M. Taine
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AxNDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. lO:;
A Strasbourg, sept régiments, représentés chaenu par trois délégués, ont formé un congrès militaire. Le même mois éclate la terrible insurrection do Nancy : trois régiments révoltés, la populace avec eux, l'arsenal pillé, trois heures de combat furieux dans les rues, les insurgés tirant par les fenêtres des maisons et par les soupiraux des caves. Cinq cents morts parmi les vainqueurs, trois mille morts parmi les vaincus. » C'est au mois d'août et sous les mêmes influences qu'éclata l'insurrection de Châteauvieux. La Suisse avait de tout temps fourni des soldats à la France, et des soldats soumis et vaillants. Comme on disait un jour devant un représentant de la Suisse, qu'on pourrait élever une montagne avec tout l'argent donné aux Suisses, celui-ci répliqua avec une juste et éloquente fierté : « On ferait un canal de Genève à Paris avec tout le sang versé par nous pour la France. » La plupart des régiments suisses qui servaient au moment de la révolution, restèrent fidèles et furent souvent héroïques. Le régiment de Châteauvieux fit exception, et d'une horrible manière. Dès le mois de juillet 1789, ce régiment, campé au Champ-<le-Mars, sous les ordres du prince de Lambesc, avait refusé de répondre aux coups de fusil des gardes françaises. En garnison h Nancy au moisd'août 1791, les soldats commencèrent l'insurrection en s'emparant de la caisse du régiment. Leur conduite fut jugée par leurs propres compa-
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Iriotcs, les soldats suisses du régiment de Vigier, qui, marchant sur Nancy pour réprimer Tinsurrection, s'écriaient : « Ce sont des coquins, ce sont des traîtres, il faut les pendre I Nous rougissons aujourd'hui de notre uniforme trop semblable à celui de ces brigands. » La passion révolutionnaire de quelques historiens a tenté de les défendre, mais la conscience de l'histoire les a jugés et condamnés comme des scélérats. Ils déployèrent dans la révolte le goût du vol et du pillage, et une fureur sanguinaire dont le registre des délibérations de la ville de Nancy porte la trace ineffaçable. An moment où l'armée de la loi, obéissant aux ordres de l'Assemblée se présente aux portes de Nancy et les somme de se rendre, ils égorgent un jeune officier du régiment du roi, nommé Désille, qui se jette sur les canons en suppliant les Suisses de ne pas tirer : — Non, s'écrie-t-il, vous ne tirerez pas. Et il se précipite sur les pièces. On l'en arrache, et alors, héroïquement il se met devant la gueule même des canons. C'était un modéré, un André Ghénier militaire, un jeune homme qui avait en lui le sentiment profond de l'honneur de la France. Il tombe, percé de quatre coups de feu que tirent sur lui de lâches assassins, et le carnage continue.
Ils avaient été condamnés : « pour s'être révoltés à main armée, et avoir répondu à la lecture des décrets de l'Assemblée nationale, qui les rappelaient
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à leur devoir, qu'ils persistaient dans leur révolte : pour avoir été déclarés criminels de lèse-nation au premier chef, par un décret de l'Assemblée nationale du lundi 16 août 1789 ; pour avoir dit ces mémorables paroles : Nous ne sommes pas Français, nous sommes Suisses, il nous faut de l'argent; pour avoir fait feu sur les gardes nationales de Metz et autres lieux, qui marchaient vers Nancy d'après les ordres de l'Assemblée nationale. » Compris par un décret du 31 décembre 1791 dans l'amnistie générale du 15 septembre, ils avaient été mis en liberté en février 1792, après la sanction du roi.
Il y avait une telle dépravation dans les idées, une si grande explosion d'ardeurs et de violences révohitionnaires qu'à Brest on fît une ovation à ces scélérats amnistiés. Bi^est avait été d'ailleurs, quinze mois auparavant, le théâtre d'une révolte d'escadre qui n'avait d'autre mobile que la fureur révolutionnaire ; car on lit dans une lettre de l'amiral (2 octobre 1790) :
« J'ai voulu m'informer si les soldats et les matelots avaient à se plaindre de leur capitaine? — Non. S'ils se plaignaient de moi? — Non. S'ils avaient des plaintes à faire contre leurs officiers? Non. — Ils crient seulement : vive la Nation, les aristocrates à la lanterne, et la multitude a planté une potence devant la maison de M. de Marigny. major général de la marine. »
Les Jacobms songèrent à ménager aux soldats de
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108 AxNDRÉ CHÉNIER ET LES. JACOBINS.
Ghàteauvieux une entrée triomphale à Paris. Même aujourd'hui et après tout ce que nous avons vu, cette pensée semble monstrueuse ; elle foulait aux pieds l'honneur militaire, l'humanité, la justice, le sanjr français et tout ce qui restait de dignité à la révolution. Nous verrons tout à l'heure aux prises avec André Ghénier les agents de cette singulière audace et parmi eux nous retrouverons, entre le comédien GoUot d'Herbois et Mademoiselle Théroigne, l'auteur Je Caïus Grâce huSf dédié à son frère. A la nouvelle de ce projet, André Ghénier engage la lutte ; il ne se fait aucune illusion sur la puissance du monstre qu'il attaque; mais, comme un courageux écrivain de nos jours S il regarde au dedans de lui et non au dehors, et il marche résolument, sans autres armes que son courage, sa pureté, sa bonne foi, sa probité, et sans doute aussi le souvenir de l'épaulette qu'il a portée un moment, contre toute cette folie et contre toute cette audace. Il s'adresse d'abord au Directoire du département de Paris; il parle au nom d'un bataillon de la garde nationale, celui des Gapucins Saint- Honoré que commandait son ami, l'un des Trudaine : <( ... Nous venons vous faire part de notre douleur cl de notre inquiétude, et vous demander éclaircissement et justice sur un objet qui intéresse notre honneur et celui de la garde nationale tout entière. »
<. M. Maxime du Cauq>.
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ANDftÊ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 109 Il s'agissait bien en effet de l'honneur de la garde nationale tout entière, de celle de Paris, de celle de Metz où trois mille gardes nationaux avaient héroïquement succombé en défendant les lois. — Il rappelle alors qu'au mois de juillet 1791, la garde nationale de Paris avait, sur Tordre de ses chefs, dû « repousser la violence par la force et dissiper un attroupement séditieux par la mort de quelques-uns et par la fuite des autres, » et il ajoute, avec l'émotion d'un homme qui regrette tout sang humain répandu : « L'approbation éclatante de tous les citoyens, de toutes les autorités constituées, et celle de l'Assemblée nationale, manifestée par un décret (rendu le 18 juillet, sur la proposition de Regnaud de Sainl- Jean-d'Angely), vint se joindre à la conscience d'avoir servi la patrie et la liberté, pour consoler les citoyens du malheur d'avoir été contraints à verser le sang. » Il continue : « Aujourd'hui l'on annonce im triomphe pour des soldats étrangers, qui ont exécuté sur les gardes nationales de Metz ce qu'on préparait à celles de Paris, au Champ-de-Mars. Cette pompe triomphale doit s'arrêter sur ce Ghamp-de-Mars, le drapeau national doit y être voilé; l'autel de la patrie doit être purifiéy en expiation d'une victoire remportée, diton, sur des patriotes,,. Il est impofeible qu'un projet annoncé, affiché, crié publiquement vous soit inconnu. Il ne tombe pas d'ailleurs sous le sens que de simples particuliers eussent même l'idée de donner
à votre insu ou contre votre gré une fête dont le but intéresse tous les citoyens français et dont l'exécution est impraticable si l'on n'a à sa disposition les rues, les places publiques et les monuments publics de la ville de Paris, et le Champ de la Fédération, et l'autel de la patrie, qui sont des monuments nationaux... Nous venonsdonc, nous, citoyens soussignés, vous porter notre plainte à ce sujet et vous demander, au nom des lois et delà justice, de prévenir l'affront qu'on prépare à la garde nationale, si vous le trouvez injuste ; et, si vous l'approuvez, de le déclarer hautement, aïinque nous sachions avec certitude, si les chefs et les magistrats qui, dans cette occasion comme dans toutes les autres, nous guidèrent toujours au nom des lois, sont les ennemis des lois... »
Ce jour-là même, 23 mars, on avait affiché un programme de la fête qui portait la signature de Tallien. En voici quelques extraits qui attestent bien l'audace et l'emphase de ses organisateurs et qu'André Chénier avait lus sur les murs au moment même où il écrivait : — « Le cortège prendra le boulevard jusqu'à la rue des Capucines; il se rendra de là sur la place de l'Assemblée nationale, où il s'arrêtera. La statue du despote sera voilée, le cortège reprendra sa marche et arrivera à la place dite de Louis XV. La statue sera également voilée. Au Champ de la Fédération, le drapeau national, couvert d'un
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 111 crêpe noir, flottera au-dessus de Fautel de la pa» trie. — Des parfums seront brûlés en abondance. Après cette cérémonie, destinée à purifier le Champ de la Fédération, les soldats de Ghâteauvieux, arrachant le crêpe, mettront à découvert l'étendard national. »
Le lendemain, 24 mars, une pétition, bien difTc^ rente de celle d'André Ghénier, était adressée ait conseil général de la Commune de Paris. Nous la donnons textuellement pour mieux éclairer ce point d'histoire contemporaine et mettre en scène les principaux acteurs:
« Monsieur le maire, messieurs,
» Dans quelques jours nous posséderons au milieu de nous nos frères, les soldats de Châteauvieux. Leurs fers sont tombés à la voix de rAssemblée nationale; leurs persécuteurs sont échappés au glaive de la loi, mais non pas à l'ignominie. Bientôt ces soldats généreux re verront le Champ-de-Mars, où leur résistance au despotisme a préparé le règne de la loi ; bientôt ils embrasseront leurs frères d'armes, les braves gardes françaises, dont ils ont partagé la désobéissance héroïque.
» Une bienfaisance fraternelle et des honneurs éminents acquitteront envers les soldats de Ghâteauvieux la dette que la patrie a contractée. Ainsi
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il2 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, les efforts du civisme seront à jamais encouragés. Cette fête touchante sera partout Feffroi des tyrans, l'espoir et la consolation des patriotes; ainsi nous prouverons à l'Europe que le peuple n'est pas ingrat comme les despotes, et qu'une nation devenue libre sait récompenser les soutiens de sa libertc5 comme elle sait frapper les conspirateurs jusque sur les marches du trône.
» De nombreux citoyens nous ont chargés auprès de vous d'une mission que nous remplissons avec confiance et avec joie. Ils vous invitent, par notre voix, à être témoins de cette fête que le civisme el les beaux-arts vont rendre imposante et mémorable. Que les magistrats du peuple consacrent, par leur présence, le triomphe des martyrs de la cause du peuple ; ils ont conservé dans les fers cette liberté intérieure et morale que tous les rois ne peuvent ravir. La patrie a gravé sur leur chaîne le serment de vivre libre ou de mourir^ comme elle Ta gravé sur les épées et sur les piques nationales, comme elle Ta gravé dans vos cœurs, dans les nôtres el dans ceux de tous les vrais Français. »
Les trois premières signatures apposées au bas de cette pétition, et dans l'ordre même où elles sont apposées, sont celles de Marie-Joseph Ghénier, Théroigne et David. Théroigne seule était dans son rôle. David était un grand peintre, mais ce n'était qu'un peintre, et son pinceau devait courir des
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 113 guirlandes destinées à des galériens aux peintures les plus officielles et les plus adulatrices de ce qu'on appelle le despotisme impérial. Marie-Joseph Chénier était un homme politique, un penseur, un écrivain, un poète. On sait à quels excès peut conduire la vanité littéraire, mais cette vanité n'explique pas rabaissement des idées ni du lan* gage de cette pétition ; il est évident que c'est Marie- Joseph qui en est le rédacteur; Tampoule est dans toutes les lignes, sans décence, sans retenue, comme un décor approprié et exécuté sur commande.
Le même jour, la municipalité, qui obéit aux Jacobins, prend avec empressement Tarrêté suivant :
« Le conseil général, après avoir entendu le procureur de la Commune,
» Arrête qu'il se rendra à l'invitation qui lui est faite par plusieurs citoyens d'assister à la fête que le patriotisme et la reconnaissance préparent aux soldats de Ghâteauvieux ; arrête, en outre, que la pétition qui lui a été présentée à cet égard dans la séance de ce jour, et dont la teneur suit, sera, ainsi que le présent arrêté, imprimée et envoyée aux quarante-huit sections :
» Pétion, maire,
» RoYER, secrétaire f greffier-adjoint, »
On voit que le conseil municipal avait ubéi^ séance
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tenante, et en présence des pétitionnaires ayant à leur tête, suivant les récits officiels, « M. Ghénier et mademoiselle Théroigne », lesquels furent vivement applaudis. Pour compléter la scène, on proposa de supprimer dans la salle du conseil général de la Commune les bustes de Bailly et de Lafayette; mais la motion fut repoussée par la majorité. Il y avait encore quinze ou dix-huit modérés dans le conseil qui n'osèrent pas aller jusque-là.
Devant ce scandale, et sans s'arrêter d'abord à ceux qui en étaient les principaux auteurs, André Chénier reprend la plume et, dès le 27 mars, il rappelle à la pudeur cette municipalité asservie. Comme tout homme qui a l'âme chrétienne et française, il comprend et. admet l'amnistie ; mais, résumant une grande question discutée récemment au milieu de nous, il dit, avec un sentiment parfait de la justice et du droit, dans une phrase ironique : « Ces soldats ont été mis en liberté par un décret qui les comprend dans l'amnistie. Or, amnistie signifie oubli; or il est palpable que, lorsqu'on oublie les fautes d'un homme, on entend par là que cet homme n'a point commis de faute, qu'il mérite récompense... L'amnistie, absolument nécessaire à la suite des troubles d'une révolution, où toutes les passions agitées no peuvent guère se contenir dans les bornes du devoir, et font une foule de coupables qui ne sont pas tous des criminels, vient de rendre la liberté aux soldats
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 115 suisses du régiment de Châteauvieux, et, par une conséquence admirable, la ville de Paris les reçoit dans son sein avec une pompe triomphale... Quand les esprits plus calmes jugeront de loin les événements du passé, le triomphe des Suisses de Châteauvieux ne peut manquer d'acquérir une véritable gloire à la ville et à la municipalité de Paris, et d'expier les honneurs funèbres rendus, dans cette même ville, à la mémoire du jeune Désille et des gardes nationaux tués par ces triomphateurs patriotes. Ce jour sera vraiment un jour de fête pour tous les citoyens qui croient que, s'il doit y avoir une proportion entre les délits et les peines, il doit y en avoir une entre le mérite et la récompense, et que les honneurs éclatants sont le juste prix des éclatantes vertus civiques. Ils attendront aussi des honneurs prodigués à des soldats qui n ont été convaincus que de rébellion armée, une merveilleuse facilité à rétablir la discipline dans les troupes. »
Le 2 avril, André publia un nouvel article. — Il ne répond pas aux injures, il discute encore : on a cherché à expliquer la fête par un mouvement d'enthousiasme général et on a prétendu que « l'honneur de la nation et de la ville de Paris n'étaient nullement intéressés » dans ce qui se passait. Il a quelque peine à comprendre « comment la ville de Paris ne se déshonorerait pas un peu, lorsque ses citoyens, sa municipalité, ses magistrats, se réunissent à fêter
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116 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, des rebelles et des meurtriers; » puis, à l'ironie de la veille succède une page que l'émotion remplit et qui est superbe de mouvement et d'indignation. « On dit que dans toutes les places publiques où passera cette pompe, les statues seront voilées, et, sans m'arrêter à demander de quel droit des particuliers qui donnent une fête à leurs amis s'avisent de voiler les monuments publics, je dirai que, si en effet cette misérable orgie a «lieu, ce ne sont point les images des despotes, qui doivent être couvertes d'un crêpe funèbre, c'est le visage de tous les hommes de bien, de tous les Français soumis aux lois, insultés par le succès de soldats qui s*arment contre les décrets, et pillent leur caisse militaire; c'est à toute la jeunesse du royaume, à toutes les gardes nationales de prendre les couleurs du deuil, lorsque l'assassinat de leurs frères est parmi nous un titre de gloire pour des étrangers ; — c'est l'armée dont il faut voiler les"yeux, pour qu'elle ne voie point quels prix obtiennent l'indiscipline et la révolte ; — c'est à l'Assemblée nationale, c'est au roi, c'est à tous les administrateurs, c'est à la patrie entière à s'envelopper la tête pour n'être pas de complaisants et de silencieux témoins d'un outrage fait à toutes les autorités et à la patrie entière; — c'est le livre de la loi qu'il faut couvrir, lorsque ceux qui en ont déchiré les pages k coups de fusil reçoivent des honneurs civiques.
« On dit que cette procession ira/?uW^er le Champ-
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de-Mars où le sang des patriotes a coulé ; il est vrai que le sang des patriotes a coulé au Ghamp-de-Mars ; il est vrai que de braves citoyens, se rendant à leur poste et à leur drapeau pour faire triompher la loi et défendre la liberté de Paris et de TAssemblée nationale, furent lâchement assassinés par des scélérats furieux. Si c'est à ce sang qu'on offre des sacrifices expiatoires, je n'y vois de répréhensible que le choix des sacrificateurs ; et la mémoire des gardes nationaux parisiens tués au Ghamp-de-Mars, sera mal honorée par la présence de ceux qui ont tué les gardes nationaux de Metz. Mais ce sont les gardes nationaux parisiens eux-mêmes que Ton nous représente ici comme des ennemis et des meurtriers, pour avoir retardé, au moins de quelques mois, le règne des fanatiques et des fripons ; pour avoir, au nom de la loi, appelés par leurs chefs et par les magistrats, repoussé les violences d'énergumènes qui, le matin, s'étaient souillés de deux meurtres, et qui, interprètes des volontés d'un Brissot et autres personnages semblables, avaient affiché avec menaces le dessein de changer la Gonstitution et la forme du gouvernement, et de soumettre l'Assemblée nationale et la France à l'empire des clubs et de cinq ou six Démosthènes de halle. Quel est le citoyen qui n'est pas imbécile et qui peut avoir oublié tout cela ?» Il a constaté que dans la population de Paris, les uns voient avec aversion la fête qui se
118 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, prépare, les autres en grand nombre s*y montrent indifférents. Il sait combien cette foule est frivole et facile à séduire, il le savait de lui-même, il le savait de Rabelais, dont on fait aujourd'hui un républicain et un démocrate, qui a écrit que « le peuple de Paris él^ait tout sot et tout badault, qu'un batteleur y assemble plus de gens qu'un bon prêcheur évangélique ; » il le savait aussi de son aïeul littéraire, Corneille, qui a dit de Paris :
Il y croit des badauds autant et plus qu'ailleurs.
A ce peuple il donne un noble avertissement ; il le donne sans morgue, sans colère, avec affection ; et cet avertissement est pour nous tous bon à retenir : « Citoyens de Paris, qui formez le plus grand nombre, hommes honnêtes, mais faibles, il n'en est pas un de vous qui, interrogeant son âme et sa raison, ne sente la force de ces vérités, ne sente combien la patrie et combien lui, son fils, son frère, sont insultés par ces outrages faits aux lois et à ceux qui les exécutent, et à ceux qui meurent pour elles. Comment donc ne rougissez-vous pas qu'une poignée d'hommes turbulents, qui semblent nombreux parce qu'ils sont unis et qu'ils crient, vous fassent faire leur volonté en vous disant que c'est la vôtre, et en amusant par d'indignes spectacles cette curiosité puérile et vaine qu'on vous reproche justement. Dans une ville où un patriotisme sage et un véri-
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table esprit public auraient donné aux citoyens le juste sentiment de leur dignité, une pareille fête ne trouverait partout devant elle que silence et que solitude : partout les rues et les places publiques abandonnées, les maisons fermées, les fenêtres désertes ; partout le mépris et la fuite des passants feraient du moins connaître à Thistoire quelle part les hommes de bien avaient prise à cette scandaleuse bacchanale. »
Cet article fît quelque impression, si Ton en juge par les attaques qu'il provoqua et aussi par les éloges que lui donnèrent quelques journaux. L'un d'eux écrivait : « Quelle distance entre le bon Chonier, parlant avec élévation une langue que tous les cœurs droits entendent, et le Ghénier-Théroigne, qui signe avec transport tout ce que sa faction exhale de frénétique, et qui salit Melpomène de tous les haillons de la démagogie. » C'est à ce moment qu'entre en scène le comédien GoUot, qui prépare pour sa part, au club des Jacobins, de sanglantes tragédies. Il y prend la parole, le 4 avril, et y lit un discours où il se fait le défenseur officieux des Suisses de Ghâteauvieux et de la fête patriotique qu'on va leur offrir. C'est le pathos révolutionnaire et démagogique dans tout son éclat. Il reproche h ses adversaires de provoquer par leurs plaintes «une nouvelle affaire de Nancy », un grand coup. « Dans une pareille machination, les mouchards,
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les feuilles à deux liards restent en arrière ; il faut sur le premier rang tout au moins le Journal de Paris et la Gazette universelle ; il faut des Roucher, (les André Ckénier pour sonner la charge. » C'est à ces deux poètes qu'il s'en prend, c'est avec Tinstinct (les fauves qu'il les désigne à un prochain et à un commun supplice. «Écrivains perfides et fallacieux! c'est à vous que je parle maintenant, vous qui avez osé outrager les magistrats du peuple parce qu'ils doivent se trouver au milieu de lui dans cette fête, comme s'ils y étaient jamais déplacés. Je sais bien que cette démarche touchante et paternelle contrarie les projets de ceux qui méditaient le désordre, et cela vous fâche. Vous ne voyez donc pas que cette fête aujourd'hui tient du culte de la liberté? C'est un hommage rendu à la divinité des cœurs brûlants. Son aspect radieux ne vous fait donc rien sentir ? Rhéteurs glacés ! vous faites mine d'être moralistes et sages. Votre sagesse est celle des eunuques. Mais au moins André Chénier, prosateur stérile, respecte le peuple producteur et abondant ; au moment où ce bon peuple répare d'incroyables cruautés, de fatales erreurs, au moment où il épanche toute sa compassion, toute sa bienfaisance, lu te permets d'appeler ces généreux mouvements de misérables orgies, de scandaleuses bacchanales. Va ! le peuple est plus sage que toi ; il te méprise... et te pardonne. » Le mépris de Collot-d'Herbois
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Quant au pardon, on sait ce qu^il en fui. Roucher est traité à peu près comme Ghénier, avec une nuance cependant : Collot l'appelle versificateur, faiseur d'hémistiches; il suppose qu'il avait, au 14 juillet 1789, des strophes toutes prêtes pour chanter le triomphe de la cour, et déclare que son métier, — le mot est joli dans la bouche d'un histrion, — est de célébrer les Broglie, les Bouille, les Lambesc. Après quoi l'orateur annonce que, prenant pour lui les calomnies de ces intrigants et faisant comme à Rome, il va poursuivre devant les tribunaux sans être l'accusateur public,^^^* ex populo, « MM. Roucher et André Ghénier comme de lâches calomniateurs! » Ce passage doit être cité, à cause de la réponse qui viendra. « Cette fête sera vraiment populaire, c'est-à-dire simple, expressive, franche et majestueuse. Je connais assez l'esprit des sociétés patriotiques (des clubs) qui la dirigent pour être assuré qu'elle sera remarquable par le bon ordre, la fraternité et le respect des lois, et, quand elle sera finie, je déclare que je donnerai une marque particulière non seulement de ce respect, mais de ma confiance absolue dans ces lois bienfaisantes, en attaquant devant les tribunaux MM. Roucher et André Chénier comme de lâches calomniateurs. »
Colîot-d'Herbois signa ce factum de son nom, auquel il ajouta le titre de défenseur officieux des quarante soldats de Chat eau vieux.
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L'impression, Taffiche et la distribution de ce chef-d'œuvre sont immédiatement demandées et votées. On trouve parmi les signataires de ce monument le nom de Carra, vice-président; ceux deSaladin et Ducos, députés : la lie du journalisme et des Girondins entraînés.
La réponse ne se fit pas attendre et, cette fois, André Ghénier prit corps à corps son dangereux adversaire. Il descendit jusqu'à lui parler sa langue, il le frappa au visage et si, au lieu d'être un déclamateur et un pourvoyeur d'échafaud, Gollot-d'Herbois eût été un homme, il pouvait avoir l'honneur de se mesurer avec « ce prosateur stérile » qui allait être un des plus grands poètes de la France. Il n*en manifesta pas même l'envie et ne donna non plus aucune suite à sa grande idée de conduire les calomniateurs du peuple devant la justice. Il les réservait pour des juges aisés à convaincre et devenus les assesseurs du bourreau. Les feuilles patriotiques, celles qui l'étaient sans adverbe, comme
celles qui l'étaient b avaient, à l'envi, essayé
d'injurier André Ghénier. Gorsas n'avait pas cessé de se distinguer par la quantité et par la qualité des outrages. Mais GolIot-d'Herbois était un personnage ; il était d'ailleurs l'écho des Jacobins. Ghénier lui parla d'abord, presque en Athénien, avec une ironie mal faite pour l'épaisseur d'esprit de son adversaire : « De tous ces auteurs, celui qui signe
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Collot-d^Herbms est celui dont le mécontentement s'est exprimé avec le plus de rage et de fiel, et qui a le mieux prouvé que ce n'est pas en vain que l'on appelle vulgairement les injures des sottises. Je n'essaierai pas d'être son rival dans cette éloquence, qui est la sienne. Mais il menace de m'attaquer devant les tribunaux comme un lâche calomniateur ; je réponds que je le somme de cette promesse dont j'attends l'effet avec tranquillité, ou, pour mieux dire, avec impatience. On verra de quelles calomnies il me trouvera coupable ; et Ton verra si je serai regardé comme un lâche, pour avoir, seul et sans soutien, démasqué et dénoncé à la France entière une poignée d'effrontés saltimbanques qui envahissent l'empire au liom de la liberté et qui osent décorer du nom de Voix du peuple leurs insolents caprices et leurs fantaisies tyranniques. » Ici la plume devient aiguë et froide comme l'acier, elle porte bien jusqu'au visage : « Il dit que je suis un hypocrite qui ne pense pas un mot de ce qu'il dit ; que j'appartiens à un parti, que je suis l'agent et l'instrument d'intrigues et de manœuvres, etc. Toutes ces imputations n'admettent d'autre réponse que celle-ci : M. Gollot-d'Herbois a menti. Mais, pour cette calomnie, je ne le citerai devant aucun tribunal ; car, lui et ses pareils sont jugés depuis longtemps au tribunal de tous les hommes dont l'opinion vaut quelque chose. »
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Le 6 avril, Pétion, maire de Paris, se mêle au débat par une lettre adressée à ses concitoyens. Pétion était bien le maire de ces jours-la, le maire qui résiste aux faibles, quand il ne les outrage pas et qui cède aux forts, sans se soucier ni de dignité ni de justice.
Il a déjà eu Toccasion de démasquer un trait particulier de sa physionomie, rare même chez les révolutionnaires, plus rare que la cruauté et qui n'est presque pas français, Timpertinence devant Tinf orlune. Il a fait de la mairie une servitude vis-à-vis des clubs et une citadelle contre le pouvoir. Pétion, le bon Chartrain, croit de son devoir de s'expliquer en quelques mots et il adresse une longue lettre à ses concitoyens. Il trouve la chose si simple qu'il s'étonne du bruit qu'elle fait. L'hypocrite I il sait à quoi s'en tenir autant que personne ; mais il faut faire le patriote et le brave. Il fait même le lettré et débute par une opposition de mots qui blesse presque autant la grammaire que la vérité, la vérité autant que la décence : « De quoi s'agit-il ? Des soldats qui, les premiers, avec les gardes françaises, ont brisé nos fersy qui, ensuite, en ont été surchargés, arrivent dans nos murs. » — D'abord ce n'est pas vrai, les Suisses de Ghâteauvieux n'ont brisé les fers de personne. Ils n'étaient pas à la Bastille et Pétion le sait bien; ensuite les fers qui, dans la langue de Pétion, furent brisés le ii juillet 1789, ne sont pas du tout les mêmes que ceux dont des soldats rebelles;
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assassins et pillards, ont été surchargés. Ces ferslà sont des fers de galériens. — Pétion parle de la fête avec l'emphase du jour et un goût de jeux olympiques sur lequel Chénier, un peu théâtral luimême et Grec d'origine, passe condamnation :
« L'esprit public s'élève et prend un nouveau degré d'énergie au milieu des amusements civiques. » Mais alors pourquoi ne reconnalt-il pas, puisqu'il s'agit d'élever l'esprit public dans un noble amusement civique, que la municipalité, d'ordre des Jacobins, est l'âme de la fête ? Pourquoi dit-il avec sa niaiserie accoutumée : « Ce n'est pas 1 autorité qui la provoque, c'est le cœur des citoyens qui la donne. » Pétion discute ensuite comme un procureur des questions de forme. « On a dit : i* qu'il y aurait des inscriptions injurieuses pour nos frères d'armes ; 2* que les couleurs nationales seraient recouvertes d'un voile funèbre ; 3** qu'on ferait la purification du Champde-Mars. Eh bien ! d'après le plan communiqué à la municipalité, il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela. » Il affirme que le département et la municipalité sont d'accord pour approuver ce beau projet et déclare enfin, avec beaucoup de courage et d'énergie, que les intrigants qui ont combattu cette fête, dans « des libelles et des placards incendiaires, en seront pour leurs sinistres projets ».
Ce mot ^'intrigants lui vaudra un portrait à la plume qui le met dans Thistoire à sa vraie place.
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Cette lettre, datée du 6 avril, ne fut publiée dans les journaux que le 9. Elle avait été affichée le 8. Le 9, André Ghénier répondit sous ce titre : Réflexions sur la lettre du maire de Paris à ses concitoyens. Le lendemain, voici ce qu'on en disait : « De tous les écrivains qui ont manifesté à M. Pétion combien Topinion publique désapprouve toutes ses démarches en cette occasion, celui qui a montré le plus de talent et de courage est sans contredit André Chénier. Sa lettre, insérée dans le Journal de Paris d'hier, est un modèle d'atticisme et un chef-d'œuvre de logique. Mais que peut la vertu contre le crime heureux ? »
André Ghénier ne jugerait la lettre de Pétion à ses concitoyens « digne d'aucune attention si elle portait un autre nom ». — Quant aux grandes phrases qui y brillent, « c'est là le protocole de toutes les chancelleries de club. » Sur le fond, voici comment M. le maire expose le sujet de la dispute : « De quoi s'agitil ? Des soldats qui, les premiers avec les gardes françaises, ont brisé nos fers, et qui ensuite^ en ont été surchargés, etc. » Ghénier conteste la présence des Suisses à la prise de la Bastille et invoque des témoins dignes de foi; mais ce n'est pas là la question, il la pose : « N'était-ce pas la peine de nier ou justifier les rebellions, les meurtres dont on accuse ces soldats ? Car c'est pour cela qu'ils ont été chargés, non pas de nos fers, mais de ceux des malfaiteurs. N'esl-il pas plaisant d'exprimer tout cela par le mot
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 127 ensuite ? » Chaque argument, ou plutôt chaque assertion du maire est réfutée avec autant d'esprit que de force. Pétion avait dit : Ce n'est pas l'autorité qui provoque la fête. « Les hommes qui ne connaissent aucun parti et qui méprisent les subterfuges et les sophismes, raisonnent ainsi ; ils disent : Voilà une fête où les monuments publics, le Ghamp-de- Mars, l'autel de la patrie sont employés à quelques cérémonies ; où la gendarmerie, la garde nationale sont commandées pour marcher dans une procession, etc. Or, dans un pays qui est témoin d'une telle fête, de deux choses l'une : ou c'est l'autorité qui la donne, ou il n'y a pas d'autorité dans ce pays-là. » Pétion avait ajouté : « C'est le vœu des citoyens qui la donne .» «Dequels citoyens? De combien de citoyens? Si personne, dites-vous, n'eût vu que ce qui est, tout se serait passé sans bruit. Si tout le monde eût vu ce qui est, une pareille infamie n'eût jamais eu lieu. » Au reproche de rêver des malheurs et d'être des esprits sombres, Chénier répond — Simoneau, le maire d'Étampes, venait d'être massacré par le peuple — : « Quand le meurtre des magistrats qui meurent pour la loi excite à peine quelques stériles regrets... ; lorsque tous les hommes qui plaident pour la justice, pour l'humanité, pour les lois sont traités comme des ennemis publics ; que des confréries privées gouvernent la France ; que les clubs font des magistrats et que ces magistrats demeu»
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128 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, rent les valets des clubs qui les ont faits, alors ce ne sont plus des rêveurs et des esprits sombres, ce sont des esprits justes et des cœurs droits qui appréhendent les malheurs... » Pétion avait osé parler des libelles et de placards incendiairçs. « Il est vrai qu*il en parait tous les jours, dit André Chénier, sans compter les lettres qu'on écrit à ses cortc<7oy^»« et qu'on affiche partout, et qui, ne respirant que les préventions les plus aveugles, et le dévouement à un parti, et la haine de quiconque hait les partis, ne sont propres qu'à irriter et encourager les passions de la multitude contre ceux qui ne veulent ni la servir ni se servir d'elle ; et quand ces lettres sont l'ouvrage d'un magistrat public, elles forment assurément le placard le plus incendiaire dont on se puisse faire l'idée. »
Chénier ne laisse rien sans réponse, et, prenant à la fin son adversaire corps à corps, il le dépouille de toutes ses hypocrisies, le montre au public ainsi simplifié, ramené à cet état méprisable et odieux d'intrigant révolutionnaire qui, par déraison ou par peur, prépare jusqu'aux crimes. On sent dans ces lignes une indignation à laquelle la plume ne suffit pas. On croirait qu'André Chénier est à la tribune et qu'il parle, tant l'accent est pénétrant et la forme oratoire. «... Vous désignez quiconque s'est soulevé contre la turpitude de cette fête, comme un artisan de manœuvre et un intrigant, M. Pétion, les tw^rt-
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBIiNS. 129 gants sont ceux qui se dévouent aux intérêts d'un parti, pour obtenir des applaudissements et des dignités; les intrigants sont ceux qui font plier ou .qui laissent plier les lois sous les volontés des gens à qui ils se croient redevables; les intrigants sont ceux qui, étant magistrats publics, flattent lâchement les passions de la multitude qui règne et les fait régner; et injurient, et outragent, et appellent intrigants les citoyens courageux qui ne veulent ni régner ni obéir à d'autres lois que les lois mêmes. Voilà quels sont les intrigants. Et ceux qui, détachés de tous les partis, seuls, éloignés de toute société tumultueuse, s'élèvent sans ménagement contre ces hommes aveugles et injustes, et les font connaître, et bravent leur haine et méprisent leur amitié : ceuxlà, monsieur Pétion, ne sont pas des intrigants] ils sont des hommes probes et libres, estimés et honorés par tous les hommes probes qui sont capables d'être libres. Ils pourront bien, malgré leurs eflbrts, ne pas réussir à ramener leurs contemporains vers la justice et la vraie liberté; ils pourront bien être livrés à la risée de ces hommes ou vils ou sans i^aractère, qui ne jugent que d'après les succès et jqui ne doutent pas que le plus fort n'ait raison; mais ils se consolent avec le sentiment qu'ils font ce t[ui est bien ; et aussi avec l'espérance que leur nom et leurs travaux attesteront un jour qu'un même joug et un même vertige n'avaient point abattu tou-
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130 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, tes les âmes et perverti tous les esprits ; et ils s'encouragent eux-mêmes en pensant que, quel que soit leur sort, ils ne feront pas rougir leur patrie devant la postérité qui rend enfin justice à tous. Mais ceux qui ne respectent pas leur conscience ne sont pas faits pour savoir craindre les jugements delà postérité. » La postérité est fixée sur Pétion et sur André Chénier et l'appel que lui adresse le noble poète a été entendu, dès qu'il y a eu une postérité. Mais, au jour même de la lutte, quelques hommes de cœur laissèrent éclater leur admiration pour Ghénier et leur mépris pour les autres. L'un d'eux, nommé Bayard, commandant du 9** bataillon de la 2" légion de la garde nationale, exprima ces sentiments dans une lettre adressée au Journal de Paris et qui parut le 12 avril. Ghénier lui rappelle Tacite, et pour ceux qui auront lu ou qui liront la réponse à Pétion, le rapprochement est naturel et n'a rien de forcé. Le ton de la lettre est un peu lyrique, mais on était au début de la tragédie, et d'ailleurs c'est le fond qui importe et non la forme. « Éloquent Ghénier, à qui l'histoire a remis le pinceau de Tacite, pour peindre un jour nos nouveaux Domitiens, je n'ai pas tes talents, mais j'ai ton âme et ton courage; je me voue> comme toi, à la proscription qui attend les boas citoyens; » et, associant à son admiration pour Ghénier deux bons citoyens qui avaient protesté contre la fête, il s'écrie : « Bravo! Ghénier; bravo l Eleu-
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thère; bravo! Naudeville; vous avez dit le vrai mot : On n'avait vu d'abord que l'horreur d'une pareille fête et surtout les détails fanatiques et abominables qui devaient l'accompagner... C'est vous qui avez provoqué la sainte insurrection de la loi. » D'autres, moins courageux, redoutant la Terreur qui commençait, cachèrent leur approbation sous le voile de l'anonyme. L'un d'eux écrit : « Je ne signe pas, parce que je n'ai pas le courage d'André Ghénier. J'ai la faiblesse de craindre les proscriptions; » et il ajoute : « La municipalité de Paris consacre, par sa présence, la fête des soldats de Ghâteauvieux. Le courage et l'éloquence du patriote André Ghénier transmettront à l'histoire le plus grand scandale qu'elle pourra reprocher à notre révolution; mais ce qu'elle ne dira pas moins, c'est que lorsque tant de villes de France s'empressent de rendre des honneurs funèbres au vertueux maire d'Etampes; lorsque l'Assemblée nationale vient de s'honorer évidemment en immortalisant la mémoire de ce martyr de la loi, la municipalité de Paris, au lieu d'acquitter la reconnaissance de la capitale envers le maire d'une ville, qui s'est immolé pour défendre le pillage de ses subsistances, la municipalité de Paris préfère de marcher à la suite d'une foule égarée par des factieux qui vont insulter à la loi sur l'autel de la patrie. Le vertueux Simonneau est mort pour nous, pour nos femmes, pour nos enfants, et la municipa-
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lité de Paris va célébrer le triomphe de soldats, égarés sans doute, mais qui ont versé le sang français et égorgé l'immortel Désille. »
Les Jacobins l'emportèrent; la fête eut lieu le 13 avril. Le programme de la municipalité, pour être différent de celui qu'avaient publié les feuilles jacobines, et que Tallien avait signé, n'en fut pas moins le programme d'une fête publique: « La marche sera ouverte par un détachement de gendarmes à cheval, précédé de trompettes. Viendra ensuite un corps armé, composé des bataillons de la garde nationale parisienne, des citoyens avec des piques, de la gendarmerie à pied, et de chacun des régiments et bataillons de troupe de ligne actuellement à Paris, ayant des tambours et une musique à leur tête. » -Les Suisses de Ghâteauvieux marchaient devant le char de la Liberté, précédé de jeunes filles vêtues de blanc, qui portaient les chaînes des galériens suspendues à des trophées.
