IV PRÉFACE
rir encore, sMl était debout devant elle, sans songer ni à son génie ni à son grand et sincère amour de la liberté et de l'égalité. J'ai cru trouver dans cette lutte et dans ces cruels souvenirs un enseignement opportun. Ce mot ne m^effraie pas; et j'ai, par la plume de Chénier beaucoup plus que par la mienne, voulu placer sous nos yeux quelques fragments d'histoire qui sont comme un miroir où chacun, je le sais bien, verra les choses à sa manière et suivant son goût ; mais j'espère que beaucoup y verront ce que j'y ai vu moi-même d'un regard impartial.
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Coup d'œil sur la révolution. — Ses historiens. — M. Taine et André Ghénier. — L'Assemblée constituante. — La Constitution de 1791. — L'impuissance des modérés et des lois. — Les Jacobins. — L'histoire répond à tout.
C'est un incident de ma vie judiciaire qui m'a fait lire comme elles méritent qu'on les lise» , les œuvres politiques d'André Ghénier. J'y ai trouvé de grandes pages d'histoire, d'admirables sentiments , un goût très ferme de la liberté, une profonde horreur des démagogues et de leurs auxiliaires, un courage brillant, de nobles mouvements d'audace et de colère, et, au fond de tout cela, une sagesse toute moderne et vraiment contemporaine. Il ne serait pas aisé de traduire toutes les émotions que cette
1. Je soutenais devant la justice les droits de M. Charpentier, éditeur des œuvres d'André Chénier. J'ai puisé dans le beau travail de M. Becq de Fouquières l'idée de co livre.
étude m'a causées; il y en a une à laquelle personne ne peut échapper, c'est l'émotion littériaire. On a dit du poète, c'est un grand juge qui Ta dit, qu'il était le dernier des classiques, avec un pur rayon de la Grèce, et comme un souffle récent et français des *Muses elles-mêmes. On peut dire de l'écrivain politique qu'il a trouvé tout de suite et sans effort une langue sans modèle, propre à son temps, à son sujet, sobre, claire, suffisamment 'oratoire, où le jet antique soutient la pensée, sans qu'il y paraisse et sans qu'on puisse, comme dans Courier, par exemple, marquer les traits de Timitation et de l'effort ; il ne vise, c'est lui qui parle, qu'à un style simple et clair, et ce n'est pas sous sa plume un de ces mots d'écrivain qui veut en conter au lecteur. On s'assure d'ailleurs aisément qu'il n'y a dans le style d'André Ghénier aucun artifice, aucune recherche de l'effet, et, que s'il lui vient des tours de phrase ingénieux, des expressions orageuses ou violentes, des mots qui se gravent, ce sont des effets naturels de son talent et le langage même de son Ame. L'époque où il écrit, l'occasion qu'il a eue et qu'il a saisie de combattre Camille Desmoulins, permettent de relever la différence qui existe entre sa belle simplicité et la forme étudiée, prétentieuse, composée de fragments historiques, de citations latines, de f .içons gauloises, de figures et d'hyperboles de son cr gueilleux adversaire qui ne sait pas ou qui
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feint de ne pas savoir quel est le Ghénier qui Tattaque. Ses contemporains, ses amis, ses lecteurs, ceux que ranimait ou consolait son ferme et courageux langage, ont pensé à Tacite, ils l'ont dit, et cette impression n'a rien qui puisse surprendre. Hais la pureté, Téclat, la beauté de la forme ne sont pas ce qui a le plus longtemps et le plus étroitement retenu mon admiration ; ce que j'ai senti jusqu'au fond de l'âme, c'est l'émotion causée par ce grand spectacle d'un jeune homme, plein de toutes les bonnes pensées qui ont provoqué la révolution, ayant pour elles, si on peut le dire, un tendre et premier amour, qui les défend dès qu'on les altère, qui les précise quand on les dénature et qui cède à une courageuse colère dès qu'on les déshonore. D'autres que lui, sans doute, ont combattu et cherché à maintenir la révolution dans de sages limites ; plusieurs, entraînés par le premier courant et s'avançant sans calcul et sans mesure dans la mêlée, se sont arrêtés quand ils ont vu qu'il s'agissait non pas de régler l'état de la France suivant la raison et la justice, mais de détrôner, de niveler, de donner pour base à cette amélioration sociale et politique les passions populaires ; presque tous avaient sans prévoyance éveillé ces* passions, fait appel à ces forces destructives, proclamé ou protégé des erreurs. Barnave, par exemple, aurait voulu revenir sur ses pas, sauver la monarchie, non pas, comme on Ta dit, sous l'em-
pire de rémotion personnelle que lui avait causée le spectacle d*une royale et touchante infortune, mais parce que sa raison mûrie et sa probité, rendue à elle-même, lui avaient fait entrevoir Tabîme. Je ne parle pas de ceux qui, aimant la royauté pour elle, ne cessèrent de la défendre; il s*agit d'un jeune Français, que son âme et ses goûts emportent vers la région sereine de la poésie et des lettres, d'un jeune Français, sans préjugés, qui n'a pas trempé dans une erreur, que rien n'enchaîne à la monarchie, qui pouvait vivre à l'abri de la tempête dans l'étude et dans la gloire; sa vie a été encore trop courte pour lui donner beaucoup d'expérience; il a fait de beaux vers plutôt qu'il n'a médité sur l'organisation des états, les constitutions politiques et les règles dans lesquelles doit vivre une grande société. Il ne connaît guère les hommes que par l'amitié. Il ne monte pas sur le théâtre; il n'est pas dans l'action.
Au moment où il adresse au peintre David, qu'il appellera plus tard le stupide David, des vers sur le serment du jeu de Paume, il entrevoit déjà les dangers, les signale au peuple et tâche de le prémunir contre eux. Son cœur n'attend pas plus que sa raison pour qu'il se jette dans la mêlée et dise à la révolution les plus hautes et les plus sages vérités. Où sontils donc ceux qui, jeunes, sans passé, voyant s'ouvrir une révolution, ne lui demandent qu'une chose, d*ètre sensée, humaine, équitable, de ne pas se li-
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Trer aux injuâtices, aux Tiolences, aux meurtres? Où sont-ils? Combien, au contraire, les uns par passion, par ignorance, par faiblesse, les autres par calcul, suivent, comme des mendiants, tout ce qui remporte et tout ce qui triomphe ! Combien aussi, brisant ce qu'ils ont adoré, s'agenouillent devant la victoire d'où qu'elle vienne, insultent les vaincus et déploient pour une cause qui n'avait jamais été la leur, l'ardeur et le cynisme des empressements intéressés ! Pour moi, André Chénier ressemble, quand il descend dans la lutte, et je sais que je n'exagère pas, à un jeune héros de Paris ou d'Athènes qui, voyant une foule ameutée pour renverser les lois et changer en crimes une grande idée, ne regarde ni au nombre, ni à la force, ni aux supplices cachés, s'avance vers elle et lui crie, ne songeant pas à sa vie : « Tu ne passeras pas, où si tu passes, tu livreras à l'ineptie, ù l'ambition et à la fureur, de nobles principes et de hautes idées et, sous prétexte de résistance, tu noieras dans le sang la meilleure partie du peuple ; écoutemoi, je ne suis pas un ennemi, pas même un adversaire de la révolution, je suis son ami, je suis surtout sans intérêt et je n'ai qu'un amour, celui de la patrie; je te parle avant de te défier, mais, si tu ne m'entends pas, je te défie et je livre ma vie pour préserver notre pays commun et notre honneur commun des irréparables périls qui les menacent ». Et, quand OQ aperçoit à l'extrémité de cette lutte, comme argu-
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ment et comme réponse, Tinstrument du supplice qui frappe une si noble tête, un cœur si droit, une âme si haute et si pure, le patriotisme, la raison et le génie, est-il possible même, alors que presqu*un siècle s'est écoulé, de se soustraire à une émotion aussi douloureuse que si elle était actuelle? Je suis de ceux qui admirent le général Bonaparte arrachant la révolution à ses excès, à sa lassitude et à son impuissance ; mais il dut y employer la gloire et la force. André Ghénier n'avait à son service que la raison etréloquence. Sa voix se perdît dans le désert, et, si nous en recueillons en ce moment les notes éclatantes et profondes, ce n'est pas avec Tespoir que If s mouvements révolutionnaires s'arrêteront devant l'éloquence et la raison, mai-^ c'est pour montrer qu'ils le devraient faire et que, sans cette soumission volontaire, la liberté ne se fondera pas. Il ne faut pas se lasser de faire parler ces illustres vaincus; les événements eux-mêmes ne leur ont pas définitivement donné tort et, au cas où ils le leur donneraient, on pourrait se demander si la force populaire, remplaçant tout, ne détruira pas jusqu'aux fondements mêmes de la société moderne. En réunissant ces fragments d'une œuvre de combat et de sagesse politique, en les encadrant pour les éclairer, et, afin de donner une idée des conditions et des détails de la lutte, j'ai conçu deux espérances. Je crois qu'on y verra par les yeux du plus sincère et du plus pur des témoins.
