ET A SES OEUVRES
J. Lefèvre-Deumier, dans un volume de vers intitulé le Parricide:, a chanté Chénier. Voir la pièce qui a pour titre : Hommage aux mânes d'André Chénier.
Lefèvre-Deumier(i 797-1 867), poète, romancier et journaliste d'un certain talent, fut poursuivi durant presque toute sa vie par une mauvaise chance persistante. Il compta parmi les Romantiques, bien qu'il se fût lancé, tout jeune encore, dans la composition d'un vaste poème encyclopédique intitulé VUnivers (tout simplement!). Ce poème ne fut jamais terminé. — Quand il écrivit le Parricide (Paris, in-8, iSâS), il habitait la maison que Chénier avait occupée à Passy. C'était un simple logis à deux étages, couvert en tuiles et entouré d'arbres. Il existait encore en i865. A cette époque, l'almanach du
4lO ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUÉ
Magasin pittoresque en donna une assez jolie gravure, que nous trouvons reproduite dans le Bulletin de la Société historique d'Auteuil et de Passy (n° du 3i mars 1899). On sait que Chénier fut arrêté à Passy, dans la maison de M"' Piscatory, située à la porte même du Bois de Boulogne, en face du château de la Muette.
Les poètes ont souvent célébré André Chénier. — Rappelons les vers d'Ant. et d'Em. Deschamps, et aussi ceux de Sainte-Beuve. — Lorsque Alfred de Musset, âgé de dix-sept ans, habitait Auteuil avec sa mère, il traversait souvent le Bois de Boulogne, s'attardant sous les arbres, un livre en main. Ce fut là qu'il lut, pour la première fois, les œuvres de Chénier. Il en fut transporté, et se mit à composer une élégie dont on a conservé les premiers vers :
Il vint près des figuiers une vierge d'Athènes, Douce et blanche, puiser Veau pure des fontaines. De marbre pour les bras, d'ébène pour les yeux. — Son père est Noêmon de Crète, aimé des dieux; Elle, faible et rêvant, mit V amphore sculptée Sous les lions d'airain, pères de l'eau vantée Et féconds en cristal sonore et turbulent..,
(Cf. Paul de Musset, Biographie d'Alfred de Musset, p. 77.)
Plus tard. Musset se souviendra encore de Chénier, dont il citera deux vers dans Une Soirée perdue.
Victor Hugo, au tome I des Contemplations, a dédié une petite pièce (n** V) à André Chénier.
Sully Prudhomme, dans Tépilogue de son poème philosophique, La Justice, a consacré à Chénier des strophes inspirées, que nous ne résistons pas au plaisir de reproduire, parce qu'elles mettent admirablement en lumière les deux faces du caractère d'André, à la fois rêveur et homme d'action :
Hélas! abattre est dur et ne nous sourit point, A nous que l'ombre tente et la verdure attire/ Nous, dont jamais les doigts n'ont su quitter la lyre. Faut-il que nous marchions avec la hache au poing ?
Je t'invoque, 6 Chénier, pour juge et pour modèle! Apprends-moi — car je doute encor si je trahis. Patriote, mon art, ou chanteur, mon pays, — Qu'à ces deux grands amours on peut être fidèle;
Que l'art même dépose un ferment généreux.
Par le culte du beau, dans tout ce qu'il exprime; Qu'un héroïque appel sonne mieux dans la rime; Qu'il n'est pas de meilleur clairon qu'un vers nombreux;
Que la cause du beau n'est jamais désertée Par le culte du vrai pour le règne du bien; Qu'on peut être à la fois poète et citoyen Et fondateur, Orphée, Amphion et Tyrtée;
Que chanter, c'est agir, quand on fait, sur ses pas. S'incliner à sa voix et se ranger les arbres. Les fauves s'adoucir, et s'émouvoir les marbres. Et surgir des héros pour tous les bons combats!
4l3 ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUÉ
Maître, tour à tour si tendre et si robuste y Rassure^ aide, et défends, par ton grand souvenir, Quiconque sur sa tombe ose rêver d'unir Le laurier du poète à la palme du juste*.
Un jeune poète, Charles Guérin, réunit dans une même invocation les noms de Ghénier et de Virgile :
C'est vous, voluptueux Chénier, vous, grand Virgile, Que f ouvre aux jours dorés de l'automne, en rêvant. Le soir, dans un jardin solitaire et tranquille Ou tombent des fruits lourds détachés par le vent. Je vous lis d'un esprit inquiet, et j'envie Vos amantes, Chénier, Virgile, pos héros!...
(Charles Guérin, Le Semeur de cendres,
Il serait aisé de multiplier les citations tirées
des poètes. Les artistes n'ont pas manqué non
plus de célébrer le poète, et les figures créées
par son génie. Qui ne connaît le fameux Appel
des Condamnés, où la figure songeuse d'André
tient le centre de la toile? — Rappelons encore
une belle statue de Schœnewerk qui figurait,
naguère, au musée du château de Compiègne,
avec cette inscription : (( La Jeune Taren-
taise ! ))
I. Sully Prudhomme, la Jastice; édition elzévirienne. (A. Lemerre, 1879.)
ANDRÉ CHÉMIER CRITIQUÉ 4l3
Stello, par Alfred de Vigny, i832.