Nous abrégeons. Marie-Joseph prostitua sa muse au service de cette ignominieuse cérémonie. 11 composa des vers aussi mauvais et aussi plats que l'avait été sa conduite. Nous n'en donnons que le commencement pour en marquer l'indigence littéraire et la bassesse morale :
L'innocence est de retour, Elle triomphe à son tour; Liberté, dans ce beau jour, Viens remplir mon âme.
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 133 Les peintres Hubert et David avaient dessiné le char et composé les trophées et les emblèmes. Les arts, alors abaissés comme les âmes, avaient ainsi contribué à ce grand scandale. Mais, le jour même oii tant de hontes étaient accumulées, en face de son frère, devant la France et la postérité, au nom de la justice, de la vérité, de Thonneur public, André Ghénier fit éclater son admirable colère dans des vers impérissables, qui retentiront, jusqu^à la (in des siècles, comme un cri de patriotisme et de poésie enflammée :
Salut, divin triomphe, entre dans nos murailles I
Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de Désille et par les funérailles
De tous les Français massacrés.
Juiuais rien de si grand n'embellit ton entrée,
Ni quand l'ombre de Mirabeau S'achemina jadis vers la voûte sacrée
Où la gloire donne un tombeau ; Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie
Rentrèrent aux murs de Paris, Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie,
Prosternés devant ses écrits. Un seul jour peut atteindre à tant de renommée
Et ce beau jour luira bientôt!
C est quand tu conduiras Jourdan à notre armée
Et Lafayette à Téchafaud.
Quelle rage à Coblentz! quel deuil pour tous nos princes,
Qui, partout diffamant nos lois.
Excitent contre nous et contre nos provinces
Et les esclaves et les rois!
Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie.
Que leur front doit être abattu !
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m ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS.
Tandis que, parmi nous, quel orgueil, quelle joie.
Pour les amis de la vertu.
Pour vous tous, ô mortels, qui rougissez encore,
Et qui savez baisser les yeux.
De voir des échevins que la Râpée honore
Asseoir sur un char radieux Ces héros que jadis sur les hancs des galères
Assit un arrêt outrageant.
Et qui n'ont égorgé que très peu de nos frères,
Et volé que très peu d'argent I Eh bien! que tardez-vous, harmonieux Orphée?
Si sur la tombe des Persans Jadis Pindare, Eschyle ont dressé des trophées ;
Il faut de plus nobles accents.
Quarante meurtriers, chéris de Robespierre
Vont s'élever sur nos autels.
Beaux-arts qui faites vivre et la toile et la pierre,
Hâtez-vous, rendez immortels Le grand Collot-d'Herbois, ses clients helvétiques,
Ce front que donne à des héros La vertu, la taverne et le secours des piques
Peuplez le ciel d'astres nouveaux.
vous! enfants d'Ëudoxe, et d'Hipparque, et d'Euclidn,
C'est par vous que les blonds cheveux Qui tombèrent du front d'une reine timide
Sont tressés en célestes feux; Par vous l'homme-vaisseau des prcnniers .Argonautes
Flotte encor dans l'azur des airs; Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes,
Comme eux, dominateurs des mers.
Que la nuit de leurs noms embellisse ses voiles,
Et que le nocher aux abois Invoque en leur galère, ornement des étoiles,
Les Suisses de Collot-d'Herbois.
Sans parler des analogies qui assiègent invinciblement la pensée, quand on retrace le« incidents
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 135 de cette lutte entre Thonneur et Tanarchie, n'y a-tîl pas là, pour tout le monde, une marque ineffa* cable delà puissance irrésistible des passions et des lâchetés révolutionnaires? Peut-on, sans méconnaître pour cela les bienfaits contemporains de 1789, ne pas éprouver un insurmontable dégoût, non pàs seulement contre les auteurs même de ces scènes, mais surtout contre les hommes odieux, qui se reproduisent sans cesse, qui excitent par ambition tous les crimes, ou qui les approuvent tous par lâcheté? Ce n'est pas un plaisir d'opposer André Chénier à son frère. Cette rencontre n'est même, dans le but de ce travail, qu'un détail douloureux; mais il faut qu'il éclate pour mettre hors de pair le rôle et le courage d'André, courage contre des hommes déjà maîtres de tout et prêts à tout, courage contre l'amitié fraternelle. André a dû souffrir beaucoup de voir son frère à ce point descendu, devenu un comparse littéraire dans une scène odieuse et ridicule. Le nom de frère a une rare douceur, et, sans être un sentimeatal, au sens romanesque du mot, André avait connu et senti cette douceur; il l'avait mise dans la simple amitié et il avait aimé ses amis comme des frères, les Trudaine et le chevalier de Pange. Il s'était réjoui des succès de Marie-Joseph, s'en était glorifié. Sans approuver beaucoup la note dramatique de ses œuvres, il l'avait défendu avec passion contre Edmond Burke. Mais, au moment où
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nous sommes, le cœur d'André Chénier saigne visiblement. On a vainement essayé de cacher sa blessure. Il la laissera voir un jour, avec une tristesse qui, sans aller jusqu*à l'attaque, divise profondément les deux frères et les marque chacun d'une ineffaçable empreinte.
Mon frère, que jamais la tristesse importime
Ne trouble ses prospérités! Qu'il remplisse à la fois la scène et la tribune ;
Que les grandeurs et la fortune Le comblent de leurs biens qu'il a tant souhaités.
Que les muses, les arts, toujours d'un nouveau lustre,
Embellissent tous ses travaux ; Et que, cédant à peine à son vingtième lustre,
De son tombeau la pierre illustre S'élève radieuse entre tous les tombeaux!
Mais
Infortune, honnêtes douleurs, Souffrance, des vertus superbe et chaste fille,
Salut! Mes frères, ma famille.
Sont tous les opprimés, ceux qui versent des pleurs ;
Ceux que livre à la hache un féroce caprice ;
Ceux qui brûlent un noble ancens Aux pieds de la vertu que l'on traîne au supplice.
Et bravent le sceptre du vice.
Ses caresses, ses dons, ses regards menaçants ;
Ceux qui devant le crime, idole ensanglantée,
N'ont jamais fléchi les genoux, Et soudain, à sa vue impie et détestée,
Sentent leur poitrine agitée, Et s'enflammer leur front d'un généreux couri^oux.,.
Cette question si grave de l'indiscipline de larmée, que semblait avoir résolue si scandaleusement le triomphe des Suisses de Châteauvieux, ne cesse pas d'assiéger l'esprit d'André Ghénier. Il la juge alors comme nous la jugeons, comme la jugera tout homme qui sait ou qui devine ce qui constitue une armée. La guerre venait d'être déclarée à la voix des Girondins, qui poussaient à ses dernières limites la bravoure de la parole. « Un événement déplorable et honteux » en a signalé le début. Le 28 avril, le général Dillon rencontre les Autrichiens près de Tournay. Ses soldats, les héroïqves volontaires^ prennent la fuite et vont dans une ferme où s'était réfugié leur général blessé. Ils l'égorgent avec le plus grand courage, et mettent leur lâcheté sur le compte de sa trahison alléguée. Ils massacrent avec lui, en bons patriotes qu'ils sont, un ou deux prêtres et six prisonniers autrichiens. Plusieurs journaux, celui de Carra, celui deMarat, glorifient le crime. Le 3 mai, Beugnot monte à la tribune, et, tenant à la main un article do Marat qui conseille le meurtre des généraux, il s'écrie : « Ce sont les feuilles de Marat, de Carra, ce sont ces écrivains qui ont provoqué tous ces désordres. Si l'on veut connaître quels sont le^ plus cruels ennemis de la patrie, les voilà! Ce sont ces prétendus amis du peuple qui prêchent des maximes, qui distribuent des écrits tout dégouttants de sang. » Le même jour,
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André Ghénier dénonce à la France et au monde civilisé les véritables auteurs du crime et de Tindiscipline au sein de laquelle il a été accompli : «... C'est dans ces clubs que le mauvais génie de la France a suscités et entretient contre elle, que s'est formée l'indiscipline, la sédition... Ne doutons pas que ces plumes mensongères et féroces, qui font à la patrie l'insulte de se nommer patriotiques y ne travaillent maintenant et ne s'évertuent pour venir, quand la première douleur sera passée, nous intéresser au sort de soldats qui n'ont su manier leurs armes que pour des assassinats... et il ne tiendra pas aux efforts de ces misérables que nous n'entendions quelque bouffon (c'est encore CoUot-d'Herbois) qui n'aura fait que changer de tréteaux, nous proposer de décerner le triomphe à ces fuyards meurtriers. » En exprimant sous une forme heureuse cette pensée « qu'une armée indisciplinée n'est redoutable qu'à son pays », il fait à la discipline allemande une allusion qu'aujourd'hui nous devons relire les larmes aux yeux : « Qu'on ne traite donc plus avec une dérision aussi insensée qu'orgueilleuse la discipline allemande ou prussienne, et qu'on sache imiter les despotes dans les choses où les despotes ont imité les peuples libres. » Puis s'adressant aux bons citoyens, à ceux « pour qui vivre libres ou mourir signifie quelque chose », il leur dit : <( Montrez-vous!... que la nation paraisse et
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 139 fasse rentrer dans le néant tous ces attroupements d'idiote qui usurpent son nom et qui, commandés par des fripons^ vont tout perdre, si vous n'y mettez tous la main. » Il n'y a dans aucune de ces paroles aucune exagération. Voici, à propos des fripons qui commandent, ou qui avaient commandé, un tableau du ministère de la guerre, tracé par la plume en général facile et complaisante de M. Thiers : « Les Jacobins avaient envahi un ministère, celui de la guerre. Pache le leur avait ouvert par faiblesse, et il avait remplacé par des membres des clubs tous ses anciens employés. On se tutoyait dans ses bureaux; on y allait en sale costume; on y faisait des motions et il s'y trouvait quantité de prêtres mariés, introduits par Audouin, gendre de Pache et prêtre marié lui-même; l'un des chefs de ce ministère était Hassenfratz, expatrié de Metz pour cause de banqueroute et, comme tant d'autres, parvenu à de hautes fonctions en déployant beaucoup de zèle démagogique. » Enfin une admirable sortie contre le massacre des prisonniers sans défense, complète cet article : « C'est le moment précis où nous allons décider de notre avenir... Nos généraux peuvent reprendre confiance et nos troupes regagner leur propre estime et celle des étrangers..., si les meurtriers de leurs chefs sont punis du dernier supplice; si les lâches qui massacrent les prisonniers sans défense sont livrés à la nation
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ennemie, afin que toute l'Europe sache que la nation française désavoue ce droit des gens, emprunté des cannibales, et qu'elle n'est pas devenue libre pour faire la guerre comme les barbares.. * si l'intolérable audace des confréries usurpatrices est réprimée; si les projets des généraux, la marche des armées, les plans d'attaque ne sont plus, avant leur exécution, l'objet de discussions de clubs... )> Tout ce courage, toutes ces vérités, ce grand et noble langage, tout fut inutile ou plutôt impuissant. Car il n'est jamais inutile de défendre la justice et la vérité. Elles succombèrent alors; elles succomberont peut-être encore, mais elles sont comme la religion, nécessaires aux sociétés, et elles renaissent, même après les plus sanglantes défaites. Il faut, pour les faire renaître, un souffle généreux et des mains puissantes. André Ghénier eut, au moment même où nous conduit sa belle polémique, une lueur d'espérance. Nous sommes au 20 juin, et ce jour-là Louis XVI eut l'air d'un roi. L'âme de Ghénier y fut prise, et il crut que les Jacobins allaient enfin trouver un adversaire et non une victime.
Les Girondins ont trompé l'histoire. — Brissot et Etienne Dumont. — André Chénier juge les Girondins : Brissot, Gondorcet, Vergniaud ; Madame Roland. — Sa lettre au roi. — Le camp des Fédérés. — Les promoteurs du 20 juin. -- Admirable article d'André Chénier du 24 juin. — La conduite du roL — Moment d'espérance. — Lafayette. — L'aveuf^lement de l'Assemblée. — 6 juillet. — Un mot sur les marchés de Servan et de Clavière. — Le baiser Lamourette. — La doctrine parricide des suppléments. — Réponse foudroyante à Brissot.
Les Girondins ont trompé l'histoire comme ila avaient trompé leurs contemporains; leur supplice a voilé leur faiblesse, a grandi leur talent, fait croire à leur courage avant Téchafaud, mêlé enfin à tous les sentiments et à tous les jugements qu'ils ont inspirés une sorte d'attendrissement qui leur a laissé, dans le cœur de la France, une place exagérée. Dans un livre qui n'a pas la gravité de l'histoire, on les a représentés comme les plus brillants et les plus sym-
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142 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, pathiques acteurs de la République. Je ne connais rien de plus dangereux pour la vérité que ces demipoèmes où l'imagination, d'accord avec des passions momentanées, efface presque tous les traits de la réalité, et met, à sa place, des comédiens qu'elle a créés, des orateurs qu'elle échauffe, des écrivains qu'elle inspire, des républicains qu'elle façonne. Quand on se rappelle ce que Gicéron dit de la véritable histoire, de sa grandeur, de sa sincérité, de sa noble et volontaire servitude envers la vérité seule, on s'indigne et on souffre de ces déclamations et de ces défaillances. Heureusement l'opinion, un moment troublée par ces fantômes, ne s'y arrête pas longtemps; elle juge ces livres comme des comédies et les oublie très vite. Ils attirent l'attention, mais ne la fixent pas; ils échauffent les passions, colorent les erreurs, peuplent l'histoire de statues imaginaires et feraient croire au peuple, si on n'y prenait garde, qu'il a eu des serviteurs et des amis là où il n'y avait en réalité que des hommes bruyants, ambitieux, sans doctrine, et qui n'ont eu, ni les uns ni les autres, les grands sentiments qui font les hommes d'État : le génie de la volonté et l'instinct populaire.
Les Girondins sont entrés dans la révolution en amateurs, sans principes arrêtés, ni en religion, ni en politique, et dépourvus de la forte habileté qui, dans les tempêtes, permet de conduire môme un navire désemparé. On a dit qu'ils avaient un idéal.
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 143 et je trouve cette pensée émise jusque dans le beau travail de M. Becq de Fouquières. Quel était donc cet idéal? La République faite par eux, plus ou moins volontairement, conduite par eux, ramenée de l'anarchie à Tordre, du sang à la fraternité, illustrée par le talent des Brissot et des Gondorcet, par l'éloquence de Vergiiiaud et les vertus laïques de madame Roland? Mais non, ils n'avaient même pas cet idéal qui n'élève pas la pensée au-dessus de personnelles et vulgaires chimères, et l'arrête bien loin des sublimes doctrines de celui qui a dit aux hommes : « Aimez-vous les uns les autres.»
On n'est pas un homme politique si on n'a pas ime doctrine religieuse, une foi, une croyance qui rattachent les sociétés humaines à un but supérieur et à une sanction divine; presque aucun d'eux ne croyait en Dieu, ni à la vie future. Ils avaient pris du xviii* siècle toutes ses négations et son aride philosophie. Us étaient des fils de Voltaire, et du Voltaire des mauvais jours et des débauches intellectuelles. Ils ne montaient même pas jusqu'à Rousseau, qui avait écrit, du moms une fois : la majesté des Évangiles parle h mon cœur! Leur athéisme éclata dans la séance du 25 avril 1792, au club des Jacobins, où ils accusèrent Robespierre de superstition, parce qu'il avait prononcé le nom de Dieu. « Que la matière soit éternelle ou créée, avait dit Robespierre, qu'elle soit un principe passif ou
144 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, qu'il n*y en ait point, toujours est-il certain que le tout est un et annonce une intelligence unique ; car je ne vois rien qu'un tout ordonné dans le même système, et qu'un concours à la même fin, savoir la conservation de tout dans Tordre établi. Cet Être qui veut et qui peut, cet Être actif par lui-même, cet Être enfin, quel qu'il soit, qui mène l'univers et ordonne toutes choses, je l'appelle Dieu. » Guadet répondit pour ses amis et pour lui-même : « J'ai entendu souvent dans cette adresse répéter le mot de Providence, je crois même qu'il y est dit que la Providence nous a sauvés malgré nous; j*avoue que, ne voyant aucun sens à cette idée, je n'aurais jamais pensé qu'un homme qui a travaillé si courageusement, pendant trois ans, à tirer le peuple de l'esclavage du despotisme, puisse concourir à le remettre ensuite sous l'esclavage de la superstition. » Brissot et Sillery pensèrent comme Guadet, et Sillery proposa d'arrêter l'imp ession de l'adresse, comme d une assertion particulière de Robespierre. — En politique, ils n'avaient pas non plus de doctrine. Ils ne se rendaient pas compte d'un gouvernement libre. Ils n'avaient pas jugé la monarchie incompatible avec les principes généraux de la révolution. Ils imaginèrent la république par ambition et par calcul, mais ils ne la conçurent pas comme une idée souveraine, exclusive, qu'on adopte sans partage, qu'on soutient avec une foi intellectuelle, qui pouvait trahir alors,
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. H:\ comme aujourd'hui, un défaut d'étude et d'expérience, mais dont Ja sincérité relève singulièrement Terreur. Tant qu'ils ont été des partisans de la monarchie, et ils l'ont été longtemps, ils ont voulu un monarque asservi, ce qui atteste leur insignifiance politique et leur infériorité morale. Au lieu de traiter le roi comme un collaborateur qu'on respecte, qu'on doit fortifier, qu'il fallait consolider et faire fleurir, pour ainsi parler, tout en haut de la France nouvelle, ils sont arrivés à lui poser ce cruel dilemme : Se soumettre ou se démettre. Ils se sont appuyés sur la multitude, sans la connaître, sans avoir ses goûts et ses passions, sans savoir la conduire, et n^ ressentant même pas pour elle cette ardente sympathie qu'on rencontre dans l'âme de quelques rêveurs. On a pu dire d'eux « qu'ils ne voulaient que le pouvoir et les richesses ». Si ce jugement est plus sévère que celui de l'histoire, il y a bien, dans les détails mêmes de l'histoire, soigneusement examinés, des raisons de l'approuver. Ce qui est certain, c'est qu'ils flottaient entre tous les principes et n'en avaient aucun. Ils se nourrissaient de bruit, d'éloquence, de scepticisme et quelques-uns, dit-on, de l'argent de la cour. L'emphase, chez eux, régnait en souveraine ; l'emphase qui, dans Féloquence et le style, donne un grossissement artificiel, est à l'intérieur de l'esprit une source continuelle d'erreurs, de fautes de goût, de tact et de ju-
lie ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS.
gement. Un esprit emphatique n'est jamais un esprit
juste, il
Sort du bou caractère et de la vérité ;
le sens politique n'y entre pas plus que la mesure. On peut dans tous les temps en faire l'expérience, ce qui ne veut pas dire que l'emphase déplaise au peuple, surtout au nôtre. Malgré sa finesse, il tombe aisément dans le piège. Les Girondins l'y firent tomber quelque temps, et il est juste d'ajouter que leur succès fut relevé par des traits de talent très brillant, quoique secondaire.
Les Girondins, puissants dans l'Assemblée, voulaient le pouvoir et, au lieu de l'obtenir du roi, ils le lui arrachèrent. Rien n'est plus légitime chez des hommes politiques que de désirer avoir part au gouvernement; gouverner ou plutôt bien gouverner, c'est montrer la bonté et la puissance des idées ; c'est sortir des programmes, des discours, des paroles vaines et sans responsabilité, c'est mettre ses opinions et soi-même à la plus redoutable épreuve. Ou peut, sans doute, quelquefois, gouverner avec des mots soutenus par des complaisances populaires, un pays organisé, comme la France l'a été par le Consulat. Mais alors tout était à faire, il fallait apporter dans le gouvernement le génie de Tordre et de l'organisation, sans en exclure celui de la liberté. Il s'agissait de prendre dans ses bras cette monarchie naissante, quoique la tige fût très ancienne, et faire
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 147 d'elle ce que Mirabeau se croyait capable de faire de la popolarHéy Venfoneer en terre et l'y affermir.
n fallait ne pas attendre le 10 août et les journées de septembre pour lutter jusqu'au sang contre la démagogie. Ce n'est pas à quoi pensèrent les Girondins. Ils avaient renversé le ministère et suscité contre les ministres Bertrand de Molleville et Montmorin cette accusation, que Chénier a raillée si justement, d'être à la tête d'un comité autrichien, Brissot, qui gardera dans l'histoire la marque flétrissante des coups qu'André Chénier lui a portés, est au premier rang des Girondins qui courent au pouvoir. Un historien qui n'est pas suspect l'atteste également. « Brissot, écrit M. Louis Blanc, n'en poursuivait pas moins pour le compte de son parti la conquête du pouvoir ministériel. Il dressa contre le ministre des affaires étrangères Delessart un réquisitoire violent et injuste. — J'entendis dans le comité, raconte Etienne Dumont, la lecture d'un acte qui contenait dix-sept ou dix-huit griefs. Je gardai le silence, mais quand je fus seul avec Brissot et Glavière, je fis au premier des observations; je lui représentai que ses griefs rentraient les uns dans les autres; que plusieurs étaient couchés en termes si vagues, qu'il était impossible d'y répondre; qu'ils étaient artificieux, contradictoires. Brissot sourit d'un rire sardonique. — C'est un coup de parti, me dit-il ; il faut absolument que Delessart soit envoyé à Orléans... Nous
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l'»8 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS.
avons besoin de gagner de vitesse les Jacobins. Je sais bien qu'il sera absous, car nous n'avons que des soupçons et pas de preuves, mais nous aurons gagné notre objet en l'éloignant du ministère. — De par Dieul lui dis-je, confondu de cette légèreté odieuse, vous voilà dans le machiavélisme des partis jusqu'au fond du cœurl... Depuis ce moment je ne vis plus Brissot du même œil, l'amitié s'affaiblit avec l'estime. Je l'avais connu candide et généreux, je le voyais insidieux et persécuteur. »
Il est assez difficile d'ajouter quelque chose à ce récit, et cependant il semble que l'opinion définitive d'André Ghénier sur Brissot le complète assez bien. « Voyez l'ami Brissot, écrit-il après les élections de la Convention; jadis il caressait et rois et ministres, et la police, et tout le monde, et jusqu'aux bourreaux de Damiens, espérant toutefois qu'on les surpasserait en invention, comme le monde va toujours en se perfectionnant. » C'est une allusion au mémoire de Brissot, couronné en 1780 par l'Académie de Châlons-sur-Mame, et dans lequel le futur girondin disait : « C'est pour eux seuls peut-être, pour les régicides, qu'il est permis d'être implacable : c'est pour eux seuls que la cruauté est autorisée, commandée même par l'humanité ; car peut-on regretter que Fart du bourreau ait épuisé ses ressources sur les Châtel, les Ravaillac, les Damiens, ces mons-
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très vomis par l'enfer pour plonger notre nation dans le deuil. » Enfin, continue André Ghénier, « il était bien avec tout le monde. Aujourd'hui que ces idoles antiques sont renversées, il les foule aux pieds et se prosterne devant les nouvelles. Les mauvais citoyens l'ont accusé d'inconstance. Quelle ineptie ! il encensait les puissants d'alors ; il encense les puissants d'aujourd'hui. Appelez-vous cela changer? Il s'est fait patriote. On l'a cru sur parole. Vous voyez à quel degré de puissance il s'est élevé !» — A côté de Brissot, et au même rang d'importance, se trouvait Condorcet, qui figure avec lui dans cette séance du club des Jacobins où Robespierre leur reprocha leur matérialisme et revendiqua pour son âme le sentiment de la divinité. André Ghénier avait eu au commencement un faible philosophique pour Condorcet. On le voit bien dans son Avis aux Finançais. Mais, dès le mois d'avril 1792, à propos de l'assassinat du maire d'Etampes, Simonneau, Condorcet parle de ce crime en démagogue, et Chénier alors le peint d'après nature : « Et tenez, voyez l'ami Condorcet; lors de l'assassinat du maire d'Etampes, ignorant si ce meurtre ne resterait pas obscur, comme une foule d'autres, il en a parlé assez légèrement ; plusieurs citoyens ont péri dans le tumulte, dit-il ; et de là il continue sa route, distillant seulement à droite et à gauche ses petits coups de stylet enipoisonné, qui en font un homme si précieux au
15Ô ANDRÉ CHÉNÎER ET LES JACOBINS, bon parti. Mais quand il a vu que cette mort d'un magistrat, égorgé parce qu'il exécutait la loi, faisait grand bruit et révoltait tous les esprits, et que l'indignation générale demandait à grands cris, ce qu'elle demande encore, ce que font les tribunaux, les accusateurs publics ; pourquoi les assassins ne sont pas punis, arrêtés, recherchés; pourquoi des bonneurs éclatants rendus à la mémoire d'un homme de bien mort en faisant son devoir, et le suplice éclatant des scélérats qui lèvent partout la tête, n'encouragent point les hommes de bien et n'épouvantent point les scélérats? Alors il a reconnu qu'il n'était pas tenu de se taire, et parlant de nouveau de la mort du maire d'Étampes, il a su encore la faire servir à la bonne cause, en démontrant que ce sont les ministériels, les Feuillants, les amis de l'ordre et de la paix qui ont poignardé ce magistrat, parce qu'il était fidèle aux Jacobins, et qu'ils ont le projet de faire périr de même quiconque va aux Jacobins. Voilà de l'humanité, voilà du patriotisme ! Voilà servir ses amis, éclairer le peuple I L'honnête homme que ce Gondorcet! » Un peu plus tard, Ghénier complète le portrait: «Et le patriote Gondorcet, il n'a pas toujours été aussi ardent. Il n'aimait pas les partis fougueux et violents; il savait craindre pour la chose publique ; il intimidait ceux qui ne doutent de rien ; il proposait de ces conseils réfléchis et raisonnes que les hommes pusillanimes appellent
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sages ; il haïssait surtout nos seigneurs les Jacobins ; il avait d'eux la même idée que le prince Kaunitz et et il s'exprimait sur leur compte comme une dépêche impériale ; enfin il écrivait, il parlait d'eux comme on parle aujourd'hui de lui. Jugez si des maîtres vindicatifs et rancuniers auraient digéré de pareils outrages. Eh bieni il est revenu; on lui a tendu les bras, on lui a pardonné, on a oublié tout ce qu'il oubliait lui-même, et il s'assied majestueusement entre Brissot et Marat. »
Dans quelques lignes encore, la physionomie définitive de ce Gondorcet, que Ghénier a cru autrefois et qu'il a proclamé un bon citoyen, devient repoussante, plus repoussante que les autres. Il y a comme un accent de tristesse qui se môle à l'âpre jugement que lui dicte sa conscience et que trace sa plume avec une inexorable sévérité : « G..., homme né pour la gloire et le bien de son pays, s'il avait su respecter ses anciens écrits et su rougir devant sa propre conscience , homme dont il serait absurde d'écrire le nom parmi ces amas de noms infâmes, si les vices et les bassesses de l'âme ne l'avaient redescendu au niveau ou même au-dessous de ces misérables, puisque ses talents et ses vastes études le rendaient capable de courir une meilleure carrière; qu'i n'avait pas eu besoin, comme eux de chercher la célébrité d'Érostrate, et qu'il pouvait, lui, parvenir aux bon* neurs et à la fortune, dans tous les temps où il n'au-
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rait fallu pour cela renoncer ni à la justice, ni à l'humanité, ni à la pudeur. »
A l'occasion de cette accusation contre Delessart qui devait ouvrir à la Gironde les portes du ministère, quelques autres Girondins passent sous les verges d'André Chénier. On sait ce que valait l'accusation, quelle était son origine et ce qu'en pensait le dénonciateur lui-même. Il s'agissait simplement, et Brissot l'avait dit cyniquement à Etienne Dumont, il s'agissait de gagner de vitesse les Jacobins. — Le mot explique la Gironde comme il explique tous les partis révolutionnaires qui veulent arriver et qui se précipitent, parce qu'il y en a toujours qui sont en avant, comme l'a dit André Chénier, au début même de la Révolution. 11 ne s'agit plus de soutenir ce qu'on croit bon et utile à la chose publique. Il ne s'agit plus d'avoir un programme politique et de s'y tenir. Il s'agit de courir avec la foule ou de la devancer. C'est là le trait distinctif de toutes les époques où domine l'idée révolutionnaire. Seulement il arrive que ceux qui ont ainsi couru, bien au delà de leurs propres idées, finissent par s'apercevoir qu'il y a encore et toujours des gens qui les distancent, et alors, après avoir exercé misérablement le pouvoir conquis par la vitesse, ils s'arrêtent, effrayés du chemin parcouru, et crient à leurs vainqueurs : Vous êtes des ambitieux, des démagogues, des hommes de sang; nous étions, nous, de hon^ patriotes; mais
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JAGOBIiNS. 133
la foule elle-même ne les écoute plus ; elle va aux plus violents et aux plus forts, et les républicains du printemps sont massacrés par ceux de l'automne, aux applaudissements du même juge et du même souverain. C'est au sujet de ce honteux incident de Taccusation de Delessart que Vergniaud, le brillant et mythologique Vergniaud, tombe sous la plume de Ghénier; ce n'est qu'un coup de plume, et bien léger en apparence; mais si on songe à l'éclat qui environnait déjà l'indolent et voluptueux orateur de la Gironde, on sentira plus vivement le dédain d'un homme qui connaissait les véritables beautés de Fart oratoire, qui les avait en lui, si on en croit Lacretelle qui l'a entendu parler une fois; et peutêtre, en y regardant de près, loin des émotions de la tribune, trouvera-t-on qu'en deux mots Ghénier ramène Vergniaud à ses véritables proportions. Vergniaud avait soutenu, dans la séance du 10 mars, la dénonciation de Brissot, à laquelle s'étaient associés, en même temps que les Girondins, M. de Narbonno et les amis de ce ministre disgracié. Il avait fait éclater toute son éloquence ; il avait dit : « J'ajouterai un fait qui a échappé à la mémoire de M. Brissot, et ici, ce n'est plus moi que vous allez entendre, c'est une voix plaintive qui sort de l'épouvantable Glacière d'Avignon. M. Delessart, alors ministre de l'intérieur, a gardé pendant plus de deux mois ce décret -^ celui de la réunion du Comtat — dans
son portefeuille. Dans cet intervalle, de nouveaux crimes ont souillé notre déplorable patrie ; c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutilés qui demandent vengeance contre votre ministre. » Suivent, à l'adresse du roi, des insinuations plus injurieuses encore qu'éloquentes, où l'orateur reprend, pour l'imiter et l'affaiblir, la forme même de Mirabeau tonnant. M. de Narbonne a dû s'étonner un peu d'un tel langage, lui qui, quelques mois plus tard, écrivaitque l'argent du Trésor n'était pas inconnu de plusieurs Girondins qu'il nommait. Mais Ghénier, moins instruit ou plus discret, se borne à relever la conduite et à caractériser l'éloquence de Vergniaud. Cette grande et oratoire émotion, à propos des massacres d'Avignon, lui parait bien suspecte. Les monstres d'Avignon avaient échappé à la justice. Onsavaitque Jourdan Coupe-têtes était tranquillement chez lui, au sein de sa famille.