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la révolution telle qu'elle a été, emportée par le bas, refusant d'écouter ses amis, livrée aux violences par les calculs des uns et par l'instinct des autres, marchant jusqu'aux crimes sous prétexte de patriotisme, et s'y plaisant comme à des jeux démocratiques. J'espère aussi que beaucoup qui ne regardent pas au passé, se bornent au présent et se rassurent par la différence des temps, s'arrêteront devant ce limpide miroir et pourront y découvrir bien des idées qui nous tourmentent, bien des choses qui nous menacent, de fausses doctrines que rien ne décourage, des intentions trahies et des indices de secousses politiques effrayantes pour tout le monde. Il y a eu un moment, un des plus douloureux et des plus dramatiques de cette époque, quand la famille royale était au Temple, où on disait, sans le croire, à propos de tout : la faute en est au Temple. André Chénier, résumant sa pensée sur le mouvement imprimé à la révolution et sur ses excès, a pu dire justement : la faute en est aux Jacobins. Ce sont eux en effet qui ont conçu le mal, qui l'ont conçu tout de suite et jusqu'au bout, qui l'ont systématisé et qui ont mis à son service toutes les forces réunies de la passion et de la méthode révolutionnaires. Ils ont su dès l'origine ce qu'ils voulaient et ils ont été implacables pour le réaliser. Jusqu'à ces derniers temps, l'histoire de la Révolution française a été beaucoup plus racontée qu'étudiée ; des esprits
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indifférents ou sceptiques, ou seulement légers et complaisants, l'ont suivie dans son cours et ont donné raison à tous les événements, avec quelques réserves sentimentales sur les crimes. Rien ne déroute plus la conscience que cette glorification des faits accomplis; et si, dans la jeunesse, on s'attache au spectacle, plus tard on s'étonne que des historiens aient traité ces faits successifs comme le développement d'une action dramatique, sans dire où était la véritable cause du drame, quels étaient les innocents et les coupables, ni ce qui a dégradé l'œuvre. Je ne parle pas de ceux qui ont tout confondu dans leur réprobation ni de ceux qui ont tout ou presque tout justifié. Heureusement il s'est rencontré de véritables historiens, et, au premier rang, il faut placer M. Taine, qui, après un immense travail etavec une belle intégrité, ontdégagé la vérité, fixé les responsabilités et élevé leur étude à la hauteur d'un superbe et définitif enseignement. M. Taine, qui est un moderne dans toute l'acception du mot, sans aucuns préjugés ni religieux ni politiques, que tous ceux qui le blâment aujourd'hui auraient pris pour juge avant son œuvre, a été beaucoup plus sévère, et, je le crois, beaucoup plus instruit qu'André Ghénier; l'un s'est laissé charmer par le sentiment de justice et d'égalité qui a paru d'abord tout dominer ; les déclarations de principes, les discours éloquents et généreux arrivaient a ses oreilles
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et Tont quelque temps bercé des plus douces espérances ; Tautre, soustrait à toute émotion, plein de sang-froid, examen fait, sans nier les intentions de quelques-uns, sans méconnaître certains résultats, critique avec beaucoup de hardiesse et toute la vivacité d'un esprit convaincu,- les débuts même devant lesquels Ghénier s'incline non sans appréhension. Voici comment M. Taine juge l'œuvre de l'Assemblée constituante : « Par plusieurs lois, surtout par celles qui intéressent la vie privée, par l'institution de l'état civil, par le code pénal et le code rural, par les premiers commencements et la promesse d'un code civil uniforme, par l'énoncé de quelques règles simples en matière d'impôts, de procédure et d'administration, elle a semé de bons germes. Mais en tout ce qui regarde les institutions politiques et l'organisation sociale, elle a opéré comme une académie d'utopistes, et non comme une législature de praticiens... D'une part, elle dépouille, laisse ruiner et proscrire la classe supérieure, noblesse, parlementaires, grande bourgeoisie ; d'autre part, elle dépossède et dissout tous les corps historiques et naturels, congrégations religieuses, clergé, provinces, parlements, corporations d'art, de profession ou de métier. L'opération faite, tout lien ou attache entre les hommes se trouve coupé ; toute subordination ou hiérarchie a disparu. Il n'y a plus de cadres et il n'y a plus de chefs. Il ne reste que
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des individus, vingt-six millions d'atomes égaux et disjoints. Jamais matière plus désagrégée et plus incapable de résistance ne fut offerte aux mains qui voudront la pétrir. Il leur suffira pour réussir d'être dures et violentes ; elles sont prêtes ces mains brutales, et l'Assemblée, qui a fait la poussière, a préparé aussi le pilon. Aussi maladroite pour construire que pour détruire, elle invente, pour remettre Tordre dans une société bouleversée, une machine qui, à elle seule, mettrait le désordre dans une société tranquille... La Constitution nouvelle réduit le roi au rôle de président honoraire suspect et contesté d'un État désorganisé ; entre lui et le Corps législatif elle ne met que des occasions de conflit, et supprime tous les moyens de concorde. — Sur les administrations qu'il doit diriger, le monarque n'a point de prise, et, du centre aux extrémités de l'État, l'indépendance mutuelle des pouvoirs intercale partout la tiédeur, l'inertie, la désobéissance entre l'injonction et l'exécution. La France est une fédération de 40,000 municipalités souveraines, où l'autorité des magistrats légaux vacille selon les caprices des citoyens actifs, où les citoyens actifs trop chargés, se dérobent à leur emploi public, où une minorité de fanatiques et d'ambitieux accapare la parole, l'influence, les suffrages, le pouvoir, l'action, et autorise les usurpations multipliées, son despotisme sans frein, ses attentats croissant parla Déclaration des droits de l'homme. —
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 11 Le chef-d'œuvre de la raison spéculative et de la déraison pratique est accompli. En vertu de la Constitution, Tanarchie spontanée devient Tanarchie légale. Celle-ci est parfaite; on n'en a pas vu de plus belle depuis le ix* siècle. »
Ce que Thistorien juge à distance, des contemporains le pensent et l'écrivent, et, ce ne sont pas des vaincus, ni des aristocrates; c'est, par exemple, le Ministre des États-Unis à Paris, le gouverneur Morris, « un républicain, sorti pour ainsi dire à ce moment d'une assemblée qui a formé lune des plus républicaines entre toutes les constitutions républicaines», qui écrit, au mois de janvier 1790 : « C'est un vol d'oiseaux effarés; il est difficile de dire où il se poseront tant ils vont à la débandade... Ce malheureux pays, égaré à la poursuite des chimères métaphysiques, ne présente plus aux yeux de l'esprit qu'une vaste ruine... L'Assemblée à la fois maltresse et esclave, extravagante dans la théorie et novice dans la pratique, accaparant toutes les fonctions et incapable d'en exercer une seule , a délivré ce peuple farouche et féroce de tous les freins de la religion et du respect... un tel état de choses ne peut durer. La glorieuse occasion est perdue et, pour cette fois du moins, la révolution est manquée. »
André Chenier, qui sent très vivement et qui approuve aussi très vivement la chute de l'ancien ré-
gime,ne semble pas avoir conçu Tidée d'une transaction qui aurait retenu dans les institutions nouvelles une partie importante du passé; les principes nouveaux plaisent à sa raison et à son cœur. Il n'a pas recherché les défauts de science politique, rinsuffisance des organes substitués aux anciens organes, Tabsence de combinaisons pratiques pour soutenir Tautorité dans la tempête; il semble ignorer que la loi, à laquelle il s'attache passionnément, et qu'il juge capable de suffire à tout, a besoin de racines, pour être forte, et d'inévitables sanctions pour être obéie. Philosophiquement il est entraîné ; 81 la rectitude de son esprit l'a préservé de la contagion du contrat social, il a respiré l'air que tout le monde respirait autour de lui; les théories le charment plus qu'elles ne l'inquiètent et il faudra qu'il voie le mal sortir de cette source, qu'il croit une source de justice et de liberté, pour qu'il cesse d'approuver et d'admirer. — Cependant, dès le mois d'août 1790, il confirme sur l'anarchie voulue et laissée libre ce qu'a écrit M. Taine. — Il ne parle pas comme lui de l'Assemblée constituante, dont Tobuvre d'ailleurs n'est pas achevée. Mais on s'aperçoit bien qu'à ses yeux elle est déjà sans force, presque « obéissante et désobéie ». Il cherche à lui ramener le crédit et l'autorité. «Elle est, dira-t-il, la dernière ancre qui nous soutienne et nous empêche d'aller nous briser. L'Assemblée nationale a fait des fautes
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 13 parce qu'elle est composée d'hommes; parce que ces hommes, vu la manière dont ils ont été élus, devaient nécessairement être agités d'intérêts divers et incompatibles; parce que des hommes ne peuvent pas n'être point fatigués de l'immense quantité de travaux qu'elle a été contrainte de faire dans le même instant et qu'elle a déjà si fort avancés. Mais son ouvrage même renferme déjà les germes de perfection dont il sera susceptible; mais les fautes qu'elle a pu commettre peuvent être réparées par ce qu'elle-même a fait ; mais la souveraineté de la nation, l'égalité des hommes, et les autres immuables bases sur lesquelles elle a fondé son édifice, en assurent la durée si nous-mêmes n'y mettons obstacle. — C'est bien un peu le « chef-d'œuvre de raison spéculative» dont parle l'historien ; — Ghéniern'ajoute pas, « de la déraison pratique. » Il a sur ce point, comme il aura sur la Constitution de 1791, une opinion moins savante, mais peut-être plus humaine ; il croit qu'un « bon esprit public » et l'intervention courageuse des gens de bien peuvent corriger et redresser les constitutions défectueuses. Mais , où l'historien et le témoin, — on ne peut pas tout à fait dire l'acteur, — se rencontrent de manière à rendre toute contradiction difficile, c'est sur le chapitre des effets produits, des résultats, des violences, de l'anarchie, du silence des lois et de l'impuissance de ceux qui viennent de faire et qui ont l'air de conduire la révolution.
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L^historien écrit: « A côté des pouvoirs légaux s'est élevé un pouvoir nouveau, une législature de carrefour et de place publique, précipitée en avant par des théories de café, des fougues de cervelle, des excitations de tréteaux ; 'les bras nus, qui viennent de tout briser au faubourg Saint-Antoine, sont ses gardes du corps et ses ministres ». André Ghénier comprend qu'un peuple, encore chaud des émotions qu'il a reçues et exalté par le succès, puisse ne pas demeurer tranquille et attendre paisiblement le nouveau régime qu'on lui prépare. » Mais il voit depuis un an <c les germes des haines politiques s'enraciner profondément, les imputations atroces se multiplier au hasard, un faux esprit, de faux principes fermenter sourdement et avec suite dans la plus nombreuse classe de citoyens; au même instant, dans tous le coins de l'empire, des insurrections illégitimes, amenées de la même manière, fondées sur les mêmes méprises, soutenues par les mêmes sophismes )>. — Il a vu aussi « paraître souvent et en armes, et dans des semblables occasions, cette dernière classe du peuple qui, ne connaissant rien, n'ayant rien, ne prenant intérêt à rien, ne sait que se vendre à qui veut la payer ». Tous ces symptômes qu'aucune autoirité n'arrête ni ne comprime, lui semblent « un système général, propre à corrompre, à fatiguer la nation dans une stagnante anarchie, à embarrasser les législateurs, à agrandir
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rintervalle qu'il doit y avoir entre la fin du passé et le commencement de Tavenir, à suspendre tout ache^ minement au bien». Les tableaux se ressemblent, et, quand Chénier ajoute : « N'est-ce pas là notre portrait dans cet instant ; ou si ce n*est qu'une peinture fantastique ? » il donne à Thistorien le témoignage le plus direct, le plus autorisé, le plus impartial. On a cherché en dehors « de Fanarchie spontanée et de Tanarchie légale »,. ou, comme dit Chénier, de « Tanarchie stagnante » des explications à ces excès ; on a parlé des princes étrangers, de leurs inquiétudes, de leurs menaces, des excitations portées au milieu d'eux par les Français «fugitifs». André Chénier les réfute et, parlant de Témigration qui sert de prétexte, il justifie tout ce qu'en a pensé et tout ce qu'en a dit M. Taine. «N'oublions pas qu'il en est plusieurs (parmi les fugitifs) qui, sans avoir jamais mérité aucun blAme, ni fait aucun mal, ont été contraints de fuir, après avoir vu leur asile violé, leur famille insultée; après avoir, avec les leurs échappé difficilement. Ceux-là, si leurs cœurs ulcérés les éloignaient à jamais de la France, s'ils ne pouvaient point lui faire le sacrifice de leurs ressentiments, qui oserait leur en faire précisément un crime? Ceux-là, j'ai honte de le dire, nous avons moins à leur faire des reproches que des réparations ; c'est à eux de nous pardonner; » et, quand il a conseillé de les ramener « en leur faisant voir l'ordre,
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l'équité, la concorde rétablis dans les villes et les campagnes, » la vérité Foblige à dire : « leurs amis leur mandent comment ils courraient risque d'être accueillis ; ils leur apprennent les visites, les interrogatoires, toutes ces perquisitions plus gênantes pour l'innocent que terribles pour le coupable; des courriers arrêtés sur les frontières, menacés, renvoyés; des lettres ouvertes ; les secrets des cabinets politiques, ceux des familles, des particuliers, plus sacrés encore, violés, divulgués, diffamés; et par qui? Par des magistrats, par des officiers municipaux, par ceux que des suffrages libres et un choix réfléchi ont déclarés les plus sages de leurs cantons. Ils apprennent encore q,jue des groupes de peuple, tantôt proposent de les forcer à revenir au bout d'un tel temps, à défaut de quoi, que leur biens soient confisqués, quoiqu'un décret de l'Assemblée nationale prohibe les confiscations dans tous les cas; tantôt inventent d'autres moyens tous du même genre. Cela est-il bien encourageant? Gela est-il propre à leur offrir leur patrie sous un aspect doux et séant? Qu'on change de méthode ou qu'on cesse d'accuser leur absence. » Enfin ce tableau qui s'applique à Tannée 1789 comme à l'année 1790 confirme tout ce qu'on a démontré avec des documents officiels et défie les contradictions de la véritable histoire : « Gomme l'année dernière, nous n'écoutons que nos caprices du moment ; comme l'année dernière
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 17 nous oublions aujourd'hui la loi que nous avons faite hier. Nous poursuivons cette année les vendeurs d'argent^ comme les vendeurs de blé Tannée dernière. Gomme Tannée dernière, le peuple se porte à des violences contre les grands d'autrefois ; il semble croire que la liberté lui donne le droit d'opprimer ceux qui opprimaient jadis et que la verge de fer n'a fait que changer de main. Gomme Tannée dernière nous parlons de refermer nos portes, de retenir les gens par force. Gomme Tannée dernière, des personnes à qui il plaît d'aller en voyage, et qui ont le droit de faire en cela ce qui leur plaît, sont, au mépris des décrets de l'Assemblée nationale et des droits de l'homme, au mépris du sens commun, arrêtées, interrogées; leurs équipages livrés à des recherches inexcusables. Gomme Tannée dernière, des comités d'inquisitions fouillent dans les maisons, dans les papiers, dans les pensées, et nous les applaudissons... Aussi, comme Tannée dernière, une partie du peuple s'obstine à se mettre à la place des tribunaux et se fait un jeu, un amusement de donner la mort... Abominable spectacle, ignominieux pour le nom français, ignominieux pour l'espèce humaine de voir d'immenses troupes d'hommes se faire, au même instant, délateurs, juges et bourreaux. » L'auteur des Origines de la France contemporaine a reproduit sans la copier, cette phrase si expressive et si vraie en écrivant :
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« Par delà le roi inerte et délaissé, rAssemblée désobéie ou désobéissante, on aperçut le monarque véritable, le peuple, c'est-à-dire Tattroupement, cent, mille, dix mille individus rassemblés au hasard... irrésistibles, législateurs, juges et bourreaux. »
Nous ne sommes qu'au mois d'août 1789 et déjà on a vu poindre la Terreur, sous les cldcneurs des écrivains et des clubs qui l'inspirent et à laquelle il ne manque que la savante et horrible organisation qui en a fait un régime. Il faut citer encore, puisqu'il s'agit de rectifier l'histoire et que André Ghénier donne en quelque sorte la préface de l'œuvre des Jacobins : « Qu'il se trouve des écrivains assez féroces, assez lâches pour se déclarer les protecteurs, les apologistes de ces assassinats, accompagnés d'exécrables railleries ! qu'ils osent les encourager! qu'ils osent les diriger sur la tête de tel ou tel ! qu'ils aient le soin de donner à ces horribles violations de tout droit, de toute justice, le nom de justice populaire 1 Soit étonnement, soit désespoir de réussir, soit crainte, les gens de bien sont presque demeurés muets, ils ont détourné la tête avec un silence mêlé d'horreur et de mépris et ils ont abandonné cette classe de peuple aux fureurs, aux instigations meurtrières de ces hommes atroces et odieux pour qui un accusé est toujours un coupable, pour qui la justification d'un inimeent est une calamité publique ; qui n'aiment la loi que lors-
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qu'elle prononce la mort; qui n*aiment les tribunaux que lorsqu'ils tuent; qui, lorsque la société s'est vue contrainte à verser du sang, l'en félicitent et lui en souhaitent et lui en demandent encore; et dont les cris et les murmures, quand ils voient absoudre, ressemblent à la rage et au grincement des bétes féroces, aux dents et aux ongles desquels on vient d'arracher des corps vivants qu'elles commençaient à dévorer. » La peinture est vive, mais elle ne sera bientôt que l'expression de la vérité. Il est aujourd'hui bien démontré que l'œuvre politique et constitutionnelle de l'Assemblée constituante n'a point été mûrie. Elle trahit beaucoup d'entraînements et une grande inexpérience. On y sent partout l'esprit et la contrainte d'une philosophie vague et inexplicable. Ce n'est pas que la science fasse complètement défaut. S'il y a là beaucoup d'hommes sans valeur, il y en a d'instruits. Montesquieu avait indiqué assez récemment les bases d'un gouvernement pondéré. La constitution anglaise offrait aussi des règles et des exemples. La plus simple prudence commandait des transactions, mais le bon sens franç|iis avait subi, dans la seconde partie du siècle, de singulières atteintes, on avait élevé les droits de l'homme à la hauteur d'un dogme, sans tenir compte des conditions de toute société et en particulier d'une société vieille qu'il était utile de corriger, mais qu'il était déraisonnable de vouloir refaire entièrement.
