André Chenier
Un jour M. le procureur général près la cour d'Aix me flt l’honneur de m’inviter à une soirée qu’il donnait dans son hôtel rue Saint-Michel. M. Borély est le plus aimable, le plus spirituel et le plus estimable des magistrats.. On s’estime toujours heureux de se rendre à une de ses gracieuses invitations ; il y a certitude de trouver chez lui l’accueil charmant de l’homme du monde qui a déposé la toge, et oublié le prétoire et les plaidoyers.
Aix est une ville d’étude, une ville pleine de charmes et de recueillement : Marseille est , pour ainsi dire , sop faubourg commercial. Je profitai de l’invitation de M. Borély^pour faire un séjour assez long dans cette noble cité de Sextius. Un ma-
’ L’hôtel et le château de laTotir-d’Aigues appartiennent à la même famille. Le premier est à Aix, le second est g dix lieues d’Aix, près de la petite ville de Manosque.
tin , comme je causais avec le procureur général dans l’embrasure d’une croisée de son hôtel, je remarquai vis-à-vis un jardin calme comme un cimetière abandonné par les morts et les vivants.
— Voilà, dis-je à M. Borélv, un jardin d'une mélancolie charmante ; si je voyais parmi ces hautes herbes quelques débris verdâtres de statues, et l’urne brisée d’une Naïade hydrophobe , je me croirais à Rome , sur le mont Quirin&l. Quel est l'heureux propriétaire de ce jardin?
— 11 est mort; c’était M. de C...
— Ah! un vieux nom de notre Provence! je ne connais rien de pittoresque comme le château de M. de C..., au fond du petit golfe de Carry. Quoi! il possédait aussi ce jardin! il est bien absurde de mourir quand on a de telles propriétés.
— Mais, me dit M. Borély en désignant du doigt un hôtel magnifique , ce jardin appartient à cet hôtel , et cet hôtel appartenait encore à M. de C...
— C’est le comte du chat botté , ceci , mon cher procureur général! et vous appelez cet immense domaine un hôtel! Mais c'est un palais; c’est le Louvre d’Aix ! Et à qui appartient ce petit Louvre?
— A la veuve , à madame de C... Oh ! si je vous racontais toute cette histoire , vous écririez un roman.
— Eh bien ! si vous n'avez pas peur de mon roman , ditesmoi votre histoire.
— Elle ne sera pas longue. Ce Louvre d’Aix, comme vous le nommez, n’a que deux locataires : madame de C... et une vieille femme de chambre ; elles y habitent le seul appartement qui soit habitable, et madame de C... n'en est jamais sortie depuis plus de quarante ans.
— Et elle ne reçoit personne?
— Personne. Son hôtel est fermé à tout le monde sans exception.
— Mais cet hôtel fait supposer une fortune considérable.
— Cent mille francs de rente.
— 11 y a des héritiers heureux !
— Mais d’après les bruits qui courent , ma noble voisine passe son temps fort agréablement et selon ses goûts. Elle lit, elle cultive les lettres, elle traduit Horace.,.
— Elle traduit Horace ! m’écriai-je en interrompant M. Borély. Sur l’original ou une traduction?
— Comment.donc ! sur l’original. Madame de C... est plus forte que vous sur le latin.
— Oh! mon cher procureur général, je ne quitte pas votre ville d’Aix sans avoir fait une visite à votre noble voisine.
— Vous y perdrez votre peine.
— Je lui adresserai une épitre en vers latins.
— Vous y perdrez votre latin.
— Eh bien! mon cher procureur général, voulez-vous perdre un pari avec moi?
— Je veux bien.
— Je vous parie cent francs pour les pauvres, que j’entrerai dans cet inaccessible hôtel.
— Je désire perdr e mon pari, car vous nous raconteriez , le premier, toutes les choses extraordinaires que renferme ce Louvre désert. Figurez-vous que tout l’ameublement porte la date de 1788; que rien n’y a été dérangé, pas même la dernière bûche de bois qui s’est éteinte sous le pied de Mirabeau partant pour Paris !
— Vous mettez le comble à ma curiosité , mon cher procureur général. J’entrerai.
— J’accepte votre pari.
— Je n’ai jamais perdu un pari de ma vie.
— Vous commencerez.