Le 16 avril Dumolard avait interpellé Roland, ministre de la justice par intérim, sur l'exécution du décret qui ordonnait de remettre, sous le pouvoir de la loi, Jourdan et ses complices. Vergniaud se tut, et ses amis réclamèrent avec insistance et obtinrent l'ordre du jour. C'est ici que Chénier l'arrête et lui crie : « Au récit de ces atrocités, qui font baisser les yeux à la race humaine, Vordre du jour était réclamé par des hommes pour qui, sans doute, Thumanité, l'honnf'^toté, la justice ne seront jamais à
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l'ordre du jour. Ils riaient — c'était Briasot — de la puérile faiblesse de ceux à qui le nom de ces monstres crispe les nerfs; et des rhéteurs pompeux — c'est Vergniaud lui-même descendu de son piédestal et mis au point — des prédicateurs verbeux qui, pour perdre un ministre à qui il leur plaisait d'attribuer toutes ces horreurs, ont essayé d'agiter l'Assemblée nationale, en lui faisant entendre les cris des malheureux entassés dans la glacière du meurtre, n'ont trouvé rien à dire en cette occasion! Quoi! l'image de ces cadavres ne troublait plus leur repos? Sans doute ces infortunés, massacrés au moment oii ils devenaient Français, haïssaient plus M. Delessart que Jourdan. Sans doute ils étaient plus indignés do le voir ministre que de voir triompher dans leur ville les infâmes qui l'avaient remplie de deuil, qui les avaient précipités dans des gouffres de mort, qui leur avaient promis des successeurs, ou plutôt n'est-ce point que ces grands évocateurs de mânes n'avaient plus besoin de la voix des morts, et que leur commerce avec les ombres se borne à les faire sortir du tombeau pour qu'elles épouvantent et mettent en fuite les gens qui ne leur plaisent pas, et les contraignent à leur laisser vider les places où ils puissent asseoir leurs amis et leurs créatures? » Vergniaud gardera ce trait fixé à la fois sur son cœur et sur son talent. Chénier revient encore, un peu plus tard, quand on a vu à l'œuvre les ministres girondins, sur
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leur manœuvre, et la juge avec une sévérité qui lui parait de plus en plus justifiée. Il a dit d'abord, comme un simple et honnête bourgeois : « Si ces nouveaux ministres font prospérer la chose publique, on me trouvera ministériel zélé ; car les mots ne me font pas peur. Mais, je le demande à tout homme honnête, qui ne s'est pas dépouillé de la raison pour se laisser mener en bête de somme, qu'il compare la conduite de ces ministres-ci à Tacte d'accusation contre M. Delessart, article par article; qu'il se rappelle par qui cet acte d'accusation a été dressé, défendu, prôné, et qu'il me dise ensuite ce qu'il faul penser de tels accusateurs et de tels prôneurs, et quelle idée il faut avoir de leur bonne foi, de leur probité, de leur amour pour la patrie, pour la Constitution, pour la vérité, pour la justice! »
Les Girondins, parvenus à avoir trois ministères, la mairie et le département de Paris, s'abaissèrent tlo plus en plus devant la multitude et se dressèrent avec un orgueil impitoyable et d'intolérables exigences devant le roi. Ils saluèrent, le 9 avril, quarante galériens suisses, au sein de l'Assemblée dont ils étaient encore les maîtres, et ils leur firent accorder les honneurs de la séance. En même temps ils commencèrent à diriger sur la conscience du roi un feu meurtrier, avant-coureur de la déchéance et de la mort. Ils avaient fait rendre un premier décret, qu'on parlait récemment de remettre en vigueur, qui
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AiNDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBlxNS. !57 prohibait le port public du costume ecclésiastique et que révêque Fàxichety un des leurs, avait inauguré en mettant bravement sa calotte dans sa poche. Le 27 mai, sur la motion du généreux Vergniaud, ils avaient provoqué le décret suivant, qu'au témoignage de M. Louis Blanc, « la stricte justice désavouait. » w Considérant que ce serait compromettre le salut public que de regarder plus longtemps comme membres de la société des hommes qui cherchent évidemment à la dissoudre... F Assemblée décrète : Lorsque vingt citoyens actifs d'un même canton se réuniront pour demander la déportation d'un ecclésiastique non assermenté, le directoire du département sera tenu de prononcer la déportation, si l'avis du directoire est conforme à la pétition. » C'est le souffle des Jacobins qui les pousse ; ils veulent les gagner de vitesse, et M. Louis Blanc, qui va presque jusqu'à déifler Robespierre, leur dit ace sujet, avec un mélange de blâme et d'approbation : « Triste ressource que de faire porter à l'équité le costume de la tyrannie! et puis pourquoi... vingt citoyens actifs? Même en matière de persécution, le privilège ? » Les Girondins ne s'en tinrent pas là : ils voulurent forcer Louis XVI à renvoyer son confesseur. Quoique femme, madame Roland n'avait aucune idée religieuse ; elle s'était faite, non sans étude, avec un savoir un peu confus, des liispositions naturelles, une tendance d'esprit théAtral
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158 ANDBÊ CHÉNIER ET LES JACOBINS, et relativement héroïque, une âme de romaine; elle portait à Téglise, quand elle y allait en guise de Semaine sainte^ un gros Plutarque à mettre des rabats. Toutefois, ce fut Guadet qui rédigea la lettre que devaient signer les six ministres et qui était destinée à forcer le roi à renvoyer son confesseur. Dumouriez qui, dans le ministère girondin, était ce qu'on appelle aujourd'hui un ^régulier, et qui, au milieu de grandes faiblesses, avait au moins beaucoup du soldat, déclara qu'il ne permettrait pas une pareille chose; il ajouta que le roi pouvait prendre un iman, un rabbin, un papiste ou un calviniste pour diriger sa conscience sans que personne eût le droit de s'en mêler. Ce libéralisme étonna ses collègues, mais ils se soumirent. Alors on demanda au roi de sanctionner le décret de déportation des prêtres; il s'y refusa.
C'est ce décret dont M . Thiers dit sans plus d'émotion : « Cette loi sévère donnera la mesure de l'irritation croissante de l'Assemblée. » Deux jours après on décrétait le licenciement de la garde royale et on déférait à la haute cour nationale son commandant, le vieux duc de Brissac. Le 4 juin, les Girondins, enfants des clubs, comme les appelle Ghénier, proposent et font voter le camp de 20,000 soldats au nord de la capitale. C'était une garde populaire composée de fédérés — le nom était déjà trouvé — les prétoriens do la Gironde. — Chénier ne sV trompa point et.
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 159 comme on a déjà pu le voir, dès le 10 juin il s'était élevé contre ces préparatifs de Témeute et cette nouvelle violence faite au roi ; il leur avait dit : « Les derniers hommes de France, que l'hypocrisie et rintrigue ont, pour la honte de la France, élevés au plus haut poste où un citoyen français puisse atteindre, dénoncent des conspirations, des contrerévolutions et... les cris, Vemphdse^ la venimeuse violence des dénonciateurs n'empêchent pas que tous leurs faits soient niés par des démentis nombreux, leurs raisonnements siffles, leurs conclusions bafouées, leurs plans rejetés par la risée et l'indignation universelle ; dans le même instant on propose de former à la hâte une armée de volontaires sous les murs de Paris. Ceux qui voient fort bien en quoi cela peut être mauvais, et qui ne voient pas en quoi cela peut être bon à la chose publique, demandent où est la nécessité d'une telle mesure; on leur répond en la motivant sur les conspirations, les contre-révolutions... et cette proposition est accueillie, adoptée, admirée, au même instant, par les mêmes personnes qui avaient crié, sifflé, rejeté ces faits et ces raisonnements sur lesquels seuls elle est appuyée. » Après avoir ainsi marqué l'origine étroite et odieuse de la mesure, il en signale le péril et s'adressant à ceux « qui, en disant qu'ils veulent être libres, ont quelque intelligence de ce qu'ils disent, » il les prie « de comparer l'idée de
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la dictature municipale à celle de Tarmée sous les murs de Paris ». — Voyez, leur dit-il, si ces propositions ne se correspondent pas avec exactitude, si elles ne vont pas droit au même but, si elles n'ont pas l'air des deux moitiés précises d'un seul et même tout. — Si d'un côté les inventeurs de la dictature nous en montrent la nécessité, en nous rappelant à grands cris que Paris est plein de capitalistes et de riches propriétaires : d'autre part, les inventeurs de la nouvelle armée s'expriment avec la même franchise, sinon dans l'Assemblée nationale, où ils ont encore des ménagements à garder, au moins dans ces clubs patriotiques, où ils tiennent leur cour plénière. C'est là qu'on nous avoue sans détour qu'il faut enfin châtier Vinsolence de quelques gardes nationaux de Paris,
Je ne crois pas qu'il y ait dans les grandes histoires un commentaire plus juste ni mieux fait de ce décret qui parut si insolent et si menaçant à Dumouriez qu'il fît une scène violente, et qui aurait pil aller jusqu'au sang, à son collègue le colonel Servan, ministre de la guerre, lequel l'avait proposé. Nous ne sommes plus séparés du 20 juin que par la lettre de madame Roland au roi etparlachûte du ministère girondin. J'ai dit — la lettre de madame Rolland, car elle est bien d'elle. — Cette lettre est un monument d'orgueil parlementaire, d'inconvenance révolutionnaire, de mensonges politiques
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ANDRÉ CHÉXIER ET LES JACOBINS. 161 et de style irrespectueux. J'aurais voulu voir André Ghénier, lui qui ne prétendait qu'à « un style simple et clair, » aux prises avec cette Grecque du quai des Lunettes, masculinisée par la politique et qui, dans sa vanité, s'était faite la rivale de la reine; — le jeu eût été piquant et d'un vif intérêt. — Ils avaient, Tun et l'autre, bien des charmes païens et des beautés d'esprit qui les eussent rapprocliés sans les métamorphoses et les déguisements de la politique. — Roland ajouta à cette lettre un post-scriptum odieux, il alla la lire à l'Assemblée, le 13, après avoir promis qu'elle serait secrète.
Sans paraître savoir que c'est madame Roland qui l'a écrite «tout d'un trait», Ghénier apourtantdit un mot de cette lettre, et un mot comme il sait les dire, qui juge et qui flétrit; c'est le 6 juillet; il s'adresse à l'Assemblée, dont il atteste l'aveuglement : « Si le ministre de l'intérieur eût envoyé une lettre de son prédécesseur Roland, où la désobéissance du roi aux volontés de quelques intrigants est présentée comme un attentat à la souveraineté nationale, où le roi est menacé d'incendies et de massacres au nom de la Constitution, s'il ose user d'un pouvoir que la Constitution lui donne et dans une occasion où c'était un des grands bienfaits de la Constitution, vous l'auriez approuvé. » Quant au décret qui a précédé la lettre et auquel le roi a' refusé sa sancton, Ghénier le condamne avec une mâle énergie
et des raisons saisissantes : « On demande à rassembler une armée de 20,000 hommes sous les murs de Paris. — Ce plan, la manière inconstitutionnelle dont il est présenté, — Servan avait osé le présenter» non pas au nom du roi, mais en son nom — les moyens indiqués pour le mettre à exécution, et plus encore e nom de ses auteurs et de ses défenseurs, excitent des alarmes générales. On répond qu'il faut avoir une armée de réserve en seconde ligne, dans le cas où les ennemis du dehors obtiendraient un succès inquiétant pour la capitale. Cette vue est prudente est sage. Le pouvoir exécutif, en rejetant un projet d*ailleurs détestable, conserve, tend, perfectionne la seule bonne chose qu*on ait présentée pour Tappuyer; d'après les formes que les lois prescrivent, il propose à l'Assemblée nationale de camper 33,000 hommes de troupes dans un lieu beaucoup plus convenable (à Soissons), et l'Assemblée nationale a laissé s'écouler plusieurs semaines sans avoir encore délibéré sur cette proposition, c'est-à-dire sur la seule idée d'utilité publique que renfermait une mesure qu'on lui avait fait décréter comme urgente^ et les maîtres de l'Assemblée nationale de la France ne veulent même pas nous permettre de croire qu'ils ont besoin de se déguiser; ils ne veulent pas nous cacher que ce prétexte d'utilité publique n'était qu'un appât éblouissant et qu'au fond ils prétendent avoir une armée
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contre tous leâ gens de bien; et pour nous le bien prouver, en même temps qu'ils laissent à Técart la proposition des 33,000 hommes, ils poursuivent leur plan de rassemblement. Us en ont d'abord commencé Fexécution avec éclat par le moyen de leurs casernes affiliées; puis ils ont fait justifier, par des décrets, des démarches violentes, illégales, contraires à toute espèce de bon gouvernement ; et ils se flattent d'un triomphe sanglant pour le 44 juillet... et leurs amis et des infâmes que l'indolence parisienne doit éternellement rougir d'avoir laissé élever aux magistratures municipales, n'ont pas dissimulé leurs espérances d'être, ce jour-là, les chefs d'une fédération cimentée par des meurtres et de se rassasier à plaisir du sang de tout honnête homme qui affiche pour eux le mépris et l'exécration qu'il méritent. »
Tels sont donc, sous la plume de Chénier, les promoteurs du 20 juin, une « faction qui ose avancer et soutenir les extravagances les plus atroces ». Voilà « l'hydre jacobine », ayant pour avant-garde la Gironde qui veut « gagner de vitesse les Jacobins ». Voilà ceux qui provoquent l'émeute avec des airs de légalité. Pétion y met la mairie de Paris.'
On se concerte avec les Jacobifts, quoique Robespierre n'aime pas « les insurrections partielles ». Lui du moins n'avait jamais adressé un sourire ni une requête à la cour et on n'a jamais dit qu'il ait
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connu l'argent de la liste civile. L émeute avait été préparée malgré les efforts du directoire du département. — Le 20 juin soixante mille hommes sortent des faubourgs, sous la conduite du brasseur Santerre, un Hercule bonhomme, disent les historiens complaisants, qui laissait le peuple se désaltérer chez lui sans payer. — Le programme de cette foule ne laisse aucun doute sur l'origine ni sur le but de la manifestation ; elle demande la sanction des décrets, le rappel des ministres, la plantation d'un mai de la liberté sur la terrasse des Tuileries. — Elle se présente à l'Assemblée, et Vergniaud, si hautain et si fougueux, malgré sa nonchalance, contre un roi désarmé, s'incline devant cette multitude, et, quand d'autres hésitent, il opine pour qu'on l'accueille. M. Louis Blanc a bien jugé cette conduite : « La conduite des Girondins, dit-il, mérite d'être remarquée ; au fond, il ne leur échappait pas qu'ouvrir l'Assemblée à des bandes de visiteurs en armes, c'était mettre à la merci de toutes les séditions possibles la liberté de ses débats, l'indépendance de ses votes, la dignité de ses membres, la perdre enfin ; mais, par un aveuglement ordinaire aux partis, ils s'imaginaient qu'ils seraient toujours à temps d'arrêter, quand il leur deviendrait contraire, un élan qu'ils entendaient favoriser tant qu'il leur resterait favorable. Ils ne prévoyaient par Je 31 mai! »
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ANDRÉ CHÉNIER KT LES JACOBINS. 16o L'historien a raison, quoique la pensée qu'il exprime ne semble pas avoir toujours été présente à son esprit : une assemblée qui supporte de tels outrages ou qui accepte de telles complicités, est une assemblée perdue et sans honneur. La foule s'écoula sur la place du Carrousel ; ceux qui la conduisaient la dirigèrent contre le château des Tuileries, qu'aucune force publique ne protégeait. — Les portes sont brisées, le palais est envahi par une vile multitude, armée et menaçante. Le roi paraît, entouré de quelques hommes dévoués, au premier rang desquels est le brave Aclocque, commandant de la 2® légion de la garde nationale. On a osé écrire, dans un livre qui s'appelle improprement une histoire, que cette foule avait été inoffensive et souriante, surtout souriante, et qu'à part le boucher Legendre, personne n'avait manqué de respect au roi. André Ghénier, qui est presque un témoin, et quel témoin! répondra trois jours après à cette ridicule et odieuse version. Ce qui est certain, même pour les historiens comme celui auquel je viens de faire allusion, c'est que le roi fut admirable de courage, de sang-froid, de simplicité et d'intrépide résistance aux injonctions qui lui furent faites. Il fit constater, en prenant la main d'un grenadier que son cœur ne battait pas plus vite que de coutume ; à une pétition injurieuse et menaçante qui fut lue par Legendre et accompagnée d'attitudes et de paroles grossières.
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166 ANDRÉ GHÉMER ET LES JACOBINS, le roi répondit : «Je ferai ce que la Constitution m'ordonne de faire.» — A un autre, il se contente de dire froidement: «Vousvousécartezdelaloi. » — Pétionne vint qu'au bout de deux heures et il déploya cette cruauté niaise que Chénier va lui reprocher de nouveau. On raconte qu'un jeune officier d'artillerie, qui se trouvait dans le jardin des Tuileries, indigné de ce qui se passait, fut entendu disant : « Les misérables I on devrait mitrailler les premiers cinq cents ; le reste prendrait la fuite. » Celui-là n'était pas un poète, c'était Napoléon Bonaparte. -^ Les journeaux girondins et jacobins parlèrent sans pudeur de cette horrible journée. Brissot, qui, lui, connaissait l'argent de la liste civile, osait écrire dans son journal, le 21 juin: « En sortant de l'Assemblée nationale, les habitants des faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau ont été rendre visite au roi, et lui présenter une pétition. » — Condorcet, le 22, dans la Chroniques de Paris : « Il ne s'est commis aucun désordre dans le château, car une ou deux portes forcées, quelques vitres cassées^ ne peuvent être comptées, lorsque 20 ou 30,000 hommes pénètrent à la fois dans une habitation dont ils ne connaissent pas les issues. » Et le modéré de 1789 ajoutait dans un langage qui suffît à justifier Chénier de l'avoir mis avec Brissot et Marat : « On a pu voir avec douleur combien peu de gens ont pu se persuader qu'un roi n'est qu'un homme. »
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 1G7 Voici maintenant comment Ghénier a jugé, dès le 24, les inspirateurs et les acteurs de cette journée, le mépris dont il les couvre, Thommage qu'il rend au roi, l'espérance qu'il conçoit, et « la voix forte et terrible » qu'il élève en faveur de la justice et de l'honnêteté publique. L'article, écrit le 24, ne parut que le 27 dans le centième supplément d\x Journal de Paris, Il y avait eu, dès le lendemain de la violence faite au roi, un mouvement d'indignation qui avait gagné la France entière. D'un grand nombre de départements, des adresses et des pétitions avaient été envoyées dans lesquelles on dénonçait l'usurpation commise sur les droits du roi. Malgré Toppression qui régnait déjà, et quoique alors, comme aujourd'hui et comme toujours, les citoyens paisibles et raisonnables n'eussent pas beaucoup d'énergie, on put croire un moment que la France honnête et sensée secouerait le joug « d'un petit nombre de maîtres ». 20,000 citoyens à Rouen avaient exprimé leurs sentiments, 40,000 à Paris. Ghénier crut qu'on allait sortir de ce sommeil qui facilite toutes les violences, et il se leva pour crier à la France : Sursum corda!
On va juger la beauté du langage, l'emportement d'une âme fatiguée d'oppression,/ une noble et ardente provocation à la résistance sur le terrain de la Constitution et des lois. Il faudrait tout citer et il faudra tout lire. Pétion y sera convaincu d'avoir prononcé sur la fierté et la dignité de la foule, les
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paroles que quelques historiens écartent ou dénaturent et qui décident Chénîer à le traiter d'infâme en compagnie de quelques autres :
(c Lorsque, dans un pays qui se dit libre, il existe une faction qui ose avancer et soutenir les extravagances les plus atroces, et que les citoyens qui ne sont pas de cette faction, indignés et épouvantés, se contentent de gémir en secret et n'osent pas élever une voix forte et terrible en faveur de la justice et de l'honnêteté publique, quand surtout ils n'osent pas louer hautement de bonnes actions dans les personnes qui sont l'objet de la haine et des violences de cette faction efl'rontée, il n'en faut pas davantage pour s'assurer que l'empire est entre les mains d'un petit nombre de maîtres et que ce pays ne connaît la liberté que de nom. »
Après cette réflexion, à ce moment si courageuse et si juste, et dont nous pouvons si bien apprécier la justesse, la scène est indiquée, non dans tous ses détails, mais dans ses traits essentiels : « Un magistrat dont la cruauté niaise est passée en proverbe — voilà Pétion — n'a pas eu honte de se montrer, par son approbation, complice des barbares insolences de quelques milliers de tyrans qui forcèrent à main armée, il y a peu de jours, l'asile du représentant héréditaire de la nation. 11 n'a pas eu honte d'applaudir à leur abominable victoire sur le lieu même qui venait d'en être souillé. Devant ce même roi
dont les furieux imbéciles avaient longtemps menacé la vie, dont Tépouse, dont la famille avaient longtemps partagé avec lui les menaces, et leurs dérisions lâches et leurs injures viles, ce magistrat a eu le courage et la bassesse de leur dire qu'ils se sont conduits avec la fierté et la dignité d'hommes libres. Les hurlements favorables des clubs qui Font fait magistrat, et qui voulaient le faire maître, joints aux subtilités platement malignes de quelques sophistes, aujourd'hui ses amis, n*ont pas empêché les cris de l'indignation universelle de parvenir jusqu'à ses oreilles. Il les a entendus ; ils lui ont causé, sinon des remords, au moins de l'embarras. Il a affecté l'espérance qu'un jour on lui rendra ce qu'il appelle justice, et tous les bons citoyens voient avec joie qu'une véritable justice a commencé à lui être rendue. » Ghénier rend ensuite un simple et noble hommage à la conduite du roi. La page est superbe d'éloquence, d'émotion contenue, de bon sens politique, de courage ; il faut qu'elle entre dans l'histoire et qu'elle y reste comme un grand et beau témoignage de la voix de la raison même au milieu des violences et des lâchetés : « Mais cette journée, mémorable de bien des manières, ne réveillera pas seulement des souvenirs douloureux, puisqu'elle a montré aux Français le premier des fonctionnaires publics chargés de l'exécution des lois, remplissant dignement, et au péril de sa tête, le poste où ils
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Font placé. Tous les Français qui n'ont pas perdu toute idée de justice, d'équité, d'humanité; qui chérissent en effet et qui veulent observer cette Constitution tant invoquée par les bons citoyens et par les hypocrites; qui gémissent de la voir journellement outragée par ses prétendus amis, et méconnue par ceux dont le devoir est de l'exécuter et de la faire exécuter aux autres, qui voient avec effroi la loi de la sanction royale attaquée, et avec douleur TAssemblée nationale justifier trop souvent, par une conduite inconsidérée et par des mesures inexcusables, la sagesse de cette même loi; enfin, tous les Français qui veulent et qui savent être libres, n'ont pu qu'éprouver une satisfaction vraiment patriotique, en apprenant la conduite mWe et ferme du roi dans cette occasion et en lisant cette proclamation où, sans se plaindre des attentats commis sur sa personne, il s'enchaîne à ses devoirs avec le dévouement le plus noble et le plus héroïque. Je ne crois pas qu'il existe beaucoup d'esprits bornés et d'âmes assez dures pour ne pas sentir et pour ne pas reconnaître le bel et touchant exemple qu'a donné le roi à tous les fonctionnaires, à tous les magistrats, d'exposer même leur vie pour justifier la confiance publique, de repousser par une constance inaltérable les fureurs de ceux qui veulent commander aux lois, et de ne plus alléguer en excuse de leur condescendance à des volontés iniques, les menaces qu'on
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leur a faites et les dangers qu'ils ont courus, et si tous les citoyens veulent se tenir par la main pour que cet exemple ne soit pas perdu, et encourager, par une obéissance éclairée et prompte, les magistrats à s'acquitter aussi bien de leurs fonctions, et intimider ainsi les brouillons qui vivent de désordres et de crimes, la fin de l'anarchie et l'établissement du gouvernement et des lois pourraient dater du SW juin 1792. — Il est fort peu de personnes qui ne sentent ces vérités ; et tant pis pour ceux qui les ressentent, et qui, redoutant les clameurs d'arisiocratie, de royalisme^ de liste civile, et tous les amas de calomnies bêtes, lancées au hasard par les fripons qui, feignant de croire qu'il faut être payé pour les reconnaître, étouffent la conscience et la vérité dans un silence pusillanime.
» Pour moi, citoyen obscur, mais intègre et fidèle aux lois, j'élèverai la voix en leur nom et au nom de la patrie, et je remercierai le roi du service signalé qu'il vient de leur rendre. Je le remercierai d'avoir fait un usage prudent et judicieux du pouvoir que la Constitution lui donne, et de n'avoir point cédé cette partiedela GOjnstitution,parconséquentlaConstitution entière et le salut de l'empire à des menaces sanguinaires, à des clameurs et à des intrigues puissantes ; je le remercierai de s'être souvenu qu'il est un de ceux à la vigilance desquels la Constitution se recommande dans les dernières lignes du livre où
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elle est écrite. Je le remercierai de nous avoir appris comment on exécute les lois, et je le remercierai encore d'avoir rendu justice à la nation française, quand il a jugé qu'elle n'apprendrait pas sans honte et sans douleur les outrages indignes auxquels il a opposé tant de calme et de franchise, et l'insolence de vils brigands qui osent s'appeler la nation pour tâcher de flétrir la nation elle-même de leur bassesse et de leur ignominie. Si la persévérance du roi dans une conduite aussi sage, aussi belle ; si sa fermeté à son poste, et si la constance et l'union de tous les bons citoyens parviennent à repousser les ennemis étrangers et à étouffer les ennemis plus dangereux qui serpentent au milieu de nous ; si la nation française se repose enfin à l'ombre de ses lois et de la vraie égalité, et d'un bon gouvernement qui est la liberté, le roi devra se compter parmi les causes principales de ce bonheur ; il se rappellera alors avec joie la journée du 20 juin; il se rappellera que, de toutes les autorités qui commandent, lui seul, avec le département de Paris, fut rigoureusement fidèle à la Constitution, la protégea lorsqu'elle semblait ne pouvoir plus le protéger, et empêcha, autant qu'il fut en lui, quelques forcenés, et sourtout leurs chefs, visibles et invisibles, d'assiéger la souveraineté nationale et d'opprimer, sous la tyrannie d'une faction, le roi légitime d'un peuple souverain qui doit être libre. 11 se rappellera que la Constitution n*avait
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 173 pas essuyé de choc aussi violent que cette attaque, dirigée contre elle dans sa personne; il se rappellera le danger qu'il a bravé pour être fidèle à son serment et pour soutenir les lois expirantes ; et ce souvenir, mêlé aux bénédictions de tous les vrais citoyens français, viendra réjouir sa vieillesse, et lui fera regarder comme un bonheur d*avoir régné. » A ce ferme el beau langage, Chénier ajoute des paroles pleines do la plus noble et de la plus touchante émotion : « Puisse-t-il lire avec quelque plaisir les expressions d'une respectueuse estime de la part d'un homme sans intérêts comme sans désirs, qui n a jamais écrit que sous la dictée de sa conscience, à qui le langage des courtisans sera toujours inconnu; aussi passionné que personne pour la véritable égalité, mais qui rougirait de lui-même s'il refusait un éclatant hommage à des actions vertueuses par lesquelles un roi s'efforce d'expier les maux que tant d'autres rois ont faits aux hommes! Puisse cet hommage sincère, bientôt répété par tout ce que la France a de citoyens honnêtes, effacer dans son cœur la mémoire des outrages de quelques misérables, et se joindre, pour sa consolation, à la satisfaction intérieure d'avoir rempli avec candeur et avec courage son devoir d'homme, de citoyen et de roi î »
Chénier termine par une admirable invocation à la France et par la flétrissure de ceux qui ont provoqué cette journée et qui en ont parlé sans sincérité
ni respect : « Mais que tous les citoyens dont les sentiments sont conformes à ceux que contient cet écrit (et il n*est pas douteux que ce ne soit la France presque entière), rompent enfin le silence. Ce n'est pas le temps de se taire : l'honneur français est compromis par toutes ces turpitudes etparlesinf âmes qui les approuvent. Élevons enfin tous ensemble une forte clameur d'indignation et de vérité. Apprenons à la postérité et aux nations étrangères que la nation française n'est point complice de ces honteuses débauches de licence qu'on ose appeler la liberté. Apprenons-leur que si le maire de Paris trouve que nul excès n^a été commis, que \B.personne du roi a été respectée le jour où le domicile du roi a été forcé à main armée, où sa personne s'est vue entourée de furieux qui ont dirigé sur lui leurs injures, leurs menaces et même leurs armes, où ses jardins ont été remplis d'espèces de bêtes féroces qui sous ses fenêtres, vomissaient contre lui des chansons impures et outrageantes, des imprécations, des vœux sinistres, cette opinion est particulière au maire de Paris, et que la France n'adopte pas plus ses opinions qu'elle n'approuve sa conduite, honore la probité du respectable Aclocque et des autres braves gardes nationaux qui, dans cette occasion où tous les hommes de bien ont envié leur poste, manifestèrent des entrailles d'hommes et le courage de citoyens libres. Apprenons-leur enfin
ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 175 que, si des législateurs libellisies affectent déparier des actions de cette journée comme de choses de peu d'importance, ou de ne voir dans tout cela qnune visite faite au roi et quelque vitres cassées ; si, sans aucune pudeur, ils assurent qu'on a traité le roi comme un autre homme^ lorsqu'il s'est vu en butte à un traitement dont tout le monde aurait été révolté, quand même il se serait adressé à eux ; s'ils ajoutent à de si belles réflexions des railleries qui ne les déparent point, ce n'est pas que la nation presque entière n'abhorre et ne déteste un pareil langage, c'est uniquement que ces messieurs usent avec intrépidité du privilège que le mépris public leur a donné de tout dire, et de l'impossibilité où ils se sont mis depuis longtemps de s'avilir davantage. »
Voilà l'histoire, l'histoire dans sa sincérité et sa grandeur, tracée par la plume d'un jeune Tacite, qui met les éloges à leur place et les flétrissures aux fronts qui les méritent et qui les porteront éternellement I
On put croire un moment, et Ghénier le crut, que cette belle et forte clameur, qui était comme sortie de l'âme de la France presque tout entière, et qui avait trouvé sous la plume de Ghénier un si noble écho, serait suivie de résolutions viriles et du soulèvement des gens de bien. Le roi y avait ajouté une proclamation dont Ghénier parle comme il convient, et que les historiens intéressés ne peuvent dénaturer.
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i:6 ANDRÉ CHÉMER ET LES JACOBINS.
Le roi y parlait comme il avait agi, avec une simple et naturelle grandeur, sans ressentiment ni colère, en père, mais en roi : « Les Français n'apprendront point sans douleur qu'une multitude, égarée par quelques factieux, est venue à main armée dans l'habitation du roi... Le roi n'a opposé aux menaces et aux insultes des factieux que sa conscience et son amour pour le bien public. Il ignore quel sera le terme où ils voudront s'arrêter; mais, à quelque excès qu'ils se portent, ils ne lui arracheront jamais un consentement à tout ce qu'il croira contraire à l'intérêt public... Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de plus, ils peuvent le commettre... Le roi ordonne à toutes les municipalités de veiller à la sûreté des personnes et des propriétés. » Il y eut alors un réveil de l'opinon et un élan de dégoût et de courage. Lafayette avait appris dans son camp, sous Bavai, la journée du 20 juin, et il en avait ressenti une vive douleur. Il avait pris subitement la résolution de venir à Paris et d\v défendre la royauté et le roi.
Il était à ce moment du parti de Chénier, et c'est pour sa mémoire un trait d'honneur particulier que Chénier ait loué, comme il lé savait faire, sa résolution, sa conduite, son courage. Les circonstances et les hésitations du roi, surtout de la reine, rendirent ?a volonté inutile. Elles n'en attestent pas moins à quel point les honnêtes gens étaient fatigués de
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACORINS. iu l'intolérable domination des Jacobins et de la complaisance de 'Assemblée. Lafayette se présenta le 28 juin à l'Assemblée et, au millieudes applaudissements, qui devaient s'éteindre très vite, il osa dire en face des auteur du 20 juin : « Les violences commises aux Tuileries ont excité l'indignation et les alarmes de tous les bons citoyens, particuièrement dans l'armée. Dans celle que je commande, tous les officiers, sous-officiers et soldats, ne font qu'un. J'ai pris avec mes braves compagnons d'armes l'engagement d'exprimer seul un sentiment commun... 11 est temps de garantir la Constitution des atteintes de tous les partis; il est temps d'assurer la liberté de l'Assemblée, celle du roi. » — Au nom de son armée, dont il a arrêté les adresses par un ordre du jour, il supplie l'Assemblée de livrer à la justice les instigateurs du 20 juin, « d'anéantir la secte des Jacobins, » de donner à l'armée l'assu-^ rance que la Constitution ne recevra aucune atteinte à l'intérieur, tandis que les braves Français prodiguent leur sang pour la défense des frontières. — Les honneurs de la séance lui -sont accordés. — Les Girondins envoient Guadet à la tribune. Il s'étonne de la présence de Lafayette, il demande si le ministre lui a permis de quitter son armée, il s'indigpe qu'un général apporte une pétition à la barre,lui,Guadet,quiyareçuetapplaudilesSuissesde Ghttleauvîeux et les émeutiers en armes du 20 juin.