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Rousseau aussi avait eu la prétention de faire un homme qui sortirait du moule commun et qui serait un chef-d'œuvre inconnu d'éducation et d'instruction, on sait s'il y a réussi. Il avait en même temps imaginé de prétendus principes sociaux que la nature et la raison condamnaient, mais qui entourés par lui d'aspirations, de couleurs brillantes, de quelques généreux sophismes, avaient troublé les esprits, dérangé les cœurs et transformé la science politique en un amas d'idées abstraites ou fausses.
La marque en est visible dans l'œuvre de l'Assemblée constituante. L'idée de l'égalité, qui est une juste idée, est poussée par elle, bien au delà de ses bornes légitimes; elle lui sacrifie une Chambre haute, jugée nécessaire, même aujourd'hui et qui est en effet tellement nécessaire, que, si elle n'existait pas, le pouvoir exécutif, malgré sa modestie, s'évanouirait aussitôt. Elle se défie tellement de la royauté ou plutôt elle subit à ce point l'influence des défiances surexcitées, qu' elle maintient un roi désarmé qui n'a sur elle aucune action, qui ne peut même pas choisir des ministres dans son sein, qui garde le droit de donner quelques ordres qu'on n'est pa|^ obligé d'exécuter; ces singuliers monarchistes vont si loin qu'ils enlèvent au roi le droit de grâce qu'on a laissé au Président de la République, ce qui, par parenthèse, est assez extraordinaire. La puissance élective avec son inexpérience et sa fougue, est par-
ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 21 tout. Le pouvoir central, placé en haut comme une décoration vaine, n'a aucune action sur les autorités locales. Enfin le rêve de Camille Desmoulins est réalisé : « Ma devise ! s'écrie-t-il, est celle des honnêtes gens, point de supérieur ! » André Chénier n'a pas discuté à ces points de vue la Constitution de 1791 ; il est probable qu'il en a aperçu les défauts, et quand il fait remarquer qu'il « ne peut y avoir de société libre et heureuse sans gouvernement », il sent bien qu'il n'y a plus de gouvernement. Je n'ai pas à dissimuler que, dans sa polémique, son esprit semble s'attacher souvent à cette Constitution, qu'on l'appelle un constitutionnel, et qu'il avait une certaine tendresse philosophique pour « la Déclaration des droits ». Il a même fait, dans un article intitulé : « Observations sur l'acte constitutionnel », publié le 9 août 1791, une remarque, à mon sens, très peu fondée. Il dispute et voudrait enlever à l'autorité judiciaire le titre de pouvoir qui lui est donné, comme si les juges étaient des fonctionnaires et des agents ordinaires de « l'exécutif ». Son opinion irréfléchie à cet égard fut celle du comité de Salut public qui mit sur le siège des juges des agents d'exécution et de meurtre. Mais il croyait et c'était une illusion qui subsiste encore au milieu de nous qu'avec « un bon esprit public » on pouvait suffire à tout, comme cela arrive dans d'autres pays. Son erreur consiste à avoir supposé que « ce bon
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12 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, esprit public » se formait aisément, et à n'avoir pas calculé qu'il ne pouvait exister alors, puisqu'en France il n'existe pas encore aujourd'hui. Sans doute les bons capitaines et les bons pilotes conduisent un navire sur des mers orageuses ; le dévouement, l'attitude de l'équipage les y aident beaucoup, mais si le navire est mal construit, les efforts humains ne savent pas empêcher le naufrage. D'ailleurs « le bon esprit public dans un pays libre », tel que Ghénier le définit, ressemble bien chez nous à une chimère. Ge serait « une certaine raison générale, une certaine sagesse pratique et comme de routine, à peu près également départie entre tous les citoyens, et toujours d'accord et de niveau avec toutes les institutions politiques, et par laquelle chaque citoyen connaît bien ce qui lui appartient et par conséquent ce qui appartient aux autres; chaque citoyen connaît bien ce qui est dû à la Société entière, et s'y prête de tout son pouvoir; chaque citoyen se respecte dans autrui et ses droits dans ceux d'autrui; chaque citoyen, quoiqu'il étende ses prétentions aussi loin qu'il peut, ne dispute jamais contre lui et s'arrête devant elle, machinalement et comme sans le vouloir. » Avant d'écrire ces lignes, il aurait pu entendre Mirabeau dire : « Voilà nos Français. Il* sont un mois entier à discourir sur des syllabes, et, dans une nuit, ils renversent tout l'ancien ordre de la monarchie. »
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 23 Loin que la Constitution de 1791 ait été rectifiée par « cette sagesse pratique et de routine », elle favorisa le développement des conflits et des idées anarchiques : par exemple Ghéniernese trompe plus quand il voit dans le club des Jacobins le foyer de l'impulsion démagogique et du système même de la Terreur. Là, il est irréfutable et aussi puissant dans le fond et dans la forme, qu'aucun de ceux qui ont écrit après lui. Les Jacobins, et Robespierre qui était leur grand maître, comprirent tout de suite que rien n'était plus aisé que d'organiser, à l'aide de la multitude, une puissance qui commanderait au gouvernement légal et serait en mesure d'abattre tout obstacle venant des lois ou des personnes. Il y a un art dans l'emploi de la multitude, notre histoire nous l'a souvent et durement appris. On peut, chaque jour, s'en assurer auprès de ceux qui l'étudient, le pratiquent ou songent à le pratiquer. Robespierre y excella longtemps. On a pu dire qu'à la fin de l'Assemblée constituante, au moment où se formait le club des Feuillants, « il inspirait aux Jacobins une confiance sans réserve, sans bornes et qui touchait à l'idolâtrie » ; il y en eut bien des preuves et vers ce tempslà, une qui marque bien l'esprit de liberté qui régnait et qui règne toujours dans ces réunions. Un citoyen, ayant été dénoncé comme ayant mal parlé de Robespierre dans une conversation particulière, fut, malgré ses dénégations, appréhendé par ses col-
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24 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, lègues et jeté violemment à la porte. Le Président se couvrit, Robespierre intervint, mais on vit qu'aux Jacobins on aurait couru un danger de mort en disant un mot contre le César naissant de ce pouvoir tumultueux. A la différence des Feuillants, qui n'ouvraient leur porte qu'aux citoyens actifs ou aux fils de citoyens actifs, les Jacobins ouvrirent la leur à tout le monde et ils s'en firent un mérite auprès de la foule. Robespierre y insista et le règlement des Feuillants fut signalé comme entaché d'aristocratie ou tout au moins de bourgeoisie. Les Jacobins se remplirent alors d'une multitude qui y fut souveraine comme l'attroupement le fut dans la rue. Ghénier nous dira de quels éléments se composait cette terrible majorité; d'autres témoins l'ont vu et l'ont dit : il est peut-être bon de choisir, parmi les descriptions, celle qui est faite par un secrétaire rédacteur du Comité de Sûreté générale; elle a un ton de vulgarité et de sincérité qui écarte toute idée de pensée ou de forme aristocratique. « Il est inutile de répéter tout ce qu'on a dit des Jacobins. Je me bornerai à parler de ce qui n'est pas écrit: tel est le but de mon travail. Je vais indiquer comment les Jacobins exerçaient un despotisme absolu et les moyens secrets qu'ils employaient dans les comités du Gouvernement. On sait que le club des Jacobins était devenu le rendez-vous de tous les intrigants vomis par les pays étrangers, le point de ralliement de
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 25 tous ceux qui faisaient de la révolution un métier et comme le réceptacle des immondices de ce temps affreux; c'était le foyer de Tintrigue et des passions les plus dangereuses et Tarène où les gladiateurs s'entr'égorgeaient. Le tyran dictateur et les chefs des différentes factions lâchaient dans ce cirque les animaux destinés au combat et il fallait ou périr ou triompher; » c'était un refuge pour les hommes flétris par la justice, — cette fois c'est Ghénier qui parle — ils couraient y faire foi de patriotisme et il n'était plus question de leur flétrissure ; en temps de révolution, il n'y a guère de souillure dont la violence des opinions ne lave pas momentanément certains hommes. L'organisation des Jacobins était formidable. « Ce club, dit le témoin que j'ai déjà cité, n'était pas la seule synagogue des fripons et des voleurs... les sociétés affiliées répandues dans les départements étaient comme la copie de ce hideux tableau... les individus formant les autorités constituées n'étaient dignes de la confiance du peuple qu'autant qu'ils étaient membres des Sociétés populaires... les intrigants qui aspiraient à de nouvelles nominations voulaient être sociétaires; ils sentaient que d'une manière ou d'une autre il faudrait être membre d'une société populaire pour participer aux suffrages. Enfin on sait quelle juridiction l'on exerçait sur les citoyens pour écarter les uns et se venger des autres; quel despotisme la société mère des
Jacobins exerçait sur toutes les autres sociétés affiliées... chaque société avait ses comités de surveillance et de correspondance; toutes les fois qu'un émissaire observateur de la société mère ou d'une autre affiliée, désignait quelqu'un pour les fers ou la mort, lorsqu'un intrigant indiquait sa victime aux comités des sociétés affiliées ou de la société mère : lorsque ces mêmes comités ou les intrigants avaient préparé dans l'ombre une délation quelconque qui était travaillée et décorée ensuite du sufirage de la Société mère, par l'intermédiaire de ses comités, alors partait du comité de correspondance ou de surveillance des Jacobins une députation sur le comité de société générale ou de salut public pour obtenir la mort ou les fers. » Les Jacobins, comme le dira Chénier, voulaient « régner par tous les moyens » et ils régnèrent. Us employaient à outrance cette arme déloyale, qu'on aurait cru antifrançaise, du soupçon et de la délation. Il n'y eut pas dans la Rome que Tacite a flétrie plus de délateurs que n'en eut à son service le club des Jacobins qui a créé et transmis la tradition. A ce moyen d'action ils en ajoutèrent d'autres. Il fallait persuader à l'Assemblée ellemême que tout le peuple tenait dans les tribunes du club et que là était la souveraineté. Ils y parvinrent en la tenant sous le jougdes menaces et de l'émeute. Ils eurent de bonne heure une bande soudoyée de 750 hommes efi*ectifs, délateurs, hommes chassés
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 27 de leurs régiments et qui reçurent d'abord 5 francs, puis S francs par jour. Ils devaient soutenir les motions dans les cafés et dans les rues, se mêler auK spectateurs dans les séances de section, dans les groupes du Palais-Royal, surtout dans les galeries de r Assemblée, y huer ou y applaudir sur un signal. Leur chef était un chevalier de Saint-Louis, cpii prenait les ordres du comité des Jacobins à TAssemblée. Son principal lieutenant était un nommé Saule, jadis tapissier, charlatan et qui vendait pour 4 sols des boites garnies de graisse de pendu pour guérir les maux de reins. On sait depuis longtemps "que Faction des tribunes, ainsi préparée, a dominé toutes les assemblées de la révolution, les a toutes humiliées, privées de liberté et soumises à rinfluence des clubs et de la rue. Mallet-du-Pan écrivait en vain, invoquant contre ce scandale qui, autant que tout le reste, a dénaturé la i évolution : «Au Parlement britannique, j*ai vu vider sur-le-champ les galeries à la suite d'un éclat de rire involontairement échappé à la duchesse de Gordon. » L'usurpation est flagrante et complète. André Ghénier aurait pu l'attester longtemps avant le mois de février 1792 et dire aux Jacobins ce qu'il dit alors. « Ils reçoivent à la face de la France entière des députations qui, comme s'il n'existait ni Assemblée législative, ni tribunaux, ni pouvoir exécutif, s'adressent à eux pour obtenir ou une loi, ou la réparation de quelque
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tort, ou un changement d'officiers publics. » Nous avons entendu parler beaucoup des droits de TÉtat; la doctrine a été poussée au delà de ses sages et véritables limites, ou dans un but d'oppression ou dans un but chimérique, d'oppression si on a voulu seulement par là gêner la liberté de penser et d'instruire, chimérique si l'on a cru qu'on formerait l'âme de la France à l'image de tel ou tel ministre qui la représente accidentellement, politiquement et par hasard. Mais ce qui était bien un état dans l'Etat, c'était le club des Jacobins. Ghénier qui voit les jésuites dans le passé et avec les yeux de son temps, leur attribuant un rôle politique qu'ils ont joué quelquefois, trouve dans leur puissante organisation une sorte d'état dans l'État; mais à propos des Jacobins, et, cette fois, avec toute raison, il s'écrie : « Voilà un état dans l'État. » Ils font trembler tour à tour et le roi et le corps législatif, ils ont voulu dissoudre l'assemblée, ils ont formé une ligue offensive et défensive, ils ont des commissaires envoyés aux tribunaux, aux administrations, sur les vaisseaux, à l'armée, ils ouvrent et ferment les prisons, ils sont les maîtres.