Je sortis de l’hôtel de M. Borély pour ouvrir la tranchée devant la citadelle de madame de C... J’établis mon quartier général à l’angle de la rue des Quatre-Dauphins, rue déserte, mais que peuple le plus bel alizier du monde, et qu’on dirait avoir été planté par le consul Sextius. Du point de vue où je me plaçai, le palais de madame de C... m’apparaissait dans . tout l’éclat de sa gracieuse et imposante architecture : les pierres en sont encore si belles , si jeunes , si pures , qu'on ne s’aperçoit que fort tard du délabrement et de la dévastation qui assombrissent l’ensemble de ce majestueux édifice; les fenêtres sont innombrables, mais toutes les vitres ont disparu; les e mousses et les saxifrages , dans le travail de leur végétation puissante , ont détaché , comme aurait fait le mineur, des pans entiers de corniches et de frises, et renversé, sur les hauts ga-
zons de la cour d’honneur, des iu - nes , des sculptures , des ornements superbes qui décoraient les voussures des portes et la cime des frontons; les mains des hommes n'ont rien fait, ce sont des brins d'herbes qui ont amené cette destruction , et l’ont signée avec des parafes de fleurs agrestçs d’une exquise beauté.
Toutes les grandes issues de ce palais sont murées comme celles d’un monastère frappé d’interdit. A force de chercher une poterne sur la vaste enceinte, je découvris une porte étroite, avec un marteau rouillé. Je jugeai inutile de frapper à cette porte, qui avait sans doute lassé tant de mains depuis un demi-siècle, et n’osant faire une brèche au mur, ce qui «'est permis qu’aux généraux, je revins à ma première idée; je courus à l’hôtel de madame Alary, où je logeais ; j’improvisai vingt distiques latins , et je les adressai, par la poste, à madame de C..., en son hôtel.
J'attendis deux jours une réponse, elle n’arriva pas. J’avais donc trop compté sur l'effet de mes distiques. Le procureur général essaya de me décourager, et me pria de ne pas m’exposer à un nouvel échec.
— Je puis vous affirmer, me dit-il, que tous les personnages influents de la ville, toutes les notabilités voyageuses, tous les artistes , tous les illustres enfants de notre ville , des hommes comme Granet , Mignet, Thiers, Peisse, Rouchon, Roux-Martin, excités par ce qu'on raconte de merveilleux sur cet hôtel, ont fait cent démarches inutiles pour y pénétrer. Madame de C... se, bouche les oreilles et les laisse crier, comme dit la fameuse stance composée dans cette même ville d'Aix pour un magistrat.
Plusieurs notables habitants, amis de M. Borély, haussèrent les épaules devant ma présomption, lorsque je m’obstinai à affirmer que j’entrerais dans cet Ilium , dussé-je construire un cheval de bois.
— Comment, me dit M. Desfougères , recteur de l’académie d’Aix, monseigneur l’archevêque, M. le procureur général , M. le premier président Emmanuel Poulie, M. Thiers, ont tous échoué devant ces murailles, et...
— Et je réussirai ! dis-je en interrompant le recteur.
— Je le désire, me dit M. Desfougères, car j’ai soumis au gouvernement un projet fort beau. 11 s’agirait d’acheter cet hôtel de madame de C..., et d’y établir, en communauté, les
^OKjifeeçU^Cïoo^le
vétérans de l’Université française. Ce serait l'hôtel des invalides de la science.
— Nous nous occupons avec chaleur de ce projet, dit le procureur général; l’idée est excellente...
— Je la communiquerai à madame veuve de C... demain, dis-je, au milieu d’une vive manifestation d’incrédulité.
Tous les jours j’avais l’honneur de dîner chez le procureur général Borély ; tous les soirs je me trouvais, dans ses salons, au milieu d'une société charmante , et tous les jours, et tous les soirs , la ville d’Aix m’adressait cette question railleuse : Eh bien ? avez-vous vu les merveilles inconnues de l’hôtel de madame de C... ? Je prenais alors la pose d’un homme sûr de son fait et qui ne demande à l’horloge que la minute de bonne occasion.