Le soir, Brissot, à son tour, attaquait le général aux Jacobins, aux applaudissements de Robespierre, ce qui n*empêche pas que, si le roi Teût voulu, Laf ayette aurait à ce moment tenté de sauver la liberté et la monarchie, et qu'il y aurait peut-être réussi, tant Tarrogance révolutionnaire cache de faiblesse. Mais il était dit que la révolution ne s'arrêterait pas^ Saturne attendait les Girondins. Le 6 juillet, André Chénier, dai^s un article intitulé : De Vaveuglement de VAssembléey venge Lafayette des outrages que lui valaient son intrépidité et son projet. « Des séditieux armés sont vingt fois venus insulter, par leurs menaces et parleurs éloges, l'Assemblée nationale à sa barre, et outrager avec elle le roi, la Constitution, les lois; et ils ont reçu des honneurs; et, dans cette même Assemblée, les fougueux ennemis d'un général, cher à la liberté, ont voulu le dévouer aux supplices et aux poignards, pour être venu, dans une pétition civique et légale, rappeler à nos représentants et à tous les citoyens la fidélité scrupuleuse que nous avons tous jurée à la Constitution. Oui, il a eu raison de s'en vanter; en dénonçant au châtiment des magistrats indignes, en éveillant toutes nos craintes sur les projets et les fureurs de V hydre jacobine, il n'a fait que revêtir de l'éclat que donnent à ses paroles quinze ans d'une renommée acquise par le courage et la vertu; il n'a fait que proclamer avec une solennité trop nécessaire, le langage con-
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siamment tenu par les honnêtes gens, et longtemps imité par ceux qui feignirent de l'être. Certes^ pour nous faire mesurer l'abîme où nous précipite cette horde de tyrans impunis et d'énergumènes sans frein, il n'avait pas besoin d'emprunter d'autres témoignages que le sens commun et la conscience de tous les Français; et, s'il en avait eu besoin, ce n'est pas, comme l'a prétendu un journal (celui de Gondorcet, que d'ingénieuses noirceurs et de tristes bouffonneries rendent piquant au goût de ceux qui ne sont pas révoltés par l'imposture et la mauvaise foi la plus basse), ce n'est pas aux manifestes de Léopold et de Kaunitz qu'il eût été obligé de recourir, il eût allégué des autorités d'un plus grand poids sur les vrais citoyens et sur les sages. Il eût, par exemple, cité l'éloge de Franklin et une foule d'autres excellents écrits de ce même M. Gondorcet, jadis son admirateur et son ami, quand cet homme, alors illustre, n'avait point encore cherché le profit et trouvé la honte à devenir l'ami, le compagnon, l'émule de Brissot et de Marat; quand il ne s'était pas encore condamné à rougir devant ses anciens écrits, et à souhaiter, pour réussir, que tous ces hommes oublient ses anciens titres à leur estime, comme il les a oubliés lui-même. »
L'échec de Lafayette ne décourage pas André Ghénier; le mouvement de l'opinion, à Paris et dans les départements, a été considérable. Les directoires
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180 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, des départements ont pris des arrêtés pleins de hardiesse, et qui semblent annoncer la résistance. Celui de la Seine-Inférieure contient cette noble mention : « Nous n'avons pas brisé nos chaînes pour en porter de nouvelles. » Ghénier peut encore écrire le 1*" juillet : «Quelle que soit l'assurance, vraie ou simulée, des ennemis de la chose publique, Tâme des bons citoyens ne doit pas être entièrement fermée à Tespoir. La tentative faite le 20 juin pour soumettre le représentant héréditaire de la nation au joug des clubs et des tavernes (voilà bien le but du mouvement), et renverser par là une Constitution qui n'existera plus dès l'instant que la sanction du roi ne sera plus libre, a dessillé les yeux de ceux mêmes qui, jusqu'ici, s'étaient montrés les plus aveugles sur les projets sinistres des bandits, qui veulent que l'unique fruit de quatre années de travaux et d'inquiétudes soit de leur livrer la patrie au pillage. Honneur et actions de grâces à ces administrateurs d'un grand nombre de départements qui, par des adresses pleines d'une liberté courageuse et de cette éloquence qu'inspire le profond sentiment du devoir, nous ont hautement rappelé à tous que Ton n'est pas digne du nom de citoyen et d'homme libre, si l'on n'est pas toujours prêt à périr, s'il le faut, pour être fidèle aux lois et à ses serments. Ce concert vraiment civique des administrateurs, des magistrats, des armées, de tout citoyen qui joint quel-
ANDRE cUEMEK ET LE> J A -i.3N>- î>!
que pniibité à qi^ji^^r .ir-jryv-. i^^. îàvi^^r é\^ rà menacé, outraapr |*«rjr av^-ir fà*: -^^-a -irv.-ir: <vï:^ îodîgnatHjn srîir-r^jr «! j vrr'Li^* ir i^-r-i-V fr*ij-.âi> A* voir >a ^-iurenju^.-- tii-»%r^fjj^r.î tt^^iq-^ ^...^r t.«<s:"!* une horde dt* l*ri£4&<l^. ■î'-^jî î»*i Ht^^-^ irninp-iiU en cette ijcca>ît»ii. ii*av.isrf.l<;- t«--#«:ii d --tiv hy|*«rrite>: ce méprbi puMir vr-r**? à i-î--]»»-* miiiis >tir lt-> iiif»mes ap«do!fi>t»-- d<.- rt-* îiif^uiî*-^. |.*iit o-U >irnit»le |»»tmettre de ffré-sj^j^r t-niin ki «'h-ile ■!»- ivs; t\T<in> qui oppriment au ni>m «le la UJi^rti^. qui d^^hirent la patrie au nom du patriotisme, et qui foulent aux pieds tous les dniits de^ tntmmt^. fu citant la Déclaration de^ dmits. ^ Chriiîer demande alors TiiH lervention de la justice et le châtiment des coupables. — Il sait que •• k- nombre des per&onnes qui réfléchissant et qui jugent est infiniment petit >», que « les discussions judiciaires et les éclatantes décisions des tribunaux peuvent seules diriger les esprits faibles daiLs la voie de la vérité >»« — puis il invite les citoyens à l'union. Voici l'admirable discours qu*il leur adresse: on le dirait à la tribune : i< Citoyens, jamais instant ne fut plus décisif; jamais Tunion et la courageuse fidélité aux lois constitutionnelles ne furent plus nécessaires ; jamais votre patience ne fut plus poussée à bout ; jamais la t^Tannie des brouillons ne fut aussi active, aussi effrontée. Écoutez-les accuser leurs adversaires de vouloir allumer la guerre civile. Et, par cette insolente menace,
182 ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS, que font-ils autre chose que nous prévenir qu'ils sont déterminés à couvrir la France de ruines, plutôt que de rien céder de leurs prétentions désastreuses, plutôt que de fléchir sous le joug de cette égalité qu'ils nomment sans cesse ? Citoyens, les lois, pour s'établir, ont besoin de notre secours ; c'est à nous de les protéger aujourd'hui pour qu'elles acquièrent la force de nous protéger à jamais. — Citoyens français, vous tous qui voulez que votre patrie soit libre, que votre asile soit sûr, que votre propriété soit inviolable, que votre femme, que votre fille dorment sans crainte sous la garde de la loi, et qui savez que tous ces biens ne se trouvent pas au milieu des factions et de l'anarchie I réunissons-nous tous à ces dignes administrateurs dont Paris et une foule d'autres départements doivent s'honorer I Que chacun fasse son affaire de démasquer les fripons publics ! Si chacun ne peut pas, comme le brave Lafayette, servir la patrie à la tête des armées et près de l'Assemblée nationale, chacun peut, dans le poste où il est placé, porter des coups plus au moins forts aux ennemis qui nous menacent tous. Que chacun épie, attaque, dévoile ce qu'ils osent, ce qu'ils préparent, ce qu'ils disent, ce qu'ils dissimulent. Le cri unanime de la France les renversera ; et le courage de ceux qui, 1.8 premiers, les ont désignés comme des pestes publiques, aura enfin une autre utilité que le noble mais vain plaisir de braver de tels tyrans sous le
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. i83 dais, de les accabler de Topprobre de leur triomphe, et de se faire le représentant de leur conscience, en leur rappelant quelquefois qu'ils sont la lie et a honte de l'espèce humaine. »
Le roi avait eu tort de refuser le concours de Lafayette et de ne pas profiter du mouvement de réaction qui s'était déclaré. L'Assemblée rassurée devait se précipiter du côté des violences. Dans la séance du 3 juillet, Vergniaud prononça un de ses plus grands discours pour faire déclarer la patrie en danger. Sous des formes oratoires et brillantes, il fit le procès du roi et poussa le génie de l'hyperbole et de l'accusation jusqu'à comparer Louis XVI aux Médicis et au cardinal de Lorraine, à annoncer une Saint-Barthélémy, Il fut, ce jour-là plus que jamais, « un rhéteur pompeux » et il porta les derniers coups ù la monarchie, sans songer au lendemain- Le 3 juillet, l'évêque constitutionnel du Cher, Torné, invita l'Assemblée à s'emparer du pouvoir et à agir par des mesures dictatoriales. Quand il descendit de la tribune, un membre de l'Assemblée, Marans, déclara que, six semaines auparavant, Tome lui avait dit « que pour sauver la France, il fallait fermer la Constitution, il fallait que l'Assemblée s'emparât de tous les pouvoirs et que s'il y avait des récalcitrants, elle se transférât dans le Midi, afin de mettre la Loire entre elle et l'Assemblée ». — Le 6 juillet, André Chénîer prend de nouveau la plume et écrit « sur
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184 ANDRÉ GHÉNIER ETALES JACOBINS.
l'aveuglement de l'Assemblée nationale » un très bel article qui parut le 10 dans le 107° supplément du Journal de Paris. Il est encore persuadé que « d'un bout de l'empire à l'autre, le même sentiment de justice et d'humanité s'est exprimé avec la même indignation (à l'occasion du 20 juin), avec le même courage et a produit subitement ce concert unanime et spontané quiaigrit larage des misérables affamés de puissance et d'ignominie » . Mais les mouvements de l'Assemblée, suscités par les Jacobins et les Girondins, le troublent et l'inquiètent. « On ass^ure, dit-il, et bien des circonstances permettent de croire qu'il existe en effet, au sein même de l'Assemblée nationale, un parti de furieux qui veulent renverser les barrières que la Constitution oppose à l'ambition et à l'avarice, et, s'ils trouvaient à Paris quelques obstacles, transporter violemment l'Assemblée et le roi dans des lieux qu'ils jugent plus favorables, en abandonnant les Parisiens récalcitrants à la vengeance et au glaive. Tous n'ont pas l'indiscrète folie d'avoir de tels projets, comme certain prêtre, jadis, m'a-t-on dit, connu pour avoir mêlé les adulations de la plus abjecte servitude à tout l'insignifiant bavardage qui, de tout temps, a fait retentir les chaires ecclésiastiques. Le Comité autrichien, tant dénoncé et jamais prouvé, n'était pas aussi vraisemblable et aussi redoutable que ce nouveau complot, et ce sont des hommes dont les discours et la conduite ne dé-
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 185 mentent pas le soupçon de complicité à ces détestables trames qui répètent hautement que l'arrêté du département de la Somme est inconstitutionnel. » — Cet arrêté avait envoyé deux députés à Paris pour remercier le roi de sa fermeté et avait constitué la garde nationale du département en état de réquisition permanente. — « Il est vrai, continue Ghénier, que, suivant leur usage, ils se contentent de le dire... Il est fâcheux qu'ils n'aient pas au moins tenté de balbutier quelques preuves; ils auraient prouvé en même temps qu'à la réserve des clubs, des groupes du Palais-Hoyal et des brigands du 20 juin, toute la France est inconstitutionnelle, puisque toute la France admire et partage le courageux patriotisme de tous ces dignes administrateurs qui, traités à! hommes corrompus et de contre-révolutionnaires par tous les ennemis de l'honnêteté et des lois, ont déjà goûté une des récompenses de la vertu, je veux dire la haine et les outrages des fripons. » — Il est impossible, s'écrie-t-il, qu'un bon Français ne gémisse pas et n'ait pas quelque honte pour la France et pour ses représentants, quand la partialité, l'inconstance, la versatilité de plusieurs délibérations législatives lui montrent avec quel aveuglement l'Assemblée nationale s'abandonne à quelques brouillons qui la font servir d'instrument à leurs haines et à leurs projets. Puis, mettant en présence « l'ambition démasquée et la fidélité con-
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186 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, stitutionnelle, » il montre à TAssemblée sa faiblesse et sa lâcheté. « Si le ministre de Fintérieur avait fait circuler dans les provinces quelques-uns de ces pamphlets qui excitent l'orgueil et Ternie, enhardissent les vengeances, montrent des richesses à la fainéantise avide, nourrissent de poisons le noir enthousiasme des fanatiques atrabilaires; s'il eût envoyé aux départements quelques-unes de ces adresses convulsives, toutes fabriquées aux mêmes ateliers, toujours applaudies parleurs propres auteurs en présence du Corps législatif, où une poignée de bandits et d'imbéciles est appelée le peuple et où ce peuple est excité à la révolte et aux armes; s'il eût envoyé ces déclamations contre un des pouvoirs que la Constitution a créés, souvent écoutées dans le lieu même où la Constitution a été faite; s'il eût envoyé ces nuées de dénonciations vagues et homicides, dépourvues de toute espèce de preuves ; s'il eût envoyé des libelles niaisement écrits où des magistrats disent que le spectacle de ce jour était beau et où ils rendent grâces à VEtre suprême,,, c'est alors que ]a Constitution, la justice, la morale éternelle eussent prononcé sa condamnation; c'est alors qu'il n'eût pas été accusé. » L'Assemblée n'écoute plus que ses passions, ses haines, ses colères, les passions et les colères des clubs. Elle ferme les yeux sur tous les excès, et quand on lui signale l'improbité des ministres, elle accuse, menace ou outrage le roi. Ghénier le lui dit
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avec une courageuse franchise : « Des ex-ministres, enfants des clubs, sont accusés devant l'Assemblée d'avoir fait sciemment et à dessein des marchés désavantageux au Trésor public — Servan et Roland, — d'avoir mis obstacle à l'approvisionnement d'unearmée pourperdre le général; — d'avoir fait des reproches à des administrateurs qui ont détourné les effets de leur perfidie. Je n'ai aucune preuve que ces accusations soient fondées; je ne les connais pas; je n'ai contre eux d'autre présomption que leur conduite jointe au nom de leurs ennemis et à celui de leurs amis. Mais n'est-il pas étonnant qu'une Assemblée, si souvent agitée au delà de toute mesure par mille délations absurdes, soit si indifférente et si calme sur les accusations les plus graves et les mieux appuyées qui aient encore été faites contre un agent public ! » Il est superflu de faire remarquer le courage qu'il y avait à dénoncer ainsi à l'opinion les usurpations, les faiblesses, les lâchetés et les complaisances d'une Assemblée qui allait provoquer la déchéance du roi et qui préparait déjà la journée du 10 août. Ghénier est au-dessus de la peur comme il est au-dessus des outrages. Le 6 juillet, il appelle encore les auteurs et les complices victorieux du 20 juin les brigands du ^Ojuiriy et il ajoute : « Allons, cruels imposteurs, injuriez bien tous ceux qui, pour le salut et l'honneur de leur patrie, élèvent encore une voix véridique et pure, font encore entendre les
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!88 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, noms de prudence, d'équité, de commisération, appellent tous leurs concitoyens à la liberté et s'efforcent de prouver que la France n'est point entièrement peuplée d'hérétiques. Mais vous avez beau faire ; ils périront ou ils arracheront leur pays à votre tyrannie insolente ; ils feront triompher la Constitution et les lois, malgré votre amas d'écrits perfides et féroces, qui vont partout éteindre la morale, réveiller toutes les passions, assurer -au crime l'impunité et même la gloire. »
Au moment où Ghénier écrivait ces lignes et tenait à l'Assemblée ce ferme et noble langage, celle-ci, cédant à un de ces mouvements d'émotion qui éclatent quelquefois au milieu des plus vives discordes, sur une sim[>le provocation, donna le spectacle d'une réconciliation bien éphémère. Elle allait déclarer la patrie en danger. Ce sentiment de la patrie menacée adoucissait un instant les âmes et leur donnait quelque noblesse ; elles s'élevèrent tout à coup des régions inférieures où les tenaient la passion politique et la violence à cette belle et sereine latitude où l'amour de la France domine et corrige tout. Sur quelques mots de l'évêque de Lyon, Lamourelte, mots que Chénier avait écrits vainement le 1*^' juillet, prêchant l'union, la concorde la fraternité devant l'ennemi commun, l'Assemblée parut animée d'un grand et soudain esprit d'apaisement. Une émotion traversa les Ames, une illusion
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ANDRÉ GHÉNIEH ET LES JACOBINS. 189 parcourut les esprits, on s'embrassa ; le roi luimême vint se mêler à la scène qui avait lieu le 6 juillet; le 7, il n'en restait plus rien. André Ghénier écrivait dans un postscriptum ajouté à sou article du 6 ;
« P. S. Les réflexions qu'on vient de lire n'étaient pas encore imprimées, lorsqu'on apprit la nouvelle de la prétendue réconciliation des deux partis de rA«semblée nationale. Je crus devoir en suspendre la publication, afin qu'on ne pût point m'accuser de vouloir perpétuer des querelles dont on paraissait vouloir éteindre le souvenir; non que j'aie jamais 4)artagé cette espérance, ou que j'aie jamais cru, avec quelques personnes, qu'il puisse exister une paix sincère et durable entre l'ambition démasquée et la fidélité constitutionnelle, ni .que des factieux, après avoir sacrifié toute pudeur et toute renommée, puissent pardonner à ceux qui les ont dévoilés et flétris ; ni que deshommes qui ont tantde sujets de se haïr deviennent amis dès qu'ils s'embrassent. Au reste, la trêve n'a pas duré longtemps. Elle était d'hier, et aujourd'hui les discours des coryphées du jacobinisme, leurs journaux rédigés par eux-mêmes, nous ont appris ce que c'est que l'olivier présenté par leurs mains, et quelle valeur ces messieurs attachent eux-mêmes à leurs embrassementsetàleurs agapes. »
Les décemvirs de la Gironde, comme les appelle
Chénier, n'avaient rien gagné à la journée du
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20 juin. Us y avaient, au contraire, perdu Thonneur politique, puisqu'ils avaient été les inspirateurs et les complices des émeutiers. Ils s*étaient trompés en croyant ainsi fortifier leur popularité et pouvoir, à côté d'un roi outragé et affaibli, reprendre la direction du gouvernement. Ils étaient bien aveugles, bien ambitieux, bien peu expérimentés en politique s'ils ne voyaient pas « l'hydre du jacobinisme » que Ghénier ne cessait de leur montrer, et que, à ses cris, à ses actes, à ses projets, il était trop aisé de reconnaître et de juger. La main ferme et loyale du jeune écrivain leur désignait l'ennemi ; ils faisaient semblant de ne le pas voir, pactisaient avec lui et s'imaginaient naïvement que, redevenus ministres, ils maîtriseraient par des discours, des circulaires, des concessions et des fonds secrets, le radicalisme logique et insurrectionnel. Mais ils avaient épuisé leur force le 20 juin. Il n'y avait plus entre eux et le roi de collaboration possible ; ils avaient mis la royauté hors de combat, en attendant la déchéance et la mort. Il ne leur restait plus qu'un rôle humiliant et humilié jusqu'au jour où ils auraient à se défendre eux-mêmes contre un ennemi qu'ils avaient déchaîné sur le roi, qui devait écarter leurs idées de modération tardive, et faire tomber leurs têtes comme celles d'honnêtes et sincères royalistes. Presque au lendemain de l'éclatant succès oratoire qu'avait eu Vergniaud, deman-
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dant que la patrie fût déclarée en danger et jetant au roi vaincu, sous une forme hypothétique, les plus sanglants outrages, la Gironde subit elle-même le joug et les injures du maître commun. A la suite du 20 juin, au milieu de l'indignation générale, sur les adresses venues de toutes parts, sur les sommations faites par André Ghénîer à l'Assemblée, on avait ordonné et commencé des poursuites contre « les brigands du 20 juin ». Mais, le 40 juillet, une députation des faubourgs, conduite par le brave Gonchon, se présenta à l'Assemblée et y réclama la suspension des poursuites. Yergniaud lui-même, qui venait d'être acclamé comme l'organe éloquent de la patrie menacée, s'inclina devant cette usurpation injurieuse. Le 14 juillet, les Girondins opposèrent au roi le vertueux Pétion et trouvèrent bon qu'on poussât l'oubli du respect jusqu'à crier aux oreilles du roi : PéHon ou la mort! pendant qu'ils employaient tous les moyens polir ramener leurs amis au ministère ; on crut un moment que le roi cédait à leurs prières, à leurs menaces, à leurs promesses, ils l'annonçaient dans leurs journaux. Ghénîer^ qui les avait démasqués, qui connaissait leur stérile ambition, leur impuissance, leurs manœuvres, écrivit, le 49 juillet, dans le Journal de Paris: « Au roi; — ce 49 juillet 1792. — On prétend, mais cela n*est pas possible, que le ministère va être de nouveau abandonné à Roland^ Claviere, et Ser*
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192 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, van. Ah! Sire, voudriez-vous gâter le 20 juin? » Le 25 juillet Brissot avait appuyé dans T Assemblée le projet des « dictatures municipales «proposé par Gensonné. En même temps il s'élevait contre le mot de république et écartait l'idée de la déchéance. C'est l'heure aussi où, suivant bien des témoignages, il négociait un marché avantageux avec la cour. Il s'était vanté d'avoir pulvérisé la doctrine parricide des faiseurs de suppléments et de placards. Cette phrase était à l'adresse d'André Ghénier ; la réponse ne se fît pas attendre; elle est pleine de mépris, et l'écrivain ne retient cette fois ni sa colère ni son langage : « Le libelliste qui barbouille avec de la fange et du sang les premières pages du Patriote français a pris aujourd'hui un ton de victoire et de menace très remarquable et plus digne de réponse, quoique non moins digne de mépris, que ses autres bêtises et insolences journalières. Il promet de pulvériser la doctrine parricide des suppléments. Il est bien clair que cet homme n'entend point par pulvériser, réfuter avec des raisonnements et avec des preuves; si c'était-là ce qu'il entend, il aurait au moins essayé dejow/t'mserles arguments de ceux qui, ayant dévoré l'ennui de lire ses fastidieux bavardages et le dégoût de les citer, l'ont sans cesse opposé à luimême et sa férocité royaliste à sa férocité démagogique, et, à l'aide de ce parallèle, lui ont assuré utio place ptirmi les imposteurs les plus lAches et les pins
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ANDRÉ CHÉNlEll ET LES JACOBINS. \n versatiles qui aient jamais rampé autour de la puissance et trafiqué de leur plume et de leur infamie. » N'oublions pas que nous sommes au 26 juillet, que c'est ce jour-là que devait éclater l'insurrection, et nous comprendrons que Chénier ajoute ; « Les piques, les assassinats, les violences de toutes sortes, sont les seuls moyens de pulvériser qui soient à Vusage de cette espèce de raisonneurs. L'espoir d'une domination sans bornes perce aujourd'hui plus que jamais dans l'arrogance de sa joie... Aujourd'hui qu'il est bien démontré à l'Assemblée nationale que tous les juges de paix, tous les tribunaux (on a reproduit de nos jours cette accusation), tous les corps administratifs de l'empire^ sont contre-révolutionnaires, il n'est d'asile que dans la dictature de M. Gensonné. « Chénier attend alors « les visites inquisitoriales, les saisies de papier de tous ces parricides qui ont conspiré contre l'orgueil, contre l'ambition, contre l'avidité (le mol y est, et il est bien significatif) des décemvirs de la Gironde. » Il ne doute pas du succès de cette dictature et de ces mesures; et, se dressant alors contre son adversaire de toute la hauteur de son mépris et de son courage, il lui crie : « Gomme il faut que chacun reste fidèle à son caractère, puisqu'il a choisi ce moment de sa toute-puissance pour nous menacer du glaive, il faut de notre coté choisir ce moment j)our le poursuivre plus que jamais de ces nfllreuse^
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vérités. Ainsi pour le repos de sa conscience, et, pour Tencourager, s'il en est besoin, lorsqu'il écrira ses tables de proscription, je veux qu'il sache que, parmi les auteurs des suppléments, il en est sans doute plusieurs, mais au moins un, dont les méchants heureux n'intimideront jamais ni le cœur ni la bouche ; qui, dans les cachots et sous le fer des bourreaux, ne cessera pas d'en appeler aux autorités légitimes, à la justice, à l'humanité, et de vouer à l'exécration publique les tyrans déguisés sous le nom de patriotes; qui est prêt à mourrir pour cette doctrine impudemment traitée de parricide et qui mourra content de n'avoir plus sous les yeux l'avilissement d'une grande nation, réduite par ses fautes à choisir entre Goblentz et des Jacobins, entre les Autrichiens et Brissot. » Il a tenu parole.
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Lo Journal de Pans. — François do Pango. — Son portrait fait par André Chénior ot par madame Suard. —Un mot do madame do. Boanmont, l'amie do Joubert. —Do Pango ot Brissot. — Le journal dos Jacobins. — Doit-on assassiner M. do Lafayotte? — Lo 26 juillet 1792. — Los Marseillais. — Ils tuent les gardes nationaux aux Champs-Elysées. — Adresse destinée à TAssemblée. — Page d'histoire. — Meurtre do Duhamel. — Discours écrit le 9 août pour le roi. — Go n'est plus le roi du 20 juin. — Danton. — Un souvenir du conventionnel Cavaignac. — L'idéal de Danton.
Le Journal de Paris et ses suppléments avaient bien mérité la haine de Brissol et de ses semblables. C'est dans cette feuille, dont ce sera Téternel honneur, dit M. Becq de Fouquières, « qu'un groupe d'écrivains courageux livra, du 1°' janvier au 15 août 1792, un suprême combat pour la défense des lois ». Le journal avait pour directeur M. Suard; ses principaux collaborateurs étaient Charles Lacretello, François Chéron, Morellot, Roucher, François de
196 ANDRÉ GHÉNIEU ET LES JACOBINS. Pange, André Ghénier. Je ne veux parler en ce moment que de François de Pange, parce qu'il a porté en même temps que Ghénier des coups meurtriers à Brissot et qu'il a, avec le même courage que son ami, dénoncé les Jacobins à l'indignation de la France. J'aurai plus tard l'occasion de parler de Roucher, quand il sera conduit au supplice avec André. François de Pange appartenait h une famille très importante, très noble et très riche. C'était, au milieu d'elle, un jeune lettré et presque un jeune démocrate. Il avait beaucoup, il avait trop écouté Gondorcet; sa raison avait mûri de bonne heure, il dépassait en philosophie politique les idées mêmes de 1789; mais la droiture de son àme lui lit juger les événements et les hommes comme ils devaient l'être. Son amitié avec André Ghénier avait commencé de bonne heure. On les trouve presque enlacés avant la révolution et à ses débuts, chez les Trudaine, leurs condisciples et leurs amis. Ghénier a laissé quelques coups de pinceau sur ce groupe aimable et charmant déjeunes hommes qui la plupart (levaient mourir si cruellement et si vite. De Pange a eu une plus grande place dans le tableau :
Ahel, mou jeune Abel, et Trudaine, et son frèro,
Os vieilles amitiés de l'enfance première,
Quand tous quatre, muets, sous \\n maître inhumain
.Indis au rliAtiment nous présentions la main,
Et mon frère, et Lehrun, les Muses elles-mêmes.
De Pange, fugitif de ces neuf sœurs qu'il aiuie, Voilà le cercle entier qui, le soir, quelquefois, A des vers non sans peine obtenus de ma voix, Prête une oreille aimée et cependant sévère .
Une autre fois, Chénier vante sa jeune maturité :
L'amicale douceur de ses chers entretiens :
Son honnête candeur, sa modeste science.
De son cœur presque enfant la mûre expérience.
Ce portrait est complété avec une affectueuse sincérité par madame Suard : « Nous étions fort liés, écrit-elle, avec le chevalier de Pange qui s'était montré Tami de M. Suard, du moment même où il Tavait connu. Ils semblaient avoir reçu de la nature une âme parfaitement semblable, tant il y avait d'accord dans leur esprit, leurs sentiments et leurs principes politiques. Les manières du chevalier de Pange avaient aussi la même aménité et les mêmes grâces que celles de M. Suart. Sa santé était extrêmement délicate et donnait au son de sa voix l'émotion fréquente qu'il recevait des événements qui se passaient sous ses yeux... Il se plut beaucoup dans nos soirées. M. Suard et moi avions vu madame de Beaumont, fille de l'infortuné Montmorin, la cousine et l'amie de M. de Pange, chez madame de Staël; elle nous montra le désir d'accompagner son parent dans nos soirées; elle s'y plut beaucoup et nous la trouvâmes aussi spirituelle qu'aimable. »
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Le sa vant éditeur des œuvres de François de Pange a complété ces traits etdonnéungrand relief au portrait achevé de Tami et du collaborateur d'André Ghénier.
De Pange a pris aussi, lui, à partie l'odieux Brissot. Après l'avoir montré aux pieds de M. Lenoir, l'ancien lieutenant de police, après avoir rappelé, avec des citations, qu'il a comparé au soleil le bon et pâle Louis XVI, qu'il a appelé M. Necker Sully, il lui dit : « Niez la fidélité de mos citations ou la justesse des conséquences que j'en tire. M. André Ghénier vous a déjà porté le même défi... il vous est arrivé de citer Gaton... Accusé dans le supplément du Journal de Paris d'avoir fait, en 1779, un ouvrage qui pourrait être le manuel des brigands ; accusé par moi d'avoir été, suivant les circonstances, esclave timide ou factieux insolent; convaincu, dans les deux occasions, par voire propre témoignage, vous affectez de dédaigner des reproches auxquels vous ne pouvez répondre, vous prévenez que votre silence ne sera pas l'effet de l'impuissance, mais celui du mépris. D'un style convulsif , vous parlez de votre tranquillité et sous le poids des plus graves inculpations, vous feignez de goûter cette inaltérable sérénité qui est le partage exclusif de l'homme de bien. L'homme de bien n'a jamais vanté un gouvernement qu'il trouvait tyrannique ; il n'a pas applaudi à des barbaries qui lui font horreur; il n'est point tombé dans ces honteuses contradic-
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lions qui dénotent une âme vile plus encore qu'un esprit léger; il n*a point fléchi sous les ministres qui avaient les clefs de la Bastille, et surtout il n'a point pris celles de TAbbaye. Dans ce temps malheureux où on accorde au meurtre l'indulgence et aux brigandages des trophées, où la scène du monde est occupée par des événements qui font frémir et par des hommes bien dignes de ces événements, il sait que sa place n'est point sur cet affreux théâtre, il rougirait même d'y paraître un seul moment, si, témoin de ces calamités, si, vivant parmi leurs auteurs, il n'éprouvait le besoin de signaler son mépris et son aversion pour eux. Il aime mieux être leur victime que passer pour leur approbateur; il recherche l'occasion de se désigner à leur inimitié ; la seule . pensée qu'il la mérite, le soutient et le console. »
C'est la même note que celle d'André Ghénier, le même courage, le même défi. Et le 1" août, au fort de la tempête, de Pange, comme Chénier, attaque les Jacobins avec un grand talent et une grande énergie. Il jette le gant à Robespierre lui-môme, il le nomme, le qualifie et le méprise : « Je lis assidûment le Journal des Jacobins (le Journal des Débats et de la correspondance de la société des amis de la Constitution séant aux Jacobins à Paris) et cette feuille doit avoir beaucoup de lecteurs aussi attentifs que moi. Ce n'est pas qu'on y trouve jamais une
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200 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, idée neuve, une pensée juste, un sentiment honnête ; ce qu'on y admire, c'est la féconde immoralité de quelques hommes qui, chaque jour, savent offrir à notre étonnement un nouveau vice et porter Timpudenceàdes degrés inattendus... Tantôt il (le journal) vous montre un Jacobin de campagne qui, pour être reçu avec distinction dans la Société mère, se fait reconnaître pour le dénonciateur de son frère (c'est Antonelle d'Arles) ; tantôt vous voyez la Société occupée de nommer des défenseurs officieux à un meurtrier patriote; et comme un membre demande la question préalable, fondée sur ce qu'il y a bien un meurtre, mais qu'il n'y a point de patriotisme dans le fait en question, l'Assemblée, indignée de ses scrupules, le menace de la radiation. Ici, c'est Robespierre qui s'avance, confiant à ses frères et amis combien il lui serait doux de faire assassiner M. de Lafayettc *. Ailleurs, ce n'est plus d'un meurtre en espérance, mais d'un meurtre consommé que s'occupe l'Assemblée ; elle se fait lire une lettre de Metz qui en contient les horribles détails; elle savoure les derniers soupirs du malheureux Fiquemont, et, quand elle entend quon Va vu tomber
1 . Robespierre avait dit le 23 avril : « Je dirai à ses sol clats, eu leur présentant ma poitrine : Si vous êtes les soldats dt^ Lafayette, frappez-moi; si vous ôtes les soldats de la patrie, écoutez-moi; et ce moment serait le deraier de Lafavetto. » C'était aussi l'avis de Collot-dllerhois.
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percé de coupSy elle s*abandonne à une joie si immodérée que le président croit devoir essayer d'en calmer les transports par quelques représentations générales sur l'illégalité des assassinats... On ne saurait poursuivre la lecture de leurs débats sans concevoir pour ces misérables un mépris mêlé d'horreur ; aussi tous les jours, de toutes les parties de la France, s'élève contre eux Tanathème des gens de bien... »
Voilà les écrivains que M. Brissot disait avoir /)«//vé?Hsés.
Nous sommes au 26 juillet, au moment où les faubourgs se levaient et où l'insurrection allait éclater, si le prudent Pétion ne l'avait arrêtée parce que Ton attendait les Marseillais qui n'étaient pas encore arrivés. 11 y a dans le cri de colère et de douleur poussé alors par Ghénier, un jugement sur les événements et sur les hommes qui est le jugement même de l'histoire ; on fait en le lisant et en l'admirant, une réflexion cruelle. On songe à ce douleureux passé et les analogies vous ramènent au présent. On constate combien est impuissante cette belle et héroïque attitude, combien le droit et la justice poussent à certaines heures, de vaines et inutiles clameurs. Combien pensaient comme Chénier qui se taisaient et se tairont toujours I combien qui, isolément joueront leur vie avec une courageuse insouciance et qui laissaient passer tous ces préparatifs de la Terreur! Dans les événements qui déshonorent
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202 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, notre histoire, les grands coupables ne sont pas seulement ceux qui les ont facilités ou voulus, ce sont ceux qui, restés sourds aux plus nobles accents, n'ont pas organisé la lutte et poussé lia résistance jusqu'àla mort. Heureux du moins leshommes dont lamémoîre est si pure qu'ils imposent le respect à tous et qu^ils peuvent et doivent en tout temps servir d'exemple I Les Marseillais arrivèrent le 30 juillet. Aujourd'hui M. Thiers, vivant, dirait d'eux, ce qui était vrai, qu'ils étaient «une vile multitude. » Il s'est contenté d'écrire, dans son histoire de la Révolution « qu'ils comptaient dans leurs rangs tout ce que le Midi renfermait de plus exalté et tout ce que le commerce amenait de plus turbulent dans le port de Marseille. » Il savait bien, cependant, qu'un député des Bouches-du- Ilhône écrivait, au mois de juillet 1792, que ces prétendus Marseillais « étaient l'écume des prisons de Gênes, du Piémont, de la Sicile, de toute l'Italie, de l'Espagne, de l'archipel et de la Barbarie ». Ils entrèrent à Paris, où Barbaroux était allé les attendre, en insurgés et en maîtres. Ils insultèrent tout le monde sur leur passage, voulurent arracher à ceux qui les portaient les cocardes de rubans aux couleurs nationales; au Palais-Royal ils frappent Regnault de Saint-Jean-d'Angely. Le soir Manuel les conduisit, déjà ivres, dans un cabaret des Champs-Elysées. Là et dans un restaurant voisin étaient réunis une centaine de gardes nationaux du bataillon des Filles-
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Saint-Thomas et de celui des Petits-Pères. Les Marseillais les provoquèrent, les insultèrent et se mirent à les frapper. L*un d'eux, l'agent de change Duhamel, fut tué rue Saint-Florentin. C'est cette horrible scène que M. Thiers retrace ainsi : « Il était impossible que des voisins si opposés d'opinion achevassent paisiblement leur repas. La populace insulta les royalistes, qui voulurent se défendre ; les patriotes (c'est ainsi que M. Thiers appelle les Marseillais), appelés au secours de la populace, accoururent avec ardeur et le combat s'engagea. Il ne fut pas long; les Marseillais, fondant sur leurs adversaires, les mirent en fuite, en tuèrent un et en blessèrent plusieurs. » André Ghénier va rétablir la vérité et rhistoire. Il écrit le 31 juillet une adresse qui devait être remise à l'Assemblée. « Les expressions de notre douleur, dit-il, ne vous détourneront pas longtemps des discussions auxquelles la patrie en danger a confié son salut, et, d'ailleurs, nous n'arrêterons vos regards que sur des objets qui sont plus d'un intérêt général que d'un intérêt privé. Nous sommes ici un grand nombre de citoyens de Paris, la plupart faisant le service dans les bataillons des Filles-Saint- Thomas; nous présentons devant vous des hommes blessés, des cadavres, comme si notre ville eût été assiégée, comme si nous sortions d'une brèche où nous eussions cherché une mort honorable en repoussant des ennemis étrangers, et cependant notre
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204 ANDRÉ CHÉxMEK ET LES JACOBINS.
ville n'a point été assiégée par des ennemis... On s'est efforcé, par tous les moyens, de rendre formidable et sinistre, en l'an i™** de la liberté, l'époque de la Fédération... Ces factions pour qui rien n'est sacré, comptaient sur les fédérés qui nous sont venus de province, comme sur une armée à leiu^s ordres. Cette horrible attente a été trompée, et, la plupart de nos frères d'armes, en entrant dans Paris, ont reconnu les pièges qu'on leur tendait et sont partis au camp où les appellent la patrie et les lois, et non les intérêts d'une faction tyrannique et usurpatrice... Mais ceux qui arrivèrent hier de l'extrémité méridionale de l'Empire, étaient annoncés d'une manière plus menaçante. Des hommes connus par les maux qu'ils ont faits à la France, et par les maux qu'ils lui préparent encore, ne dissimulaient pas leurs Sticrilèges espérances, et les hommes de bien, par conséquent, ne pouvaient se défendre de la crainte à l'approche de ces nouveaux venus ; un séjour de quelques heures dans la capitale leur a suffi pour justifier ces craintes et ces espérances; leur entrée a d'abord été marquée par leurs insultes envers des passants qu'ils ont jugé à propos de soumettre à des fantaisies capricieuses, que nulle loi n'autorise ; bientôt se sont joints à eux plusieurs de ces hommes sans domicile, sans industrie et sans morale, qui abondent dans les grandes villes, et qui n'ont d'espoir qu'au désordre. A mesure que le cor-
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lège avançait, il n*est personne qui n'ait vu de tous côtés les hommes, les femmes, rentrer précipitamment, les boutiques se fermer, partout la terreur, la consternation et la fuite. Eût-on deviné que c'étaient des Français qui traversaient une ville française ? Toute cette troupe marche aux Champs-Elysées où plusieurs des nôtres étaient assis à un paisible banquet (chez le restaurateur du Jardin-Royal). Ils sont assaillis, séparés, outragés; les sabres sont tirés, le sang coule. Enfin au retour, dans une rué voisine, un de nos camarades est aperçu sur la porte d'un café; on s'élance sur lui à grands cris et dans l'instant même il tombe et meurt percé de coups (ce n'est pas tout à fait le récit de M.Thiers).Levoilà tel qu'il a été vu par des milliers de citoyens, ensanglantant le pavé des rues, expirant; et, les derniers sons qu'il ait pu entendre ont été les applaudissements et les éloges donnés à ses meurtriers par des forcenés qui décernent les couronnes civiques, non I>lus, comme à Rome, pour des citoyens sauvés, mais pour des citoyens assassinés. Les accusations les plus atroces et les plus absurdes ont été aussitôt vomies sur le cadavre d'un homme qui ne s'était fait connaître que par son civisme et sa bonne conduite; car, dans ces temps de haine et de mensonge, l'art que l'on a porté à la plus haute perfection, est l'art de calomnier ceux qu'on assassine. On a osé souhaiter le même sort à tous les camarades de cet
infortuné, à tous ces uniformes^ disait-on, qui êont toîM ennemis de la Nation,,. Il est bien temps que cette horrible anarehie finisse ; la France setnble plongée dans une lente agonie. La plus scandaleuse impunité réveille toutes les passions antisociales; il n'est presque aucun point de Tempire où les yeux des gens de bien puissentse reposer avec joie; chaque jour amène son crime et sa honte... Nous demandons, avec les plus instantes prières et au nom de tous les citoyens et de tous les hommes qui sont dignes de ce nom, que les tribunaux soient enfin sommés de faire parler les lois; qu'il soit enfin prouvé que nous avons des lois et que les mots de liberté et d'égalité sont autre chose qu'un masque à l'usurpation et tt la tyrannie. Nous demandons, en outre, que les fédérés soient contraints de quitter Paris au plus tôt. Vos ordres et les dangers de la patrie les appellent dans nos camps et dans nos armées. C'est de là qu'on leur montrera l'ennemi; c'est là que leur fer pourra se teindre de sang que la patrie ne pleurera pas. S'il s'en trouvait quelques-uns qui, se refusant à une si noble carrière, s'obstinassent à rester dans la capitale, ils décèleraient assez par là-méme leurs intentions sinistres et qu'en prenant les armes, ils n'ont voulu porter le deuil que dans des familles françaises. »
Les lois continuèrent à se taire ; les Marseillais restèrent pour prendre le premier rang dansTinsur-
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, 207 rectiondu lOaoût. L^insurrection était en effet ostenfiiblement préparée; les Girondins parlaient lâchement de déchéance, on ne les écoutait même plus, ils songèrent encore à suspendre le roi et à donner pour gouverneur au Dauphin leur Fénelon à eux, Pétion, le maire insurgé du 20 juin, celui qui le 3 août présente à TAssemblée la demande de déchéance votée par quarante-sept sections.