L'idée maîtresse de ce roman est présente à toutes les mémoires. Le symbolique Docteur noir^ en ses consultations, y donne à entendre que le génie est incompatible avec le bonheur, et que le poète ne saurait vivre dans la société telle qu'eue est constituée. Il prouve son dire par trois exemples : l'histoire de Gilbert, d'après une légende aujourd'hui reconnue fausse; l'aventure de Chatterton, dont Vigny tira aussi un drame, représenté avec le plus éclatant succès; enfin, la mort d'André Ghénier. Cette partie de l'ouvrage s'appelle : Une Histoire de la Terreur. M*"^ de Saint-Aignan, M"' de Coigny, Louis de Chénier (le père), André et Marie-Joseph, en sont les personnages principaux. On est plutôt surpris de voir Robespierre converser avec Saint-Just et Marie-Joseph sur des questions de critique et de poésie. Robespierre ambitionna-t-il vraiment la gloire littéraire? Mais ce sont conventions propres au roman historique, — L'entrevue entre Robespierre et M. de Chénier est émouvante. Vigny a suivi la tradition dramatique contre laquelle G. de Chénier a protesté plus tard, sans en infirmer toutefois l'authenticité, du moins sur les points essentiels. Le chapitre intitulé Un Soir d'étés raconte la mort d'André. — L'épisode, dans son ensemble, est intéressant, comme toutes les nou-
4l4 ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUÉ
velles de Vigny, qui fut un maître en ce genre.
Le Journal d'un Poète^ notes posthumes publiées par L. Rati8bonne(i vol. in-i8, M. Lévy, 1867), revient à plusieurs reprises sur les Consultations du Docteur noir, auquelles Vigny méditait de donner une suite. Le nom de Chénier s'y trouve encore mentionné :
Pp. 74-75. Quelle est la part de vérité que contient l'épisode de Chénier. — ce Quand j'ai publié Stello y>, on s'inquiéta de savoir ce que le livre rapportait de vrai sur « M°*® de Saint- Aignan, dont j'avais inventé la situation ». — (( Le nom des personnages réels ajoute à l'illusion d'optique du théâtre et des Uvres, et la meilleure preuve du succès est la chaleur que met le public à s'informer de la réalité de l'exemple qu'on lui donne. » — « Aussi je réponds : Cela pourrait avoir été vrai. y> C'était la meilleure réponse que Vigny pût faire à Gabriel de Chénier, qui lui reprochait d'avoir altéré les faits historiques.
A propos de Stello, M. Henri de Régnier*, dans un récent article» étudie les conclusions que tire A. de Vigny de la triple fatalité que
I. On se rappelle que M. H. de Régnier dédia « A la mémoire d'André Chénier » son recueil de poésies, Les Médailles d'argile.
ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUÉ 4l5
subirent Gilbert, Chatterton et André Chénier : (( Le Poète est victime d'un ostracisme perpétuel. Aucun pouvoir politique ne l'accepte.
Donc, séparer la vie politique de la vie poétique ; vivre solitaire, car la solitude est sainte. Vigny commente ce précepte avec une magnifique éloquence, mais il ne Tadmet pas, en son obligation, sans un arrière-regret. Certes, les visées sociales sont funestes aux poètes . Vigny leur doit de mauvais vers. Hugo n'y gagna rien. Ce n'est pas dans les ïambes que nous trouverons le vrai Chénier. Cet ostracisme est la sauvegarde du poète. Il l'exile en lui-même, au lieu de le mêler à tous. Oui, le poète n'a besoin que de solitude et de liberté. Rien de plus tragique que la sanglante péripétie d'un André Chénier aux prises avec la brutalité d'une démocratie sanguinaire. ))
C'est ainsi que, partis d'une thèse romantique, celle àxi poète pilote du vaisseau de F État (Cf. Chatterton), nous aboutissons à la doctrine, vieille déjà, de la tour d'ivoire et de l'art pour Fart.
André Chénier, drame en vers, par Julien Dallière (in-8, i844).
André Chénier, drame en vers, par Ed. Vacken (in-8, i844).
André Chénier, ou 90-92-94, drame en
4l6 ANDRÉ GHÉNIER CRITIQUÉ
vers, de J. Barbier, représenté à la Porte-Saint- Martin (in-i2, 1849).
André Chénier, roman de Méry (3 vol. in-8, 1852). Une édition nouvelle, complète en un volume in-i2, a paru chez Michel-Lé vy, en i856.
Ce roman raconte, en les enjolivant d'une aventure d'amour imaginaire, les dernières années et la mort d'André Chénier. Le personnage de Marguerite est assez indécis. D'autres sont mieux venus. Citons M. de Pressy, le type du noble qui refuse de prendre la Révolution au sérieux; Boucher, le confident d'André, et Claude Mouriez, sorte de tribun manqué, grisé de discours de clubs, mais bon homme au fond. Le style est soigné, et l'ouvrage ne manque pas de mérite.
La dernière nuit d'André Chénier, monologue en un acte, par Alfred Goy (in-8, 1860).
André Chénier, par BouUy (brochure in-8, Jouaust, 1877). Poème particulièrement remarquable. Il porte comme épigraphe le dernier vers de la dernière pièce des ïambes :
Toi, vertu, pleure si je meurs!
André Chénier, poème, par H. Welschinger (broch. in-8, 1877).
Ces deux pièces furent présentées au con-
ANDRÉ CHÉNIER CRITIQUÉ 4l7
cours de poésie de T Académie française. L'Académie française avait pi'oposé comme sujet, pour l'année 1877, André Chénier.
La DERNIERE HEURE d'AnDRÉ ChÉNIER, mOUO-
logue, par Louis Tognetti(in-i2, i884).
André Chénier, drame historique en quatre tableaux, par L. Illica ; musique d'U. Gîordano ; version française de Paul Milliet (in-12, Heugel).
Représenté à la Scala de Milan, en 1896, et, en France, au Théâtre du Capitole de Toulouse, le 28 février 1901 \
I. Bien entendu, nous n'avons pas la prétention d'indiquer toutes les œuvres poétiques» nouvelles, romans, opéras, où le nom d* André Chénier se trouve prononcé. Ceci n*est, forcément, qu'une sélection faite dans cette immense collection.