On croirait, à lire certains historiens, a entendre certaines personnes, qu'il n'y a de dictatures que celles qui s'établissent avec Tépée. Celle de Robespierre, faite aux Jacobins, a été longtemps sans bornes, et jamais tyrannie n'a été plus cruelle, plus contraire au génie de la France qui, sans aimer les
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 29 excès de puissance, les approuve ou les pardonne, si quelque grandeur ou quelque loyauté les tempère. C'est cette dictature qui a créé la Terreur, aboli la justice, et fait de Féchafaud un instrument quotidien de gouvernement. On lui a trouvé des excuses ! Dans des lignes consacrées à Lafayette, M. St-Marc Girardin dit que ce sont là des sophismes tachés de sang, et il a bien dit. — Mais, si les actes ne sont approuvés que par une infime minorité, prête à les imiter, la doctrine qui les a successivement amenés n*est pas morte; elle est adoucie et modifiée. Les Jacobins non plus ne sont pas morts. — Us ne dédaignent ni les délations, ni les affiliations, ni Tappui des foules; ils étendent partout « la chaîne électrique » dont Chénier a parlé; ils ne comprennent pas qu'on puisse, dans le choix des magistrats et des fonctionnaires de tout ordre, chercher le mérite avec la probité et s'y tenir; ils y veulent, non seulement des hommes qui trouvent bonne la forme du gouvernement, mais qui le trouvent comme eux. Il leur importe peu qu'on soit constitutionnel, comme l'a été André Chénier, ou qu'on aime la République, si ce n'est pas la leur, ou plutôt si ce n'est pas eux-mêmes qu'on adore et qu'on veut servir. Ils ont la prétention d'imposer leurs idées et leurs opinions en toutes choses, sur la religion, les systèmes politiques, l'éducation, l'enseignement; ils font prévaloir, un peu par la dis-
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30 ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS, cussion, beaucoup à Taide de procédés administratifs et d'une justice administrative, une politique étroite, intolérante, irréligieuse, violente au besoin et sans- cesse menaçante, — La France, si aisée à soulever dans Paris, contre les gouvernements monarchiques, subit cette domination au milieu de quelques plaintes et de rares résistances ; elle semble même y trouver quelques plaisirs ; les démocraties ont leurs vices, si elles ont leurs vertus; et quand on flatte ces vices, elles laissent tout faire. Sous cette influence notre société se déforme ; elle vaque à ses aff'aires, concentre son ardeur sur l'amour dés richesses et semble abandonner les objets de ses vieilles afi*ections, la religion, la liberté nécessaire, l'indépendance, la générosité, le respect des vaincus, l'amour des faibles, le culte de la tolérance et cette belle et chrétienne chose, si travestie, la fraternité. Qu'il soit permis de croire que c'est là un mouvement accidentel de la démocratie française et non sa destinée, c'est du moins ce que dit l'histoire, et l'histoire, quand on l'interroge sans passion, répond atout.
Tocqueville. — Le bonheur d'écrire des choses honnêtes et vraies. — La bonne cause. — André Ghénier aime et admire la révolution. — Il la défend contre Burke. — Le mot de République ne lui fait pas peur. — - Août 1790. — La révolution commence à s'égarer. — Avis aux Français, — Bailly, Lafayette, Sieyès, de Condorcet. — Polémique avec Camille Desmoulins. — Les autels de la peur. — Un véritable représentant du peuple. — Deux années d'expérience. — La littérature obscène. — Manuel. — Les lettres de Mirabeau. — Le naturalisme littéraire en 1790.
Tocqueville avait, en politique, un idéal un peu confus ; il était au fond, par origine et par tempérament, du parti de Pompée ; il a été un moment, et sans contrainte, ministre de César. La nature de son esprit, un sentiment très fort et peut-être un peu maladif de sa personnalité, Font tenu presque toujours éloigné de la conduite des affaires et de la réalité. Les mouvements de la démocratie, que sa raison n'expliquait pas, qui se produisaient sans cause
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32 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, réelle ni prévue, seulement comme des désordres, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, avaient fini par tromper la plupart des conceptions de sa philosophie politique. Il avait été mécontent sous la monarchie de Juillet, il avait été déçu sous l'Empire ; mais il avait toujours été un noble esprit difficile à satisfaire et qui se repliait volontiers dans ce qu'il croyait être les principes, à l'exemple d'un de ses maîtres, et le plus prochain de tous, M. Royer-Gollard. 11 exprimait un jour, sous le second empire, dans une lettre à un de ses amis, M. de Kergorlay, je crois, une pensée où la mélancolie se mêle à la vérité, et qui est bien supérieure en sincérité à la passion « des cHères études » au lendemain du ministère. « De nos jours, dit-il, je ne vois pas d'emploi plus honorable, plus agréable de sa vie que d'écrire des choses vraies et honnêtes qui peuvent signaler le nom de l'écrivain et servir, quoique dans une petite mesure, la bonne cause. » J'admets cela aisément. Oui, à certaines heures, quand tout est tumulte, quand le bruit remplace le bien, (et La Bruyère assure qu'ils ne se rencontrent pas habituellement), on ne se sent pas porté à l'action, et Ton se réfugie dans la méditation, dans la pensée, et l'on soupire quelques réflexions pour « la bonne cause » . Mais quand Tocqueville réduisait à cela l'emploi de sa vie, n'en trouvant aucun qui fût plus honorable ni plus agréable, il n'avait pas sous ses pieds la tour-
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mente. La démocratie s'était donné un guide qui voulait la servir, mais qui la contenait, ne la laissait pas éclater et gênait même, pour remplir ce rôle, les libertés que les gens d'esprit disaient ou jugeaient nécessaires. Il y avait alors dans le haut et dans le bas de la société des applaudissements pour ceux qui, comme Tocqueville, employaient leur vie à écrire « des choses honnêtes et vraies ». Au milieu on restait un peu froid, on jouissait du présent et de l'action ; du moins aucun péril sérieux ne menaçait les contradicteurs des événements. Dès qu'on ne voulait pas se mêler à l'action, il n'y avait guère que de la douceur à écrire pour ce qu'on nommait « la bonne cause ». M. Ernest Picard nous disait un jour, vers 1868, parlant du régime politique d'alors : C'est du despotisme; nous ne pouvons pas, pour rester orthodoxes, l'appeler autrement, mais comme il est doux ! On assure que toutes les libertés perdues ont été reconquises. J'ai pourtant quelque peine à croire que Tocqueville lui-même reconnût dans les succès d'aujourd'hui la bonne cause pour laquelle sa raison, un peu altière et assez distraite, avait combattu. En tout cas, aujourd'hui l'heure est bien différente, et ce n'est pas tout plaisir d'écrire des choses honnêtes et vraies; mais c'est peut-être un devoir, ce qui est un peu plus qu'un plaisir. On n'aimerait pas la France si, même sans espoir d'honneur et de succès, on ne lui disait pas
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34 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, librement et tendrement les dangers qui la menacent. Elle ne nous a jamais paru plus digne d'être aimée et servie. Nous ne cherchons pas d'où sont venus ses malheurs : elle a été atteinte dans sa vieille gloire; son cœur de mère a été déchiré jusqu'au sang, puisqu'on lui a pris vivants une partie de ses plus chers fils, après en avoir massacré des légions. Au milieu de ce supplice, elle s'est laissé mettre aux mains d'un parti et n'a plus connu que le désordre. Elle flotte aujourd'hui, sous des titres vains et mensongers, entre la force et l'anarchie.
La religion, mêlée jadis à toutes ses grandeurs et à toutes ses infortunes, est traitée en ennemie au nom môme de l'État. Son armée, pleine de tant de vertus, est poussée méthodiquement vers l'indiscipline. On veut abaisser sa magistrature du rang élevé de pouvoir impartial et judiciaire au rôle d'instrument politique. La régularité de sa vie administrative aurait cessé, sans la grandeur et la solidité de ce système d'administration que le Consulat a créé et qui résiste à toutes les folies et à tous les excès personnels. Elle s'achemine lentement, mais sûrement, à un état de choses qui s'est arrêté le 9 thermidor et que Robespierre a payé de sa vie. Tout cela est un peu caché sous la bonhomie de quelques hommes, qui supposent que les passions ont désarmé et qu'ils pourront limiter à des changements de personnes et à quelques actes de persé-
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 35 cution religieuse, le mouvement politique qu'ils ont fait naître et qu'ils encouragent. Mais ce qui triomphe déjà publiquement et presque officiellement, c'est le programme du jacobinisme, hésitant encore, non dans la pensée, mais dans l'action, contenu par la douceur du tempérament général et par la mollesse même des obstacles qu'il rencontre. On ne nous écoute pas quand nous parlons ainsi, on attribue notre langage à nos regrets des régimes déchus et à notre hostilité contre la forme de gouvernement et on en appelle au sufl'rage universel, qui a l'air de nous donner tort.
Mais voici un contradicteur qui «échappe à tous les reproches, et qui m'a semblé pouvoir être entendu de ceux qui cherchent encore le bien de la France et sa grandeur dans un régime d'égalité, de liberté et de justice. Ce n'est pas un réactionnaire, ni un impérialiste, c'est un ami très naturel et très vif de la révolution de 1789, c'est un des plus nobles espmts que la France ait produits, une des &mes les plus hautes, les plus généreuses, les moins altérées par l'ambition, un homme qu'on aurait dû écouter comme un oracle, un poète inspiré par le plus pur patriotisme et la plus éclatante clairvoyance, ce que les anciens appelaient vates. Il faut dire qu'on ne l'écouta pas plus que de nos jours on n'écouterait un collaborateur du 16 mai, et qu'il paya de sa vie son courage, son bon sens, son éloquence. Celui-là n'é*
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36 AiNDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS.
cri vit pas des choses honnêtes et vraies, dans cette douceur d'écrire dont parle Tocqueville. Il écrivit par devoir, par conviction, par dévouement. Quand il vit ce magnifique mouvement de d789 dégénérer en injustices, en violences, en désordres populaires, il fit de sa plume, non un moyen de renommée ni de plaisir intellectuel, mais une arme de vérité, de sagesse, de patriotisme, on peut dire, de vertu.