Il n'y avait plus ni magistrats, ni lois, ni Assembléo; rémeute était organisée sans rencontrer un obstacle. Cependant, le 8 août, l'Assemblée n'osa pas mettre Lafayette en accusation, et le décret demandé' par Brissot fut rejeté par 406 voix contre ââ4. Mais, immédiatement, la multitude montra sa puissance. Les tribunes insultèrent l'Assemblée ; plusieurs députés furent à leur sortie assaillis et frappés.
André Ghénier avait quitté Paris depuis quelques jours; atteint d'un mal cruel qui, sans mettre sa vie en danger, lui imposait de vives et fréquentes souffrances, il était allé chercher quelque repos et quelque soulagement à Forges-les-Eaux, en Normandie. Revenu le 6, il avait vu la gravité de la situation, sans savoir peut-être jusqu'où s'étendaient les ressources et les complicités de l'insurrection. Le vote relatif à Lafayette avait pu lui donner quelque espoir, et, d'ailleurs, il était convaincu, en homme de cœur qu'il était, que, si l'Assemblée l'eût voulu, et que, s'unîssnnt au roi elle se fût énergiquemnnt
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prononcée contre Fémeute, Témeute eût été vaincue. Il fallait aussi un roi résolu et Ghénier, qui l'avait admiré le 20 juin, supposait qu'il remplirait encore son devoir et tout son devoir. C'est dans ces sentiments que, le 9, il écrivait, pour le mettre dans la bouche du roi allant parler à l'Assemblée, l'admirable discours qu'il faut lire tout entier.
L'idée était grande, si elle pouvait paraître un peu chimérique. Au lieu d'aller à l'Assemblée, pour y chercher un refuge matériel et y perdre l'attitude d'un roi, Louis XVI s'y serait présenté de lui-même, avant que les Tuileries fussent menacées, et, sans montrer, mais sans quitter son épée, il eût, avant de mourir en roi et en soldat au milieu de ceux qui lui étaient fidèles, donné à l'Assemblée une leçon vraiment royale. Il y eût peut-être trouvé des défenseurs et des amis comme Lafayette; l'énergie de l'âme se communique aisément, et, dans tous les cas, si sa voix, si ce noble langage que Ghénier lui faisait tenir, n'avait pas été entendu, l'Assemblée n'aurait pas eu dans l'histoire une excuse. Mais le roi ne sut ce jour-là ni parler ni se défendre. L'inspiration du 20 juin ne se retrouva plus et le discours de Ghénier n'est qu'une belle page de justice, de vérité, de dignité politique qui ne fut jamais animée parla voix ; elle marque une fois de plus l'élévation et la beauté de cet esprit qui tenait étroitement imiesdans sa pensée, la révolution et la royauté, et les croyait
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Tune et Vautre nécessaires au bonheuret h la liberté de la France, L'attitude qu'il prête au roi est triste maïs noble, ce qu'il lui fait dire sur le mépris avec lequel on traite la royauté et l'Assemblée elle-même est la vérité; les remèdes qu'il indique sont un peu vagues, mais l'important était de communiquer aux âmes la soif de l'ordre et de les entraîner ainsi dans une lutte contre l'anarchie. La volonté devenant commune à l'Assemblée et au roi, la lutte était encore possible et la victoire probable.
« Messieurs, disait le roi, je suis amené au milieu de vous par la profonde douleur que m'inspire Tétat horrible où je vois Paris et la France : la patrie opprimée par des factions qui ne connaissent plus ni bornes ni frein, déchirée par des discordes intestines, menacée par des étrangers que nos dissensions seules enhardissent à un langage si hautain et si injurieux pour une nation indépendante, et il la veille des plus effroyables catastrophes^ mon cœur, accablé sous le poids de tant de maux présents et de tant de maux à venir, m'a porté vers vous pour essayer, par un dernier effort, de mettre enfin un terme à nos divisions, de donner quelque force aux lois et à la puissance publique, et de nous opposer, en assurant la liberté, au torrent qui emporte la France et l'entraîne à sa ruine... Je ne crains pas pour moi ; le sacrifice de ma vie est fait depuis longtemps e1 je n'en parle que pour prier
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210 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, plus instamment l'Assemblée nationale d'écouter avec la plus grande attention les choses que j'ai à lui proposer et peut-être les dernières paroles qu'elle entendra de ma bouche.
» Lorsque je me suis vu chaque jour exposé aux calomnies et aux insultes, sous les yeux des tribunaux et des magistrats; lorsque j'ai entendu, chaque jour, sous mes fenêtres, les plus grossières injures, vomies publiquement contre moi, ma femme, ma sœur, mes enfants, je ne me suis pas plaint : j'ai eu tort, et c'est le seul reproche que la Constitution ait eu à me faire depuis le jour où je l'ai solennellement acceptée. Gomme homme, comme citoyen, comme roi, je devais me plaindre hautement. Je devais rappeler à vous. Messieurs, et à tous les Français, qu'une nation dont le premier magistrat, le chef suprême du pouvoir exécutif, le représentant héréditaire, celui qu'elle a nommé son roi, peut rester en butte à de pareils outrages, est une nation qui n'a évidemment point de gouvernement et par conséquent pas de liberté. Je devais représenter avec force que des furieux qu'une tolérance criminelle encourage à de tels excès, ne sauraient en demeurer là. La nation n'apprendra point sans indignation et sans horreur que le Corps législatif, un jour où la justice ne s'est point trouvée conforme aux volontés d'une poignée de ses auditeurs, a vu ses membres menacés, poursuivis, blessés, arrachés avec peine
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ANDBÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 211 aux fureurs de celte troupe de forcenés, qui ont montré dans cette occasion que vous et moi ne sommes à leurs yeux que les ministres de leurs caprices et les victimes de leur puissance (allusion aux scènes qui suivirent le rejet du décret d'accusation porté contre Lafayette). Quand les deux pouvoirs sans lesquels TÉtat n'existe pas sont ainsi traités, lois, morale, humanité, ne peuvent plus être que de vains mots. Aussi partout, sous nos yeux, des fuites, des proscriptions, des assassinats, des femmes outragées, des vieillards, des prêtres égorgés, des magistrats, des administrateurs massacrés en foule ; tout ce qui peut opposer un frein aux passions populaires, dévoué au glaive ; tout le sol de la France abreuvé de sang français par des mains françaises... Messieurs, je défie tout citoyen qui attache quelque sens aux mots qu'il emploie, d*oser me dire qu'il se sent libre ; d'oser me dire qu'il pense au lendemain sans effroi ; d'oser me dire qu'il s'endort et qu'il se réveille dans la sécurité entière, qu'avant de se réveiller ou de s'endormir une seconde fois, sa réputation n'aura pas été déchirée, sa femme, sa sœur, sa fille insultées, sa maison incendiée, sa fortune envahie, sa poitrine percée, son visage frappé impunément. Dans un pays où de telles choses sont possibles, il n'y a que ceux qui les font qui puissent se vanter dé la liberté; et il n'y a pour tous les hommes de bien que le plus dur et le plus vil esclavage. » Quel tableau! comme
212 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, il est grand, simple et fidèle ! La suite en a encore chargé les couleurs, mais à ce moment déjà il est d'une cruelle exactitude et, si l'Assemblée ne pouvait pas le contredire, elle aurait dû y puiser une grande inspiration de volonté et d'énergie. Les remèdes que le roi va indiquer sont un peu platoniques, comme nous l'avons dit; maïs Ghénier croyait qu'on pouvait vaincre la violence sans la violence, et à de prétendus amis de la liberté il tenait le seul langage qui pût être entendu : « S'il existe encore quelque remède à tant de maux, ce remède, Messieurs, n'est que dans vos mains. Il ne sagit point de créer des pouvoirs extraordinaires ; il ne s'agit point de retourner à des dictatures, moins favorables au bien public qu'à Imtrigue et à l'ambition. La fidélité scrupuleuse aux lois constitutionnelles, l'obéissance invariable aux pouvoirs qu'elles f)nt créés, voilà ce qui suffit pour nous tirer de l'abîme. Si les représentants élus de la nation veulent enfin s'unir constitulionnellement avec son représentant héréditaire ; si ces deux pouvoirs, en 3e respectant mutuellement, forcent tous les citoyens à les respecter ; si les ministres, magistrats» officiers, chargés de l'exécution des lois, sont encouragés, protégés dans cette entreprise devenue si épineuse, et ne sont point chaque jour les jouets et les victimes des dénonciations les plus vagues et les plus absurdes ; si l'assemblée nationale fait un
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS: 213 crime aux tribunaux et à tous les fonctionnaires publics de leur indulgence plutôt que de leur sévérité; si elle n'ouvre plus sa barre à des calomniateurs ennemis de la société et des lois ; si ses tribunes réduites au silence et à la nullité la plus absolue, n'exercent plus sur ses délibérations un empire qui est la plus sacrilège usurpation de la souveraineté nationale ; si elle ne tolère plus auprès d'elle et dans toute la France ces séminaires de désordre et de turpitude où tous les crimes sont applaudis ; si la licence venimeuse des libellistes est réprimée ; si vous envoyez à leurs postes des hommes qui, sous prétexte d'une fédération qu'ils ont rendue sinistre, sont venus surcharger de calamités et de deuU cette capitale de Tempire; si enfin des exemples trop nécessaires d'une rigueur éclairée, mais inflexible, font connaître à tous les citoyens que vous voulez que les lois soient exécutées, que la Constitution soit suivie, que le gouvernement s'établisse : alors toute espérance n'est pas perdue ; les méchants seront intimidés, les bons reprendront courage et la France pourra bientôt être glorieuse et libre. Mais si notre sanglante anarchie continue... notre dissolution est inévitable et il n'existe plus de France. »
J'ai dit que les remèdes indiqués par Ghénier étaient un peu vagues, et pourtant qui peut douter que, si l'Assemblée unie au roi avait supprimé les clubs, arnMé les députât ions qui venaient Tinsnltor et la
contraindre, fait taire les tribunes qui la maîtrisaient, relevé la justice et frappé les coupables et surtout leurs chefs, lanarchie n'eût cessé? En tous cas, c'est là qu'était le devoir, là qu'était Thonneur, là qu'était la France, là qu'était la révolution avec sa grandeur originelle et ses bienfaits !
Le roi achevait avec une noblesse touchante, et où Ghénier le peint sans flatterie, tel qu'il était, sincère, généreux, roi d'intention, mais trop résigné à la défaite : «Quoi qu'il en soit, et quelque succès qu'ob* tienne cette démarche, ma conscience, dont le témoignage me suffît, me la représente comme une des plus civiques qu'ait jamais faites aucun roi. Animé de l'amour des hommes, je m'applaudis d'avoir affronté les huées et peut-être les poignards de quelques forcenés, pour donner au peuple français une nouvelle marque d'une tendresse dont il me saura gré un jour. Messieurs, je vous en conjure, réunissons-nous, marchons ensemble et sauvons la patrie. Je viens de vous en présenter les uniques moyens.' Si mon mauvais destin et celui de la France veulent que vous ne les adoptiez pas, et si, malgré les dangers qui environnent ma tête, je vis assez pour être témoin de tous les malheurs que je prévois, au moins ce ne sera pas moi dont les douleurs seront encore plus aiglies par le remords et les reproches intérieurs; et, quand le chagrin m'aura o«vert la tombe, ce ne sera point moi, dont nos neveux,
ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 215 victimes de notre démence, maudiront les cendres et détesteront la mémoire. »
Au 10 août la royauté était détruite et Téchafaud lattendait. La Gironde était vaincue et elle allait, elle aussi, après quelques luttes inutiles, subir le sort qu'elle avait fait au roi. Les Jacobins triomphaient, mais avec des auxiliaires qui allaient prendre la direction des affaires et des massacres. Le vainqueur le plus en évidence fut ce Danton, qu'au nom de la France d'aujourd'hui on a osé glorifier et qui ne fut qu'un révolutionnaire corrompu et cruel, souillé de sang et d'argent. Ge qu'on a appelé sa grande voix était une certaine puissance de poumons, une parole audacieuse et cynique; on se demande comment un historien, après avoir relevé les diverses flétrissures de cette épaisse et brutale figure, a pu trouver « un charme et une force mystérieuse de contraste » dans celui qui, suivant luimême, tenait de Diogène et de Sardanapale. M. Louis Blanc donne à l'appui de son jugement un document curieux où quelques radicaux de tous les temps pourront le reconnaître : « Nous avons entendu raconter à Godefroy Gavaignac, fils du conventionnel de ce nom, lequel tenait l'anecdote de sa mère, qu'un jour que Danton dinait avec Gavaignac et plusieurs Jacobins de leurs amis, il lui échappa de dire, dans les fumées du vin, que leur tour était venu de jouir de la vie; que les hôtels somptueux,
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216 ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS, les mets exquis, les étofl'es d'or et de soie, les femmes dont on rêve, étaient le prix de la force conquise; que la révolution, après tout, était une bataille, et devait, comme toutes les batailles, avoir pour résultat le partage des dépouilles ôpimes entre les vainqueurs. A ces mots inattendus, les convives se regardent Tun l'autre avec étonnement, et le plus rigide d'entre eux, Romme, laissant paraître sur son front l'expression d'une douleur austère, Danton, qui s'en aperçoit, se lève brusquement et s écrie avec un immense et sardonique éclat dé rire : Mais croyez-vous donc que je ne puisse pas, si je m'en mêle y être sans-culotte tout comme un autre ? Croyez-vous que, tout comme un autre, je ne puisse pas, ajouta-t-il avec un geste cynique, montrer mon derrière aux passants ? Voilà Fhomme, voilà le héros, voilà le ministre de la justice d'août et de septembre 1792! mais le véritable maître n'était pas lui, c'était la Commune du 10 août qui se mit à dominer tout le monde et à conduire les meurtres. Le 12 août, les journaux qui défendaient encore la raison, les lois, l'humanité, furent supprimés, leurs presses furent confisquées : on ditqueMarat y trouva son compte. Sur un réquisitoire du Procureur de la Commune, à neuf heures du soir, les papiers du Journal de Pains et de la Gazette universelle étaient en feu.
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Après le 10 août Chénier quitte Paris. — Wieland. -— Lettre à M. Brodelet. — Maladie et lassitude. — 11 n'a pas changé d'opinion. — 25 décembre, procès du roi. — Question de compétence soulevée par Chénier. — 29 décembre, seconde lettre d'André Chénier au Mercure Français. — Défense du roi. — L'appel au peuple.
La lutte n'était plus possible. André Chénier quitta Paris ; il est, dans les quelques semaines qui suivent, tantôt au Havre, tantôt a Forges et à Gournay. Il a dû exprimer, dans sa correspondance avec son père, resté à Paris, et quoiqu'il fallût prendre des précautions pour s'écrire, l'horreur que les événements lui inspirèrent. 11 l'exprimera d'ailleurs un peu plus tard dans des vers immortels. Une lettre de lui du 28 octobre 1792, adressée à M. Brodelet, ouvre un jour indécis et trop discret sur l'état de son âme ; on y a vu une sorte d'apaisement et même une adhésion
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« au nouvel état de choses », c'est ainsi que s'exprime un des meilleurs biographes d'André Ghénîer. Il est impossible que cette interprétation ne soit pas forcée. Chénier tomberait de son piédestal si, à ce moment-là, son âme si pure et si ferme avait accepté « le nouvel état de choses ». Que le nom de la république ne l'ait pas troublé, on peut l'admettre. Dès 1790 il ne le troublait pas, parce que son esprit s'attachait au fond des choses ; mais ce qui avait prévalu et ce qui avait été consacré le 21 septembre pouvait s'appeler la république, sans répondre à aucune des idées d'André Chénier sur la constitution d'un pays libre. Toutefois, je serai bientôt obligé de reconnaître qu'il parlera, dans une circonstance très solennelle, mais peut-être à cause de cette circonstance, comme s'il avait cessé de croire la monarchie nécessaire à la liberté. Au mois d'octobre, quand le sang de septembre avait à peine cessé de couler, il n'a pas adhéré « au nouvel état de choses ». Un illustre allemand, Wieland, qui avait goûté lespoé* sies et les écrits d'André Chénier, demandait. à M. Brodelet, ancien conseiller-secrétaire du roi, des nouvelles du jeune poète et du grand écrivain. Eh^ il en viey que fait-il en ce monde et dam la révolu^ tion? Chénier répond à M. Brodelet : « Ceque jefaid dans la révolution? Rien, grâce au ciel, absolument rien. C'est ce que je m'étais bien promis, dès le commencement) sachant déjà que le moment des révolu*
tions n*cst jamais celui des hommes droits et invariables dans leurs principes, qui ne veulent ni mener ni suivre des partis. Affligé des maux que je voyais et de ceux que je prévoyais, j'ai dans le cours de la révolution, publié de temps en temps des réflexions que je croyais utiles, et je n'ai point changé d'opinion. Cette franchise, quin'arienempèché,nem'a valu que beaucoup de haines, de persécutions et de calomnies. Aussi suis-je bien déterminé à me tenir toujours à l'écart, ne prenant aucune part active aux affaires publiques et me bornant dans ma solitude à faire, pour la liberté, la tranquillité et le bonheur de la république des vœux qui, à dire vrai, surpassent de beaucoup mes espérances. »
Ilfautbien convenir qu'ily a là quelque mollesse po litiqueet,comme une résolution égoïste et coupable de se désintéresser des événements ; mais si l'âme semble avoir momentanément perdu sa grandeur et son exaltation devant les crimes, l'esprit et les opinions ne paraissent pas avoir changé. Ghénier croit qu'en général il n'y a pas, dans les révolutions, grand chose à faire pour les hommes dont « les principes sont invariables». — C'est lui dont il parle; il ajoute « q\iiln'a pas changé d^ opinion, y> S'il fait des vœux pour le bonheur de la république, c'est qu'il pense à la France; et s'il écrit à M. Brodelet : Citoyen et non Monsieur, c'est que le vêtit qui souffle et qui fait tomber les tètes fait vaciller les plumes les plus
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fermes. D'ailleurs je n'oserais dire que ce Chénierlà me plaise autant que celui du 20 juin. Ce n'est plus ce combattant intrépide qui apporte la vérité et l'éloquence à ses adversaires, et défie les bourreaux; c'est un malade, et Ghénier l'était alors, qui, au plus fort de la tempête, cherche un moment de repos sans le trouver, et fuit l'horrible mêlée pour « s'attacher, dans la retraite, à l'étude approfondie des lettres et des langues antiques. »
Deux mois plus tard, et au moment où la Convention va juger Louis XVI, André Chénier rompt le silence qu'il s'était imposé. Ce n'est pas le danger . qui l'a fait taire, c'est le découragement et le sentiment de l'impuissance. Cette grande violence qui s'appelle, on ne sait pourquoi, le jugement de Louis XVI, va s'accomplir. On va voir, dans un pays où on a parlé récemment et plus que jamais de justice et d'humanité, la justice perdre son nom et la vengeance politique prendre sa place. Même quand on s'explique les excès d'une révolution, on n'arrive pas à comprendre qu'une assemblée politique ait pu se transformer entribunalet soutenir, sous ce déguisement, les regards de la postérité. C'est le sentiment qui domine André Chénier quand il reprend la plume le 25 décembre, veille du jour où Louis XVI comparait devant la Convention. Il ne parait pas très ému de ce grand et douloureux spectacle. La
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note de l'indignation qui lui est si familière et qu'il a déjà si souvent fait entendre, ne se retrouve pas sous sa plume; on dirait que son âme s'est refroidie ou qu'il entend cacher sa douleur sous des raisonnements. 11 va parler comme un froid, savant et illustre Anglais; on n'écrira rien sur ce sujet de plus décisif ni de plus péremptoire sous une forme assez sobre et assez concise.
Il déclare « qu'il ne se pique pas d'être jurisconsulte », mais il pense « qu'avec du bon sens et des intentions droites, on peut donner son avis sur les questions les plus difficiles. » Il examine alors la nature des fonctions déléguées à la Convention nationale, et il n'y trouve pas le droit de juger. Aucun des hommes « qui ont le plus médité sur la nature des Constitutions libres » ne saurait l'y trouver : on n'est pas juge et législateur à la fois. Puis, s'élevant au-dessus même de la question de droit, et cherchant à parler à l'honneur et à la conscience de la Convention, il ajoute un mot définitif : « Quand même j'aurais reçu un mandat bien clair sur ce point, il est douteux que je l'eusse reçu de ma conscience. » Cette parole d'André Chénier, inspirée non par la politique, mais par l'idée même de la justice, marque d'un trait ineffaçable l'acte de la Convention : l'honneur de la conscience humaine a été foulé aux pieds. En supposant ensuite que les membres de la Convention puissent être juges. Ché-
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nier demande quelles seront les forines de celle justice; devant tous les juges, il y a dçs formes qui protègent les accusés; il y a « un jury d'accusation; » il y a « un jury de jugement; » il y a un droit de récusation ; où sont ces formes, où sont ces garanties? de quel droit les refuser à un accusé? Ces difficultés lui semblent insurmontables; mais s'il faut arriver cependant jusqu'à l'accusation ellemême, donnant à la Convention un conseil, comme si elle avait pu en recevoir, il dit : « J'écarterais tout les faits indirects et insignifiants, toutes les pièces trouvées dans les appartements de l'accusé, et qui seraient émanées d'un tiers. Un roi n'est pas coupable parce qu'on lui a adressé, à lui ou aux personnes qui l'entourent, des vues, des plans ou des systèmes plus ou moins répréhensibles. » Le sentiment de la justice l'obsède et il essaie de le faire entrer dans l'âme de la Convention, en lui rappelant « qu'il faut faire abstraction de l'étal actuel des choses et des opinions pour se transporter à l'époque où le roi, créé par la Constitution, a dû agir d'après la Constitution; » il ajoute, comme si la voix de l'équité s'entendait, avec une légère caresse à la république, une caresse d'avocat : « S'il existait dans l'État un parti très nombreux et très puissant qui se fût occupé constamment de renouveler là Constitution monarchique et y substituer la république, je pourrais, comme citoyen, applaudir
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aux résultais de ses efforts; mais, comme juge, je ne pourrais punir le roi des pièges qu'on lui a tendus, et condamner celui que la Constitution avait chargé de la maintenir, d'avoir employé pour cela tous les moyens qu'elle lui avait confiés. Arrivant alors par hypothèse à la peine, il la cherche et ne la trouve pas ailleurs que dans la déchéance : a La Constitution ne prononce que la déchéance pour les cas qu'elle a prévus. » Le Gode pénal n'a pas été fait pour le roi. Il relève une subtilité qu'essaient les accusateurs. « Us disent que la déchéance a été encourue, ipso facto, du moment où le roi a commencé à conspirer contre la Constitution, et qu'il n'a plus agi que comme citoyen, dans la continuité de ses actes, d'où l'on conclut que la peine du Code pénal lui est applicable. » — « Avec tout ce tortillage de la métaphysique, s'écrie Chénier, il n'est point de Constitution que l'on ne pût interpréter au gré de ses passions. » La conclusion, c'est qu'il n'y a pas de loi et qu'on ne peut en créer une. « Hors des lois positives, dit-il encore, je n'aperçois que des passions et des vengeances, je ne sais point si la peine de mort est même dans la loi naturelle, je ne conçois pas qu'il faille faire retour à l'état de nature pour juger d'un cas arrivé dans un état social bien invétéré ; et si l'on eût proposé une pareille mesure pour tout accusé d'une classe ordinaire, je ne sais trop si la Convention n'eût pas
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sévèrement rappelé à Tordre le membre qui l'aurait proposée. »
Ainsi que je l'ai dit, tout cela est raisonné et sobre ; on n'y trouve ni élan, ni émotion, ni sympathie exprimée, rien de ce qui anime habituellement la plume d'André Ghénier; mais rien n'était mieux fait pour parler à la raison et à la justice de la Convention, si elle eût pu entendre la raison et si elle eût voulu respecter la justice. Une seconde lettre parut le 29 décembre dans le numéro 65 du Mercure Français, M.. Gabriel Ghénier m'a fait l'honneur d'écrire, dans^ la biographie consacrée à son oncle. « C'est avec raison que M. l'avocat général Oscar de Vallée a pu dire dans son discours de rentrée de la Cour de Paris, le 4 novembre 1861. » — « M. de Malesherbes se mit à préparer la défense du roi; on assure qu'il s'en entretint avec André Chénier.» Le fait parait certain ; André Ghénier connaissait M. de Malesherbes, il avait été à Londres le secrétaire de son neveu, M. de la Luzerne, il l'avait rencontré chez les Trudaine et ailleurs, dans ce monde où se pressaient les hommes distingués de la fin du siècle. On. trouve dans la lettre du 29 décembre la preuve de cette collaboration avec l'indication que le système ou plutôt la méthode, puisque c'est le mot qu'il emploie, conseillée par Chénier, n'a pas prévalu. André Chénier est d'autant plus intéressant à entendre sur ce point qu'il ne prend pas les choses en
royaliste ému comme de Sèze et Malesherbes, qu'il a Tair d'un avocat presque indifférent au sort de la victime et préoccupé exclusivement de la question de vérité et de justice. Cette attitude, qui se prolonge, enlève quelque charme et donne quelque dureté à la voix, mais elle la rend plus impartiale et en fait peut-être plus exactement la voix de la France ellemême. Cependant il y a, tout au commencement, une ligne que je voudrais effacer; elle manque de noblesse et de fierté ; elle est comme un tribut payé par une âme pourtant très fîère à la victoire des événements. « En accordant une place dans votre journal à mes premières réflexions surle procès de Louis XVI que j'appelle bien volontiers Louis le dernier, vous m'avez autorisé à vous en adresser de nouvelles. » On a besoin de croire, même sans être royaliste, que c'est là une parole d'avocat qui veut obtenir par ^ne flatterie la bienveillance du juge. La suite va confirmer cette attitude d'avocat qui veut être habile et sauver son client , en sacrifiant beaucoup de la dignité de celui-ci et de sa propre dignité. « Je me suis bien attendu, ditChénier, que lesdéfenseurs de Louis ne saisiraient pas ma méthode. L'intérêt qu'inspire un accusé qui fut roi, sur la tête duquel est suspendu le glaive de la justice nationale, a dû entraîner leur conscience à vouloir tout justifier, tout prouver, même son entière énnocence, » Le portrait du roi est tracé avec quelque sécheresse, mais non
226 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, sans vérité; je crois bien que c'est le portrait de l'histoire : « Ce qu'il sait, Louis se Test donné lui-même ; malgré les vices de son éducation, dès son avènement à ce qu'on appelait alors la couronne, il a montré le désir de réparer le désordre du règne aussi immoral que prodigue de son prédécesseur. Il a cherché à s'entourer de bons ministres et il a souvent été trompé parles intrigues de cour. Économe, sévère pour luimême, il versait à pleines mains la subsistance du peuple par faiblesse, par importunité, par ignorance, par cette insouciante apathie dans laquelle on s'est fait une étude de le tenir; il afaitdesloisutiles, mais il lui manquait de cette force d'âme, de ce caractère supérieur, de cette étendue de lumières sans lesquels un roi n'est plus que le premier sujet de son ministre. Il eût voulu bien gouverner, mais il ne le savait pas, il ne le pouvait pas. C'est un grand malheur pour une nation, c'en est un aussi pour un roi mais ce n'est pas un crime. Voilà ce que c'était que Louis à l'ouverture des États généraux. » Ghénier indique alors que ce qui a manqué au roi, au milieu de ses bonnes intentions et dans le redoutable courant créé par la révolution, c'est un grand ministre, un homme d'État, un pilote éclairé et ferme, comme il s'en trouve quelquefois dans les heures de crise, un de ces hommes nécessaires dont la foule se moque quand ils n'existent pas, mais qu'elle subit et qu'elle admire quand ils sont à l'œuvre. La
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 227 pensée est juste et elle est bien exprimée ; elle est juste pour le moment et pour le prince auquel elle s'applique, elle est juste en tout temps, et je crois que beaucoup d'entre nous en sentent la justesse. « Le plus grand des malheurs de Louis, c'est qu'il ne se trouva pas à ses côtés, je ne dis pas un ami, les rois sont condamnés à n'en point avoir, mais un homme ferme et éclairé, qui sût calculer les événements, mesurer l'opinion, détourner les orages et oublier une poignée de privilégiés pour ne voir que l'intérêt et les droits d'une grande nation. » — « On s'obstine, ajoute très ingénieusement Ghénier, à ne voir le nouvel ordre de choses qu'avec les yeux de l'ancien. » Il rattache la chute de la royauté à la fuite de Yarennes et en cela il n'a pas tout à fait tort : c( dès ce moment, le roi tua la royauté. En vain l'Assemblée constituante voulut la rehausser, la fonction resta avilie parce qu'on laconfondit avec lefouctionnaire. » Il devient tout à fait juste, et l'histoire n'a rien dit ni de plus vrai ni de plus grave, quand il ajoute : « Il eût fallu des efforts extraordinaires et des talents plus qu'humains pour se ressaisir de la confiance, on n'en laissa même pas le temps à Louis. Déjày il faut le dire^ on méditait une seconde dévolution. Les premiers pas du corps Législatif furent marqués par des actes d'avilissement envers la puissance exécutrice, et ce plan d'avilissement fut suivi avec une infatigable persévérance : dénon-
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228 ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS.] dation perpétuelle contre les ministres, défiances toujours renaissantes et sans cesse exagérées, contradictions, obstacles, dégoûts de tous les genres, ce fut la marche de l'Assemblée législative. Quel en était le résultat dans le public? Des écrits incendiaires, des placards injurieux, des motions séditieuses dans les groupes, des chansons et des propos outrageants proférés tous les jours sous les fenêtres du château, un système connu d'avilir le pouvoir exécutif que Ton ne désignait plus que des noms les plus flétrissants. » Ghénier reconnaît ensuite que le roi de son côté a fait des fautes et, ayant constaté que, « dans un état de guerre, au milieu de ce choc, le pouvoir exécutif a été vaincu, » il dit :«Eh bien, soyons républicains,puisque nous voulionsFêtre; mais il y aurait trop d'injustice et de barbarie de punir deux fois l'instrument que nous avons brisé. Voilà ce que les défenseurs de Louis ne pouvaient pas dire, ce que l'on ne dira probablement pas dans 1«^ Convention, et tel est pourtant le rapport exact sous lequel il faut considérer celte grande affaire. »
André Ghénier s'attacha ensuite à cette idée si juste, si conforme aux principes de la souveraineté nationale, de soumettre lejugement du roi au peuple lui-même réuni dans ses comices. Si la Convention n'avait pas exercé, sous le nom de république, la plus odieuse tyrannie de concert avec les clubs et la Commune; si elle avait eu le sentiment de celte
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 229 puissance populaire qui doit, dans les démocraties, avoir le dernier mot, elle aurait écouté la voix de ceux qui demandaient rappel au peuple. Il s'agissait d'un tel acte de souveraineté, qu'il devait s'exercer directement et que, dans le droit nouveau qui venait de surgir, le seul juge compétent était la nation tout entière. Ghénier crut un moment que les choses se passeraient ainsi, et dans cette hypothèse il prépara pour les juges les conseils à la fois les plus élevés et les plus minutieux. « Il n'a jamais été rien dit de plus juste et de plus vrai que cette maxime : ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas quHl te soit fait. Je prie chaque citoyen d'avoir cette maxime présente à son cœur et à sa mémoire, et de l'appliquer aux cas dont il s'agit, pour se sonder et s'interroger lui-même. Si donc il est quelqu'un parmi vous pour qui ce ne fût rien de passer quatre mois dans une étroite prison ; d'y souffrir non seulement ce que Ja captivité a de dur, mais quelquefois aussi ce que les passions peu généreuses des geôliers y peuvent ajouter d'humiliant ; de craindre constamment pour sa vie et pour celle de sa femme, de sa sœur, de ses enfants ; s'il est quelqu'un qui ne désirât point sortir d'un pareil état... que celui-là néglige d'aller aux assemblées primaires donner sa voix sur le jugement de Louis ; mais tous ceux qui, non contents de s'appeler républicains, ont aussi un cœur et dès entrailles d'hommes, et qui eussent trouvé une pareille
destinée amère si elle eût pesé sur leur tôte, ont par conséquent éprouvé un sentiment de commisération quand ils l'ont vu peser sur la tète d'un autre homme, et tous ceux-là, par conséquent, seraient criminels à leurs propres yeux s'ils négligeaient d'aller remplir leur auguste fonction de souverains juges... » Il termine par cette belle et simple adju« ration ; « Voilà, chers citoyens, les réflexions qu'un citoyen obscur, mais honnête et vrai, a jugé utile de vous mettre fraternellement sous les yeux. Il souhaite que ce peu de mots qu'il vous adresse fasse plus d'impression sur vos esprits que les déclamations furieuses de quelques hommes qui n'omettent rien pour vous aigrir et pour vous tromper. Il espère que vous saisirez aisément la difi'érence de leur langage et du sien. Jusqu'ici, à vous qui êtes des hommes, à vous qui êtes des juges, ils ne vous ont parlé que de haines; il ne vous parle, lui, que d'humanité. Ils ne vous ont parlé que de vengeance ; il ne vous parle, lui, que d équité. Us ne vous ont parlé que de votre pouvoir ; il ne vous parle, lui, que de votre conscience. Us ne se sont servis que d'expressions emphatiques •et exagérées (comme cela s'applique bien au dis cours de Valazé et au rapport de Mailhel); il n'en emploie que de simples et de naturelles. C'est que, pour vous persuader, ils ont besoin de vos passions et de vos préjugés, et il n'a besoin, lui, que de votre âme et de votre raison. Vous verrez par là com-
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 23i
bien il est meilleur républicain et combien il est plus votre ami que ces discoureurs féroces qui usurpent tous ces titres, puisqu'il s'intéresse non seulement à la puissance, mais à la véritable gloire de la république ; puisqull pense qu*un abus de pouvoir qui serait un opprobre pour un particulier, serait aussi un opprobre pour la république ; puisque enfin il ne croit pas que l'injustice et la violence deviennent légitimes envers un homme parce que cet homme a été roi. »
Quand j*ai parlé de détails minutieux, j'ai fait allusion au projet de décret et au système de votation préparé par Ghénier pour assurer les effets deTappel au peuple. Tout s y trouve, les exhortations et les formes, les garanties de secret et de liberté. Ce soin prouve absolument que Ghénier a cru que^ la Convention laisserait au peuple le jugement du roi. Ce qui atteste encore plus sa foi robuste et un peu naïve dans cette solution, c'est la lettre que, vers le 45 janvier, il écrivit avec la pensée de la mettre dans la bouche du roi condamné : « J'ai paru sans murmure devant votre tribunal, j'ai répondu à toutes vos questions avec candeur et simplicité... je ne me suis servi ni des maximes éternelles du droit des gens, ni des observations publiées par plusieurs même d'entre vous, pour élever des doutes sur votre compétence, et pour réclamer en ma faveur toutes ces ormes, bases indispensables de toute jurisprudence,
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232 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, puisque elles seules peuvent protéger le faible ; puisque elles seules peuvent prouver, ou du moins rendre probable, qu'un jugement n'a été dicté que par la conviction intime, et qu'une sentence est en effet un vœu de la justice et non un déguisement de la violence. Il était pourtant visible que ces formes, si nécessaires à obtenir dans toutes les causes ordinaires, l'étaient peut-être plus encore dans celle-ci ; car elles n'ont été inventées que comme une digue à la toute-puissance et aux passions... Les arguments employés pour fortifier ces défauts de formes se réduisent à dire qu'en cela, comme en tout le reste, vous n'êtes que les mandajtaires du peuple français ; que c'est lui qui m'a jugé et que vous n'avez fait que prononcer son jugement. Je veux admettre, sans contestation, ces raisonnements, et je crois que, en me déclarant digne de mort, vous pensiez ne prononcer, en effet, que l'opinion du peuple français, mais je dis que vous vous êtes trompés et que l'opinion du peuple français n'est point celle-là; les mêmes raisons qui exigeaient dans cette affaire la plus rigide observation des formes judiciaires, ne permettent assurément pas qu'elle soit jugée en première instance. A qui donc en appeler de la sentence des mandataires du peuple jugeant en son nom? Au peuple lui-même. Messieurs, j'en appelle au peuple français, dont j'ai reconnu la souveraineté «n acceptant la Constitution. Je demande qu'il soit
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 233 consulté... Ge n'est point le désir de conserver des jours bien malheureux qui m^engâge à cette démarche. Mais je pense que, outre Téterhelle équité qui l'exige, l'honneur de la nation, le vôtre, est intéressé au succès de cet appel. Alors seulement et la nation.' elle-même, et vous, et moi, et le monde entier, et la. postérité (ici Ghénier se reconnaît à l'âme autant qu'au style) pourront savoir avec certitude s'il est vrai que les Français en veulent aux jours d'un homme qui fut leur roi, qui a pu se tromper souvent, mais qui n'a jamais voulu que le bonheur de ses concitoyens et qui, loin de mériter qu'on lui impute des projets sinistres et des ordres sanguinaire^, ne serait peut-être pas réduit à l'état où il se trouve aujourd'hui s'il n'avait pas toujours eu horreur de verser du sang. »
Tout cela ne nous donne pas l'émotion d'André Ghénier sur le jugement ni sur le supplice du roi. Mais son insistance, ses précautions même de langage, cette voie de recours si vivement réclamée, ces nobles paroles mises dans la bouche du roi, attestent qu* André Ghénier sentit, comme un bon citoyen et comme un bon Français de 1789, l'outrage fait à la France et à la Justice par la condamnation de Louis XYI. Au moment où, suivant ses forces, il cherchait à éviter à la révolution un crime et une faute, son frère, théâtral dans ce moment suprême, motivait ainsi son vote : « J'aurais vivement désiré, jeTa-
234 ANDRÉ CHËNIEH ETLES JAC0BIK8.
voue, de ne prononcer jamais la mûri de mon semblable ; et si je pouvais m'isoler un moment du devoir pénible qui m'est imposé, je voterais pour la loi la moins sévère. Mais la justice, qui est la raison d'État, rintérètdu peuple, me prescrivent de vaincre mon extrême répugnance^ je prononce la peine qu'a prononcée avant moi le code pénal : je vote pour la mort. »
Ici s'arrête l'œuvre politique d'André Ghénier, il la confirmera dans ses vers, mais il ne sera plus dans l'attitude du combattant en liberté ; il aura quitté la mêlée et ne fera plus d'efforts pour contenir ni même pour avertir la révolution égarée. La révolution est entrée d'ailleurs, dans la période des plus grands et des plus continuels excès.
