Perrault avec la dernière cruauté*. Pour lui, tout pénétré des grâces antiques, le conte n'était peut-être acceptable que s'il évoquait l'innocence et la nudité de l'âge d'or :
Mais, comme vous, ce que plus je regrette.
Mes chers amis, c^est qu'en ce temps béni
1. On rencontre encore cette ébauche de fable dans les Cjclopes littéraires (E. G. de Ch. ch. m) :
Pourquoi, disait le chêne, à mon large feuillage
Imprimer de ta dent le lent et faible outrage.
Insecte ridicule ? Eh ! dis-moi, songes-tu
Que d*un souffle tu meurs, à mes pieds abattu ? —
Oui, dit en écumant la chenille rampante.
Oui; mais à t'insulter ma haine se contente.
Ta gloire me déplaît. Ton front impérieux
Méprise ma bassesse et mon œil envieux;
Et je voudrais pouvoir, à force de morsures.
Venger de ce mépris les sanglantes injures,