Un matin du mois de juillet, avec trente degrés Réaumur, jç préparais un assaut devant la petite porte de l’hôtel. La chaleur avait exilé l'ombre même d’un passant. J’aurais pu me croire dans une rue de Pompeïa; Aix dormait. Il n’y avait dans l’air d’autre bruit que le murmure de la fontaine des Quatre-Dauphins , et un son lent de cloche qui venait de la paroisse Saint-Jean. •>
En examinant la façade du nord , je vis une grande fenêtre fort élevée toute large ouverte , mais défendue par une grille de fer. A l’aide de quelques crevasses de mur, je tentai l’escalade , et je parvins à me cramponner aux barreaux. Maître de ce point d’appui, je continuai mon ascension , et je m’assis sur le bord de la fenêtre. En ce moment, M. Desfougères, le recteur de l’académie d’Aix, passa et me dit à voix basse : Je vais vous dénoncer au procureur général. Je fis le signe qui exprime : Allez, et laissez-moi dans mes fonctions d’assiégeant !
A travers les barreaux de fer, mes yeux plongeaient dans une salle profonde et noire , tout encombrée des lambeaux d’une ancienne magnificence. Une femme, qui me parut âgée de soixante-quinze ans au moins, travaillait à l’aiguille et s’interrompait par intervalles , en laissant tomber lourdement sur son épaule sa tête appesantie par ce sommeil que provoque une excessive chaleur.
Au mouvement prémédité de mes pieds, la bonne femme se
retourna et poussa un cri de surprise en étendant ses deux mains vers moi. Je la saluai par un geste et un sourire des plus bienveillants, et prenant dans ma langue provençale les désinences et les locutions les plus mélodieuses, je m’extasiai sur les riches tentures amassées devant moi.
— Que venez-vous taire là? me dit-elle dans un provençal fort rude.
— Ne vous fâchez pas, Madame , lui répondis-je; je viens vous apporter des nouvelles de vos enfants.
Je courais le risque de trouver ou Une vieille demoiselle , ou une vieille veuve sans enfants ; mais , dans tous les jeux de cette vie, où nous jouons toujours sans cartes, il faut donner quelque chose au hasard. Au reste, j'avais quatre-vingtdix chances sur cent pour moi. En général , toutes les femmes sont mères dans le Midi.
La vieille femme sourit et me dit d’une voix émue :
— Vous venez donc de Manosque?
— J’en arrive.
— Vous avez vu M. Dulme ?
— J’ai vu M. Dulme... Nous allons causer de tout cela; ouvrez-moi.
A ce terrible mot , la bonne femme recula sur sa chaise et fit un commencement de signe de croix.
Je me hâtai de la rassurer sur mes intentions , et nous engageâmes , en bonne langue provençale , une conversation qui arriva bientôt à une si large expansion de gaieté, fille de cette belle langue , où chaque mot est un éclair d’esprit , que la vieille gardienne de ce virginal hôtel prit une clé, se leva , mit un doigt sur sa bouche , et me fit un signe qui me ravit de joie : elle allait ouvrir la porte ! Oh ! qu’ils me parurent petits en ce moment l'archevêque d’Aix, M. Emmanuel Poulie, M. Desfougères et les ministres du 11 octobre et du l* r mars!
Je descendis de la fenêtre , et au même instant la poterne grinça sur ses gonds.
— 11 n’y a personne dans la rue? demanda la bonne femme.
— Il n’y a que le soleil , comme toujours. /
La porte se referma. J 'étais dans un corridor sombre qui
aboutissait à un vestibule éclatant.
— Mon Dieu! me dit la gardienne , si madame la marquise savait cela, elle me chasserait.
— D’abord elle ne le saura pas, lui dis-je , parce que personne ne lui parle, excepté vous ; ensuite, si elle vous chassait, ce ne serait pas un grand malheur : vous sortiriez de cette prison, vous iriez à Manosque, voir vos enfants et M. Dulme, et vous vous marieriez.
Ce dernier mot, tiré gravement à brûle-pourpoint sur une femme octogénaire , lui donna un éclat de rire qui réveilla en sursaut l'écho féodal, endormi dans le vestibule depuis 1788. J’admirai d'abord l'escalier qui est superbe , mais recouvert, sur toutes ses marches , d’une épaisse couche de poussière ; aucun pied humain n’a monté cet escalier depuis les pieds de M. de Villars, du marquis d’Argens, de M. de Vabelle, de M. de Forbin, du peintre Vernet, de l’orateur Mirabeau. C’est aujourd’hui un lieu d’asile pour les oiseaux de passage ; c’est une grande volière de hiboux.