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André Chénier à Versailles, rue de Satory. — 11 a prédit les excès dans « le Serment du Jeu de Paume. » — Un mot seulement sur Lucienne. — Juillet 1793. — Charlotte Corday. •-- Le réveil du lion. ^ Vert sublimes. — Marie-Joseph Chénier et les cendres de Marat. — La loi des suspects. •— Merlin de Douai. — Arrestation d'André Chénier. — Un procès-verbal du mois de mars 1793. — Les agents de police de ce temps-là — La captivité. — André Chénier reprend la lutte contre les Jacobins. — La prison de Saint- Lazare. — Comme on y vit. — Les ïambes. — Le fouet d'Archiloque. — L'apothéose de Marat. — Barère, Brissot, Danton» Legendre, Thuriot, Chabot. — Cabanis, GrouvelU Laclos. — Carrier, Fouquier, Dumas. — Accents de mélancolie. — Les derniers vers d'André Chénier.
Je devrais peut-être borner ici cette étude, qui montre aux prises avec toutes les exagérations révolutipnnaires un sage et généreux esprit. Ces pages, où c'est presque toujours lui qui parle, m'ont paru mériter, dans Thistoire même de la révolution, une place à part et comme un cadre sans ornements,
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236 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, qui les mît en relief et les fît lire de tous ceux qui cherchent des leçons et des enseignements pour la France d'aujourd'hui. Il est difficile de savoir ce qu'eût fait André Ghénier, s'il avait reçu la mission de soutenir et de diriger le torrent dont il a si bien marqué la force aveugle et les débordements; autre chose est voir les fautes, les signaler, les flétrir, reconnaître les écueils et les montrer de la plume et du doigt, autre chose est conduire une grande nation agitée dans l'ordre et dans la liberté. Il fallait pour cette œuvre une foi profonde dans l'équité des principes qui avaient présidé à la révolution ; cette foi, André Ghénier l'avait, et il l'a gardée jusqu'à la fin. Mais il fallait encore une puissance « presque surhumaine » et la force même, mise au service des choses et des personnes. André Ghénier a été du moins un bon et brave combattant, un conseiller excellent et désintéressé, un de ces hommes qui méritent la liberté et qui n'admettent d'abord dans les révolutions que le bien qu'elles peuvent faire et non le mal qu'en tirent les passions déchaînées. Gependant je ne résiste pas au désir de suivre le courageux écrivain jusqu'à sa mort. J'aurais pu être détourné de ce désir par le talent de ceux qui ont, avant moi, accompli lamême œuvre. Elle est intéressante et complète sous la plume des biographes, et particulièrement sous celle de M. Becq de Fouquières, plus abondante et plus exacte que les autres ; elle a reçu
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tout récemment un vif relief des mains de M. Caro, qui met du charme à tout ce qu'il touche. Mais on ne comprendrait pas qu'après avoir, avec beaucoup de développements , indiqué les titres qu'André Ghénier s'était acquis à la haine des Jacobins, je ne montrasse pas les effets de cette haine ; le supplice d'André Ghénier est comme la consécration de son courage et de sa sagesse, et le prix dont il a payé tant de nobles et généreuses paroles. J'éviterai les détails, où il est bien naturel de se complaire, soit au nom de l'histoire, soit au nom de l'humanité. Je ne retiendrai que ce qui peut concourir à la démonstration politique qui est l'objet principal de ce livre.
Après le 21 janvier il n'y a pour ainsi dire plus de lutte, il n'y en a plus pour les esprits modérés. C'est l'heure où le grand duel entre la Gironde et les Jacobins absorbe la politique. Ge duel présente l'un des spectacles les plus instructifs que l'histoire puisse offrir. Sans doute dans les pays libres où la discussion préside au gouvernement des affaires, il est naturel qu'il y ait des esprits ardents, des esprits calmes, des hommes qui cherchent avec vivacité ce qu'on nomme le progrès, et d'autres qui, se défiant des nouveautés, combattent cette tendance et défendent les choses éprouvées ; à ce contact et dans cette lutte, on peut rencontrerie véritable intérêt de l'État; mais dans les temps de révolution cette lutté ne sert
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238 ANDRÉ GHÉNIER £1 LES JACOBINS, qu'à supprimer les vûacua et à exalter la violence. Ghacun alors, comme l'a dit si biea André GhénierdanA son premier article de polémique, « veut aller au delà des autres ; » l'esprit de révolution n'a pas de borgnes, et Marat lui-même n'était pas un terme. Qui donc l'ignore désormais?
Pendant que le régime de la Terreur s'établit, André Ghénier ne le combat pas publiquement, il se contente de vivre. Il s'est retiré à Versailles dans une petite maison de la rue Salory, au numéro 69. C'est de là qu'il voit tomber successivement toutes ces têtes qu'il a connues si hautes, si menaçantes, sans pitié pour les opinions et pour les personnes, celles des hommes qui l'ont outragé lui-même au nom de la révolution; toutes ces influences s'écroulent, toutes ces vies s'évanouissent ; la France est comme un grand charnier qu'alimentent le Comité de salut public, la loi des suspects, le tribunal révolutionnaire, les délations et la férocité. Le vainqueur d'aujourd'hui est le vaincu de demain, le bourreau de la veille est la victime des jours suivants. Ainsi font les révolutions, toutes les révolutions ; elles n'ont pas besoin que le danger extérieur les aiguise, ni qu*un pouvoir les menace, ni qu*un monde nouveau ait à combattre un monde ancien ; Il y a toujours pour les révolutionnaires un monde à détruire. Aujourd'hui c'est la bourgeoisie^ la grande victorieuse de 1789, ce fonds social où le peuple entre tous les jours, c'est là l'en-
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ANDRÉ CUËNIER ET LES JACOBINS. 239 nemi, et nous savons ce que fera d'elle la passion révolutionnaire le jour où elle aura brûlé les fantômes de Girondins et de Jacobins qui ralentissent son action, et retardent ses coups en lui donnant de Taines satisfactions et en lui faisant des promesses illusoires. Ghénier avait pensé et prévu tout cela quand, au début, familier du peintre David, àToccasion de son tableau du Serment du Jeu de Paume, il avait écrit ces vers admirables et non écoutés :
Mais au peuple surtout sauvez Tabus amer
De sa subite indépendance.
Contenez dans son lit cette orageuse mer.
Par TOUS seuls dépouUlôs de ses liens de fer,
Dirigez sa bouillante enfance.
Vers les lois, le devoir et l'ordre, et l'équité
Guidez, hélas l sa jeune liberté.
Gardez que nul remords n'en attriste la fête.
Repoussant d antiques affronts Qu'il brise pour Jamais, dans sa noble conquête, Le joug honteux qui pesait sur sa tête
Sans le porter sur d'autres fronts!
Ah! ne le laissez pas dans la sanglante rage
D'un ressentiment inhumain.
Souiller fia cause et votre ouvrage.
Ah t ne le laissez pas sans conseil et sans frein, Armant pour soutenir ses droits si légitimes, La torche incendiaire et le fer assassin,
Venger la raison par des crimes f Peuple ! ne croyons pas que tout nous soit permis.
Craignez vos courtisans avides, peuple souverain ! à votre oreille admis Cent orateurs bourreaux se nomment vos amis,
nssoolflent des feux homicidesi.i
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N'y a-t-il pas, en effet, dans ces vers, irièléè aux plus beaux conseils, comme une prédiction des fautes et des crimes, le danger annoncé des orateurs bourreaux, des courtisans avides, des feux homicides? On n'avait pas contenu « cette orageuse mer » et ses flots débordaient de toutes partsl Si au moment où il se retire à Versailles, André Chénier avait jeté à la tête des bourreaux ses ïambes enflammés, sa mort eût été plus prompte, mais sa figure serait plus belle encore dans son unité resplendissante et non interrompue. La maladie, le découragement, la voix de ses proches, les organes de publicité brisés, tout cela le jeta dans la solitude et dans l'inaction. Il trouva même à Versailles une diversion aux maux qui affligeaient la France et qu'il ressentait très vivement ; il eut, comme le dit ingénieusement M. Becq de Fouquières, « quelque prétexte d'aimer encore la vie. » La femme charmante qui lui donna ce prétexte, a reçu, dans des vers émus où éclatent le respect et la passion, la récompense de cette bienfaisante douceur qu'elle répandit sur l'âme d'André Chénier; il a su, en l'aimant,
De quels hôtes divins le ciel est habité.
On s'abandonnerait aisément au plaisir de le suivre dans ce passage de sa vie qui allait bientôt finir, on y verrait d'intéressantes choses; il y aurait d'aimables
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. .241 portraits à faire des trois femmes distinguées qui s'étaient réfugiées dans cette maison de Lucienne. Mais ce n'est pas Tamant, ce n'est même pas le poète que j'ai cherché et que j'ai voulu, après d'autres, présenter au public ; c'est le bon et grand citoyen, c'est le critique désintéressé et éloquent des fautes et des excès révolutionnaires. A Versailles, dans sa solitude, sous le souffle amollissant d'une vive passion, il ne peut pas
. . . ouvrir son cœur à la félicité.
// voit errer l'ombre livide D'un peuple d'innocents, qu'un tribunal perfide Précipite dans le cercueil.
j'exprimais le regret qu'André Ghénier n'eût pas, au risque de sa vie, jeté plutôt les anathèmes de sa muse d'airain à la tête des meurtriers politiques. Il a lui-même éprouvé ce regret. Au mois de juillet 1793, quand Charlotte Gorday a frappé Marat, comme la plus hideuse personnification de la Terreur, et qu'elle est morte elle-même, André a comme un remords de son silence et de son inaction :
Non, non, je ne veux pas t'honorer en silence.
et plus sévère pour lui que personne :
Seule, tu fus un homme et vengeas les humains, Et nous, eunuques vils, troupeau lâche et sans âme, Nous savons répéter quelques plaintes de femme; Mais le fer pèserait à nos débiles mains.
Le voilà retrouvé Tardent polémiste, Théroïque écrivain, celui qui depuis longtemps a défié les bourreaux. Pendant que son frère demande que les cendres de Mirabeau soient retirées du Panthéon, pour faire place à celles de Marat, il honore Charlotte Corday et frappe avec le fouet le peuple de Paris, instrument de tant de crimes ;
Calme sar Téchafaud, tu méprises la rage
D'un peuple abject, servile et fécond en outrage
Et qui se croit encore et libre et souverain l
C'est le réveil du lion, il y a là des inspirations superbes, des vers magnifiques et éternels, des peintures que rien n'effacera, les mots obéissent à Tâme indignée et quelques-uns s'élèvent au sublime. Y a-t-il rien de plus beau que ce trait, qui donne à Charlotte Corday le rôle abandonné des dieux ?
Le glaive arma ton bras, fille grande et sublima, Pour faire honte aux dieux, pour réparer leur crime Quand d'un homme à ce monstre ils donnèrent les traits.
Et cette peinture du meurtre et de la victime n'efface-t-elle pas le tableau officiel du stupide David?
Le noir serpent, sorti de $a caverne impufe,
A donc vu rompre enfin, sous sa main fetme et sùre^
Le venimeux tissu de «es }onH abborrétl
Aux entrailles du tigre» à ses dants homicidei)
Tu vinf redenuoder et les tnembres Uvidat
Et le sang des humains 4|u'il avait dévorét;
Son œil mourant t'a vue, en ta superbd joie,
Féliciter ton bras et contempler ta proie*
Ton regard lui disait : k Va, tyran furieux,
Va, cours tnyer la route aux tyrans tes complices,
Te baigner dans le sang furent tes seules délices,
Baigne-toi dans le tien et reconnais les dieux.»
Le marbre de Paros est inutile ; Charlotte Gorday a dans ces vers sa fête et sa statue, plus durable que Tairain. On la voit naître et resplendir dans sa résolution, dans sa marche héroïque et simple et dans son supplice. Quelle image pour exprimer le dessein qu'elle a conçu, et qu'elle porte sans bruit, sans que rien annonce Forage !
Longtemps sous les dehors d'une allégresse aimable,
Dans ses détours profonds son âme impénétrable
Avait tenu cachés les destins du pervers.
Ainsi, dans le secret amassant la tempête,
Rit un beau ciel d'azur qui cependant s'apprête
A foudroyer les monts, à soulever les mers.
et quelle beauté sculpturale dans l'attitude devant les juges et sous la hache !
Belle, jeune, brillante, aux bourreaux amenée Tu semblas t'avancer sur le char d'hymenée.
Mais la France à la hache abandonne ta tôle, C'est au monstre égorgé qu'on prépare une fôte. Parmi ses compagnons, tous dignes de son sort. Ohl quel noble dédain fit sourire ta bouche Quand un brigand, vengeur de ce brigand farouche, Crut te faire pâlir aux menaces de mort.
C'est lui qui dut pâlir, et tes juges sinistres, Et notre affveux Sénat et ses affreux ministres, Quand à leur tribunal sans crainte, et sans appui, Ta douceur, ton lan^çage et simple et magnanime Leur apprit qu'en eflPet, tout puissant qu'est le crime. Qui renonce à la vie est plus puissant que lui.
M. Thiers, qui semble dire à chaque page de la révolution, comme Montaigne, « que sais-je ?» a écrit paisiblement de l'époque où nous arrivons avec André Ghénier : «l'impulsion était donnée; on administrait, on combattait, on égorgeait avec un ensemble effrayant. » La loi des suspects (17 septembre 1793) venait d'étendre le réseau dans lequel la passion, la haine et la vengeance faisaient tomber tous ceux qu'elles voulaient atteindre. Merlin, qui devait être un grand magistrat, qui devait, avec une science profonde et beaucoup de sagesse, interpréter et animer nos codes, avait été le rapporteur de cette horrible loi. Il est difficile de ne pas s'arrêter à ce contraste et de ne pas voir que la France était alors un théâtre où les acteurs jouaient sans conscience les rôles les plus odieux pour rester du côté des bourreaux. On peut juger par làcombien l'âme humaine s'avilit et se dénature sous l'influence révolutionnaire !
C'est au mois de mars 1794, qu'André Ghénier fut arrêté: on connaît les circonstances de cette arrestation. Il allait à Passy prévenir son ami M. de Pastoret que la prison l'attendait. Il n'est pas sans intérêt de le voir aux prises avec les ignobles
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 245 agents qui s'attribuent le droit de l'arrêter et qui préparaient la justice. Ces agents s'appelaient Gennot, Gramoisin, Boudgoust et Duchené. Us avaient un ordre du Gomité de Sûreté générale et des pouvoirs contre lesquels il n'existait pas de refuge. On constate, en lisant le procès-verbal d'arrestation et l'interrogatoire, qu'ils étaient aussi bêtes que féroces et c'est un trait, qui n'est pas indigne de l'histoire, que cette ignorance et cette ignominie, maîtresses d'un poète merveilleux, le soumettant, dans un langage indescriptible, aux questions les plus grossières et les plus stupides. On ne peut pas donner une idée de la forme, il faudrait pour cela la précision d'un instrument photographique. — G'est la forme des halles, à peine imitée de nos jours dans les livres qui s'appliquent à reproduire ces réalités répugnantes. Mais le fond mérite qu'on l'analyse. — On lui demande « s'il n'a pas reçue des lettres Danglaitaire depuis son retoure dans la République! » Il répond qu'il a reçu une ou deux lettres du citoyen Barthélémy, ministre plénipotentiaire en Angleterre — On lui réclame ces lettres et comme il ne les a pas, les agents insistent et se mettent à raisonner. — On garde les lettres qu'on a reçues, on ne s'en défait pas, pourquoi s'en défaire? André Ghénier explique que se sont des lettres relatives à son intérêt privé, à des envois de livres,^que des particuliers ne
mettent pas à conserver des lettres la même exactitude que des maisons de commerce. Les agents se fâchent, déclarent qu'ils ne font pas « de demande de commerce », que les motifs de son arrestation ne sont pas affaire de commerce et qu'il n'a pas à faire des « frase » (sic). André Ghénier s'excuse et dit qu'il a répondu « avec toute la simplicité possible ». Il doit expliquer comment il a connu les personnes chez qui il est rencontré et arrêté. Il répond qu'il les a connues il y a quatre ou cinq ans, chez le citoyen Trudaine, sur la place de la Révolution, dans la maison à côté de la place. Alors ces agents de la police révolutionnaire qui entendent comme ils parlent et comme ils écrivent, lui demandent comment il connaît « la maison à Gùtée » et lui font remarquer qu'il n'eât pas « juste dans sa réponse attendue que place de la Révolution il n'y a pas de maison qui se nomme la maison à Gôtée. » C'est l'histoire du Pirée, mais ils n'en conviennent pas et continuent à reprocher à André de faire des « frase » puisqu'il a répété deux fois la maison « à Cotée ». — L'interrogatoire devient plus sérieux sans cesser d'être honteux. — On lui demande où il était à l'époque du 10 août 1792. Il répond que ce jour-là il était seul chez lui rue de Cléry 92, malade d'une colique néphrétique. — On veut savoir quelle est cette maladie, depuis quand U en souflTre, quel est son médecin, quelle différence il y a entre une maladie
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ANDRÉ CHÉNIËR ET LES JACOBINS. 247 et une attaque, et quelles preuves il peut donner de sa maladie au 10 août ? Il nomme son médecin M. Geoffroy. On exige des certificats ; sur ce on lui déclare qu'il est un mauvais citoyen de n'avoir pas concouru à la défense de la patrie, que ce jour-là les boiteux et les infirmes ont pris les armes contre les courtisans du « ci-devant Gapét. » On veut encore savoir pourquoi son père et son frère n'ont pas pris part au 10 août, il répond que son père est vieux et que son frère est en Espagne. On ne lui fait pas grâce de son domestique qui, ayant entendu battre la générale, aurait dû « s'employée pour sauvée la république ». — La fin de cette pièce veut être transcrite intégralement, et dans son expressive laideur « et après avoir fait la lecture du procest verbale et lavoir cleau et signiée et le citoyen Chénier a déclarée qu'il ne vouloit pas signié. » La date est du « 18 vantôse Tan second de la République, etc. » C'est sur ce procès-verbal qu'André Chénier fut écroué, c'est par la main et par la plume de ces gens-là que fut poussé vers Téchafaud Tun des plus beaux génies de la France et du monde.
Dans sa captivité, André Chénier fut plus que jamais l'admirable adversaire des Jacobins. De là, il leur porta des coups qui flétrissent à jamais leur œuvre, leur mémoire et aussi celle de leurs successeurs, s'ils doivent en avoir en toutes choses.
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D'autres, au point de vue littéraire, cherchant le roman jusque dans cette cruelle réalité, ont mêlé la poésie de Ghénier captif à toutes sortes d'émotions. Pour moi, le poète et Thomme n'écoutent, durant ces longues heures, que la voix de la patrie ensanglantée, de la justice indignée, de la poésie armée pour venger Thumanité : la colère remplit son âme. 11 aura çà et là des accents de pitié ; il fera parler « la jeune captive » avec une grâce, une douceur, un goût de la vie, une crainte de la mort, des gémissements mêlés d'espérance, qui forment, dans un cadre étroit, un inimitable tableau. — Une autre fois, il se plaindra de ses amis absents ; un jour, il décrira avec un incomparable éclat les scènes de la vie frivole au milieu des mourants.
Ici même, en ces parcs où la mort nous fait paitre.
Où la hache nous tire au sort.
Beaux poulets sont écrits; maris, amants sont dupes,
Caquetage, intrigues de sots.
On y chante ; on y joue ; on y lève des jupes ;
On y fait chansons et bons mots; L'un pousse et fait bondir sur les toits, sur les vitres.
Un ballon, tout gonflé de vent.
Comme sont les discours des brigands, plats bélttres
Dont SaintnJust est le plus savant.
L'autre court; l'autre saute; et boivent, braillent, rient,
Politiqueurs et raisonneurs.
Et sur les gonds de fer soudain les portes crient ;
Des tigres juges, nos seigneurs.
Le pourvoyeur parait. Quelle sera la proie
Que la hache appelle aujourd'hui?
Chacun frissonne, écoute ; et chacun avec joie
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Voit que ce n'est pas encor lui :
Ce sera toi demain, insensible imbécile [
Mais rame du poète et ses vers se concentrent sur ceux qui ont changé la révolution en une horrible et sanglante boucherie. Le regret qu'il a de la vie et qu'il exprime si noblement se lie étroitement à son humaine et juste colère. Il faut le suivre pas à pas dans ces derniers jours et dans ces dernières œuvres ; il n'a jamais été plus exemplaire, plus doux à entendre, plus fortifiant, plus grand poète. Il résume en lui, sous les murs de sa prison, le véritable et beau génie de la France, de la France de tous les temps, même de celui où il écrit. Car ceux qu'il juge, qu'il attaque, qu'il flétrit, ne sont pas la France ; on la défend à l'extérieur pendant qu'ils la massacrent au dedans. Ils ne représentent ni sa liberté naissante, ni sa gçnçrosité, ni sa justice. — Les fanatiques disent qu'ils la servent : ce n'est pas vrai, ils la déshonorent. La France peut encore un jour être à eux, mais ils ne seront jamais la France. André Ghénier prend le fouet d'Archiloque et il ne le quittera plus ; mais il ne l'agite pas, comme son devancier, pour servir des colères privées ; il peut dire sincèrement :
J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées
Cueilli le poétique miel.
Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière.
Dans tous mes vers on pourra voir ]
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Si ma muse naquit haineuse et meurtrière !
Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.
C'est la patrie qui « allume sa voix » et tout de suite il éclate ainsi :
Contre les noirs Pithons et les hydres fangeuses, Le feu, le fer arment mes mains;
Extirper sans pitié les bêtes venimeuses C'est donner la vie aux humains.
et en même temps :
Mais pour graver aussi la honte inefTaçable,
Paros de l'ïambe acéré Aiguisa le burin brûlant, impérissable;
Fils d'Archiloque, fier André, Ne détends point ton arc, fléau de l'imposture.
Que les passants pleins de tes vers, Les siècles, l'avenir, que toute la nature
Crie à l'aspect de ces pervers :
Hou ! les vils scélérats ! les monstres ! les inf&mes !
De vol, de massacres nourris!
Noirs ivrognes de sang, lâches bourreaux de femmes
Qui n*égorgent point leurs maris ;
Vous n'avez qu'une vie, ô vampires!
Et vous n'expierez qu'une fois Tant de morts et de pleurs, de cendres, de décombres, Qui contre vous lèvent la voix.
L'accent monte jusqu'à Dieu qui semble muet au milieu de ces crimes :
Ils vivent cependant, et de tant de victimes Les cris ne montent point vers toi I
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C'est un pauvre poète, à grand Dieu des armées!
Qui, seul, captif, près de U mort, Attachant à ses yers les ailes enflammées
De ton tonnerre qui s'endort, De la vertu proscrite embrassant la défense
Dénonce aux juges infernaux Ces juges, ces jurés qui frappent l'innocence.
Hécatombe à leurs tribunaux.
Ehl bien, fais-moi donc vivre, et cette horde impure
Sentira quels traits sont les miens.
Us ne sont point eachés dans leur bassesse obscure,
Je les vois, j accours, je les tiens.
Il les tient en effet et presque tous porteront la marque ineffaçable de ses vers. A propos de la translation des cendres de Marat au Panthéon et, quand son frère a joué dans ce scandale le rôle du commentateur, il les rassemble sous son fouet : il faut tout citer ; c'est un maître tableau où se voit toute la bande des vils tyrans qui dévorent la France.
Voûtés du Panthéon, quel mort illustre et rare
Couvrent vos dômes glorieux !
Pourquoi vois-je David qui larmoie et prépare
Sa palette qui fait des dieux?
(Ce stupide David qu'autrefois j'ai chanté!) ciel, faut-il le croire! 6 destin I ô fortune!
Ce cercueil arrosé de pleurs!
Oh ! qUe ne puis-Je ouïr Barère à la tribune
Gros de pathos et de douleurs!
Quelle nouvelle en France t et quel canon d'alarmeë
Dans tous les cœurs a retenti !
Les fils des Jacobins leur adressent de? larmes
Brisso, qui u a jamais menti.
dbyGoogk
Dit avoir vu dans Tair d'exhalaisons impure?
Un noir nuage tournoyer, Du saug et de la fange, et toutes les ordures
Dont se forme un épais bourbier; Et soutient que c'était la sale et vilaine âme
Par qui Marat avait vécu.
De ses jours florissants par Ja main d'une femme
Ce lien aimable est rompu.
Le Calvados en rit ; mais la potence pleure.
Déjà par un fer meurtrier Pelletier fut placé dans l'auguste demeure :
Marat vaut mieux que Pelletier.
Nul n aima tant le sang, n'eut tant de soif des crimes.
Qu'on parle d'un vil scélérat, Bien que Lacroix, Bourdon, soient des mortels sublimes
Nous ne pensons tous qu'à Marat.
Il était né de droit vassal de la potence ;
Il était son plus cher trésor.
Console-toi, gibet, tu sauveras la France I
Pour tes bras la Montagne encor Nourrit bien des héros dans ses nobles repaires,
Legendre, élève de Caton, Le grand Gollot d'Herbois, fier patron des galères.
Plus d'un Robespierre, et Danton, Thuriot, et Chabot; enfin toute la bande
Et club, commune, tribunal.
Mais qui peut les compter? Je te les recommande ;
Tu feras l'appel nominal.
Pour chanter à ces saints de dignes litanies
L'un demande Anacharsis Clotz ; L'autre veut Cabanis, ou d'autres grands génies;
Et qui Grouvelle et qui Laclos.
André Ghénicr complète la liste et le tableau :
Vingt barques, faux tissus de planches fugitives, S'entr'ouvrant au milieu des eaux.
Ont-elles par million dans les gouffres de Loire
Vomi des Français enchaînés, Au Proconsul Carrier, implacable après boire.
Pour son passe-temps amenés?
Et ces porte-plumets, ces commis de carnage,
Ces noirs accusateurs Fuuquiers, Ces Dumas, ces jurés, horrible aréopage
De voleurs et de meurtriers, Les ai-je poursuivis jusqu'en leurs bacchanales,
Lorsque, les yeux encore ardents, Attablés, le bordeaux de chaleurs plus brutales
Allume leurs fronts impudents ?
Ivres et bégayant la crapule et les crimes,
Ils rappellent avec des ris Leurs meurtres d'aujourd'hui, leurs futures victimt^s;
Et parmi les chansons, les cris Trouvent deçà, delà, sous leur main, sous leur touche.
De femmes un vénal essaim.
Dépouilles du vaincu, transfuges de sa couche
Pour la couche de l'assassin; Car ce sexe ébloui de tout semblant de gloire,
Né l'héritage du plus fort.
Quel que soit le vainqueur, suit toujours la victoire,
D'une lèvre, arbitre de mort.
Étale le baiser, le brigue avec audace
Le remords est, dit-on, l'enfer où tout s'expie.
Quel remords agite le flanc.
Tourmente le sommeil du dictateur impie
Qui mange, boit, rote du sang ?
Car qui peut noblement de leur bande perverse
Rendre les attentats fameux?
Ces monstres sont impurs, la lance qui les perce
Sort impure, infecte comme eux.
Quelle sentence, quel pilori, quelle éclatante page
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d'histoire, de justice et de vérité 1 Le poète est impuissant et captif, mais puisque les dieux se taisent, il emprunte leur tonnerre, et si les coups n'arrêtent rien, ils vengent Inhumanité. Ces vers consolent encore à Theure où nous sommes ; ils remplissent le cœur à la fois d'horreur et de reconnaissance : tout y est, chaque héros de cette époque à Son trait qui le perce, et je ne crois pas que l'histoire ait jamais exprimé avec plus de concision et de force l'orgie de la débauche mêlée à celle du sang.
Vers la fin, quelque mélancolie alunit à sa colère et, au souvenir du monde qu*il va quitter, de ses amis qu4l a si bien aimés et quHl ne reverra plus, qu'il n'a pas vus depuis qu'il est captif, le jeune gladiateur dépose Un moment Tarme du combat et laisse voir ainsi la tendresse et la bonté de son âme :
Que pouvaient mes amis? oui, de leur main chérie
Un mot à travers ces barreaux Eût versé quelque baume en mon âme flétrie ;
De For peut-être à mes bourrèâttî...
Mais tout est précipice... Ils ont eu di\>it de vivre,
Vivez, émis; vivez contents.
En dépit de Fouquler, soyez lente à me suivre.
Peut-être en de plue heutièux temps J'ai moi-môme j à l'aspect des pleurs de l'infortune,
Détourné mes regards distraits; A mon tour aujourd'hui ; mon malheur importune i Vivez, amis ; vivez en paix;
Voici, souà quatre rimes, une leçon vivante :
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Un docte à grands projeta rafe&embla des vipères
Et leiir prôchait fratermté.
Mais, déchiré bientôt par ce peuple de frères,
Il dit : » Je Tai bleu mérité. »
Enfin, quelques jours avant de mourir, il jeta au monde ceâ vers magnifiques que la France doit lire et relire, qui devraient être sans cesse sous les yeux de ce grand et noble peuple qui a fait et qui doit faire encore de si belles choses, à la seule condition de ne pas être Tinstrument aveugle des haines et des appétits qui grondent dans son sein. On sème sous ses pas des images de triomphe et de grandeur, on dresse des statues tantôt à ceux-ci, tantôt à ceux-là ; on Tenivre d'idées, on lui montre sous des mots qui le charment des choses qui n'y sont pas ; par ces artifices, on Témeut, on le trouble, on le laisse entraîner et dominer par cette foule dont André Chénier a si souvent parlé et qui prend son nom pour dénaturer et prolonger une révolution qui depuis longtemps n'a plus de cause. Qu'il écoute la voix irritée de ce jeune martyr d'une révolution qu'il avait si sincèrement aimée, il ressentira une horreur définitive et salutaire de tous les crimes cachés sous le nom de la révolution, de la patrie et de la liberté.
G^est mieux que Juvénal lacérant la société dissolue de Rome ; c'est un citoyen innocent qui va mourir et qui ne laisse rien à dire, après lui, de
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256 ANDRÉ GHËNIER ET LES JACOBINS, rhorrible époque où quelques-uns osent encore nous chercher des héros, des exemples et des ancêtres.
Le commencement fait répandre des larmes, et la poésie d'aucun temps n'a rien de plus pathétique ni de plus touchant :
Gomme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre
Animent la fin d'un beau jour, Au pied de l'échafaud j'essaye encor ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour.
Peut-être avant que l'heure, en cercles promenée.
Ait posé sur l'émail brillant Dans les soixante pas où sa route est bornée
Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière ;
Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés Le messagar de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d'infâmes soldats, Emplissant de mon nom ces longs corridors sombres.
Où seul dans la foule, à grands pas.
J'erre, aiguisant ces dards, persécuteurs du crime.
Du juste trop faibles soutiens, Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ;
Et, chargeant mes bras de liens.
Me traîner, amassant en foule, à mon passage,
Mes tristes compagnons reclus Qui me connaissaient tous avant l'aflPrcux message. Mais qui ne me connaissent plus.
Vient un accent de lassitude et de noble dégoût :
Ehl bien, j'ai trop vécu! quelle ft*anchise auguste,
De mâle constance et d'honneur Quels exemples sacrés doux à l'âme du juste,
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Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles,
Quels pleurs d'une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles,
Quels beaux échanges d'amitié Font digne de regret l'habitacle des hommes I
La peur blême et louche est leur Dieu, La bassesse, la feinte. Ah ! lâches que nous sommes !
Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu.
Vienne, vienne la mort î Que la mort me délivre !
Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux I Non, non, puissé-je vivre î
Ma vie importe à la vertu.
Alors arrive le tonnerre :
Car l'honnête homme enfin, victime de l'outrage.
Dans les cachots, près du cercueil.
Relève plus altiers son front et son langage,
Brillant d'un généreux orgueil.
S'il est écrit aux cieux que jamais une épée
N'étincellera dans mes mains.
Dans l'encre et l'amertume une autre arme trempée
Peut encor servir les humains. Justice, vérité, si ma main, si ma bouche,
Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche.
Et si les infâmes progrès.
Si la risée atroce, ou plus atroce injure,
L'encens des hideux scélérats.
Ont pénétre vos cœurs d'une longue blessure.
Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge.
Mourir sans vider mon carquois!
Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange
Ces bourreaux, barbouilleurs de lois.
Ces vers cadavéreux de la France asservie,
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Égorgôe, ô mon cher trésor I ma plume» fieli bile, horreur, Dieux de ma vie !