C'est d'André Ghénier qu'il s'agit, et c'est lui qui va parler à la France d'aujourd'hui et de demain. Puisse-t-elle l'entendre et s'arrêter dans la voie fatale où on l'entraîne I
André Ghénier n'avait pas eu à se plaindre de l'ancienne société. Il ne lui était pas arrivé, comme à Barnave, de sentir le poids de l'orgueil aristocratique et militaire, qui avait mis hors de lui le jeune avocat de Grenoble, à l'occasion d'une injure faite à sa mère, au théâtre, par des patriciens mal élevés. Son père, d'une famille du Poitou, où son nom vit encore, avait même des prétentions nobiliaires qui semblaient justifiées. Sa mère, d'origine grecque, avait l'âme et les penchants aristocratiques. Son amour pour Marie-Joseph tourna plus tard son cœur et son esprit du côté des jacobins. Je ne parle pas de ses autres frères; il y en avait un qui ne comptait pas et dont le père disait : « Je ne sais ce qu'il pense, ni même s'il pense ! » 11 fut un moment soldat au régiment d'infanterie d'Angoumois. Mais
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par les liens les plus doux, il eût appartenu au passé, si sa raison précoce et la droiture naturelle de son âme, ne l'avaient disposé à accueillir les idées nouvelles. Un des traits les plus charmants de sa jeune figure est le goût passionné de l'amitié, à côté et non au-dessous de tous les autres élans d'une âme ai dente et d'une jeunesse « fougueuse » — l'expression est de lui. — Sa raison aurait pu s'attarder dans le monde où ses amitiés et sa grâce le faisaient vivre ; étroitement lié avec les Trudaine, il trouvait chez eux, dans un hôtel historique de la place Louis XV, toutes les séductions de l'ancienne société, annoblie par la bienfaisance. — Il avait déjà rencontré Camille, — Tout lui souriait, il n'était ni un poète imcompris, ni un jeune membre délaissé du tiers-état, il avait été attaché à l'ambassade de Londres, sous M. de La Luzerne.
Par madame de Bonneuil, il touchera jusqu'à la cour puisque Camille avait fait de la reine un portrait dont Arnault disait :
On ne sait qui des deux on admire le plus, Ou de l'artiste ou du modèle!
Il avait reçu du ciel des dons merveilleux qui devaient faire de lui le plus français et le plus attique des poètes. Mais les goûts, les préjugés, les nobles et les petites passions du siècle avaient pénétré dans son âme. 11 n'était pas religieux. La puissance et les richesses donnaient alors à l'Eglise un
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air politique et mondain qui éloignaient d'elle bien des esprits généreux et sincères. Je ne parle pas des abus qui avaient offusqué sa raison ni des scandales qui avaient affligé sa conscience. Mais l'impression avait été très forte, il y insistera plusieurs fois dans ses écrits. Cet aspect, peu édifiant mais borné de la religion, avait voilé pour lui les beautés de justice et de fraternité qui éclatent dans le christianisme. Ils étaient alors plusieurs dans ce cas parmi les meilleurs. Ils se laissaient aller, faute de discernement, à une sorte de religion naturelle, quand cela n'allait pas jusqu'à la négation ou au culte de la nature. On rencontrait assez souvent André Ghénier dans le salon de madame Suard, dans celui de sa belle-sœur, madame Panckoucke, où les philosophes et les beaux esprits se réunissaient. On assure qu'un jour, chez une de ces dames, il écouta, sans sourire ni protester, Condorcet qui prêchait l'immortalité de l'homme sur la terre. Si je reprends ces traits signalés par tous les biographes, c'est pour le donner tel qu'il était, avec des sentiments qui, en matière religieuse, ne déplairaient pas absolument aux libres penseurs d'aujourd'hui. Quant aux principes de la révolution, il les avait en lui. Il a dû travailler avec son père aux « Idées pour un cahier du tiers état de la ville de Paris ». Ce n'est ni avec indifférence, ni même avec tiédeur qu'il assiste à ce grand mouvement de réforme et d'émancipation. Il a donné lui-
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ANDRÉ CHÉNTER ET LES JACOBINS. 39 même la note très vive, presque violente, de son adhésion, dans une circonstance qui fait partie de l'histoire. Aux premiers excès de la révolution française, un membre du parlement d'Angleterre, qui avait applaudi à ses débuts, Tun des plus éloquents, Edmond Burke, avait attaqué et outragé la France que Fox et Sheridan avaient défendue; la passion était allée si loin de part et d'autre que Burke avait, à cette occasion, du haut de la tribune, avec une émotion profonde et une éloquence qu'on sent encore à la lecture, rompu à tout jamais les liens d'étroite et de longue amitié qui l'unissaient à Sheridan. L'ardent Irlandais ne s'était pas contenté de ces attaques au sein du Parlement ; il les avait entassées et multipliées dans une brochure qui fut un événement et qui avait pour titre : Réflexions sur la Révolution de France.
André Chénier sent la blessure, comme un jeune Français del789,ils'emportelui-même, en répondant, et se livre à de véritables excès de langage. On pourrait croire qu'il a rapporté de Londres, où il a vécu trois ans, témoin des éclatants succès oratoires de Burke, une rancune personnelle ; il est animé aussi par les outrages adressés à son frère, qui vient de donner Charles IX, et dont il reste l'ami malgré leurs dissentiments politiques. Mais en tout cas, souslavéhénience des attaques, sous la violence étudiée des mots, sous l'insistance du mépris exprimé, on trouve
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dans Fécrivain un ardent patriote, un révolutionnaire qui déplore les taches qui existent déjà, mais qui a pour la France nouvelle une passion filiale, sincère, même emportée.
C'est certainement un André Chénier hors des gonds qui écrit ces lignes. On y sent la colère, on y reconnaît le pamphlet ; c'est une riposte à l'Anglais. De sang-froid, il est difficile d'en admirer ou d'en approuver la forme, mais c'est bien l'âme de la France qui est là, vivante, parlante, agitée. A cette occasion le mot même de république ne l'épouvante pas : « Plusieurs partis, dit-il, se réunissent pour proscrire le mot de République; ils regardent d'un œil de colère celui qui ose s'en servir; ils croient voir un sacrilège, un ennemi de l'État et du roi; comme si tout pays où la nation fait ses lois, s'impose elle-même, demande compte aux agents publics, n'était pas une République, quel que soit d'ailleurs le mode de son gouvernement. » Il comprime le dégoût que lui inspirent quelques scènes, déjà bien menaçantes ou bien cruelles, pour affirmer dans ces termes son amour de la France et des principes qui ont prévalu : « Ce déclamateur (c'est Burke), cet homme qui vient ici calomnier auprès du roi et de . la reine une nation mieux disposée à les respecter depuis qu'elle n'est plus contrainte à les aduler; qui cherche à envenimer dans leurs cœurs le souvenir des peines que tous les bons citoyens auraient
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voulu leur épargner, que nos inévitables circonstances leur ont fait partager avec tous les citoyens; qui ose imputer à toute la nation les crimes de quelques bandits que la nation abhorre et désavoue; il faut qu'on sache comme il a, lui, traité le roi d'Angleterre dans une occasion récente* ». Une autre fois il écrira « qu'il ne sera pas pour lui de bonheur, s'il ne voit la France libre et sage ».
Voilà donc un partisan bien déclaré de la révolution ; de plus, il est absolument désintéressé, et c'est un rare mérite dans tous les temps, plus rare que jamais dans les heures troublées. A Londres, il n'a pas voulu recevoir de traitement ; depuis, il a fui les emplois et les honneurs. Il n'a rien brigué ; il n'a rien demandé. Où trouver un juge meilleur, plus équitable, plus pur et plus indulgent ?
S'il élève la voix, ce n'est pas pour jouer un rôle, le patriotisme seul lui fait rompre un silence qui plaisait à son âme de poète et à sa modestie politique.
Ce n'est qu'au mois d'août 1790 qu'il se décide à parler, au lendemain de la fête de la fédération, quand déjà de grandes fautes sont commises et qu'on aperçoit distinctement les excès qui vont suivre. Son Avis aux Finançais n'est pas une page éclatante de style ni de passion ; mais on y sent un grand
1 . Il s'agit crime allusion injurieuse à la folie du roi d'Anrjrleteire.
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42 ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS, amour de la France nouvelle, un admirable élan de sagesse politique et la peinture de mouvements, d'agitations, d'injustices populaires que nous ne connaissons que trop bien. Je ne veux ni le reproduire ni même l'analyser complètement. Pour que le miroir soit fidèle, et que nos contemporains y reconnaissent ce qu'ils foni et ce qu'ils sont, il suffira d'en détacher quelques traits expressifs, saillants et qui résument tout. « La politique s'empare de tous les esprits... les têtes s'échauffent ; on enfante ou on croit enfanter des idées : on s'y attache, on ne voit qu'elles; les patriotes qui dans le premier instant ne faisaient qu'un seul corps, parce qu'ils ne voyaient qu'un but, commencent à trouver entre eux des différences... ; chacun s'évertue, se travaille ; chacun veut se montrer, chacun veut porter le drapeau, chacun exalte ce qu'il a déjà fait et ce qu'il compte faire encore ; chacun, dans ses discours, dans ses actions, veut aller au delà des autres. » Ne dirait-on pas un tableau récemment exposé ! Mais où l'œuvre est plus exemplaire encore, s'il est possible, c'est quand l'écrivain montre quelle est déjà l'impuissance de la modération, et comme cette roue de la révolution broie vite les renommées et les popularités, combien les hommes ont tort, au point de vue de leur intérêt autant que de leur honneur, de suivre la foule et de croire qu'ils parviendront à la satisfaire. Parmi ceux qui avaient, dès l'origne, et même auparavant, servi
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la révolution, il y en avait quatre qui, à des titres divers, méritaient et avaient obtenu la faveur publique. Bailly avait été nommé maire de Paris, le 16 juillet 1789 et réélu le 2 août 1790. Je ne m'attache pas à peindre moi-même cette figure douce et froide à laquelle correspondait une âme honnête et ferme, mais sans vigueur dans l'action ; je respecte les portraits d'André Ghénier. Voici le portrait et la légende : « Les gens de bien s'en réjouissent (de la nomination de Bailly) et voient un encouragement au mérite et à la vertu dans l'élévation d'un homme qui doit tout au mérite et à la vertu ; mais sitôt que cet homme veut remplir sévèrement les devoirs de sa charge en s'efTorçant d'établir le bon ordre et l'union, de calmer et de concilier les intérêts divers et d'empêcher que les ambitions particulières n'empiètent sur les droits d'autrui et sur la paix publique, le voilà dénoncé lui-même comme un ambitieux, comme un despote, ennemi de la liberté. »
Et Lafayette, qui avait failli être étouffé dans les embrassements populaires, quelques semaines auparavant, le jour de la fédération, voyez où il en est : « M. de Lafayette est mis à la tête de l'armée parisienne ; de grandes actions exécutées pour une belle cause, à un âge où la plupart des autres hommes se bornent à connaître les grandes actions d'autrui. le rendent cher à tous ceux qui pensent, et qui sentent, tout le monde applaudit ; mais dès qu'avec beaucoup
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U ANDRE CHÉNÏER ET LES JACOBINS, de courage, d'activité, de sagesse, il parvient à apaiser un peu les agitations de cette grande cité ; dès qu'on le voit se porter de côté et d'autre en un instant et ramener la tranquilité, veiller à tout ce qui intéresse la ville au dedans et au dehors, contenir chacun dans ses limites, en un mot faire son devoir, les voilà tous déchaînés contre M. de Lafayette : c'est un traître, un homme terrible, un ennemi de la liberté. » Ceux qui font la loi et l'opinion dans les moments de la révolution et de trouble, ceux qui « sont toujours au delà des autres » le comparent à Tibère et à Gromwell.