Nous traversâmes une vaste cuisine , où les araignées ont établi des filatures sur une grande échelle, et la vieille femme, me montrant la porte du jardin , me dit : celle-là n’a jamais été ouverte depuis cinquante-sept ans (nous étions en 1843). Deux arcs-boutants de fer ayant été enlevés avec une certaine difficulté, j’entrai dams le jardin, où ma présence immobilisa d’étonnement une famille de chats, qui comptaient, par tradition, sur l’inviolabilité de ce territoire , que leurs aïeux de races félines regardaient comme interdit aux profanes humains.
En ce moment, je ressemblais à un intrus qui trouble la répétition d’une fable de La Fontaine, jouée par les comédiens ordinaires de ce poète. Cette société de chats avait l’air de se concerter dans une circonstance si étrangère à leurs traditions de famille. Les plus jeunes semblaient accuser les anciens et leur reprocher tant de trompeuses promesses de sécurité inviolable , soudainement détruite par la subite invasion d’un animal étranger. J’eus regret, par l’intérêt que je porte aux races félines , d’avoir jeté la perturbation dans ce paradis terrestre, fondé par l’édit de la convocation des jtats généraux, en faveur de tant d’animaux gracieux et charmants, et je rentrai après leur avoir exprimé dans une pantomime significa-
tive combien j'étais désolé de cette fâcheuse perturbation. M. le premier président et le ministre du 1 er mars n’auraient pas été peut-être aussi polis.
La gardienne me conduisit ensuite aux appartements supérieurs ; là je respirai les parfums que le xvm e siècle avait laissés dans cette féodale demeure , et qu’aucune haleine profane n’avait souillée depuis 1788. Le premier salon où j’entrai offrit à mes yeux une véritable émeute de fauteuils. Ce désordre mobilier attestait la dernière ébullition de cette société aristocrate, surprise par l’ouragan qui soufflait de Paris. Aucune main n’avait songé à régulariser le désordre de la dernière soirée de l’hôtel, lorsque la jeune et brillante madame de C..., se révoltant contre la révolte , ferma les portes de son Louvre, en l’absence de son mari, et résolut de protester tote sa vie, en s’enfermant comme une reine d’Égypte, dans la pyramide déserte qui était son palais.
En ce moment , j’ignorais que de la fenêtre de l’hôtel du procureur général, rue Saint-Michel, M. Desfougères, le recteur de l’académie, M. Emmanuel Poulie, premier président, M. et Madame Borély m avaient aperçu dans le jardin de madame de C..., et que des émissaires allaient annoncer partout mon entrée triomphale dans l’inaccessible domaine. A mou insu encore , le procureur général invitait à dîner ses nombreux amis, et faisait distribuer aux pauvres les cent francs perdus.
l’hôtel, de la tour-d’aigues.
(Suite.)
Ce salon où je me trouvais n’avait pas, à coup sûr, en France, son égal. 11 me rappela une vallée que j'ai vue près de Ponte-Centino, en Italie, où les laves bouillonnantes d’un volcan furent subitement éteintes par le souffle de Dieu, et conservèrent, dans leur soudaine pétrification, les formes tumultueuses qu’elles avaient à leur état liquide. Chaque fauteuil de ce salon venait de violer son rang symétrique, et attestait encore la véhémence de celui qui l’avait quitté tout à l’heure, c’est-à-dire en 1788. Ce congrès de meubles avait un langage et une voix. On croyait encore entendre se débattre ces nouvelles qui venaient de Paris, et troublaient la molle quiétude de ces nobles heureux.
Les fauteuils disaient :
— La nouvelle est-elle positive?
— Oui, M. de Gallifet a reçu une lettre de M. de Saint-Blancard, premier gentilhomme du roi.
— M. d’Albertas a également reçu une lettre de Versailles.
— De qui?
— De M. de Grave. Elle annonce positivement qu’on vient de découvrir un énorme déficit dans les finances. Le roi a fait un édit. On a reconnu l’origine du mal. Il y a trop de caisses publiques pour le recouvrement de l'impôt. L’édit royal réduit le nombre de ces caisses. On espère, par cette mesure, une économie de sept millions.
— Belle ressource, ma foi !
— Et vous croyez que le déficit sera comblé?
— Puisque le roi l’a jugé ainsi.
— Le roi peut se tromper en finances.
— Les lettres de M. de Grave et du premier gentilhomme ne disent pas tout.