Par vous seul je respire encor :
Comme la poix brûlante agitée en ses reines
Ressuscite un flambeau mourant i Je souffre, mais je vis, Par vous, loin de mes peines,
D'espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide,
L'invincible dent du chagrin.
Nos amis opprimés, du menteur homicide
Les succès, le sceptre d'airain, Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine,
L'opprobre de subir sa loi.
Tout eût tari ma vie ou contre ma poitrine
Dirigé mon poignard. Mais quoil Nul ne resterait donc pour attendrir l'histoire
Sur tant de justea massacrés l Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire !
Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance !
Pour descendre jusqu'aux enfers, Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance
Déjà levé sur ces pervers l Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice !
Allons, étouffe tes clameurs; Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice, Toi, vertu, pleure si je meurs.
Si on ajoute à « cette forte clameur » poussée dans Tagonie, quelques lignes de prose et, comme un reproche, une provocation et un doute jetés à Dieu lui-même, on a tout le Ghénicr des dernières heures :
« Quoi, ton œil qui voit tout sous les réduits en cendres, pénètre dans les antrea affreux où les
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 259 Collot-d*Herbois, les Gouthon, les Lequinio, couchés sur des cadavres, rongent des ossements humains I Quoi, tu ne fais pas éclater la foudre lorsque des hommes entassés sont écrasés sous leur prison par l'explosion du canon ! tu contemples la Loire, le Rhône, la Charente...
Tu ne crains pas qu'au pied de ton superbe trône
Spinosa, te parlant tout bas, Vienne te dire encore : « Entre nous, je soupçonne,
Seigneur, que vous n'existez pas, )>
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La justice révolutionnaire. — Le tribunal révolutionnaire. — L'idée prend naissance aux Jacobins. — Carrier, Laujuinais, Danton. — Cambacérès jacobin. — Buzot, Vergniaud. — Le décret de Robert Lindet. — Vaines résistances. — Robespierre le veut. — La loi du 22 prairial, — La commission populaire. — Le citoyen Trinchard. — Mémoire du père d'André Chénier.
Cette œuvre admirable de justice, de colère et de lyrisme fut interrompue par la mort. Mais cette étude ne serait pas complète si je m'arrêtais à cette victoire des Jacobins, remportée sur leur jeune et noble adversaire par la plume de Fouquier et la main du bourreau. On sait trop comment alors tombaient les têtes, mais il faut qu'on sache un peu par le détail comment et pourquoi fut tranchée cette tête si bien faite pour la vie et pour la gloire. Il est bon aussi de rappeler ce que les Jacobins nommaient îa justice et ce qu'ils avaient imaginé de cacher sous ce beau nom.
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Si on veut savoir où en sont la raison et la liberté d'un peuple, il suffit de regarder comment y est organisée et comment s*y rend la justice. Si le pays est libre, les magistrats obéissent à des règles inflexibles qui créent des garanties et ils sont indépendants de tout pouvoir politique. Sans cela il peut y avoir des juges, mais il n'y a pas de justice. Au mois de mars 1793, la magistrature élective n'avait ni crédit ni pouvoir. Le tribunal de cassation avait cependant à maintenir l'observation de la loi. Mais de tels instruments ne suffisaient pas à la tyrannie populaire, et voici comment prit naissance l'idée du tribunal révolutionnaire. C'est M. L. Blanc qui parle, avec beaucoup de franchise, quelque désapprobation et sans rien déguiser: «... Gomment contenir l'ennemi intérieur ?... il y avait un parti à prendre, et lequel? Une seconde fois, opposer Thorreur du meurtre à l'excès du péril et recommencer les affreuses scènes de septembre? Impossible I Le massacre des prisonniers en septembre était resté le remords de Paris ; donc plus de transports sanguinaires. Mais il était naturel que, dans ce cas, la nécessité d'une justice sévère et prompte n'en parût que mieux, et c'est ce qui arriva. L'idée d'un tribunal révolutionnaire, jugeant sans appel, fut émise, on ignore par qui : elle était dans l'air. »
Dès le 8 mars, cette idée avait pénétré aux Jacobins et fait le tour des sections, et le 9, convertie en
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262 ANDRÉ GHÉNIER ET LES JAC0BIN3, motion par Carrier, la Convention Tadoptait en ceg termes, dont la rédaction appartient h Leva&seur : « La Convention décrète rétablissement d'un tribunal iuriminel extraordinaire, san» appel et sans recours au tribunal de cassatioui pour le jugement de tous Je» traîtres, conspirateurs et contre-révolution^ naires, »
Voilà le berceau ; la paternité est au3^ Jacobins, et elle n'est pas aussi anonyme que Thistorien le prétend, C'est Carrier qui présente le nouveau-né à îa Convention, laquelle s'empresse de Tadopter, malgré la protestation indignée de Lanjuinais. C'est à ce moment que Danton profère cette horrible parole : « Eh bien, buvons le nang des ennemis de Thumanité s'il le faut, p Le iO mars, Cambacérès, celui qui devait être le sage Cambacérès, comme le qualifie constamment M. Thiers, demande qu'on se hâte d'organiser le tribunal révolutionnaire. Alors se passe une scène dans laquelle la Gironde voit fuir devant elle ses rêves et ses espérances, apparaître les suites inévitables de ses fautes, et peut presque entendre sonner l'heure de son supplice.
Le Girondin Buzot, celui qui seul, assure-t-on, avait fait pénétrer dans le cœur de M'^* Roland un sentiment tendre et féminin, s'élance à la tribune au milieu des murmures ; il les défie et il s'écrie : « Je vous abandonne ma vie, mais je veux sauver marnémoire du déshonneur en m'opposant au despotism e
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de la Convention ; on veut que vous confondiez tous les pouvoirs. « Ici les injures s'ajoutent aux murmures des tribunes, et Robert Lindet, l'ami de Robespierre, propose le décret suivant:
« Le tribunal extraordinaire sera composé de neuf membres nommés par la Convention * ; — ils ne seront soumis à aucune forme pour l'instruction ; -.-. ils acquerront la conviction par tous les moyens possibles, Il y aura toujours dans la salle un membre chargé de recevoir les dénonciations; -— le tribunal pourra poursuivre ceux qui, parleur conduite ou la manifestation de leurs opinions, auraient tenté d'égarer le peuple, etc.» Acet effroyable projet, c'estM, L, Blanc qui l'appelle ainsi, Vergniaud, qui va bientôt mourir, s'écrie : « On vous propose une inquisition plus redoutable que celle de Venise; nous mourrons tous plutôt que d'y consentir. » Vaines paroles et vains serments I Des républicains très en crédit s'indignent eux-mêmes : Cambon, Barère. •— Barère de Vieujjac, qui devait être lui-môme si cruel, cite Salluste et le gouvernement des trente à Athènes : « Ces hommes condamnèrent d'abord à mort des scélérats en hor^ reur à tout le monde; le peuple applaudit. Cette puissance s'accrut et bientôt ils frappèrent arbitrairement les bons et les méchants, en sorte que la Ré-
i . Il faut lire les deux volumes que mon Bdvant collègno du Sénat, M. Wallon, a déjà consacrés au Jribunal révolutionnaire.
publique, accablée sous le joug, fut punie deluiavoir donné confiance. MaisBillaud-Varennes coupa court à cette éloquence en disant : « Nous le voulons. » On amenda toutefois le projet en adjoignant un jurj au tribunal et, dans la séance du soir, le tribunal fut ainsi organisé, sans que Vergniaud eût tenu sa promesse. — Il sera établi à Paris un tribunal extraordinaire qui connaîtra de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tous attentats contre la liberté^ Tégalité, l'unité et l'indivisibilité de la République, etc. -^ Le tribunal sera composé d'un jury et de cinq juges qui appliqueront la loi. — Les juges seront nommés par la Convention... il y aura auprès du tribunal un accusateur public et deux substituts, nommés par la Convention... il sera nommé par la Convention douze citoyens du département de Paris et des quatre départements qui l'environnent, lesquels rempliront les fonctions de jurés avec quatre suppléants... une commission de six membres, pris dans la Convention, sera chargée de faire l'examen et le rapport de toutes les pièces, de rédiger et de présenter les actes d'accusation... le tribunal jugera dans les vingt-quatre heures... les jurés feront leur déclaration à haute voix. .. les biens des condamnés à la peine de mort seront acquis à la République , à la condition par elle de pourvoir à la subsistance des veuves et des enfants, si les condamnés n'avaient pas de biens ailleurs. — Les jugements
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seront exécutés sans recours au tribunal de cassation.
L'article qui imposait la délibération et le vote à haute voix fut inspiré par Thuriot de la Rozière, et l'historien que j'ai choisi pour le citer de préférence à tous autres, dit assez naïvement au sujet de cet article : «Tout le système de la Terreur était là. »
D était bien dans le décret tout entier qu'allaient animer la fureur des uns et la lâcheté des autres. — Mais cela ne suffisait pas et, le 10 juin suivant^ au lendemain de la fête de l'Être Suprême, le tribunal révolutionnaire fut perfectionné sous l'inspiration et avec un texte préparé par Robespierre lui-même. Il chargea Gouthon de le présenter et de le soutenir à la Convention. Voici quelques-uns des odieux motifs donnés à l'appui de cette horrible loi : — « La règle des jugements est la conscience du juge; toute formalité indulgente ou superflue est un danger public; le délai pour punir les ennemis de la patrie ne doit être que le temps de les reconnaître ; il s'agit moins de les punir que de les anéantir ; la défense est supprimée ; les défenseurs rançonnaient les accusés ; les malheureux seuls n'étaient pas défendus. » Quant au décret, qui soulève l'indignation de M. L. Blanc lui-même, en voici les principales dispositions :
Le tribunal révolutionnaire se divisera par sections composées de douze membres, trois juges et neuf
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jurés qui ne pourront juger en nombre moindre que celui de sept. — Il est institué pour jugel* les ennemis du peuple ; — la peine est Ja mort» — La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de document, soit matérielle, soit morale, soit verbale, soit écrite, qui peut naturellement obtenir Tassentiment de tout esprit juste et raisonnable. — La règle des jugements est la conscience des jurés éclairés par l'amour de la patrie ; leur but, le triomphe de la République et la ruine de ses ennemis; la procédure, les moyens simples que le bon sens indique pour parvenir h la connais* aance de la vérité dans les formes que la loi déter-» mine ; elle se borne aux points suivants : Tout ci toyen a le droit de saisir et de traduire devant les magistrats les conspirateurs et les contre-»révolutionnaires ;— il est tenu de les dénoncer dès qu'il les connaît. — L'accusé sera interrogé à l'audience et en public; la formalité de l'interrogatoire secret est supprimée. — S'il existe des preuves soit matérielles, soit morales, indépendamment de la preuve testi* moniale, il ne sera point entendu de témoins; la loi donne pour défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes; elle en refuse aux conspirateurs. — La Convention n'entend pas que les lois concernant l'organisation des tribunaux ordinaires s'appliquent aux crimes de contre- révolution et à l'action du tribunal révolutionnaire. — Il y avait dans le décret
ANDBÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 267 tant d'audace et d'horreur réunies, que Fouquier-Tinville lui-même aie représentant de ce génie extermi-» nateur qui allait se personnifier dans Gollot d'Herboia et Foucher à Lyon et dans Carrier à Nantes » protesta. Si on Ten croit, il se présenta au comité de sa» lut public, exprima son sentiment à Barère, Carnot, Collot'd*Herboii, Billaud-Varennes, qui s'y trou-^ valent. Ils lui répondirent « que cet objet regardait Robespierre. » Il alla ensuite au Comité de sûreté générale où étaient Vadier, Amar, Dubarrau, Vouland, Louis du Bas-Rhin, La Yicomterie et Élie Lacoste. Us lui déclarèrent « qu'il était impossible qu*une pareille loi fûtportée. » Au Comité de Salut public, il attaqua le projet et Robespierre lui dit, à lui, Fouquier-Tinville, qu'il était un aristocrate et qu'il n'y avait que les aristocrates qui pussent parler comme il venait de le faire. A la Convention, un membre renouvela l'inutile clameur de Vergniaud au mois de mars : « Je demande l'ajournement, s'il n'était pas prononcé je me brûlerais la cervelle .» L'ajournement ne fut pas prononcé et personne ne se brûla la cervelle. Robespierre les fit tous trembler et en particulier le futur procureur général de la Cour de cassation, — Il est bon de rappeler que l'historien le plus indulgent pour les excès de la révolution, le plus sympathique aux hommes fous et cruels qui firent ces lois et qui les firent appliquer, s'exprime ainsi sur ce décret qui porte dans l'his-
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toirela datedu 22 prairial, an II — 10 juin 1793. — « Diminuer les garanties de Taccusé en temps de révolution, dit M. L. Blanc, quelle pitoyable folie! G*est alors au contraire qu*il serait urgent de les multiplier ; car au sein des discordes civiles la voix de la conscience n'est que trop souvent étouffée par la passion; dans la sphère des opinions politiques si controversables de leur nature, ce qui est un crime pour l'un est une vertu pour l'autre, V évidence n'est plus qu'une chose relative; le juge en pareilles circonstances appartenant toujours à un parti, et au parti vainqueur, peut-il être aussi désintéressé dans le résultat du procès que l'est un magistrat appelé à décider entre des intérêts privés? on l'espérerait en vain. Pas de juge politique en qui l'accusé n'ait un ennemi; et conséquemment tout ce qu'on ajoute à la puissance arbitraire dupremier, on risque de l'enlever à la justice. » Et à l'occasion des crimes spécifiés dans le décret : « A côté de ces crimes en figuraient d'autres d'un caractère horriblement vague, comme ceux qui consistaient à semer le découragement, à répandre de fausses nouvelles pour diviser ou troubler le peuple, à égarer l'opinion, à dépraver les mœurs, à corrompre la conscience publique ». Aussi il raconte que Billaud-Varennes l'a reproché à Robespierre « comme un décret abominable qui faisait l'effroi des patriotes * ». 1. M. Thiers n'hésite pas à attribuer la responsabilité de
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 269 Si on ajoute à ce tribunal la formation d'une commission populaire chargée d'examiner les motifs de détention, ayant le droit de faire des visites domiciliaires la nuit, et, si on songe aux instruments qui manièrent ces horribles machines d'iniquité et de violence, on aura ridée de la justice et des juges qui firent périr André Chénier. Cette commission populaire était une annexe du tribunal révolutionnaire. On peut juger sa composition, son but et ses exploits par la lettre suivante d'un de ses membres que M. Becq de Fouquières a le premier publiée. Elle est d'un citoyen Trinchard, ex-juré au tribunal révolutionnaire; elle est adressée à son frère : c'est l'orthographe et la langue d'un des juges et des bourreaux d'alors.
« Jetaprans mon frère que je été undes jurés qui ont jugé la béte féroche qui a dévoré une grende partie de la république celé que Ion califiait si deven de raine et je taprans que nous sommes après à jugé la clique brîssotine ils sont 21 je taprans que je demenag je reste dans la rue de la Monoie tu voudra bien me faire savoir comme est l'esprit public dans ta gâr-
cette loi à Robespierre : « Les chefs du gouvernement, qui s'étaient habitués à penser que la révolution avait le droit de détruire tous ses ennemis, et qu'à la simple inspection, on devait les distinguer, croyaient qu'on ne pouvait rendre la procédure révolutionnaire trop expéditive. Robespierre, particulièrement chargé du tribunal, avait préparé la loi avec Couthon seul, car Saint-Just était absent; — il n'avait paa daigné consulter ses autres collègues du Goinité. »>
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270 ANDRÉ CHÉNIER ET l,ES JACOBINS.
nisontpour ici noua avons mis au pas les modérés et enfermés le» aristocrates. »
C'est à cette commission que le père d'André Chénier eut Timprudence d'adresser un mémoire dana lequel le malheureux vieillard a la faiblesse d'alléguer son patriotisme et celui de son ûls.
Il y a là un témoignage de sa douleur, de son effroi, de Ift dure nécessité où étaiont les âmes les plus droites de fléchir devant les vainqueurs, Ce sanglot et ces pieux mensonges du père contrastent avec la fière colère du fils,
« Le citoyen André Gbénier est un patriote dont la vie fut toujours irréprochable. Il se fit connaître et s'attira des inimitiés honorables par le courage avec lequel il dénonça comme des intrigants Brissot, Pétion, Manuel, Danton (c'est un travestissèment de la pensée d'André Gbénier et une flatterie adressée à Robespierre), sur lesquels son opinion est devenue l'opinion générale. Sous Tancien régime, comme sous le nouveau, il a vécu loin de toute ambition, dans Tétude et dans la retraite; dans les deux dernières années, sa vie a été encore plus retirée : constamment soumis aux lois, étranger à toute intrigue, il allait quelquefois soigner sa santé dans la plus profonde solitude à Versailles, où plusieurs citoyens ses voisins, rendront témoignage de la vie qu'il a menée. Il y a été malade plusieurs mois ; et c'est après sa convalescence que de retour
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à Paris, le hasard Ta conduit en visite cbea la citoyenne Pastoret, Le soussigné, âgé de goixante^ douze ans, père d'André Ghénier, reconnu pour très bon citoyen à la section de Brutus, soumet ce» ol> servations à la commission chargée de l'examen des détention». Il espère que lea citoyens membres de cette commission, approuveront les représentations d'un père irréprochable qui réclame un fils irréprochable et privé depuis trois mois de la liberté qu'il n'a jamais mérité de perdre. »
Bn dépit des déclarations de son père, André Ghénier avait fait ce qu'il fallait pour mériter Thonneur d'être une victime. Toutefois dans la confusion qui régnait, au milieu des préoccupations de toutes aortes, les haines particulières qu'il avait suscitées l'auraient peut-être laissé languir en prison. Le souvenir de sa lutte écrite, qui nous paraît ineffaçable, avait pu s'affaiblir. GoUot-d'Herbois entassait aiU leursles victimes. Il n'y avaitrien dans le dossierd' André qu'une ridicule imputation «d'avoir recelé les papiers de l'ambassadeur d'Espagne et de les avoir soustraits aux recherches du comité de sûreté générale depuis qu'il était à la maison Lazare ». Mais il devait être compris dans cette prétendue conspiration des prisons dont l'initiative remonte aux Jacobins, et particulièrement à Robespierre. La Révolution avait déjà dévoré beaucoup de ses auteurs et de ses héros, de ceux qu'André avait flétris. Le tribunal ré-
volutionnaire avait été son docile auxiliaire et, dans le procès de Danton et de Camille Desmoulins, le tribunal et la Convention avaient poussé l'audace et la violence judiciaire àsesdernîèreslimites. Les accusés demandaient à faire entendre des témoins ; la voix de Danton avait ce jour-là la puissance d'un tribun qui défend sa vie. Herman, qui préside, Tami et l'agent de Robespierre, rivalise avec Fouquier- Tinville d'intolérance et d'outrages. Fouquier, qui voit le public troublé, entraîné par la voix des accusés, écrit à la Convention pour savoir ce qu'il doit faire, il demande s'il faut ou non entendre dès témoins, et la Convention décrète : « Que le président du tribunal emploiera tous les moyens que la loi lui donne pour faire respecter son autorité, et que tout prévenu qui résistera ou insultera à la justice nationale, sera mis hors des débats sur-le-champ. » C'est Herman qui fait exécuter cet abominable décret, abominable même contre Danton ; c'est lui qui, à la suite du procès, fut mis par Robespierre à la tête du Commissariat des administrations civiles, police et tribunaux dont relevaient les prisons. Pour caractériser son œuvre dans « cette conspiration des prisons » qui allait livrer André Chénier à l'échafaud, il suffit de rappeler ce que dit M. L. Blanc : « Ce qui le condamne lui et Lane, son adjoint, c'est la facilité avec laquelle ils ouvrirent l'oreille à de basses dénonciations contre une foule de prisonniers que
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ces dénonciations vouaient à la mort. » Mais c'est là une atténuation de la vérité, et le même historien le reconnaît lui-même puisqu'il ajoute : « Herman fit un rapport au comité de Sûreté générale qui contenait ces mots odieusement caractéristiques : « 11 faudrait peut-être en un instant purger les prisons. » L'autorisation qu'il demandait lui fut accordée par le comité de salut public sous les signatures de Prieur, Lindet et Garnot. — C'est quelques jours après que Barère osait dire qu'il s'agissait « d'épurer la population » et que dans deux mois les prisons seraient évacuées. Ce mot d'épuration, si cruellement employé alors, a pris place dans la langue politique dont il est devenu une des expressions familières. Cette conspiration des prisons, ainsi voulue,ainsi imaginée, amena à Bicêtre et au Luxembourg d'horribles effets * et livra au tribunal révolutionnaire une armée de victimes; les historiens les moins suspects sont forcés de convenir qu'au Luxembourg les nommés Vernet, Beausire et Boyenval inventèrent la fable d'une conspiration, et qu'à la Force Fouquier-Tinville fit conduire la nuit au comité de Sûreté générale un détenu appelé Férière et voulut le contraindre à avouer qu'il y avait aussi dans cette prison une conspiration^
1. 146 détenus à la prison du Luxembourg périrent sur l'échafaud dans les journées des 19, 21 et 22 messidor.
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La Conspiration de Saiat-Lazare. — L'italiea Maalni. — Le serrurier Coquery. — Le commissaire Faro. — Une singulière enquête. — L'instituteur Alain, continuateur de Honsln. -^ Hefman et «on adjoint Lanc. — M. Gampardon."^ La coofecUon des listes. -— Robinet et Jeaubert les Belges, chargés de ce soin. — Vils espions. — Fouquier- Tinville. — Ses portraits. — La liste définitive. — L*acte d'accusation. — Monstrueuse confusion.
Dès le 23 messidor, Tenquéte commença à Saint- Lazare, dirigée par Faro, agent de Robespierre. Un misérable du nom de Manini, aventurier italien, avait recueilli, au milieu des détenus, quelques paroles de regret, d*espéranco ou quelques propos tenus sur Robespierre ; cela avait suffi pour asseoir une dénonciation, une enquête, une accusation et préparer la mort d'un grand nombre de malheureux» — Je résume Tenquête pour qu'on voie bien au milieu de quelles gens, de quelles suppositions,
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de quelled inventions absurdes, de quels grossiers mensonges a été préparé Tacte qui devait conduire André Ciiénier à la mort. — Le citoyen Paro ose affirmer, avant même d*avoir entendu Manini, qu'il existe « un complot constamment suivi de boulever^ ser la république en établissant la révolte dans les maisons d'arrêt, en provoquant la dissolution de la représentation nationale dans la personne de ses membres composant le comité de salut public et de sûreté générale » ; puis il écoute Manini « qu'il a interpellé de lui déclarer avec franchise quels sont les détenus qui conspirent dans la dite maison, leurs noms, leurs discours, leurs actions et leurs moyens de correspondance. » Le Milanais ou le Florentin lui fait alors le récit convenu. Il sait par un pauvre serrurier, nommé Coquery, qui sert les prisonniers, « qu'un jeune instituteur, appelé Alain, logeant avec le citoyen Isnard dans la même chambre, a combiné avec Coquery un plan d'évasion à l'aide d'une échelle de cordes, quHl a entraîné dans son opinion les citoyens Salle et Gautier après leur avoir perdu la tête par ses discours libertîcides, en leur disant que tous les individus qui étaient dans les prisons passeraient tous à la guillotine, que telle était l'opinion définitive des deux comités réunis et surtout du scélérat Robespierre. » Salle, que le dénonciateur appelle Celle, et Gautier, ont fait « des offres réelles de neuf mille
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276 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, livres à Goquery pour les aider à couper des barreaux ; » en outre, Alain a une correspondance « au moyen de livres qu'on lui fait passer, » et celui qui les lui fait passer est le quidam qui doit l'attendre .avec Téchelle de cordes.
Manini ajoute qu'un commissionnaire détenu à la Force et qui se trouvait avec lui dans la chambre d'Alain ( Corridor Pluviôse n® 22 ), doit savoir le nom, la demeure, le jour de l'élargissement du quidam. Après quoi le noble italien promet d'en savoir el d'en dire davantage à la première occasion. Mais tout d'un coup il se ravise, il est dans la chambre du concierge, aperçoit des bouteilles dans la cheminée de la chambre ; il avait déjà conçu le soupçon d'un cadeau fait ( le commissaire écrit cadot ) par Celle au concierge, ne connaissant pas alors le nombre des bouteilles. Ce trait de la fin emporte la confiance. Alors le commissaire Faro appelle le serrurier Coquery. Goquery joue assez bien son rôle : il a connu Alain à là Force, ils se sont retrouvés à Lazare dans la même chambrée. Alain cherchait à se sauver ; il lui a même demandé à lui, Coquery, qui était allé en Espagne, s'il y gagnerait sa vie, que c'était là qu'il voulait se réfugier ; dans diverses conversations, Alain lui a dit que s'il tenait Robespierre, il l'étranglerait, que c'était un scélérat. Alors les détenus Celle et Gautier lui ont proposé neuf mille livres « pour couper les barreaux du
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premier étage du corridor vis-à-vis la terrasse ; » mais il a repoussé ces offres avec indignation et a dit que, quand bien même les portes seraient ouvertes, il ne se sauverait pas. On demande ensuite à rhéroïque Goquery, qui ne se sauverait pas, même les portes étant ouvertes, si le concierge a des égards pour les détenus riches, ce qui serait une preuve de complot. Il répond que ce misérable concierge vise les lettres de Celle seul les jours de décade, jour auquel on ne vise les lettres pour personne. Quant aux bouteilles, il les reconnaît pour être celles du vin d'ordinaire du citoyen Celle ; mais ce qui est bien plus grave, un jour Celle a porté luimême au concierge une bouteille de vin du Pape que lui, Goquery, offrait de porter pour en éviter la peine à Celle.
Gomme hors-d œuvre, on lui demande ce qu'il pense de Tadministrateur ; il dit : « Ni bien ni mal, cependant il se soûle avec le concierge. »
Aussitôt comparait le détenu Salle, le comte Louis Salle, inspecteur général des effets militaires aux armées de rintérieur. — Il explique qu'il n'a pas témoigné le désir de s'évader, effrayé par les discours d'Alain, « qu'un homme de son âge ne se laissait point effrayer par un jeune homme. » Il convient qu'un jour, dînant avec les détenus Alain, Isnard, Gautier et Goquery, il a entendu dire que si on voulait s'évader, la chose serait facile en mettant une
278 ANDRÉ CHÉNtER ET LE8 JACOBINS.
planche qui irait de la fenêtre du corridor du premier étage & la terrasse. — Mais Ooquery fit observer qu'il faudrait scier au moins un barreau et que pour cela on aurait besoin d'une scie d'horloger. — C'était un propos de prisonnier qui tomba et dont îl ne fut plus question. — Il n'a jamais offert aucune somme à Goquery, ni donné de Vin au concierge, ni reçu de lettres les jours de décade. — On entend ensuite Gautier, âgé de vingt-quatre ans, ancien page du roi, qui se borne à déclarer que si Alain a témoigné devant lui de l'impatience d*étre détenu, c'est qu*il désirait être jugé. Quant au citoyen Désisnard, et non pasisnard, commis de banque, âgé de vingt-trois ans, compagnon de chambre d'Alain, îl l'a entendu w parler contre ce député et dire que Robespierre n'était pas juste, » qu'il était un scélérat, que tous les détenus seraient guillotinés suivant le vœu des comités. On arrive à Alain, instituteur, âgé de vingt-huit ans, demeurant rueÉloi, section de la Cité, n« 16; îa seconde question qu'on lui adresse ferait sourire, si le sujet le comportait — il parlait dans ses lettres d'un de ses frères qui s*appelait Auguste; on lui demande, le commissaire Faro lui demande quel est le citoyen auguste dont il s'informe souvent dans ses lettres. — Il nie absolument son projet d'évasion. On veut connaître ses opinions sur Robespierre ; il dit très sensément « qu'on n'a point d'opinion en prison. » îl faut qu'il exprime sa pensée sur le 31 mai
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS, 279 et autres journées mémorables qui ont eu lieu dans la république ainsi que dans sa section. U répond avec noblesse qu'il n'a pas parlé dans sa section, quoiqu'il ait demandé la parole; que quand il a parlé, il a cru parler en homme libre ; qu'il se serait dispensé de parler si son opinion eût été générale ; que son opinion était à lui et qu'il s'est cru libre de remettre dans le sens que sa raison lui a dicté, *>-*U est bon de remarquer que ce jeune homme était d*origine absolument démocratique-— sa mère était fruitière— et qu*il exerçait une prof ession alors et tou* jours populaire. Mais voici la vraie question ; je la donne dans le texte même : <( Â lui demandé s'il a fréquenté les Jacobins et s'il était de leurs opinions? A répondu qu41 n'a jamais été aux Jacobins, et quant à leurs opinions, cela le regarde. —C'est plus fier que le mémoire du père d'André Chénier. Mais comme on voit bien, même dans cet informe procès-verbal, la main des Jacobins et le bras de Robespierre. On demande ensuite au concierge Semé, qui était à la fois méchant et voleur, s'il a eu eon^ naissance de conspirations « hourdy » dans la maison; il ne sait rien que par Manini. Le lendemain, 24 messidor, Paro, qui ne néglige rien, se transporte à la Force pour entendre le commissionnaire qui a connu Alain à Saint-Lazare, Jacques Clair Goudail- 1er. Le pauvre homme n'a jamais porté à Alain que son boire et son manger et des lettres destinées à la
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280 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, sœur d'Alain, toutes visées. Il est détenu à la Force pour avoir remis une lettre au citoyen Le Gai, libraire, dont le commis Ta fait arrêter pour tncmime et conduire au comité de sûreté générale d'où il a été envoyé en prison. Le même jour 24,Paroet ses collègues les administrateurs de police Quenel, Teurlot, Cresson, Henry, Benoit, Remy, adressent au comité de sûreté générale un rapport joint à l'odieuse et ridicule enquête qui vient d'être analysée. Le rapport est court, embarrassé et semble ne pas oser conclure « Vous y verrez (dans l'enquête) que trois ou quatre dépositions s'y réunissent contre le nommé Alain qui est accusé d'avoir tenu des propos infâmes contre les représentants fidèles à la cause du peuple et d'avoir cherché à semer l'alarme dans la prison, et q\ïil parait que neuf mille livres ont été offertes à un des dénonciateurs pour favoriser un projet d'évasion. Deux ou trois autres individus sont aussi compromis dans cette affaire, quinous/îarat^ devoir être examinée de plus près par l'accusateur public du tribunal révolutionnaire. »
L'œuvre n'était pas complète et ce n'était pas pour convaincre de haine contre Robespierre l'instituteur Alain qu'on l'avait commandée et qu'elle avait été si grossièrement entreprise. Il s'agissait de grouper autour de ces deux ou trois conspirateurs un grand nombre de leurs co-détenus contre lesquels la justice révolutionnaire n'avait ni documents ni
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 281 preuves, il s'agissait de faire une liste pour Téchafaud comme dans les autres prisons. Herman chargea de ce soin son adjoint Lane. Deux individus et quels individus I travaillèrent avec Lane dans la loge du concierge Semé à dresser cette liste. Le savant et consciencieux auteur du « Tribunal révolutionnaire de Paris, » M. Campardon, n'a rien laissé à dire sur eux. Le premier, Jeaubert, était un Belge réfugié, détenu en même temps que Ronsin, Clootz et Pereyra ; il avait été très lié avec eux et il avait contribué à répandre à Saint-Lazare le bruit d'un nouveau 2 septembre, bruit que Faro attribuait à Alain. Le second. Robinet, marié à Bruxelles, se donnait comme un des agents les plus actifs de la Révolution française en Belgique ; il était le secrétaire de Jeaubert. L'administration de police avait mis à la disposition de ces misérables les registres d'écrou pour les aider dans leur odieuse besogne. Robinet tenait dans la prison un langage horrible : « Nous sommes chargés, Jeaubert et moi, par les comités de Salut public et de Sûreté générale, de faire la liste de tous les aristocrates et de tous les contrerévolutionnaires qui sont dans cette maison ; aussitôt que nous aurons fait cette liste, tous les patriotes sortiront. » Il montrait avec orgueil une liste de quatre-vingts détenus et il ajoutait : « Il est décidé que toutes ces têtes tomberont, nous sommes bien soutenus. » — « Voyez, disait-il à un prisonnier, ces mots
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282 ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS, qui sont au bat do la liste : « Nous observons qua noue ne dénonçons pas, nous nous bornons à émottre notreopinion sur les individus ci-dessus, ainsi qua cela nous a été demandé. » •*• En cas qu'on veuille nous inquiéter, ce qui n'arrivera pas, ces mots nous sau^ veront. » Voici Vintitulé de la première list« ; Noms des détenus que nous croyons « en notre am^ et cons» cience » être ennemis du peuple et ne pa« aimer le gouvernement actuel de la République française,
Sur cette liste, où n'est pas encore André Ché^ nier, figurent, entre autres, le comte de Flavigny, soupçonné d'avoir été au château Je iO août ; le ba-» ron Trenk, auteur de toutes les mauvaises nouvelles ; la marquise de Fleury, la comtesse de Meursin, ftC' cusée d'aristocratie puante ; Boucbeti secrétaire de Bailly, auteur de Taffaire du Champ-de-Mars et d9 plusieurs autres actions scélérates qu'il a conseillées à Bailly ; Serre, gouverneur de Cbandernagor, frère de Serre, député, mis hors la loi, un des principauH agent» de la Gironde à Bordeaux ; LoyseroUes père ; il a été prouvé que c'était lui qui avait dit que les membres de la Convention nationale parlaient comme des apôtres et agissaient comme des apthropophages ; LoyseroUes ftj» , ex-noble, a écrit ces vers lorsque Dnrosoy fut condamné ;
Immortel Durofloy, Ta «ervi» ton pay» et tu meurs poar toQ roi.
Longehamp, êx-noble, qui disait qa'on ne pourait
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ANDRÉ, GHÉNIER ET Ï,ES JACOBINS. 283 plus trouver delà bonne compagnie qu'en prison,.,» Les espions ajoutaient à la liste dressée « en leur Àme et conscience » des réflexions dignes d'eux, de ceux qu'ils servaient et du but qu'ils devaient atteindre : « Nous croyons ces individus ennemis du peuple..., mais nous n'avons pas de preuves matérielles qui établissent cette conviction, elle est acquise par des remarques que nous avons faites. » Et ils énumèrent ces remarques. C'est comme la poé-^ tique de la loi des suspects essayée par d'ignobles pro* sateurs. -^ Ils ont vu « les nobles, les prêtres, se rechercher, vivre ensemble et se défier de ceux qu'ils croyaient patriotes, en les désignant comme des espions. Ils se groupaient dans les corridors, soit pour causer, soit pour lire la gazette ; aux mauvaises nouvelles, ils prenaient un ton goguenard, » et lorsque nous venions à passer, disent ces messieurs, il se faisait un profond silence. Je le crois bien. C'est ee qui arrive toujours quand on se croit devant des espions. — Ils reprochent encore aux détenus d'inventer de fausses nouvelles, au baron Trenk, d'annoncer « que cent mille Valaques monteraient à cheval pour envahir la France, » à tous, de n'employer le mot de citoyen que par réflexion et de fournir par là un indice de la haine qu'ils — les prêtres et les nobles — portent à la révolution.
