PREFACE
Je n'ai pas à me défendre de l'admiration ni de rémotion attendrie qui m'ont dicté cette étude. Mais je manquerais de sincérité si je ne convenais pas que les circonstances au milieu desquelles nous vivons ont donné à ces sentiments une vivacité qui m'a forcé la main; ce n'est pas que je croie que, s'il y avait parmi nous un André Chénier qui se mtt à contredire le mouvement révolutionnaire, tel que beaucoup de gens le comprennent et le précipitent, il fût assuré de payer de sa vie son éloquence et son courage. Il serait injuste de méconnaître que les ardeurs révolutionnaires, ayant moins de nouveauté et de matière qu'autrefois, sont par cela même adoucies. Mais qu'on ne s'y trompe pas ; le pouvoir ne restera pas longtemps où il
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est. Il obéit déjà peut-être un peu plus qu'il ne commande. Il y a autour de lui des forces connidérables de violence et d'anarchie qu'il ne contient guère qu'en leur cédant; ces forces seront-elles vaincues ou victorieuses? Tel est le problème. Cette grande démocratie française qui doit au Consulat son organisation et sa vitalité, deviendra-t-elle, sous les institutions qui nous régissent, une démocratie forte et sensée? Détournée de la religion par des idées politiques qui visent plutôt à des effets immédiats qu'à de longs et définitifs succès, poussée plus que jamais du côté des intérêts et des jouissances matérielles, plutôt égarée qu'apaisée dans ses rapports nécessaires et jadis affec tueux avec la bourgeoisie, qui devrait être sou élite respectée, s'avancera-t-elle malgré cela et avec quelque grandeur vers l'avenir? Même quand on a pour elle la plus sincère et la plus naturelle sympathie, on a de la peine à le croire. La vie qu'on lui fait est dangereuse et factice. Les démocraties, quand elles n'ont pas un maître qui les dirige, ont besoin de grandes vertus. On peut trouver la réflexion banale parce qu'elle a été faite dans tous les temps, mais il est certain que les démocraties qui ne sont ni contenues ni conduites ont toujours cédé à la démagogie. Comment veut-on en effet que les
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passions démagogiques ne pénètrent pas dans un corps sans âme, ou dont Tâme est du moins 1res affaiblie, et n y fassent pas de redoutables trouées? On croit que ces passions elles-mêmes ont renoncé h la violence et se condamnent désormais à une sorte de respect devant cette divinité nouvelle du suffrage universel. C'est une illusion qui, à certains moments, paraît justifiée, mais qui cessera de Têtre demain. Quand une société est malheureusement condamnée à avoir dans son sein, au milieu de groupes riches et aisés, une masse laborieuse, impatiente, grisée d'aspirations, d'irréligion et de misfere, il y a toujours de la place pour les agitations et des primes promises aux désordres. J'admets que la forme, le laisser-aller, l'ouverture des institutions retarde les explosions; mais le jour où on aura persuadé à la foule qu'il n'y a guère dans tout cela qu'un changement d'étiquette et de personnes, elle passera outre. C'est cette puissance, que des esprits superficiels croient supprimée ou réduite, qu'André Chénier n'a pas tardé à voir au fond de la révolution. C'est elle qu'il a combattue dans ses inspirateurs, dans ses agents, dans ses esclaves, car elle a eu et elle aura toujours des esclaves. C'est elle qui Ta fait mourir par la main des pouvoirs qu'elle avait établis. C'est elle qui demain le ferait mou-