— Ahî
— 11 y a donc autre chose?
— Il y a un autre édit.
— Oh! rien n’est plus positif! L’édit qui convoque les états généraux.
— La France est sauvée!
— La France est perdue !
— C’est l’avénement du tiers !
— C’est la chute de la noblesse!
— C’est l’Angleterre qui nous apporte sa révolution!
Ce merveilleux salon retentit encore de ces derniers cris, et ils forment un curieux contraste avec les broderies des fables de La Fontaine qui décorent ces fauteuils bouleversés ; avec des groupes de bergers à face rose, se présentant des fleurs et des agneaux. sur les voussures des portes; avec une pendule oisive depuis cinquante-sept ans, et qui représente le dieu malin Cupidon perçant un vol de cœurs de la pointe de ses traits.
Au moment où j’allais entrer dans le salon voisin , la gardienne me recommanda le silence le plus absolu, et me défendit même de respirer. Je lui demandai le motif de cette précaution ; elle prit un air grave et me dit :
— Le salon où vous allez entrer est voisin du cabinet de travail de madame de C...
Je m’inclinai avec respect, et je fis signe que je supprimais ma respiration comme l’homme qui nage entre deux eaux.
Ma comparaison, trop bien exprimée en pantomine , faillit
provoquer un second éclat de rire qui, cette fois, eût été dangereux, à la porte même de madame de C... La gardienne pinça ses lèvres et se contint.
Ce nouveau salon avait une physionomie calme; les fauteuils ne gardaient aucune trace d'agitation politique ; seulement il y en avait deux qui s’étaient éloignés des autres comme pour causer à part , devant la cheminée ; ils avaient un air prudent et discret. Je fis des conjectures sur ces deux meubles schismatiques : sans doute deux hommes habiles et prévoyants s’étaient éloignés de la foule au moment où s’agitaient les foudroyantes nouvelles de Paris, et ils avaient tenu à peu près ce langage :
— Tout cola prend une mauvaise tournure.
— C’est ce que je pensais.
— La révolution est à nos portes.
— Elle est entrée.
— Le plus sage est celui qui ne se mêle de rien.
— Ne nous mêlons de rien.
— Une opinion hautement exprimée en public coûte souvent fort cher.
— Coûte la vie.
— Il y a toujours des gens qui prennent note de ce qu’on dit, et après...
— Et après, on est compromis.
— Ne nous compromettons pas.
Après avoir médité quelques minutes sur la prudence politique de ces deux fauteuils, je m’avançai sur la pointe du pied, en sillonnant des flots de poussière, vers la porte du cabinet de madame de C... La gardienne était émue; les larges dentelles de sa coiffe frissonnaient sur ses tempes; rien ne m’arrêta. A la faveur d'un jour très-étroit, je commis une indiscrétion coupable , je sondai le mystère intérieur de ce cabinet de travail. Madame de C..., assise dans un vaste fauteuil, lisait avec l’immobilité de l’attention extrême; sa noble et calme figure ne me parut point avoir emprunté au passé des lignes d’irritation et de mélancolie; c’était l’anachorète au désert; saint Jérôme, dans un autre sexe, et prenant pour Thébaide le plus somptueux et le plus solitaire des palais.
11 y a vraiment, dans la résolution de cette noble femme, un
héroïsme qui nous émeut et nous frappe d’étonnement. A la fleur de son âge, belle, riche, enviée, elle a fait ses adieux au monde, à sa famille, à ses amis ; elle n’a pas voulu voir passer des révolutions sous ses fenêtres ; elle est restée dans son ancien régime. Elle n’a voulu connaître ni les gloires, ni les folies qu’une nation comme la France va faire éclore , le jour où elle brise son despotisme ou sa liberté : deux fardeaux pour elle également lourds.
N’arrivons pas encore aux choses sérieuses; elles ne viendront que trop tôt! Je sortis de ce salon, où ma station fut très-courte, et j'en traversai un autre dont la tenture, ouvrée en perles, me parut fort riche; d’énormes lambeaux se détachaient du mur, en cédant au travail de l’humidité. Je côtoyai ensuite un vaste paravent , où je retrouvai encore l’éternelle fantaisie du dix-huitième siècle , l’inévitable troupeau de bergers conduits par quelques moutons; puis j'entrai dans une belle galerie, où mes pas mirent en fuite une compagnie d’oiseaux et une escouade d’autres êtres moins charmants qui se constituent les hôtes insolvables et les ignobles destructeurs de tous les édifices abandonnés.