Ici il faut citer textuellement parce que cette partie du rapport tend à rattacher les malheureux
284 ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS, prisonniers de Saint-Lazare à la conspiration de Ronsin. Ronsin, le général Ronsin, avait été battu en Vendée, mais il avait à Lyon assisté Gollot-d'Herbois et il se glorifiait publiquement de ces derniers exploits. Il avait avec Vincent, Hébert, Momoro, Kock l'agioteur, Glootz, Chaumette et d'autres, tenté, au nom de la commune, de préparer une insurrection. Il avait visité les prisons en grand uniforme de général. Pache devait être le grand juge du nouveau gouvernement, lui, le généralissime y et Chaumette, sans doute, le grand prêtre. Si on en croit M. Thiei's voici à quoi se réduisait la conspiration : « Glubistes du dernier rang, coupe-jarrets enrégimentés dans l'armée révolutionnaire, ils avaient l'exagération des inférieurs, des porteurs d'ordre, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu pousser le gouvernement révolutionnaire jusqu'à en faire une simple commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'à la persécution des cultes, les mœurs républicaines jusqu'à la grossièreté, la liberté de langage jusqu'à la bassesse la plus dégoûtante, enfin, la défiance et la sévérité démocratiques à l'égard des hommes jusqu'à la diffamation la plus atroce. » C'est à cela que les espions de Saint-Lazare rattachaient le complot de l'instituteur Alain. Ils osaient écrire : « Lors du développement de la conspiration de Ronsin, les nobles et les prêtres nous désignaient comme leurs complices ( en cela, ils ne se seraient
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ANDRÉ CHÉxNIER ET LES JACOBINS. 28S probablement pas trompés), nous qui avions dénoncé ce complot trois mois avant qu'il fût connu de la nation et au péril de notre vie. Eh bien, les prêtres et les nobles dirent que nous avions voulu égorger les patriotes, et c'étaient eux qui seuls alors prétendaient être les patriotes désignés pour être égorgés, tandis qu'il est connu que les listes faites par Ronsin étaient composées de patriotes sur lesquels il ne pouvait compter pour rétablir la tyrannie et dont il voulait se défaire en les faisant massacrer par les nobles et les prêtres dont il secondait les intentions en voulantrétablir la royauté. Ces nobles, ces prêtres, nous insultèrent de toutes les manières et firent des efTorts incroyables pour causer un mouvement dans les prisons. Nous déclarons hautement que nous n'étions pas dupes de leur conduite, que nous étions déterminés à tout souffrir pour déjouer leurs projets, et un de nous en fut quitte pour un coup de poing qu'il ne rendit pas. Et malgré qu'il fut enfin reconnu que c'était nous qui avions sauvé la Convention nationale en dénonçant les complots de Ronsin, les prêtres et les nobles continuèrent à nous éviter et à avertir les nouveaux venus que nous étions des espions dont il fallait se défier. » Robinet compléta la liste, par ordre du citoyen Herman, dans la chambre du concierge Semé, et c'est là qu'on trouve au-dessous du nom du comte de Créqui-Montmorency, les noms de Roucher, auteur du poème des
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Moii, et d'André Gbénier « qui avait recelé les papiers, ete,, etc, » Les frères Trudaine y figurent aussi, a¥0e Moncrif « ex<-noble, garde du tyran » et Jozeau, secrétaire de Pélion, — La liste fut close le 2 thermidor et remise par Lane à la commission d'administration civile, police et tribunaux, qui ladres^ sa h l'aecusateur public avec cette mention : à ren^ voyer à faeeiuateur public^ Fouquier la disposa à son tour après avoir supprimé deux noms^ celui du prince de Hesse et celui du marquis de Barbantaae« Le nom d'André Gbénier, sous le numéro 63, n*est plus accompagné d'aucune mention. Après avoir pris des renseignements auprès de la commission populaire que présidait Tex-juré Trinchard, Fouquier dressa Tacte d'accusation. Cet homme de /oi, flls d'un cultivateur d'Hérouelles, près de Saint» Quentin, représente bien au physique et au moral la férocité révolutionnaire, non dans Time d'un ar^ tisan ou d*un pauvre qu'aucune éducation n*aurait pu contenir, mais dans celle d'un petit bourgeois qui met dans sa fureur beaucoup de l&cbeté et un peu de procédure. « Tète ronde, cheveux noirs et unis, front blême, petits yeux chatoyants, visage plein et grêlé, taille moyenne, jambe assez forte, regard tantôt fixe, tantôt oblique, tel était Thomme extérieur, » tout ce qu'il fallait « pour faire honte aux dieux, » comme Gbénier l'a dit de Harat. Pouiv. quoi tenter un nouveau portrait? Il a été fait de
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âNDRÊ CHÉNIER et les JACOBIIfS. 287 main d'ouvrier, et d'un ouvrier ardent ami de U Révolution : « Quand il allait parler, il fronçait le sourcil. Sa voix rude pasiait souvent de Taigu au grave (heureuK mélange de cette voix des huissiers de comédie et des graves procureurs); die avait pour les accusés le son de la hache sur le billot. Procureur au Ghâtelet comme Coffinhal, il avait, en 1781, composé des vers à la louange de Louis XVI. — Ce phénomène est très commun chez les révolutionnaires.— *D'abord juré du tribunal révo^ îutionnaire> puis accusateur public, il fut à Paris le représentant de ce génie exterminateur qui allait se peftionnifier dans CoUot-d'Herbois et Fouché à Lyon, et dans Carrier à Nantes. Son opinion était presque toujours la mort. Il avait de tels accès d'impatience sanguinaire, qu'il faisait préparer à Tavance les jugements, la guillotine et les charrettes. En certaines circonstances, il résulta de ses hâtives fure rs qu'il y eut substitution de personnes. Quelquefois, il laissait sans les ouvrir des paquets que lui avaient adressés des détenus et qui contenaient des pièces à décharge ; on trouva de ces paquets che» lui après son arrestation. Un jour, un huissier ayant reçu Tordre d^aller chercher au Luxembourg une citoyenne Biron et lui étant venu dire qu'il avait trouvé deux femmes de ce nom : « Eh bien, s'écrial-il, amenez-les toutes les deux^ elles y passeront. i> Il se plaignait souvent de ce qbe les huissiers n'ai-
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288 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, laient pas assez vite en besogne : « Vous n'êtes point au pas, » leur disait-il, et il ajoutait en parlant des accusés : « Il m'en faut deux ou trois cents par décade. » On l'entendit rugir à certains acquittements ; de là le cri que plus tard pousse Fréron, qui luimême avait bu tant de sang : « Je demande que Fouquier aille cuver dans les enfers tout le sang dont il s'est enivré. »
Le portrait est presque fait devant Toriginal, chaque trait est fourni par des témoins. Qu'importent après cela les nuances à l'aide desquelles le peintre essaie d'affaiblir ou d'adoucir la repoussante horreur de sa peinture; elles ne corrigent rien et laissent à l'accusateur public sa laideur naturelle et acquise.
Voici l'accusation générale; il est aisé de la juger après le simple récit qui vient d'être fait; elle ne repose sur rien et les locutions même de Fouquier-Tinville, il paraît que, il semble que, véritables expressions de comédie, indiquent assez que l'accusation manquait de preuves. Elle n'en rattache pas moins Alain et ses complices àDillon, Ronsin , GhaumeMo et Hébert. « Examen fait des pièces adressées à l'accusateur public, il en résulte que Dillon, Ron«iin. Chaumette etHébert, avaient des agents et des complices (•/; leur conspiration perfide dans toutes le. m<' îsi»ns d arrêt pour y suivre leurs trames et en prép«{?v l'exécution. Depuis que le glaive
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de la loi a frappé ces grands coupables, leurs agents, devenus chefs à leur tour, ont tout tenté pour parvenir à leurs fins et exécuter leurs trames libertîcides. Alain a été un des principaux chefs de la conspiration qui s'est formée dans la maison d'arrêt de Lazare; il paraît s'être associé Gauthier, Selle, et Desisnard qui devaient concourir avec lui à son exécution. Selle j^arat^ même avoir offert une somme de neuf mille livres à un autre détenu pour l'engager à couper les barreaux de la croisée par oii il devait s'évader et faire évader les autres prisonniers. Des correspondances à l'intérieur étaient entretenues et favorisées, et sous prétexte de faire passer des livres à Alain, on faisait passer toutes les lettres qui pouvaient contenir des instructions et des renseignements du dehors. Des cordes, des draps devaient servir à l'évasion des premiers pendant la nuit, qui, réunis à leurs complices du dehors, se seraient emparés des portes et auraient facilité les manœuvres et les violences qui se seraient pratiquées dans l'intérieur parles détenus complices de ce complot. Les discours tenus par Alain et autres chefs de la conspiration contre la Convention nationale et surtout les représentants du peuple, membres des comités de salut public et de sûreté générale, prouvent l'usage que ces conspirateurs voulaient faire de leur liberté pour dissoudre, par l'assassinat
et le meurtre des députas, la représentation natio-
290 ÂNDRÊ GHÉNIËR £T L£S JACOBINS.
nale. Des ex-nobles^ dm ex-prètres étaieul^ comme dans toutes les autres maisons d'arrèl» les eomplU ces de cette eoaaspiraUoQ et. comptaient sur saa succès comme le signai de la eontre-RévoiulieaDt qu'ils u'cxnt cessé de méditer depuis^ que le peuple français, dont ils sont les plus cruels ennemis» a brisé les fers de Tesclavagesous lequel il gémissait. »
Uestdifficiled'imagineriine couvre plus rempiiede mensonges, d'inepties, de niaîseriesealculéesetdeba* nalités sanguinaires. Ce fils de fruitière transformé ((en ennemi cruel du peuple et n'a3rant cessé de inéditer la contre^Révolution >^, devenu un chef de eoiis* piration, successeur de Ronsîn> de Vinc««t et de Chaumette^ n'est qu'une plate invenlion. Su^^pioser qu'arec trois détenus et queues affidés à Textérieur pour favoriser l'évasion^ ce jeune instituteur soegeèt à égorger la représentation natioaale, Fouquier-Tinville lui-même ne le pouvait faire» non plus que son ias^ pirateur^ Titalien Manini. L'histoire des dr^ps et des cordes ne repose absolument 9ur rien. Siée n'était la gravité du siijet, on pourrait dire que c'est du re»r plissage. C'est sur un pareil document que vingt^inq prisonniers furent, le ^ thermidor, extraits de Saint- Lazare, écroués à la Ckmeiergerie, et conduits au tribunal et à la mort le 6 thermidor 4 Ce p^ème jour, Fouquier-Tinvillo rédigeait l'acte d'aecufiation qui s'appliquait partieulièremeat à André Ghéni«r et à Roucb^) son compagmin de captivité. On va voir
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àhdré chénisr £t les jacobins. »t
que eei hommedeloisavaiisipeaceqii'Ufaisaity qu'il confond André Ghénier ayecson frère SaiiTeiirChé» nier, adjudant-général, chef de brigade sons Don noorîez, récemment arrêté à Beamrais, détenu à la Gmicîergerie, et réunit deux aecosatioifes sarla tète d'André. Le peintre de Fonquier a omis, ce détail qni moAtre sous quelles consciences et sous quelles mains allait périr ce poète immorteL En tète de l'acte^ André Ghénier est ainsi désigné : trente-un ans, né à Constantin<^e, hommes de lettres,, ex-adjudasi général, cb^ de brigade sous i>amouriei^ deme»rant me de Glérjr; il est traduit au tribonal rérohilionnaire coinme « préraïku de s'être rendu eiH nesai du peuple par des complots, tran^s et mancmnrres contre-révolutionnaires* )»
Lui el ses eo-détenus, {Hréyenus comme loi, «cn»! étéles complices de la conspiration dont Alain, Selle et l^iard (c'est Desknard), frappés du glahre de la k (le jour même 6 thermidor, Os ne Tétaîent sans doute pas encore quand Tacte est rédigé), étaient les chefs et dont les détails, le but et les moyens sont con*nns dn tribunal. Tom devaient seconder les princîpanx chefs et se procurer par la vidlence une liberté dont ilsnedevaient user que pourcons(H»mer lespl^us grands forfaits; ces trames, ces complots ne sont que la suite de tousceux que les prévenus n'ont cessé de former depuis le cottHneneemeRt de la Rérola^ tien. » Ici se trottVeM lambieau de Vérité altérée qtrî
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292. ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, met tout le reste à néant et donne le seul motif de la poursuite qui vase terminer par la mort. « En effet, Roucher et Ghénier n'ont-ils pas été les écrivains stipendiés du tyran, les salariés de la liste civile et les mercenaires du comité autrichien pour provoquer, en les diffamant, en les calomniant, la dissolution des sociétés populaires et la proscription de tous les patriotes qui en étaient membres; n'étaient-ce pas eux qui, émules des Royou, des Fontenay et des Durosoy, rédigeaient le supplément du Journal de Paris où, sous Tapparence de soutenir de prétendus principes constitutionnels, on préparait la contre-révolution? » On dirait un article de Brissot accusant, lui Briâsot, Ghénier. d'être un salarié de la liste civile - Tout le monde avait connu la calomnie et le jacobin Marie-Joseph Ghénier l'avait réfutée sans que cela fût nécessaire. Fouquiei' lui-même, s'il savait quelque chose, savait qu'André Ghénier n'avait jamais en discutant qu'obéi à sa conscience et à sa conviction. — La question du comité autrichien avait été vidée avec la Gironde qui avait soulevé Taccusation et qu'on ne pouvait guère, après l'avoir guillotinée, appeler en témoignage. Mais il y avait dans ces quelques lignes un mot de vérité et c'est ce mot qui contenait un arrêt de mort ; André Ghénier avait, comme ce livre en contient les preuves éclatantes et multipliées, tout de suite démasqué les Jacobins et il les avait combattus ; c'est ce que Fouquier appelle avoir
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, 593 provoqué, en les diffamant et en les calomniant, « les sociétés populaires. » Tel est le véritable titre d'André Chénier à Téchafaud. Deux jours avant le 9 thermidor, les Jacobins tuent encore, on peut le dire, sans forme de procès, ceux qui, usant de la liberté de la presse qui existait alors, ont combattu en 1791 et en 1792, dans d'admirables écrits, leurs doctrines et leurs actes, et dénoncé leurs crimes présents et futurs. G*est à la suite de ce passage de Facte d accusation que Fouquier ajoute la scandaleuse confusion dont j'ai parlé. — L'écrivain, adversaire des Jacobins, le poète merveilleux est transformé en général dans les termes suivants : « Depuis^ Chénier, ayant cherché, comme bien d'autres traîtres, à se soustraire à la surveillance des autorités publiques, s'est confondu parmi ses défenseurs, où il a eu le grade d'adjudant-général, chef de brigade de l'armée du Nord; il paraît qu'il a secondé le plus adroitement qu'il a pu les trahisons de l'infâme Dumouriez, avec lequel il a eu les liaisons les plus intimes ; mais après la défection du traître Dumouriez,îl s'est occupé de laisser ignorer la part qu'il y avait prise. Cependant les soupçons que sa conduite avait élevés déterminèrent le ministère à le suspendre et à lui ordonner de se retirer dans la commune de Breteuil. Là il intrigue, il cherche à diviser les citoyens, à y jeter le ferment de la guerre civile ; il calomnie les autorités constituées dans un mémoire calomnieux
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S94 ANDRÉ GHÉNIfiR ET LES JACOBINS.
(ne) qu'il fait signer par des citoyens qu'il trompe et qu'il égare; enfin il adr«»e un mémoire au comité de sûreté générale qui le renvoie au représentant du peuple, comniiss^redans le département de la Somme, pour en vérifier le contenu ; mais à la lecture publique de ce mémoire, le peuple indigné en confond Tautenr ; les signataires avouent qu'ils ont été trompés et surpris par Ghénier, et le représentant du peuple fait an>èter l'auteur de cette trame contre-révolutionnaire et le fait traduire devant le tribunal. » Cette réunion des deux frères en un seul, cette invention d'un Ghénier écrivain contre-révolutionnaire et devenu soldat et général pour cacher son passé et confondre sa personne dans les rangs de l'armée, fournissent un des traits les plus expressifs de cette horrible justice et de son criminel agent. Pendant que Pouquier-Tinville mettait ainsi sur le compte d'André des faits reprochés à son frère Sauveur, rien n'indique l'intervention de Marie-Joseph. On dit bien qu'il avait à se défendre lui-même de la haine de Robespierre, mais Robespierre était déjà chancelant et d'ailleurs il n'y avait pas de raison, et celle qu'on donne est détestable, pour ne pas courir au secours de son frère, pour ne pas se mettre entre ses accusateurs et lui. Ce qui s'était passé entre eux rendait ce devoir plus étroit, et c'est, au milieu de la grande douleur que cause la perte déjà certaine d'André, un surcroît de tristesse de ne rencontrer
ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 295 Marie-Joseph ni à Saint-Lazare, ni chez Fouquier- Tinville , ni chez les juges, ni au pied du tribunal. L'acte d'accusation fut suivi d'une ordonnance de prise de corps rendue le même jour, 6 thermidor, par les citoyens juges Goffinhal, Harny, Foucault, Laporte. Dans la môme journée, le substitut de l'accusateur public Gribauval donna l'ordre d'extradition suivant : « Le gardien de la maison d'arrêt de Lazare remettra à la gendarmerie les nommés Roucher, André Chénier, la Maillet, Trenk, ex-baron ; Montalembert, Oudelot, ex-noble; Gastel, ex-noble; Moncrif, Roquelaure, Créqui-Montmorency, Dolchy, Serre> gouverneur; Bourdeil, Koesman, Goitrelle, ex-noble; Raoul, Dartigue, Gauthié-Saint-Prée, Hébert, Contant, abbé ; Dasy, Maldagne> Baquet, Lenfant, Toussaint-Mégnier, Voyot, ex-prétre ; Léonard Selle, prévenus, pour être conduits au tribunal révolutionnaire. »
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Roucher. — Sa collaboration au Journal de Paris. — Il est désigné par Collot-d'Herbois. — Ses opinions. — Sa captivité.
— Sa correspondance avec sa fille. ~ U croit à la justice.
— Disciple de Sénèque. — Son civisme, — Jugements littéraires. — M«tto de Sévigné, Labruyère, Montaigne. — Quelques détails de captivité. — Scène touchante avec son
. jeune enfant. — Un mot sur Marie-Joseph Chénier et la fête de l'Être suprême. — Il a préparé sa défense. — Ses adieux à sa famille. — 6 thermidor. — Composition du tribunal. — Cofânhal, Dcliège, Maire et Félix. — Juges et jurés. — Le juré Girard. — Le substitut Liendon. — 7 thermidor. — Le procès-verbal de l'audience est un impudent mensonge. — Marie-Joseph Chénier n'est pas à l'audience.
— Aucune défense. — A trois heures, réquisitoire d'exécution. — Exécution, à six heures, à la barrière de Vincennes.
Le premier nom qui figurait sur ces actes et le premier qui fut appelé, était celui de Roucher, l'auteur du poème des Mois. L'accusation qui pesait sur lui était la même que celle qui pesait sur André Ché-
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nier, toutefois jusqu'au passage qui transformait André en général de brigade. Il avait écrit dans le Journal de Paris, notamment à Toccasion du triomphe des Suisses de Châteauvieux, et CoUot-d'Herbois les avait alors réunis, lui et André, dans ses injures ; il avait appelé Roucher « un versificateur, un faiseur d'hémistiches, » Ghénier « un prosateur stérile, » et il devait les poursuivre Tun et Tautre devant les tribunaux comme de « lâches calomniateurs. » Us se trouvaient ensemble au moment de la mort, comme si on avait fait droit immédiatement au réquisitoire de GoUot. S'arrêter un instant sur Roucher, ce n'est donc pas s'écarter du sujet de cette étude. Roucher est entré dans la lutte contre les Jacobins et, s'il n'y a pas déployé le même talent ni la même ardeur qu'André, il va en mourir comme lui. Roucher avait peut-être encore plus de penchant que son jeune collaborateur pour la Révolution. C'était un philosophe autant qu'un poète ; il avait approché Jean- Jacques Rousseau qu'il appelle « le bon Rousseau ; » il goûtait Helvétius, il se disait disciple de Sénèque; c'était un esprit froid, mais en même temps un esprit doux. Même captif il est moins religieux que Ghénier; il parle de Dieu à peu près comme Robespierre, il le nomme dans la langue savante et ridicule du temps, tantôt « l'Essence infinie.» tantôt « Y^ire illimité. » On dirait que la vision du ciel lui échappe; il se moque même un peu des anges
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et, quand on lit sa correspondance avec sa fille pendant sa captivité, on y trouve des sentiments et des choses angéliques. Montaigne est son évangile ; c'est un bourgeois lettré, instruit, bon versificateur, presque poète, sceptique d'esprit, mais pas du tout de cœur ; il a au contraire un cœur tendre et charmant, et un cœur uni que ne rident ni passion mauvaise ni emportement orageu}i ; c'est un sage de 1780, mais bien meilleur que « le bon Jean-Jacques Rousseau. »
Sa correspondance, qui a été publiée par son gendre, sous le titre de Consolation de ma captivité^ donnerait aisément la matière d'une étude philosophique, morale, littéraire qui, avec un jour de prison sur l'histoire, pourrait être remplie d'intérôt et de charme. Mais il ne s'agit ici que d'y prendre les traits de l'homme, du citoyen, du prisonnier et de la victime. Roucher a été arrêté comme suspect, détenu plusieurs mois à Sainte-Pélagie, puis à Saint-Lazare. Il s'étonne qu'on ait pu croire à son incivisme et il semble se considérer assez sincèrement comme « un bon républicain. » A peine estil entré à Sainte-Pélagie qu'il . écrit d'ailleurs avec une simplicité touchante : « Sans doute on n'est pas heureux, lorsqu'on est privé du droit naturel d'aller et de venir. Habiter un espace de neuf pieds juste carrés, avoir pour tout meuble un lit de sangle, un matelas, un traversin, des drapsi, une sale couver-
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ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS. 299 ture de laine, une chaise et une table, être deux à deux sur un étroit espace, entendre à huit heures du soir les gros verrous, les grosses serrures se fermer sur vous, ne les entendre s'ouvrir que le lendemain matin après huit heures; lerestedu jour n'avoir pour exercer ses jambes qu'un corridor de cent pieds de long sur quatre de large, n'y respirer que par une demi-fenêtre placée à Tune des extrémités et garnie de gros barreaux, s'y heurter, s'y croiser contre cinquante compagnons d'infortune de tous les âges, qui n'ont pas tous le même courage, tel est le sort des citoyens qui, comme moi, ont voulu un gouvernement libre et le règne seul de la loi ; mais n'allez pas croire que je suis malheureux I » C'est à peine si on sent la colère dans ces vers qui ne perdraient pas beaucoup à être de la prose; ils sont datés du 30 nivôse an II, cinq heures du matin :
Nonl ne me donnez pas de pleurs,
Et que sont-ils donc mes malheurs
Près des infortunes publiques?
Vous l'aimez cette liberté
De nos bords si longtemps bannie ;
Vous l'aimez cette égalité,
Présent que l'Essence infinie,
Dans les conseils de sa bonté,
Fit à la triste humanité.
Mais, lasl nos guerres intestines
Changent pour nous ces biens en maux.
L'arbre sacré dont les rameaux
Déjà débarrassés d'épines
Couvraient de leurs feuilles divines
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Une moisson de fruits nouveaux^ Est ébranlé dans ses racines; Les brigands aux mcdns assassines Courent se répandre à grands flots. . .
' Sortis de gouffres infernaux, Les trahisons et les rapines, Tous les monstres, tous les fléaux Ramènent la nuit du chaos; La France est un monde en ruines.
Et lorsque ainsi, tant de pervers, Artisans de crimes, d'alarmes, Irritent la fureur des armes Et vont dépeuplant Tunivers, Vous penseriez à mes revers.
Non ; d'un citoyen tel que vous, L'àme aux grandes vertus nourrie Ne voit, n'entend que la patrie.
Victime du sort en courroux Et se débattant sous les coups Dont les scélérats Font meurtrie.
Voilà d'wn vrai républicain Et la grandeur et la noblesse.
Que votre amitié sans faiblesse Me regarde en paix sous la main De rhomme égaré qui me blesse!
Disciple du sage romaiu
Qui, d'un regard ferme, héroïque.
Prévoyait une mort tragique,
Contre un Néron, vil assassin,
Armait sa morale stoîque.
Je la goûte, je me l'applique
Et je me prépare à ma fin.
De ce maître que j'aime à suivre,
L'exemple vient me secourir.
Chez moi j'apprenais à bien vivre,
Ici j'apprends à bien mourir.
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Voilà la note politique et civique de Roucher. Quelle différence d'émotion, d*accent, d'attitude avec celui qui sera bientôt son compagnon de captivité. Mais aussi quelle fureur anime la révolution pour qu'elle traite en ennemi, un si doux et si indulgent citoyen I Quoique enveloppée dans les souvenirs et dans les exemples du stoïcisme, cette docilité semble dépasser les bornes du civisme et elle va jusqu'à l'abdication quand, à quelque temps de là, au moment où on invente la conspiration des prisons, Boucher écrit : «... Si les portes s'ouvraient, je n'en profiterais pas... je ne sortirais pas contre le vœu du législateur. » Ce suspect a pour la loi d'où qu'elle vienne et quelle qu'elle soit, un respect qui mêle à son courage une bonhomie trop naïve et qui le ferait sortir du drame pour entrer dans la comédie, si le bourreau n'était pas là. Quelques jours après son arrestation, il croit encore, il est si honnête qu'on ne peut pas dire, il fait semblant de croire à la justice; il dit à sa femme : « Du courage, delà patience^ voilà les seules armes défensives qu'il soit permis d'opposer à la persécution du malheur; et puis ce malheur ne dure pas toujours, il faudra bien finir par la justice. » Ces derniers mots trahissent une grande crédulité, mais ils sont bien touchants. On le voit, tout cela ne résonne pas, c'est un homme qui parle à demi-voix, qui éveille l'attendrissement^ mais ne soulève pas, comme André Chénier, l'indignation
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302 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, et la fureur; rstltilude est plus humble qu'on ne le souhaiterait et la foi républicaine dépare un peu le captif. Mais cet homme ordinaire, ce poète sans chaleur, ce prisonnier sans colère, ce citoyen trop soumis, ce républicain du lendemain, devient un homme supérieur dans sa correspondance avec les siens et particulièrement avec sa fille Mwe^fe. Il af orme cette fille avec les soins les plus éclairés et les plus tendres ; il a mis dans son cœur la bonté, dans son esprit une grâce charmante avec beaucoup d'étude, et comme la terre est excellente, il récolte déjà lesfruits quand Minette est encore une enfant. Il y a là, entre le père et la fille, sans parler des choses qui font pleurer, des échanges de jugements littéraires qui sont excellents de part et d'autre. C'est un doux et grand spectacle que celui de cet homme cultivant, du fond de sa prison, Tâme, l'intelligence, le savoir de sa toute jeune fille et déployant, pour cette culture, un art infini, les plus aimables moyens, des conseilsémus et des jugements exquis.
En cela il se résume un jour (c'était le 23 nivôse à huit heures du soir) en quelques lignes où il n'y a rien « du bon et vertueux Jean-Jacques » , mais où Roucher est, sans compter le poète, un maître vraiment achevé. « Un père, homme de mérite, disait à sa fille : vos talents m'effrayent. Ce mot ne sera jamais dans ma bouche, ma chère fille, parce que le sentiment n'en sera jamais dans mon cœur ; les Ip-
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 803 mières que tu acquerras, tu en feras des vertus. At-» tendez cette âme que j'ai cultivée, vous tous qui redoutez pour elle que je n'en aie fait ni un homme ni une femme ; je vous dis, moi, que ce sera la femme fortifiée par l'homme et l'homme adouci par la feimme. » On pouvait en effet être bien tranquille, car il n'y avait pas là de danger de pédantisme et Roucher n'était pas homme à altérer la femme avec la science ; le plus grand charme de la femme, écrivait-il, c'est d'être femme ; pour peu que dans son moral il y ait quelque chose de l'homme, je suis toujours tenté de chanter : Adieu panier, vendanges sont faites. En un mot je la veux femme en tout, jusque dans le son de sa voix. «Le poète ici se joint au père et le complète.
J'ai parlé de jugements littéraires, il en a de parfaits. Il y en a un sur madame de Sévigné qui, suivant moi, n'a pas été surpassé ; c'est à sa fille qu'il s'adresse : « Tes lettres me donnent d'heureux moments, je jouis des sentiments nouveaux de ton cœur, du développement de tes pensées, et de l'habit qu'elles reçoivent de ton style. Si je ne connaissais pas ton laisser-aller, je te dirais de t'abandonner à une certaine négligence qui embellit d'autant plus qu'elle ne cherche pas à embellir. Ce vers charmant du Tasse, que tu as si ingénieusement appliqué à l'Arioste :
Le negligenzle sue sono artifîci.
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304 ANDRÉ CHÉNIER ET LES JACOBINS, et cet autre de Gresset dans le Méchant :
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.
Ces deux vers valent à eux seuls une rhétorique entière.
Tu semblés te Têtre dit à toi-même et j'en ai trouvé souvent comme la preuve dans tes lettres, dans ces expressions heureuses qui tombent sans effort de ta plume; je me creuse le cœur; le pauvre heureux; vous êtes tout mon savoir, etc., etc. Madame de Sévigné ne dit pas d'un ton plus original; à la vérité tu n*es pas toujours de la même force; ellemême ne Test pas non plus, j'en conviens; mais sa manière est toujours naturelle, facile, coulante, nulle recherche, nulle contrainte, rarement de la métaphysique, et si elle en fait, c'est sans cesser d'être claire, simple; et, comme elle ne s'y perd pas, on l'y suit sans peine. Ainsi pour te fortifier dans le talent épistolaire, je te conseille de ne plus passer un seul jour sansj lire une ou deux lettres de cette femme charmante, tu n'oublieras pas sans doute d'observer par quel art naturel, par quelles formes neuves et naïves, elle donne un charnue inexprimable à ses pensées, aux mouvements de son âme, à ses récits de commérage, à Ja nouvelle du quartier, quelquefois à des riens, c'est là son caractère distinctif, peculiar tincture of kis mind, his ruling passion, 11 est impossible qu'elle se soit présentée
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SOUS d'autres traits à ma Minette. £h ! bien, tu me feras part de tes apercevances dans la première que tu me répondras; je suis bien aise ou d'ajouter à mes idées ou de réformer les tiennes. Tout est commun aujourd'hui entre ma chère fille et moi^ et l'un par l'autre nous devons faire merveille. Jeté recommanderais bien encore de lire tous les jours quelques pages de La Bruyère. Il y aun an que tune te lassais pas d'admirer la savante originalité du style de ce maître. Aujourd'hui que ta tète est plus riche d'idées et de réflexions, tu sentirais, plus vivement le mérite de ce scrutateur de l'homme. » Sa fille justifie ses éloges, mérite sa collaboration, profite de ses leçons, lui adresse des lettres dont quelques-unes sont vraiment belles, et parfois avec des traits délicieux comme celui-ci : « S'il se trouve quelque chose à appeler bonheur, séparée de vous, c'est le moment où je vous lis.» Si ce n'était pas ici un hors-d'œuvre, surtout au moment où Roucher et André Ghénier vont partir pour le tribunal révolutionnaire, que de choses il y aurait à recueillir dans cette correspondance, digne des lettres, faite pour émouvoir et jeter des lueurs tristes mais vives, intimes, attendrissantes sur cette sombre époque. Il y a pourtant un trait que je veux détacher de cette paternelle figure de Roucher, et qui sort d'ailleurs de la prison même; il fait encore couler des larmes. Roucher a obtenu la faveur d'avoir auprès de lui son
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3M ANDR£ GHÊNIER ET l£& JACOBINS.
toat jeune fils Emile, un iambiné; cetenf^wt, qui partage la captlTiié de son père, se fait adorer par tous les prisonniers. Il reçoit de toutes parts des caresses ; on l'appelle le petit suspect.
Voici la scène dont il ftit l'auteur, juste un mois ayant le 7 thermidor; c'est le père qui la raconte à sa fille : « Ton frère m'a fait hier verser des larmes d'attendrissement. Nous dtnions; je venais de lui lire la lettre qu'il avait reçue de maman; tout à coup il me dit : Papa^ je voudrais que tu sortes et moi que je reste. Ge sont ses paroles. — Ehl mon fils, que feraîs-ta ici sans papa? — Je mangerais du pain et de Veau. Je me suis jeté sur le visage de cette aimable créature, et peu s'en est fallu que je ne Taie étouffé dans mes embrassements 1 » Cette cor^ respondance qui éveille une vive sympathie pourRoucher laisse pourtant une déception; elle ne contient pas un mot sur André Chénier, et Roucher a parlé de plusieurs prisonniers; il ose même, avec des précautions de père de famille et de bourgeois sévère, faire un portrait de madame Dervieu la danseuse, devenue sa voisine. — Mais il ne dit rien d'André , il a l'occasion de parler de Marie-Joseph et il en profite. C'est au lendemain de la fête de l'Être suprême, qui jette sur le fond sanglant de la Terreur comme un masque de niaiserie et d'hypocrisie religieuse; Marie-Joseph Chénier en a été le chantre, pendant que son frère est sous les verroux, et quel-
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ANDRÉ GHÉNIER ET LES JACOBINS. 307 ques semaines avant qu'on ne l'égorgé au nom de la nouvelle Divinité, — Roucher trouve l'hymne détestable et il a la faiblesse de croire qu'il y aurait mieux réussi. — Ce détail touchant de côté à André Chenier, je ne crois pas devoir l'omettre : « Ce 21 prairial, cinq henres et demie du matin. Quel beau temps! quel temps magnifique je trouve à mon réveil! rié'fcmef est donc bien content de la fête qu'on lui a consacrée hier? il nous le rembourse à lettre vue en superbes journées. Je doute cependant qu'il en agisse ainsi pour récompenser les vers de M. Chénier. As-tu lu son hymne? il nous est arrivé hier ici, et îl n'y a pas fait fortune auprès de ceux qui savent ce qu'est et ce que doit être la poésie rendue à sa première dignité, c'est-à-dire destinée à bénir les bienfaits de la Divinité. Il fallait déployer dans un si beau sujet toute la pompe de la nature et verser toute la sensibilité d'une Ame religieuse. Il fallait surtout y faire dominer ce charme, cette onction que Racine a si heureusement répandue dans les chœurs à'Estker et à'Athalie, mais surtout dans ceux d*Esther, — Lis-les, ma chère fille, pour les comparer à l'ouvrage de Chénier et tu sentiras l'énorme différence que donne au talent un cœur sensible ou froid, une imagination passionnée ou
glacée de philosophie
» Dans le poème séculaire qu'Horace fut chargé de composer pour Rome, sous l'empire d'Auguste, et
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qui fut chanté datis cette grande fête nationale, quel délicieux mélange de tous les tons, de tous les sentiments, Fhomme religieux admire et savoure ! Dieu! donnez des mœurs à V adolescence; donnez le repos à la vieillesse» Ce seul trait vaut mille fois mieux que tous les cent vers du poète moderne, et s'adressant au soleil : toi qui, toujours divin et toujours le même, nous rends et nous êtes la lumière tour à tour, ô soleil, dans ton immense carrière, puisse-tu ne rien voir de plus grand que Borne! Que voilà bien le cri d'une âme pleine d'amour pour sa patrie I Gomment ne se Irouve-t-il rien de semblable dans les vers de notre poète législateur? » — Gn sait que Roucher ne s'est pas plus défendu qu'André Ghénier devant le tribunal révolutionnaire. Il avait cependant préparé ses moyens de défense dans la note suivante adressée à sa femme dès le mois de nivôse : « J'ai passé la nuit à préparer mes moyens justificatifs, mais la rédaction ne me satisfait pas... 1° demandez seulement, en vertu du dernier décret, le nom de celui qui m'a accusé d\avoir fait un voyage à Rouen peu avant le 10 août 1792, pour me réunir au parti royaliste qui était en force dans ce pays; 2* demandez le nom de celui ou de ceux qui m'ont dénoncé comme ayant toujours été connu par mes principes anti-civiques, et notamment par la rédaction contre-révolutionnaire du Journal de Paris, dont j*é(ais coopérateur ; 2^ envoyez-moi en-
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uite le second volume de ma traduction de Smith,
il y a une note de ma main qui doit me servir;
4* demandez en outre qu*on ôte mes scellés, parce qu'il y a dans mes tiroirs un cahier de lettres dont je puis faire un grand usage. Pressez cette levée; c*est là rimportant, Tessentiel, j'y serai présent, nous nous verrons du moins quelques instants, pour nous embrasser tous les trois... toutes réflexions faites, ne parlez pas encore de la levée des scellés. Mais demandez fortement et à voix haute les deux premiers articles, et puis laissez-moi faire... » Le 6 thermidor on ne se défendait plus. Pendant que Suvée avait fait le portrait d'André Ghénier, Leroy, son élève, faisait celui de Roucher qui, la veille de sa mort, traçait au bas les vers suivants: