‹ André Chénier et les JacobinsChapitre 5 sur 8 · A MA FEMME, A MES AMIS, A MES ENFANTS · texte numérisé non relu

A MA FEMME, A MES AMIS, A MES ENFANTS

Ne vous étonnez pas, objets sacrés et doux, Si quelque air de tristesse obscurcit mon visage ; Quand un savant crayon dessinait cette image, J'attendais Téchafaud et je pensais à vous.

Le 6 thermidor au soir il fut appelé le premier, André Ghénier le second. On les transféra à la Conciergerie. Ce fut là seulement qu'on signifia à André Tacte d'accusation qui le confondait avec son frère Sauveur, l'adjudant-général. Il en fit la remarque en montant au tribunal, à ce qu'on appelait un tribunal, à ce que le législateur ^ qui inspirait tant

3tt ANDRÉ CHÉNIER BT LES JACOBINS.

âe reqpeci à ce paavre Boucher, avait osé nommer de

Voici commeai ce trilmnal était composé ce jourlà : Pierre André Goffinhal, vice-président, Gabriel Deliège» Antoine MarieMaire, Jean-Baptiste Antoine Félix» juges ; de liendon remplaçait Fouqmer Trinville comme accusateur puUic. Le commis^greffier s'appelait deNeûrot.

Gof finhal est une figure repoussante et un véritable employé du meurtre siégeant au tribunal. Un historien» qui semble trouver quelque plaisir à dire de Santerre qu'il était un Hercule, en dit autant de Goffinhal. C'était done un Hercule, « qui avait le teint jaune et des yeux noirs couverts d'épais sourcils. » Il était fait» dit-on aussi, pour le champ de bataille; mais il ^e garda bien d'y aller et préféra se livrer en paix à la tuerie légale de ses concitoyens. 11 avait été, les uns disent médecin» les autres procureur au Ghâtelet comme Fonquîer-Tîn ville, puis et»mmissaire national au tribunal du 2^ arrondissement de Paris. Le 5 août 1793, Robespierre, qui disposait de tout et qui ne laissait nommer personne sans l'avoir éprouvé le fit nommer juge au tribunal rév<dotionnaire. Le choix était excellent et fut tout de suite justifié; aussi dcvint-il vice-président» après le 22 prairial» pour le moment aigu de la Terreur. Robespierre le fit encore membre du conseil général de la Commune. Il n'avait rien du juge, tout du bourreau; il

signait les jugeineiiis en blanc» il insultait les a<^ eusésv prenait plai8il^ à leurs angoisses^ faisait de la justice comme il eût fait de Fescrime» retirait la parolfty et^ il alla uii jour jusqu'à faire croire un instant aux accusés qu'ils étaient acquittés^ pour jouir de leur émotion et de ce premier supplice que sa scélératesse leur infligeait. C'est lui qui répondit au savant et glorieux Lavoisier qui demandait naïvement un sursisde quintejourspour terminer une expéri€»aice utile à la république : <tLa république n^a pas besoin de cbimistes.»Ge n'était pas seulement de l'bercule qu'il y avait dans Gof finhal^ c'était de la brute et beaucoup^ Ce«t aussi lui qui fit ccoidamner Simon de Loiierolles le père à la place du fils^ le lendemain même du jour où il avait ce»damné André Chénier et la veille de cetuioù il devait suivre Robe^ierre à lliùtel de ville. Ce crime a été contesté; le savant historien du Trihmal rivotuHoiimenretle constate ainsi : <t L'acte d'accusation porte Françob Simon LoiieroUes filsy âgé de vingt-deux ans. L'énoncé du jugement dressé d'avance sur l'acte knéme portait les mêmes dé»gnations ; le greffier se contenta d'effacer le nom de F^rançois cÉ d'y mettre celui de Jean. Enfin les questicms soumises pour la forme aux jurés et dressées d'avance sur le même acte d'accusation^ contenaient les noms et la désignation portés dans l'acte d'accusation;; mais lors de l'appel, Golfinhâl efface le nom de François pour y sdbstituer celui de Jean^ le mol et