J’accomplissais cette visite, à travers cette magnifique demeure en 184b, c’est-à-dire à l’époque où la fièvre de la propriété immobilière agitait toutes les têtes de France, où chaque futur citoyen de la république voulait posséder quelques pierres alignées au soleil, où on regardait une inscription au cadastre comme une place au paradis, et j’avais là, sous mes pieds, sur ma tète, autour de moi, un immense palais, bâti en pierres romaines d’Arles, un merveilleux travail d’architecture, tout couvert du sublime dédain d’une femme, et cette femme seule avait raison, au milieu d’un monde aveuglé par le matérialisme du moment !
Elle a laissé tomber ainsi en poussière tout ce qui faisait l’ornement intérieur de ce palais, les meubles, les tableaux, les tentures , les tapis , les boiseries , les portes , les peintures , les décors, les statues, les sculptures, les plafonds; et si elie vivait un demi-siècle encore, elle laisserait tomber les quatre murs de l’édifice sur sa tête, comme pour dignement couronner la plus Héroïque des résolutions. 11 y a eu souvent des spéculateurs, des commis de bande noire qui sont venus crier à tra-
▼ers les fenêtres de ce palais , et offrir des prix fabuleux à la propriétaire. Ils ont tous crié dans le désert. Tant qu’elle vivra, jamais cette protestation monumentale et pétrifiée ne sera une usine, une filature, une banalité quelconque au service de l’industrie; cette métamorphose regarde les héritiers.
Arrêté dans ma visite par un énorme fouillis de curiosités vermoulues, je voulais, par des procédés adroits d’exorde, connaître l’opinion que la vieille femme de chambre avait de sa maîtresse. Ma diplomatie échoua devant la fidélité. La conduite de madame de C... lui paraissait fort naturelle; tout le monde en eût fait autant , c’était un genre d’existence comme un autre. Voilà tout ce que j'ai pu recueillir. Mais elle me donna quelques petits détails d’intérieur dont ma curiosité se trouva satisfaite; entre autres celui-ci :
— Je sors tous les matins avant le jour, me dit-elle, et je rais acheter mes provisions pour Madame et pour moi.
Je lui sus gré de cette confidence, qui rendait le calme à mes conjectures, car j’étais sur le point d’admettre pour l’hôtel de madame de C... l’oiseau messager qui apportait chaque jour sa nourriture à l’anachorète du désert.
Un pressentiment me disait qu’en furetant ainsi les coins et les recoins de cette demeure, j’arriverais à une découverte inattendue; le hasard, quand nous tentons son intelligence, nous tient toujours en réserve un étonnement.
A l’extrémité d’une galerie, je me méfiai d’une porte qui ne voulait pas se laisser ouvrir , comme on se méfie d’un homme qui ne veut pas nous répondre. Ce n’était pas la serrure qui résistait, toutes les serrures sont absentes dans cet hôtel; il ne s’agissait donc que d’enfoncer une porte ouverte, mais probablement comprimée à l’intérieur par des meubles ou des murs éboulés. Comme letat général de ce palais n’exigeait pas de moi des ménagements et qu’il est permis de tout briser dans une ruine, je fendis la porte vermoulue, comme on fend un cerceau de papier au cirque, et je pénétrai dans une petite chambre tout encombrée d’objets sans nom, et que l'œil d'un tapissier ne classera jamais.
La fenêtre de cette chambee , fermée par des persiennes en loques, était décorée de nids d’hirondelles en disponibilité. En jetant un regard sur les jardins, à travers les lames dis-
H ANDRft CHÉNIER .
jointes, je découvris à ma gauche, des lettres gravées sur le mur; le temps en avait noirci le creux, ce qui leur donnait une espèce de relief très-lisible du premier coup d’œil. *Je lus donc tout de suite ces deux noms : Chénier — Trudaine, l’un au-dessus de l’autre. Au moment de sortir de la petite chambre, je voulus les revoir encore , pour bien me convaincre de la vérité de ma première inspection.