Et l'abbé Sieyès, celui dont le silence semblait à Mirabeau une calamité publique : « L'abbé Sieyès, par des écrits énergiques et lumineux, et par son courage dans les États généraux, jette les fondements de l'Assemblée nationale et de notre constitution, et du gouvernement représentatif , et tout se réunit pour admirer, respecter, honorer l'abbé Sieyès. Ce même abbé Sieyès s'oppose au torrent de l'opinion générale dans une matière où l'expérience a démontré qu'il avait raison ; il condamne les rigueurs exercées contre des personnes lorsqu'il ne devait être question que des choses. Il veut mettre un frein à l'intolérable audace des écrivains calomniateurs, et voilà l'abbé Sieyès devenu un ennemi de l'Etat, un fauteur du despotisme, un dangereux hypocrite, un courtisan déguisé.
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» Enfin, voyez M. de Gondorcet qui, depuis vingt ans, n*a cessé de bien mériter de l'espèce humaine par nombre d'écrits profonds, destinés à l'éclairer et à défendre tous ses droits; voyez, en un mot, tous les hommes qui ont consacré au bien public, à la patrie, à la liberté, leur voix, ou leur plume ou leur -épée : tous, sans exception, se sont vus dénoncés dans ces amas de feuilles impures comme ennemis de la liberté, du moment qu'ils n'ont pas voulu que la liberté consistât à diffamer au hasard ou à ouvrir des listes de proscrits dans les groupes du Palais- Royal. »
Cette page est-elle assez belle de vérité, de simplicité, de sagesse? Imagine-t-on une leçon mieux ou plus noblement donnée à la France de 1790, à celle d'aujourd'hui, à tous les gouvernements qui provoquent des habitudes révolutionnaires !
Un peu plus loin, André Chénier relève un des traits les plus repoussants de ce désordre moral, l'indiscipline militaire; il y reviendra plus tard avec une éclatante colère et fera, à cette occasion, vibrer sa muse si mâle et si puissante ;
«Dira-t-on que c'est s'alarmer trop tôt... tandis que plusieurs de nos villes sont épouvantées des fureurs de soldats, dignes des châtiments les plus sévères; de soldats qui pillent les caisses de leurs régiments, qui outragent, emprisonnent, menacent leurs officiers; de soldat?, dont la natiou avait amélioré
46 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, le sort de toute manière; de soldats qui sont venus assister à une des plus imposantes, des plus augustes cérémonies qu*ait jamais vues un peuple libre, pour y jurer d'être fidèles à la loi, à la nation et au roi?... Je voudrais que ces personnes, dont je connais plusieurs dignes d'estime, mais qui ne laissent pas d'être complètement tranquilles sur toutes ces fermentations populaires, de voir presque avec peine tous les efforts et les soins de la force publique pour les empêcher de regarder presque en pitié ceux qui s'alarment, je voudrais, dis-je, que pour nous rassurer entièrement, elles daignassent prendre la plume et nous prouver que ces fermentations, ces orages, cette tourmente prolongée ne conduisent pas où j'ai dit, qu'elles ne produisent pas l'esprit d'insubordination, d'indiscipline; ou bien que cet esprit n'est pas le plus redoutable ennemi des lois et de la liberté. »
Enfin, avec une sagacité que l'heure où il écrit rend admirable, André Ghénier explique comment et pourquoi les hommes sensés et raisonnables sont presque toujours vaincus dans les luttes populaires. La page semble être écrite pour nous : « Il est vrai que, dans les combats de cette espèce, les hommes qui, sous un masque imposant de rigidité patriotique, ne veulent qu'asservir les suffrages, maîtriser les jugements et égarer les opinions de leurs contemporains, ont et doivent naturellement avoir beau-
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coup plus d'activité, de vigilance, de rapidité dans les résolutions que les vrais citoyens, qui ne veulent point faire de la chose publique leur chose privée. En effet, les premiers, ne voyant rien que le but de leur ambition, ne ménagent rien pour y parvenir : toute arme, tout moyen leur est bon, pourvu que les obstacles soient levés. Ils savent d'ailleurs qu'ils n'ont qu'un moment et que, s'ils laissent aux humeurs populaires le temps de s'apaiser, ils sont perdus. Aussi, tout yeux, tout oreilles, hardis, entreprenants, avertis à temps, préparés à tout, ils pressent, ils reculent, ils s'élancent à propos ; ils se tiennent, ils se partagent; leur doctrine est versatile, parce qu^ il faut suivre les circonstances , et qu'avec un peu d[effronterie les mêmes mots s^adaptent facilement à des choses diverses; ils saisissent l'occasion, ils la font naître, et finissent quelquefois par être vainqueurs, quittes ensuite, lorsque l'effervescence est calmée, mais que le mal est fait, à retomber dans un précipice aussi profond que leur élévation avait été effrayante et rapide; tandis que souvent les fidèles sectateurs de la vérité et de la vertu, craignent de les compromettre elles-mêmes par tout ce qui pourrait ressembler à des moyens indignes d'elles ; ennemis de tout ce qui peut avoir l'air de violence, se reposant sur la bonté de leur cause; espérant trop des hommes, parce qu'ils savent que, tôt ou tard, ils reviennent à la raison; espérant trop du
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temps, parce qu'ils savent que, tôt ou tard, il leur fait justice, perdent les moments favorables, laissent dégénérer leur prudence en timidité, se découragent, composent avec l'avenir, et, enveloppés de leur conscience, finissent par s'endormir dans une bonne volonté immobile et dans une sorte d'innocence léthargique.
« De plus, il ne faut point, avant de finir, omettre une réflexion d'une haute importance, et qui mérite d'être mûrement considérée par tous ceux qui veulent sincèrement le bien : c'est que les orateurs qui excitent les hommes à ces méfiances indistinctes, à cette fermentation vague et orageuse, à cette insubordination funeste et outrageante, ont un bien grand avantage sur ceux qui les rappellent à la modération, à la fraternité, à l'examen tranquille et impartial des accusations, à l'obéissance légitime, en ce qu'ils trouvent dans le cœur humain et dans la nature des choses, de bien plus puissants mobiles de passions. Les uns aigrissent nos soupçons contre les hommes éminents, et le peuple est naturellement soupçonneux contre tous ceux que lui-même a élevés au-dessus de lui. Ils nous alarment toujours sur de nouveaux périls, et le peuple a besoin de s'alarmer et c'est là ce qui explique en tout pays le pouvoir effrayant des délateurs, dont les histoires antiques et modernes off'rent tant de sanglants témoignages : et c'est là aussi ce qui explique parmi nous le prodi-
gieux succès des perfides et des fanatiques excitateurs de troubles, quoiqu'ils n'aient sur leurs adversaires ni l'avantage de la vérité, ni certes celui des lumières et des talents. »
En terminant ces lignes dont l'opportunité ne saurait être méconnue, pas plus aujourd'hui qu'au moment où elles étaient écrites, André Ghénier laisse voir en lui toute la noblesse des sentiments qui l'inspirent, la dignité de son caractère, l'indépendance absolue de son esprit, et aussi, comme un trait charmant, la modestie de cet esprit dont la beauté est impérissable.
« Tels sont, dit-il, les motifs qui ont donné naissance à cet écrit pour lequel je ne demande point d'indulgence; les principes dont il est rempli tien ont pas besoin; quant au style, il me suffît qu'on le trouve clair et simple. »
On sait que Camille Desmoulins se reconnut dans « les prétendus séditieux, les brouillons faméliques, les hommes de sang, par qui il vaut mieux être pendu que loué ». Il y reconnut aussi ses amis, les Jacobins déterminés. Camille Desmoulins n'est pas plus représenté aujourd'hui, du moins dans ce que sa physionomie avait de particulier et d'original, que ne l'est André Ghénier dans sa noble et patriotique pureté; mais ses idées, sa conduite, ses provocations, ses trivialités qui amenaient le sang et qui précédèrent si longtemps son cri de clémence,
dont Técho sonna l'heure de son supplice, tout cela est dans l'air qui nous environne et dans le bruit que nous entendons. Desmoulins prit vis-à-vis d'André Chénier un ton de supériorité qui ferait sourire, si ces souvenirs pouvaient éveiller autre chose qu'une amère et profonde tristesse. Chénier, en y répondant avec dégoût, fît en quelques mots un portrait achevé de celui que Michelet, ajoutant là, comme ailleurs, l'imagination à la vérité, appelle « un polisson de génie » ; le génie est de trop.
« J'ai déjà vu, écrit Chénier, d'autres fois quelques morceaux de ce journal (les Révolutions de la France et de Bradant) où des absurdités atroces m'avaient paru quelquefois accompagnées de parties assez gaies. »
Le procureur général de la Lanterne est tout entier reproduit dans ces deux lignes, et nous ne sommes qu'à la fin de 1790. Chénier y ajoute, à titre d'accessoires, quelques traits où éclatent son mépris, sa supériorité d'honnête homme, et sous lesquels apparaît, telle qu'elle est fixée dans l'histoire, la figure puérile, bouffonne et déjà sanglante de Desmoulins : « Je consultai mes amis pour savoir si je devais lui répondre, pour confondre ses inepties, le faire rougir de son insigne mauvaise foi, et détruire autant que je pourrai le venin dont son nouvel écrit est rempli. Ils m'obsen^èrent tout d'une voix que, lorsqu'un auteur tronque ou falsifie tout ce qu'il
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 51 cite, en dénature le sens, vous prête des intentions qu'il est évident que vous n'avez point eues, un homme d'honneur ne doit point lui répondre, parce qu'il est au-dessous d'un homme d'honneur de prendre la plume contre un homme à qui on ne peut répondre que par des démentis ; que vouloir le faire rougir est une entreprise folle qui passe tout pouvoir humain; que détruire ses discours est inutile, parce que cet homme est trop connu pour être dangereux; que, même dans ce qu'il appelle son parti, il ne passe que pour un bouffon quelquefois assez divertissant^ et qu'il serait difficilement méprisé par personne plus qu'il ne l'est par ses amis, car ses amis le connaissent mieux que personne... »
Quel spectacle! et comme nous devrions nous y arrêter pour nous instruire I La situation où nous sommes n'est pas celle où on était alors. Mais les hommes n'ont pas changé, et quoique Michelet dont je parlais tout à l'heure ait écrit, il n'y a pas très longtemps, qu'en France la Révolution était finie, il y a beaucoup d'hommes d'un avis opposé, même au milieu des républicains qui ont réussi. En tout cas, la révolution, qui nous menace, n'a ni le but élevé ni les apparences de gravité de celle de 1789. On va plus vite et plus directement au fond des choses. L'obstacle est plus difficile à franchir, mais la multitude a pris l'habitude des victoires.
Cet incident de polémique entre Camille Desmou-
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lins et André Ghénier révèle bien le caractère de toutes les époques révolutionnaires. Celui qu'on devrait écouter n'est pas celui qu'on écoute. Nous pouvons mesurer toute la distance qui séparait l'âme pure, sincère, noble et confiante d'André Chénier de l'âme meurtrière, plaisante et emphatique de Desmoulins. Avec André Ghénier, la révolution est sage, digne, équitable; sous les traits de son adversaire, elle ressemble à une orgie de rire sanglant, de déclamations, de colère, de délations continuelles et de proscriptions successives. L'un honore à jamais la France et la Révolution; il mourra sans avoir encouragé une mauvaise action, n'ayant combattu que des violences et des lâchetés, ayant au front la marque de son génie et dans ses mains le drapeau sans tache de 1789; l'autre aura joué avec la guillotine comme un enfant gâté, au témoignage de Robespierre, et, sauf un sanglot vers la fin, il mourra couvert du sang des autres, après avoir contribué à rendre la révolution cruelle.
Avant d'arriver à ses véritables adversaires, aux Jacobins, qui seront les ouvriers de la révolution les moins émus, les plus arides, les plus méthodiques dans la violence, et qu'il attaquera résolument, André Ghénier poursuit son œuvre de patriotisme et de sagesse. Quoiqu'il ait l'âme ouverte à plus d'une illusion et que son cœur, peut-ôtre plus que son esprit, se complaise dans la Déclaration des Droits,
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 53 son bon sens lui montre les causes alors un peu cachées des excès qui doivent suivre et son courage le porte à les signaler. Nous en savons là-dessus plus que lui-même, mais quand il écrit il devine ; voyons d'abord son langage; il porte une marque de noblesse presque religieuse, bien que la religion ne soit pas l'inspiratrice de son âme. « ... Je n'en ai pas attendu de grands effets (de ce qu'il a déjà publié), je n'en attends pas davantage de ce que je publie aujourd'hui. Je sais trop que, dans le fort des tempêtes civiles, la raison sévère et calme a une voix trop faible pour lutter contre les cris de ceux qui, toujours prompts à servir, à exciter les passions populaires, toujours exagérant le danger commun et leurs propres inquiétudes, et leurs sacrifices au bien public, accusant au hasard les hommes riches et puissants qui sont toujours enviés, finissent par régner sur une multitude égarée; mais n'est-ce pas un noble et vertueux plaisir pour l'homme de bien de poursuivre, par des vérités mâles et courageuses, le triomphe de ces conquérants iniques, de justifier leur conscience en leur apprenant tout le mépris qu'on a pour eux; de braver enfin, avec quelque danger peut-être, ceux qui peuvent braver impunément la justice et l'honnêteté? »
Son bon sens signale alors, avec un rare bonheur de langage, une cause d'insuccès que la France ne connaît pas sur les champs de bataille, mais bien
réelle et bien funeste dans la vie civile, la peur, qui retient les bons citoyens et assure leur défaite :
« La peur, qui est un des premiers mobiles de toutes les choses humaines, joue aussi un grand rôle dans les révolutions ; elle prend le nom de prudence, et, sous prétexte de ne pas vouloir compromettre la bonne cause, elle reste muette devant la faction dominante, tergiverse, ne dit la vérité qu'à moitié et seconde, par cette mollesse, les entreprises d'un petitnombred'audacieux,quis'embarrassent peu que les gens de bien les estiment ou les approuvent, pourvu qu'ils se taisent et les laissent faire. »
L'idée est juste aujourd'hui comme alors, mais alors ce n'était pas encore une cruelle vérité d'expérience. La peur ne faisait que commencer ses ravages ; du haut de son courage et de sa prévoyance, André Ghénier la dénonce comme un fléau.
« Jamais la peur n'eut plus de véritables autels qu'elle n'en a dans Paris (avril 1791): jamais elle ne fut honorée d'un culte plus universel ; cette ville entière est son temple ; tous les gens de bien sont devenus ses pontifes, en lui faisant journellement le sacrifice de leur pensée et de leur conscience. »
Il s'agissait d'un arrêté du Directoire de Paris, laissant à chacun la liberté d'ouvrir à ses frais un édifice au culte de sa religion, qui devait être converti en loi quelques jours plus tard : « ... Vingt ou trente imbéciles rassemblés dans une section le blâment de leur
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 53 autorité privée; et lesgens de bien se taisent, et des hommes qui s'apprêtent à profiter de la liberté qu'on leur donne et qui leur est due sont insultés, menacés par une vraie populace ^ c'est-à-dire par un amas de gens étrangers à toute justice, à toute humanité, armés depuis quelques jours d'instruments honteux de violence et de tyrannie (des verges) ; et l'homme de bien que tant d'infamies indignent n'ouvre pas la bouche ; et il se trouve le témoin de quelques-uns de ces attentats, accompagnés d'exécrables risées, qui outragent publiquement la pudeur, qui humilient la faiblesse, qui violentéminemment la liberté et l'honnêteté *; il fuit, ou même peut-être il lui sourit en tremblant de peur qu'on ne soupçonne qu'il n'approuve pas, qu'il ne partage pas cette lâche et ignoble férocité. »
Le tableau tout entier est excellent et cette page de Ghénier ne s'arrête pas « au style simple et clair » ; elle estpleinéde finesse, denuances, d'ironie. Enremplaçant quelques mots d'alors par quelques mots d'aujourd'hui, elle pourrait servir de modèle et on l'appliquerait aisément tout entière à des choses qui nous tou-
1. Dans les premiers jours d'avril, une troupe de femmes que les journalistes jacobins appelaient des mères de famille citoyennes, armées de verges, s'introduisaient dans les couvents pour fouetter les religieuses. Nous n'en sommes pas aux verges, mais les injures, les menaces, les violences, ne sont pas épargnées aux prôtres et aux religieuses quand l'occasion s'en présente.
chentetà des personnes qui nous environnent. Qu'on s'en assure en lalisant. Jemeborneàjustifîercequeje viens de dire de la finesse et de l'ironie de l'écrivain : « La peur, écrit-il, donne aussi du courage : elle fait qu'on se met du côté du plus fort qui a tort, pour accabler le plus faible qui ist tort aussi. Ce n'est pas une peur, mais vingt différentes espèces de peur combinées qui font prendre ce parti, et partout la/ïetir. »
Au moment où l'Assemblée constituante termine ses travaux (30 septembre 1791), et va céder la place à une nouvelle Assemblée, André Ghénier trace le portrait d'un véritable député et invite la France à bien choisir ses représentants.
Si on rapproche ces lignes de ce qui se passe sous nos yeux, on éprouve jusqu'à de la honte de voir comment le nouveau souverain écouta et comment il écoute les conseils.
« Le législateur ne doit être passionné que pour les lois et pour la justice; il ne doit s'abandonner qu'à la raison... il ne doit pas embrasser un, deux, trois principes : il faut qu'il les sente, qu'il les connaisse, qu'il les embrasse tous. — Chacun dira : les représentants du peuple doivent être indépendants ; mais je les veux entièrement indépendants, c'est-àdire non seulement des grâces et des corruptions de la cour, mais de toute espèce d'influence qui ne serait pas celle de la justice et de la raison. La flatterie sera toujours agenouillée devant le pouvoir suprême. Ce
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pouvoir suprême, où est-il maintenant?... Deux années (inexpérience ont pu nous apprendre avec quelle facilité on fait croire à un peuple qu'une petite partie de lui-même c'est lui tout entier. On lui persuade qu'on le venge, lorsqu'on ne venge que soi ; on lui parle de sa toute-puissance pour se rendre tout-puissant par lui; on lui désigne comme ennemis ceux qu'on n'aime pas et dont on n'est pas aimé ; et l'on intéresse la souveraineté nationale aux querelles et aux brouilleries de cinq ou six audacieux... Nous ne manquerons pas, et aucun Etat libre ne manquera jamais d'hommes parleurs et rusés, toujours prêts a réveiller, à prévenir, à attiser les passions de cette classe de citoyens, mécontente et facile à égarer, parce qu'elle est pauvre et ignorante. Ils lui feront envisager l'obéissance aux lois comme un insupportable esclavage ; ils lui diront que sa volonté seule est la loi; ils flatteront sa jalousie, trop naturelle, par des dénonciations vagues et atroces. Quiconque refusera de fléchir devant eux sera flétri par eux de l'épithète la plus formidable que les calomniateurs du moment auront mise en vogue. C'était jadis hérétiquCy janséniste, déiste, aujourd'hui aristocrate, modéré, impartial, républicain. Ils s'ap[)elleront insoemment les défenseurs du peuple, et si leurs vioences et leurs injustices attirent sur eux l'animad version des lois, ils copieront le langage de ce vilGléon, le boute-feu de la république d'Athènes qui, dans
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58 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, une comédie antique, est représenté disant au peuple : « Je souffre pour toi; on me hait, parce que je » t'aime et que je ne vis que pour toi. «Mais plaise au ciel qu'il s'élève aussi parmi nous beaucoup de ces hommes vraiment grands et honorables, ardents pour le bien, passionnés pour la vérité et pour la justice, d'une raison sévère et d'une indulgente humanité ; de ces esprits inaltérables, toujours prêts à l'examen, toujours ouverts à acquérir des connaissances nettes et précises ; de ces âmes incorruptibles, qui ne veulent de la gloire et des honneurs que lorsqu'ils sont unis avec la vertu et qui méprisent la popularité, lorsque la popularité et l'estime publique ne sont pas la même chose. »
En passant, et à propos de la constitution civile du clergé, André Ghénier, qui n'est à aucun degré ce qu'on appelle de nos jours un clérical, s'écrie avec le plus noble accent : « Est-ce en donnant par une loi une sorte d'approbation à ces brutalités infâmes dont Paris fut encore témoin il y a peu de jours*, et qui sont la honte d'un peuple civilisé, que Ton espère élever toutes les classes de la nation à cet esprit d'équité et de respect pour les droits d'autrui, sans
1. Le dimanche, 9 octobre 1791, plusieurs personnes se rendirent dans l'église du monastère des Bénédictines anglaises de la place de l'Estrapade ; elles y imploraient avec ferveur l'assistance de la divinité, quand un peuple effréné s'attroupa, saisit trois ou quatre femmes et les flagella cruellement. Des hommes même furent maltraités. De pareils
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ANDRÉ CHÊNIER ET LES JACOBINS. 59 lequel il n'y a point de liberté? et faut-il laisser dire aux malveillants qu'en France toutes les religions sont permises, excepté une ? »
Ce cri si éloquent et si laïque devrait retentir en ce moment aux oreilles de la France et lui faire repousser une politique qui permet toutes les religions, excepté une!
Nous n'avons aucun parti pris de ramener les écrits d'André Ghénier à la critique de tous les genres d'erreurs et d'excès dont nous sommes les témoins. Nous ne résistons pas cependant au plaisir de trouver en lui un adversaire éclatant de cette littérature qui ne respecte ni la dignité des idées, ni celle du langage, et qui semble être, elle aussi, un fruit de la corruption révolutionnaire. P. Manuel, citoyen français, avait publié la correspondance de Mirabeau de 1777 à 1780, contenant tous les détails de sa vie privée, ses malheurs et ses amours avec Sophie Monnier. Il l'avait accompagnée «d'un pompeux discours préliminaire » que je regarde, dira Ghénier, comme une des pièces les plus propres à montrer l'esprit du moment où nous vivons. Le livre et la préface ne blessent pas seulement la morale, la délicatesse, toutes les convenances, ils outragent cette belle langue française qui, elle, ne brave pas l'honnêteté, et qui n'est belle que quand elle est
scandales avaient eu lieu à la porte du séminaire des prêtres catholiques irlandais, rue du Cheval- Vert.
pure et décente. Elle se refuse, à moins de violence, à peindre ce que le goût n'approuve pas et ce que la délicatesse, non la pruderie, interdit aux écrivains dignes de ce nom. Presque en toutes choses, Mirabeau a été un excès. Il a particulièrement écrit sans gêne et sans respect. Son éditeur l'en félicite, et l'admire d'avoir secoué tous les despotismes, jusqu'à celui des langues, A quoi Ghénier répond : C'est du charlatanisme ! « Mirabeau n'était pas l'auteur de ce charlatanisme, qu'il a beaucoup perfectionné, quoiqu'il n'en eût pas besoin ; mais c'est ce qu'on semble vouloir le plus imiter chez lui. Aujourd'hui surtout que les plus ignorants se mettent en avant pour instruire les autres, tous prennent un ton prophétique, tous pensent que c'est la justice éternelle qui les a choisis pour leur mission ; tous, prêchant sur les toits les choses les plus triviales , croient les révéler au genre humain. » A propos de l'histoire de l'éloquence, Ghénier, parlant comme un railleur d'Athènes, ajoute : « Je doute que si M. Manuel se livre à cette étude, que je lui conseille, il trouve que Démosthène ou Eschyle, ou Gicéron, eussent secoué le despotisme de leur langue. »
Tout se tient dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre moral. Quand la politique engendre et improvise des hommes sans aucune grandeur, sans élévation et presque sans talent, la littérature suit le courant ; on y cherche, par l'audace et la licence,
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ANDRÉ GHÉNIEIl ET LES JACOBINS. 61 des succès analogues à certains succès électoraux. Sous prétexte de nouveauté, de démocratie, de peinture animée et décorative de certaines mœurs et de certaines réalités, on met dans le fontl des tableaux des vulgarités immorales ou choquantes et on y ajoute des formes de langage qu'on dit d'accord avec le progrès dés idées, le mouvement de la langue, les inspirations de la rhétorique démocratique et réaliste. Ghénier rencontre ce phénomène, qui est de nos jours une façon courante de parler et d'écrire, et il le frappe de réprobation avec autant de grâce que de force.