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fils pour y substituer celui de père, il surcharge grossièrement les deux chiffres et de 22 fait 61, puis il ajoute Tancienne qualité du père « lieutenant du bailliage de l'Arsenal, » dont l'acte d'accusation naturellement ne parlait pas, et Jean Loizerolles, contre lequel il n*y avait pas d'accusation, a été mis à mort le 8 thermidor. » Fouquier-Tinville a essayé de se justifier en blâmant Goffinhal et en lui reprochant « une insouciance coupable ; » mais M. Gampardon dit avec raison : « Dans tous les cas, en présence de la comparution au tribunal du père Loizerolles, tandis que c'était le fils qui y était cité, le président Goffinhal auraitdû renvoyer le premier, faire monter le second et s'expliquer avec lui de l'erreur qui le traduisait au tribunal au lieu de son père ; mais le président Goffinhal, comme tous les autres juges du reste, avait la fièvre de la cruauté. Toutes les victimes lui étaient bonnes, le père et le fils, Tenfant ou le vieillard, l'infirme ou l'homme valide, c'étaient toujours des têtes. »

G'est aussi Goffinhal qui, ayant condamné à mort un vieux maître d'escrime, lui dit: « Eh! bien, mon vieux, pare-moi donc cette botte-là.» Gette horrible parole était connue du peuple, car on la répéta le 18 thermidor à Goffinhal, conduit à son tour au supplice.

Voilà le principal juge d'André Ghénier! à sa droite devait s'asseoit Gabriel Deliège, d'abord avo-

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ANDRÉ CtiÉNIER ET LES JACOBINS. 313

cat> puis député obscur à l'Assemblée législative, président du département de la Marne, nommé juge au tribunal révolutionnaire le 17 août 1793 ; il avait interrogé cette noble et sainte princesse, sœur du roi, madame Elisabeth, «Elisabeth-Marie Gapet,ûgée de trente ans, native de Versailles » comme il l'appelait; il avait essayé de la convaincre de mensonge à propos de la fuite du roi, des diamants de la couronne et de la nuit du 9 août. Il avait à côté de lui, ce jour-là, Fouquier-Tinville qui attendait sa proie. Il avait été aussi chargé d'arracher des aveux à la jeune fille du peuple, Cécile Renault, qu'on supposait coupable d'une tentative d'homicide sur Robespierre; il avait succédé dans cette tâche à son digne chef le président Dumas, il y avait mis tous les artifices possibles, mais il avait échoué; rien ne le distinguait des autres; il était dans la main de Fouquier-Tinville et il siégeait encore le 10 thermidor pour condamner les amis de Robespierre, entre autres Dumas, son ancien président; ces êtres-là auraient condamné leur père. Antoine Maire, le second juge, venait on ne sait d*où. Les biographes disent que c'était du Parc aux cerfs. Il était juge au tribunal du premier arrondissement de Paris, c'est de là qu'il monta au tribunal révolutionnaire. Il avait condamné la reine et pris part à cet interrogatoire que le genre homain a flétri. On a éôrit qu'il était du aombre des juges « sensibles » et qu'on là vu

(i ypertur des larmes en proncMiçaiit des C0i]d«8iii»tîoDs à mort ; » on ne s'en doolenâi pas en lisant rinl^mgatoire qn'il a f aii snbir^ accompagné do greffier Josse^ asix religieiises dékienneâ dans Iol ptison de Fort-libre. U j passe de la douceur feioie à la ccdère feinte aussi. Ayec Tune il a» un ton d'insâh nuaticNA et des manières engageantes » a^ec raolrie il devient furieux^ et, sur le refus de la religieuse de prêter le serment de la liberté et de Tégalhé^ il lui demande^ pendant que son greffier hausse les épaules: « Que faire d'us être dumnetoî ? la répo* blique ne petit pas te garder dans soii srâi^ il faudra t'en Tomir, tes'pnmcîpes smi trop» ooatraîres aux siens; il faut te mettre dans une karqfue et la fasre eookr à femd. » Avec la sœur Aqgétique-Fraiiçaise Yitasse, il épuise toutes lesressoarces d'un bon m^nssitetn* civil. 11 veut lui faire nommer les prêtres ré^ f raclaires qui Font assistée elle et ses compagnes^ elle refuse ; « il kii touche les maînsv Atsz-^eou» fircéé? Non; et aux pieds? Un peu. 11 lui fait plaeermi fauteuil, apporter du bois^ et faire un bott f cuu 11 laî demande de faire le serment et lui fait remorquer qu'elle pourra dans le uMuide observer ses tgmcl^ tous sesycBùfx, cebii de dtasteté eoinniie les aintres; il se donne comme une preuve de ce qu'il avance et b» dit : « Moi, Antoine-Marie Maire, je* suis ebaste aussi et cela ne WÊ^ewjpêche pas de rendre serme à la répuMique. )» Le gibier Josse se joôU au j«9«^

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ANDR& CflÉNIEH ET LES JâCOBINS. 31S

«t parle coaime s'il était jug« loi-même. Où le croifait bien sincèrement émn quand il dit à la jeune religieuse : « Dans quel abîme tous vous plongez. Vous serez conduite au tribunal révolulîoimaire, et voiu ne savez pas ce que e^est de comparaître au tribunal! » On raconte que ce juge d'André Ghénier, s'il ne fut pas condamné, porta la peine de ses iniquités, devint à moitié fou, dansant et jouant du violon devant un portrait de la reine qu'il avait jugée et qu'il avait dans sa chambre au-dessus de sa cheminée. Un jour on le trouva tombé dans cette cheminée la tête entièrement calcinée. Le troisième juge, Jean-Baptiste-Antoine Félix avait été membre de la commission militaire d'Angers. Compris dans le procès fait à Fouquier-Tinville et à ses collègues, il prit la fuite et rien de particulier ne le signale. A lui comme aux autres s'appliquent ces lignes tracées peu de temps après le 7 thermidor, au nom même de la Convention: « Les débats et Texamen des pièces découvertes jusqu'à ce jour ou qui pourront encore se découvrir ne permettent guère de douter que, si chaque fait pris en particulier dans une circonstance, dépouillé de ses accessoires, peuvent ne présenter dans beaucoup de cas que de simples prévarications, on ne peut pas considérer sous ce simple rapport cette masse de délits, qui commence à Fouquier-Tinville et à Liendon son substitut et dont le résultat présente depuis le 22 prairial jus-

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316 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, qu'au 9 thermidor, c'est-à-dire dans moins de cinq décades, environ treize cents condamnés par quatrevingt-trois jugements... Il suffit que les formes militaires qui ont servi à ces condamnations ne permettent pas d'en faire la distinction pour qu'on soit en droit de considérer toutes ces condamnations comme de purs assassinats, n'ayant point même les formes judiciaires prescrites par des lois qui, certes, n'en exigeaient pas assez pour qu'on soit excusable d'avoir violé, de tant de manières, le petit nombre qu'elles avaient prescrites. » Quant aux accusateurs publics et aux jurés, voici la part qui leur est faite : « Il ne suffisait pas à la faction des conjurés coalisés contre la liberté et la vie des citoyens français qui pouvaient s'opposer à l'établissement de la tyrannie, d'avoir des accusateurs et des juges dévoués h seconder ces projets, il fallait encore leur accoler des simulacres de jurés qui, en foulant aux pieds les bases d'une institution si salutaire à l'humanité, à l'innocence et à la justice, mais si redoutable quand elle est exercée par des êtres dans l'âme desquels les sentiments ont perdu toute espèce d'empire, il fallait, disons-nous, leur accoler des jurés complaisants et insensibles à tout autre sentiment qu'à celui de la barbarie et de l'intérêt, pour voiler de l'apparence des formes ces exécutions sanguinaires, qui détruisaient dans l'âme des vivants le peu de courage que les circonstances leur avait laissé. Le choix que

1 on fît de plusieurs d'entre eux était si bien combiné qu'on ne pouvait manquer d'asseoir en peu de temps les bases de cette tyrannie sur les cadavres sans nombre de ces malheureuses victimes... »

Ces jurés rivalisaient avec les juges d'impudence et de cynisme. Ils coupaient la parole aux défenseurs, quand il y en avait ; ils recevaient dans la chambre de leurs délibérations Fouquier-Tinville et ses amis et s'y livraient à des orgies; ils n'avaient besoin que de voir les accusés pour se convaincre, et ils le disaient; condamner en masse comme ils le faisaient chaque jour, ils appelaient cela : faire un feu de file; la plupart ne savaient nilire ni écrire; ils dénonçaient, arrêtaient ou faisaient arrêter leurs ennemis personnels; c'étaient des haches et non des hommes, comme le dira l'un d'eux pour se justifier,

Voici les noms de ceux qui siégèrent le 7 thermidor et qui déclarèrent André Ghénier coupable : Girard, Laurent, Despréaux, Magnin, Feneaux, Potheret, Meyère, Spech et Devès. Parmi ces scélérats, que leur obscurité a protégés, Girard seul a une histoire. Il avait trente-six ans, était orfèvre, originaire d'Azan, dans le district de Dôle ; il demeurait rue du Faubourg Saint Honoré, 34 . Il était ainsi le voisin du menuisier Duplay, l'hôte de Robespierre, juré comme lui, et, comme l'a dit le substitut de Taccusateur public Cambon du Gard, « un plat valet de

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318 ANDHÉ CtfÉNIEH RT LES JACOBINS.

Robespierre. » Il était lâche et avide. Dans le procès de Charles Bezar, prévenu d'avoir entretenu des intelligences avec les ennemis de la France et de leur avoir fait passer des fonds, et, quand il était démontré à Faudience qu'il s'agissait simplement d'une opération de commerce et de change de la maison de banque Bezar père et fils de Montpellier, le juré Girard ne voulut pas se rendre à l'évidence, et sans connaître la faille du loup et de Tagneau, il la mit en prose et prit le rôle du loup, d'une façon presque aussi bête qu'atrocel « Tu es connu dans ta section pour un mauvais citoyen, pour un aristocrate, » dit-il à l'accusé qui répond : J'ai fait tout le bien que j'ai pu faire, j'ai toujours donné plus qu'on ne m'a demandé. — Tu as un frère commandant dans la garde nationale et qui est connu comme un aristocrate déterminé? — Je n'ai pas de frère, réplique Bezar. A cette réponse la fureur du juré ne connaît pas de bornes, il frappe avec violence ia table qui est devant lui et s'écrie: « Ehbien, si ce n'est pas toi ni ton frère, c'est au moins ton père. » Charles Bezar fut condamné par cet horrible personnage et guillotiné le 27 floréal an II.

Une autre fois, dans le procès de Fretteau, il cherche à corrompre son collègue Jourdheuil, et ne pouvant y parvenir, il lui dit : Tu es bien difficile à persuader, ne sais-tu pas que cet homme jouit de soixante mille francs de rente? Ce trait autorisait