La gardienne me fit observer que ma visite se prolongeait d’une façon indiscrète, et qu’elle craignait d’être appelée par la sonnette de Madame; je lui fis mes sincères excuses et je la suivis sur le grand escalier, que je revis avec joie dans sa majesté babylonienne : un arceau colossal, qui fut autrefois une fenêtre, verse sur ses marches poudreuses des flots de lumière qui incommodent une colonie de hiboux, nichés dans toutes les crevasses des murs. Un seul ornement n’a pas quitté l’escalier somptueux : c'est une longue chaîne qui soutenait le lustre. On cherche le lustre, il a disparu, il s’est anéanti. Étoile brillante des fêtes, elle s’est éteinte avec elles. La chaîne reste pour raconter les magnificences du passé.
La bonne femme ouvrit la poterne avec des précautions méticuleuses, et me dit de regarder adroitement si personne ne passait dans la rue. En général personne ne passe dans les rues d’Aix; les rues y ont horreur du passant, comme la nature du vide. Je n’hésitai pas à répondre qu’il n’y avait aucun danger d’être vu. Je serrai les mains de la vénérable femme de chambre, qui refusa énergiquement une pièce d’or offerte, et bientôt, heureux de mon expédition , je foulais l'herbe de la rue des Quatre-Dauphins.
A six heures, je me rendis chez M. le procureur général Borély, où je trouvai une société fort nombreuse. On me fit raconter dans tous ses détails mon voyage dans le palais de madame de C..., et on m’engagea même à l’écrire. J’avais, à cette époque, des motifs particuliers qui n’existent plus aujourd’hui et qui s'opposaient à la publicité de ma relation ; mais je promis, quelques jours après, de me servir de l’hôtel de madame de C... comme d’un prologue pour une histoire inédite sur André Chénier, laquelle histoire me fut fournie par un homme qui avait vu cet hôtel dans toute sa splendeur, jusqu’en 1788.
Le nom de Chénier que j'avais lu sur une pierre n'avait devant lui ni prénoms ni l’initiale d’un prénom. Le consul général Chénier a eu quatre fils : Marie-Joseph, Sauveur, André et Constantin. Cependant le nom de Trudaine écrit à côté de Chénier remplaçait, pour ainsi dire, le prénom d'André. Or, me disais-je, à quelle époque André Chénier est-il venu à Aix ? 11 a passé ses premières années à Narbonne ; il lui est resté de doux souvenirs de ce beau pays et des rives de l’Aude : probablement le poète, avant 1789, aura voulu revoir ce pays d’affection, et il se sera sans doute arrêté à Aix.
Serait-il venu à Aix à son retour d’un voyage en Suisse qu’il fit avec Trudaine ? C’est encore possible. André Chénier, né à Constantinople, et ayant gardé en lui, aux bords de la Seine, l’amour de la Méditerranée, aura fait, à cette époque, un détour de voyageur vers le Midi. Une troisième chose est encore admissible : André Chénier, ayant embrassé la carrière des armes avant 89, a été sous-lieutenant au régiment d’Angoumois , qui a tenu garnison à Strasbourg et dans quelques villes du Midi. 11 se dégoûta bientôt de cette profession, quitta l’épée pour la lyre, et revint encore à Paris, où son destin le rappelait toujours. Qui s vincere fatum ! qui peut vaincre le destin? a dit un André Chénier de Rome.
Au reste , il m’importait fort peu de connaître à laquelle de ces trois époques André Chénier avait reçu l’hospitalité à l’hôtel de M. de C... Il y était venu, c’était pour moi démontré. Mais en causant avec un contemporain des anciens jours, un de ces hommes qui ont tout vu, j’avais appris une foule de détails sur le passage d’André Chénier à Aix, en Provence, vers l’année 86 ou 87 *. Sans ma visite à l’hôtel de madame de C..., et même sans ma découverte de la petite chambre aux deux noms, j’aurais toujours ignoré cet épisode de la vie du poète. Pendant cinq ans, j’ai fait par intervalle des recherches.
* M. Duperray, qui a vécu dans l’intimité des plus célèbres personnages de cette époque. Il était, dans ses dernières années, l’ami et l’inséparable compagnon de M. le duc de Choiseul, chez lequel je l’ai vu et étudié comme un livre pendant dix ans.
à Rouen et à Versailles, villes de retraite d’André (.hé nier, pour relier mon histoire du séjour à Aix aux époques Je 93 et de 94, et quand la lumière a été donnée, j’ai tout écrit. C’est l’histoire du jeune poète au milieu des révolutions.