«... De toutes les vertus de son Saint ^ celle qui touche le plus M. Manuel est l'a/woi/r de Gabriel pour Sophie. Aussi fait-il voir avec quelle complaisante humanité il s'intéresse à leurs plaisirs ; comme il les partage, comme il les regrette. 11 est au fait de tout ; leurs discours, leurs moindres entretiens, leur silence, tout ce que la nuit ou les voûtes des prisons ont caché, il a tout vu, tout entendu. Il gémit de voir qu'ils ne peuvent se consoler que par ce commerce enchanteur qui ne contente pas deux amants : — une plume de feu ne suffit pas à leurs âmes. J'ai le regret de ne pouvoir le suivre dans le voluptueux délire où le jettent de si belles imaginations ; mais je suis contraint ici de supprimer les citations, car ceux qui ont perdu quelques instants de leur jeunesse à feuilleter ces honteuses produc-
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G2 ANDRÉ CHÉNÏER ET LES JACOBINS, lions de la débauche et de la cupidité qui inondent aujourd'hui nos places publiques, assurent retrouver dans cette préface le ton, le sel, l'urbanité, qui distinguent ces nobles ouvrages et croient lire un écrit composé dans et pour un de ces lieux que l'auteur nomme à la page 37. Au reste ces sortes de livres ne sont pas aussi vils ni aussi odieux qu'on le croit communément, comme le montre fort bien l'éditeur qui en cite deux des plus infâmes, en nous apprenant que Mirabeau n'avait pas eu honte de les écrire, à la vérité pour gagner de l'argent ; dans l'un de ces deux chefs-d'œuvre, il admire toute V érudition de V Académie des sciences ( sans doute Verotica biblion). L'autre, tissu de tout ce que les prostituées et les grossiers portefaix ont de plus dégoûtant en leur langage, lui paraît un monument de la philanthropie de Mirabeau, qui voyait un but moral à travers des sentiers fangeux, »
Suit une phrase qui marque bien le mélange de la politique avec cette littérature excessive, violente, surmenée : « Tant d'admirables réflexions sont relevées par un patriotisme dont tous les élans ne sont pas aussi sublimes ni aussi naïfs que celui de la page 23. On y lit qu'un inspecteur de police trouva dans le corset de Sophie une dose de poison. Je Vai en main, ajoute l'éditeur, et elle pourrait encore servir à purger la terre d^un tyran. » C'est le Manuel du massacre de Septembre qui écrit cela.
ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, 63 André Ghénier donne ensuite, non seulement ù son très médiocre adversaire, mais à tout le monde, à tous les écrivains présents et futurs une leçon de bon ton merveilleusement exprimée : «je ne sais rien de si puéril et de si misérable que cette politesse fausse et apprêtée, cette mignardise fine et inintelligible, et les épigrammes sentimentales que l'on appelait autrefois le bon ton. Mais n'est-t-il pas un véritable bon ton ? tout homme qui a une âme franche et bonne n*a-t-il pas en soi une justesse de sentiments et de pensées, une dignité d'expression, une gaieté facile et décente, un respect pour les vraies bienséances, qui est en effet le bon ton, puisque l'honnêteté n'en aima jamais d'autre ? et ce fastidieux mélange de déclamations amphigouriques, d'équivoques impures, de cynisme et d'impertinent orgueil, n'est-ce pas essentiellement le mauvais ton, je ne dis pas aux yeux de ce qu'on nommait le beau monde, je dis au tribunal de la saine et universelle morale ? Certes, la lecture d'un pareil écrit repousse toute âme bien née, et semble l'avertir, par le dégoût qu'elle lui inspire, qu'un honnête homme n'écrit pas ainsi. »
Le trait de la fin,' qui a dû atteindre le Procureur syndic de la Commune, jette encore une lueur très vive sur les mœurs littéraires et révolutionnaires de tous les temps. « L'illustre éditeur et sa nombreuse cohorte ne manqueront pas de dire que cet extrait
64 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, est l'ouvrage d'un aristocrate notoirement stipendié par la liste civile et en relation évidente avec les émigrés de Goblentz ; car
Qui siffle Manuel est uq valet de roi,
Et n*a; dit Manuel, ni Dieu^ ni foi ni loi. »
Nous sommes arrivés à l'heure où tout le courage, tout le talent, on peut dire sans rien exagérer, toute la vertu d'André Ghénier vont éclater.
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Les Jacobins points par André Ghéuier, mars 1792. — Pétion. — Sa lettre à Bnzot. — Marie-Joseph Chénier défend les Jacobins. — Polémique des deux frères. — Le fratricide. ~ Le Ministère du 10 mars. — Le juge de paix Larivière. — Un véritable magistrat. — Le comité autrichien. — M. Suard. — Désorganisation administrative. — Brissot et Caton.
André Chénier est le témoin, de plus en plus attristé, des désordres qui compromettent la révolution ; aucune ambition personnelle ne Tagite ; il a donné sa vie aux lettres, à l'amitié, à toutes les nobles passions; ainsi qu'il le dit lui-même, il a une existence simple et retirée : il n'a pas, comme l'un de ses frères, demandé honteusement une place ; il n'a pas, comme l'autre, dans des œuvres bruyantes, cherché la popularité; son âme est bien à lui, à lui et à la France qu'il adore, à la révolution qui lui paraît toujours grande au milieu de ses excès, puis-
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qu'il croit que « pour elle le genre humain votera un jour des remerciements à la France ».
11 n'a « ni animosité, ni esprit de parti, ni aucune espèce de passions privées » ; il peut dire de lui « que non seulement depuis la révolution, mais en aucun temps de la vie, il n'a fait, dit ou écrit une chose dont un honnête homme libre, un vrai citoyen doive rougir » . Mais la colère du patriotisme s'empare de lui; il se jette en volontaire dans une mêlée déjà horrible; il s'y jette avec un courage dont la simplicité égale la grandeur; ce n'est pas plus la gloire que l'ambition qui l'attire ; il est dans les conditions de la plus haute probité jointe à la plus vive clairvoyance; ses deux grandes inspiratrices sont la justice et la liberté.
A le voir entrer en scène, dans ce moment où la lutte est déjà sanglante, avec un accent héroïque, faisant face à tous les ennemis de ce qu'il croit la bonne cause, la pensée s'élève, l'admiration se mêle de respect et de tendresse, et il semble qu'on l'aperçoit, qu'on l'entend dans la préface même de son supplice :
« Me présentant, sans ménagement et sans crainte, à l'honorable inimitié des brigands à talons rouges et des brigands à pique, je tâcherai, autant qu'il sera en moi, de venger la justice, l'humanité, l'honnêteté publique, des outrages journaliers qu'elles reçoivent de cet amas de brouillons qui vivent de la
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 67 liberté, comme les chenilles vivent des arbres fruitiers qu'elles tuent. »
Et alors, il accuse expressément les Jacobins de détourner la révolution de son but, de la rendre t}Tannique et odieuse. Le titre de son article précise bien Taccusation : De la cause des désordres qui troublent la France et arrêtent rétablissement de la liberté! — Tout de suite, il marche à l'ennemi, et il fait de la société des Jacobins une peinture d'une exactitude qu'aucun historien sincère ne peut contredire. C'est un tableau, pris sur le vif, et tracé avec une belle simplicité. Il est fait pour éclairer et pour orner la grande histoire, l'histoire définitive. Nous le citons tout entier; ceux qui les connaissent reliront ces pages éloquentes et sincères; les autres y apprendront ce que devient un grand peuple livré à quelques audacieux :
« Il existe au milieu de Paris une association nombreuse qui s'assemble fréquemment, ouverte à tous ceux qui sont ou passent pour être patriotes, toujours gouvernée par des chefs visibles ou invisibles, qui changent souvent et se détruisent mutuellement, mais qui ont tous le même but, de régner, et le même esprit, de régner par tous les moyens. Cette société, s'étant formée dans un moment où la liberté, quoique sa victoire ne fût plus incertaine, n'était pourtant pas encore affermie, attira nécessairement un grand nombre de citoyens alarmés
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68 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, et pleins d'un ardent amour pour la bonne cause. Plusieurs avaient plus de zèle que de lumières. Beaucoup d'hypocrites s'y glissèrent avec eux, ainsi que beaucoup de personnages endettés, sans industrie, pauvres par fainéantise, et qui voyaient de quoi espérer dans un changement quelconque. Plusieurs hommes justes et sages, qui savent que dans un État bien administré, tous les citoyens ne font pas les affaires publiques, mais que tous doivent faire leurs affaires domestiques, s'en sont retirés depuis. D'où il suit que cette association doit être en grande partie composée de quelques joueurs adroits qui préparent les hasards et qui en profitent ; d'autres intrigants subalternes à qui l'avidité et l'habitude de mal faire tiennent lieu d'esprit; et d'un grand nombre d'oisifs honnêtes, mais ignorants et bornés, incapables d'aucune mauvaise intention, mais très capables de servir, sans le savoir, les mauvaises intentions.
» Cette société en a produit une infinité d'autres. Villes, faubourgs, villages en sont pleins. Dès le mois de juin 1791, le nombre des sociétés affiliées se montait à 414. Presque toutes sont soumises aux ordres de la société mère et entretiennent avec elle une correspondance très active. Elle est un corps dans Paris, et elle est la tête d'un corps plus vaste qui s'étend sur la France. C'est ainsi que l'Église de Rome plantait la foi et gouvernait le monde
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 69 par des congrégations de moines. — On voit assez par cette phrase que Chénier n'était pas clérical, mais plutôt déiste ou un peu païen.
» Cette congrégation (il lui donne ce nom qui soulève aujourd'hui tant de ridicules colères) fut imaginée et exécutée par des hommes très populaires il y a deux ans, et qui virent fort bien que c'était un moyen d'augmenter leur pouvoir et de tirer un grand parti de leur popularité, mais qui ne virent pas combien un pareil instrument était redoutable et dangereux... Les sociétés délibèrent devant un auditoire qui fait leur force, et, si l'on considère que les hommes occupés ne négligent point leurs affaires pour être témoins des débats d'un club, et que les hommes éclairés cherchent le silence du cabinet ou les conversations paisibles, et non le tumulte et les clameurs de ces bruyantes mêlées, on jugera facilement quels doivent être les habitués qui composent cet auditoire; on jugera de môme quel langage doit être propre à s'assurer leur bienveillance. Une simple équivoque a suffi. La Constitution étant fondée sur cette éternelle vérité, la souveraineté du peuple f il n'a fallu que persuader aux tribunes du club qu'elles sont le peuple.,, et quelques centaines d'oisifs réunis dans un jardin ou dans un spectacle, ou quelques troupes de bandits qui pillent des boutiques, sont effrontément appelés le peuple ; et les plus insolents despotes n'ont jamais
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70 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, reçu des courtisans les plus avides un encens plus vil et plus fastidieux que l'adulation impure dont deux ou trois mille usurpateurs de la souveraineté nationale sont enivrés chaque jour parles écrivains et les orateurs de ces sociétés qui agitent la France. Comme Tapparence du patriotisme est la seule vertu qui leur soit utile, quelques hommes qu'une vie honteuse a flétris, courent y faire foi de patriotisme par Temportement de leurs discours, fondant l'oubli du passé et l'espérance de l'avenir sur des déclama* tions turbulentes et sur les passions de la multitude. Là se manifestent journellement des sentiments et même des principes qui menacent toutes les fortunes et toutes les propriétés. Là... les soupçons les plus odieux, la diffamation eSVénée s'appellent liberté d^ opinion,,. Là, toute absurdité est admirée, pourvu qu'elle soit homicide ; tout mensonge est accueilli, pourvu qu'il soit atroce ; des femmes y vont faire applaudir les convulsions d'une démence sanguinaire. La doctrine que toute délation, vraie ou fausse, est toujours une chose louable et utile, y est non seulement pratiquée, mais enseignée au moins comme ce que les jésuites appelaient une opinion probable,,. Là, se distribuent les brevets de patriotisme. Tous les membres, tous les amis de ces congrégations sont de bons citoyens, tous les autres sont des perfides. La seule admission dans ce corps, comme le baptême de Constantin, lave tous les
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crimes, efface le sang et les meurtres. Les monstres d'Avignon ont trouvé là des défenseurs, des jaloux. Ces sociétés, se tenant toutes par la main, forment une espèce de chaîne électrique autour de la France . . . Leur turbulente activité a plongé le gouvernement dans une effrayante inertie... La rébellion aux autorités légitimes trouve chez eux protection et appui. Tout homme, se disant patriote, et qui a outragé les lois et leurs organes, vient s'en vanter parmi eux. On en a vu se faire gloire, non seulement de leurs délits, mais des actes judiciaires qui les avaient justement flétris. Tout subalterne renvoyé et calomniateur est une victime de son patriotisme ; tout soldat séditieux et révolté peut leur demander la couronne civique; tout chef insulté ou assassiné a eu tort. »
Si on joint à cela un mot au burin sur Pétion : « Il a paru sous le nom d'un magistrat une lettre qui m'a semblé bien niaise* », on a, dans sa substance et sous sa forme qui fît penser à Tacite, tout l'article d'André Chénier. L'émotion causée par ce manifeste de la conscience publique fut courte, mais très vive. La Gazette universelle (le Moniteu?) le reproduisit, ainsi que d'autres feuilles. Les autels de la peur étaient déjà bien fréquentés, et cependant on ressentît et on laissa voir comme un soulagement, à la lecture de ces pages écrites par le plus pur et le