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Taccusateur public à dire : « Soyez étonnés ensuite que l'on ait avancé que la place de la Révo* lution était THotel des monnaies ! » Ce Girard, si justement appelé un valet de Robespierre, était un des piliers des Jacobins et au nombre de ceux qui escortaient le soir le grand pontife Maximilien. Il le raconte lui-même dans une lettre où sa passion pour Robespierre semble refroidie, mais qui nous parait un témoignage assez sincère et assez compétent sur le caractère et la conduite de ce terrible personnage ; cette lettre est adressée au comité de sûreté générale : « Demeurant à c6té de la maison Duplay, je fus sensiblement invité quand il n'avait pas assez de monde pour accompagner l'auteur de nos malheurs. Voilà comme j'ai été chargé de cette tâche que je croyais honorable pour un bon citoyen, d'accompagner le représentant du peuple, et j'étais fermement persuadé que je remplissais un devoir cher à la nation. Quelque temps après, lorsque le brave Geffrois a eu le courage de défendre Gollotd'Herbois, qui fut honoré de toute manière par la Convention nationale, je devins plus certain de ma persuasion en protégeant de mon corps, je l'avoue, un autre représentant du peuple dont il avait alors la grande confiance. Pouvais-je ne pas suivre l'impulsion générale ? il n'y avait de ma part aucun intérêt particulier, car de toutes les fois que je l'ai accompagné, il ne m'a pas dit six paroles et je

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320 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, l'eusse abandonné cent fois à cause de sa morgue et de son âcreté, si je n'eusse cru qu'il devait plutôt s'occuper de la république entière que d'un individu. Depuis qu'il a quitté le comité de salut public, je n'ai plus été appelé; je dis franchement que je fus effrayé alors, ayant connu son caractère altier et impérieux ; je craignais pendant tout ce temps l'influence terrible de cet homme impitoyable, et j'étais fondé sur l'exemple de ceux qui, venant à lui déplaire, devenaient aussitôt ses victimes... » Le juré Girard redoutait l'influence de l'impitoyable Robespierre ! c'est un coup de pied du valet au maître, une preuve de plus, venant de très bas, que tous ces gens-là étaient et se savaient horribles.

C'est devant ces juges et ces jurés qu'André Ghénier fut amené le 7 thermidor à neuf heures du matin. On a dit avec raison que le procès-verbal de cette séance, comme des autres d'ailleurs, était un impudent mensonge du commencement jusqu'à la fin. Il avait été fait d'avance, car André Ghénier y est porté comme ex-adjudant général et chef de brigade fious Dumouriez, et comme s' étant ainsi qualifié lui même à l'appel de son nom et sur la demande du président. Trois témoins avaient été assignés par l'accusateur public, deux détenus de Saint-Lazare : Dhesgrouettes, défenseur officieux avant la révolution et le serrurier Goquery; le troisième était Manîni, désigné comme écrivaiib artiste, demeurant

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faubourg Franciade, détenu au Plessis.Fouquier-Tinville avait cédé la place à son substitut Liéndon , ou de Liendon (car le procès-verbaMndique les deux dénominations). Ce Liendon était originaire de Cusset, dans le département de l'Allier, et avait été homme de loi avant la révolution, puis juge du tribunal du deuxième arrondissement de Paris. Il secondait Fouquier, l'imitait de son mieux et Tavait surpassé, si on en croit celui-ci , dans la confusion qui avait fait tomber la tête de Loizerolles père à la place de celle de son fils. Ce fut ce Liendon qui développa « leâ moyens de justifier Taccusation. » Ce fut Goffinhal qui résuma la cause et se garda bien, comme le dit mensongèrement le procès-verbal, « de faire remarquer aux jurés tous les faits et preuves propres à fixer leur attention tant pour que contre Taccusé. » Rien n'indique qu'André ait prononcé un mot pour se défendre; il savait bien qu'il n'était pas devant des juges, mais devant des bourreaux. Ce qui reste inexplicable, c'est que Marie-Joseph ne fût pas là pour protéger gon frère. On Ta, suivant moi, vainement défendu et je ne puis me laisser émouvoir par le mouvement oratoire de M. Villemain invoquant en sa faveur le témoignage de sa mère. Il était membre de la Convention, il était membre du club des Jacobins, il venait de donner à Robespierre un gage d'adulation le jour de la fête de l'Être suprême. Il devait être aux pieds du tribunal, y pousser à son

tour une « forte clameur, » et mourir, «i c'était néoesftaire, à côté de son frère innocent. Les cris Hiaternels, les attestations» éloquentes, les douleurs posthumes n'y peuvent rien. 11 y a là une abseiice et une lacune que le pardon même d'André ne saurait couvrir ni amnistier. Les Jacobins assassinaient son frère et il s'inquiétait pour lui-même de la haine de Robespierre. A mes yeux la tache est et restera inef* fàçable.

Le jugement, rédigé à l'avance, puisqu'il contient toute la partie de l'acte d'accusation qui s'appliquait à Sauveur et non à André Ghénier, fut rendu séance tenante. Il est ainsi conçu : « Le tribunal, après avoir entendu l'accusateur public sur l'application de la loi, condamne les susnommés à la peine de mort, conformément aux articles 4, 5 et 7 de la loi du 22 prairial dernier, ainsi conçus, dont lecture aété faite. Art. 4. Le tribunal révolutionnaire est institué pour punir les ennemis du peuple. Art. 5. Les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la liberté publique, soit par la force, soit par la ruse. Art. 7. La peine portée contre tous les délits dont la connaissance appartient au tribunal révolutionnaire, est la peine de mort ; déclare les biens desdits condamnés acquis à la république, conformément à l'art. 2, du titre II de la loi du 10 mars dernier, dont lecture a été faite. Ordonne qu'à la requête et diligence de l'accusateur public, le jugement

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sera mis à exécution dan» les yingt-quatre heure*, 5or la pJafCe publique de la barrière de Vmcennes; qu'il sera imprimé, publié et affiché dans toute Tétendue de la République et partout où besoin sera. Fait et prononcé à l'audience pubtique du tribunal, le 2 thermidor de la république, une et indirisiblc, où étaient les citoyens Coffinhal,. viceprésident, Maire, Deliègc et Félix j'Uges, qui ont signé la présente minute avec le greffier. Rayé 30 lignes et 9 mots nuls. »

A trois heures, Pouquier-Tinville requit le contmandant général de la fo»ce armée parisienne d'asstrrer Fexécution à quatre heures.

L'exécution eut lien à six heures. La tête d'André Cïïénier tomiba la seconde après celle de Roucher. Il en tomba vingt-cinq ce jour-là, quelques heures arant le 9 thermidor. Les cadavres f unent in^humés dan5 le cimetière de Pîcpus.

Ainsi se termina la lutte qu^* André Chénier avait âoutcnue contre «Fhydre jacobine ». Sa mort est un desphi« grands crimes que contienne l'histoire. Pfersonn'e n'oserait sou-tenir qu'il a été jugé; il a été massacré avec la brutalité et l'hypocrisie judiciaire qui régnaient alors, sans qu'une voix se soit élevée pour dire ce qu'il n'a pas dit lui-même, qu'on détruisait en lui, au nom de la France, le génie le plus français et le plus beau qu'elle ait produit en ce temps-là. Au milieu de cette foule de victimes

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qui furent enlevées à leur famille, à leurs amis, à leur pays, aucune ne promettait comme lui et n'avait déjà donné des fruits d'éternelle beauté, aucune autant que lui n'a manqué à la gloire. Ce qu'il eût fait comme poète et comme écrivain, personne ne peut le dire. Il avait mille reflets d'Homère, la grâce de Virgile, l'éloquence au suprême degré, un sentiment de la nature plein d'idéal et de vérité, de grandes conceptions, un génie qui s'étendait à toutes les formes de la poésie, depuis le poème étudié et savant jusqu'à la plaintive élégie et à l'ïambe tout puissant. A voir ce qu'a produit sa jeunesse, on peut deviner ce qu'eussent donné l'âge mûr et la vieillesse. C'était un trésor de poésie que Dieu avait mis entre les mains de la France à l'heure même où commençait un monde nouveau. J'ai rappelé les passions et les fureurs qui nous l'avaient ravi. On exalte encore aujourd'hui, au nom de la révolution, des hommes qui ne méritent que l'exécration et le mépris, et on semble oublier ce poète immortel qui a été peutêtre le plus pur interprète de la véritable grandeur de la révolution , et certainement sa plus innocente et sa plus glorieuse victime.

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