E SOIRÉE DE CE TEMPS DANS LE MÊME HÔTEL
89 allait bientôt poindre à l’horizon du levant; il y avait soirée à l’hôtel de la Tour-d’Aigues , à Aix. Une sérénité d’âge d’or planait dans les salons et se peignait en rellets doux sur les visages des femmes et des hommes. Tout ce monde, bercé parmi molle béatitude, semblait appartenir aux personnages de la tapisserie, où les bergers et les bergères du Lignon se souriaient, la houlette à la main.
Dieu a souvent donné des leçons au monde, mais le monde est un écolier éternel qui n’a jamais écouté son maître. Après ce demi-siècle de paix universelle que l’empereur Auguste avait donné à l’univers, et sous le règne de ce divin Titus, surnommé les Délices du genre humain , les hommes reçurent d’en haut une leçon foudroyante, dont le retentissement dure encore et traversera les siècles , sans corriger peuples ou rois. 11 y avait une ville heureuse entre toutes les villes , une colonie de riches fortunés , se baignant dans une mer tiède , dormant sur des lits d’ivoire ou sous les arbres de leurs villas voluptueuses, se couronnant des roses de Pæstum et cueillant les jours de la vie comme on cueille les fleurs pour en jouir en épuisant leurs parfums. Tout à coup la colline qui abritait
ces hommes heureux se lit volcan et les engloutit. Le Vésuve dévorait Pompeïa et complétait la leçon donnée par le Calvaire quelques années avant.
Il y a toujours eu de ces irruptions dévorantes dans l’ordre physique et moral. Le bonheur porte son épouvante avec lui, mais les hommes se laissent toujours tromper par la sérénité de l’horizon. Ils s’endorment, et quelque Vésuve les attend au réveil.
Le riche Pollion, qui, selon Ammien-Marcellin, fut surpris, avec ses mille invités, dans sa villa de marbre, par les flammes du volcan, nous le retrouverons sous un autre nom, à toutes les époques; nous allons le retrouver aujourd’hui.
Le cercle de l'bôtel de la Toiur-d 'Aigues s’entretenait, ce jour-là , de toutes les frivolités du moment , lorsqu’on annonça un voyageur parent de feu M. de Voltaire : c’était M. de Florian qui, venant du Languedoc, traversait la ville d’Aix en se rendant à Paris. On l’attendait avec impatience; on savait qu’il allait publier ses deux romans d’Estelle et de Galatée , et il avait promis d’en faire une lecture ce même soir. Presqu’au même moment , M. le marquis d’Albertas arriva de son château de Gemenos, avec l’abbé Delille. L’hôtel de la Tour-d’ Aigues donnait déjà, depuis quelques jours, l’hospitalité à un autre voyageur, destiné à une grande illustration, au jeune André Chénier. La soirée promettait d’être brillante. Les jeunes femmes de la noblesse d’Aix rayonnaient de joie à l’idée d’entendre la lecture d 'Estelle avant leurs amies de l’hôtel de Grave, à Versailles, où M. de Florian était attendu.
M. de Florian ouvrit un manuscrit qui était une septième copie, et le cœur du noble auditoire battit de joie au moment où ce début se fit entendre : O vous ! berbères de mon pays , vous qui , sous un chapeau de paille, cachez des attraits dont tant d’autres seraient vaines! Une attention toujours sympathique et parfois enthousiaste accompagna la lecture de la pastorale de l’Occitanie. Les applaudissements , presque unanimes, éclatèrent à la fin, et l’abbé Delille, qui ne regardait pas un poète prosateur comme un rival redoutable, prédit un grand succès à l’églogue de M. de Florian.
— Maintenant, dit l’écrivain pastoral, si la noble société le permet, un jeune compositeur qui arrive d’Italie et qui
voyage avec moi va vous chanter une des romances d 'Estelle, en s’accompagnant du forte-piano.
* Des murmures de satisfaction coururent dans les quatre angles du salon privilégié. Un jeune homme, de petite taille et d'une figure animée par des yeux italiens, se mit au fortepiano et chanta la romance :
Ah! s’il est dans votre village Un berger sensible et charmant.
L’air fut trouvé délicieux; il fut applaudi avec transport.
— Ce jeune homme ira loin, dit M. de Florian.
— Son nom? demandèrent quelques voix.
— Chérubini !
— Quelle délicieuse soirée! disait-on 6ur presque tous les fauteuils.
M. d’Albertas prit la parole. •
— Nous allons encore avoir un nouveau bonheur , dit-il : M. l’abbé Delille va nous réciter les vers qu’il a composés dans mon château de Gemenos, et qu’il destine à son poème de l'Homme des Champs.
Des éclats de joie suivirent cette annonce; le poète se leva, prit une pose modeste, comme un homme habitué aux triomphes, et déclama la tirade connue qui commence ainsi ;
O riant Gemenos! ô vallon fortuné!
Tel j’ai vu ton vallon , de pampre couronné ,
Que la figue chérit, que l’olive idolâtre,
Étendre eu verts gradins ton riche amphithéâtre!
Le morceau obtint le succès réservé à tous les vers de l’abbé Delille. M. d'Albertas, excellent gentilhomme, doué d’une très-grande bonté de cœur, triomphait de joie en écoutant les vers qui célébraient son Tempe provençal. Cette joie était la dernière de sa vie, , il allait tomber bientAt sous îe poignard d’un assassin dans cette oasis délicieuse, pleine d’ombres et de cascades , où s’élevaient les quatre tours de son château seigneurial de Gemenos.
Un souper splendide termina cette soirée littéraire et pastorale. Comme il arrive toujours en pareille occasion, les convives ne firent rouler l'entretien que sur la prose et les vers qui venaient d’être lus.
M. de Castellane surtout imprima un mouvement très-vif à la conversation de table par une réflexion qui parut fort juste.
— Nous avons, dit-il, à quelques lieues d’Aix, un château qui me rappelle une pensée et un penseur...
— Le château de Vauven argues , dirent plusieurs voix.
— Oui , Messieurs. Eh bien ! Vauven argues a dit que les lettres reflétaient la société. Pensée d’une précision et d’une vérité incontestables. La société française, si agitée sous la Fronde et pendant nos dernières guerres de religion , est aujourd’hui dans une assiette calme dont elle ne sortira plus , car l'expérience instruit les hommes. Aussi , que font les écrivains , les musiciens, les poètes? Ils écrivent, ils composant, ils chantent selon les goûts tranquilles de notre société. On enthousiasme la France avec le simple récit des amours de deux bergers. Nos mœurs sont si douces qu’elles ne demandent pas d’autre littérature , et nos écrivains répondent à ces heureuses exigences par des œuvres naïves, par des chants simples dignes de l’âge d’or.
— Cela est fort juste, dit M. de Florian ; les écrivains, avant de composer, écoutent le public et ne lui donnent que ce qu’il demande; on ne peut avoir des succès qu’à ce prix. Ainsi, par exemple, si aujourd’hui un poète embouchait la trompette guerrière ou provoquait le peuple à se révolter contre les rois, ce poète n’aurait pas un lecteur.
— Pas un ! dirent plusieurs convives, et quelques hommes d’État de 1788.
— Aussi, poursuivit M. de Florian, je dirai, moi, comme M. Rousseau de Genève, et avec bien plus de bonheur : fai vu les mœurs de mon siècle, et j’écris des pastorales.
— Très-bien ! très-bien ! monsieur de Florian ! dirent les convives.
M. de 1-lorian continua :
— Tous les abus énergiquement signalés par mon glorieux parent, M. de Voltaire, ont disparu. La guerre des encyclopédistes a fait son œuvre. L’azur vient après la tempête. Si M. de
Voltaire, mort depuis neuf à dix ans, tenait encore aujourd’hui la plume, il écrirait des pastorales charmantes, avec les bergères du lac de Ferney.
— C’est incontestable! s’écria le noble auditoire, et M. Rousseau de Genève aussi !
— Mais lui aussi! poursuivit M. de Florian; M. Rousseau, remarquez-le bien, a toujours eu un certain penchant pour le genre pastoral. Il a écrit une infinité d'églogues sans le savoir ; que ne ferait-il pas aujourd’hui en ce genre, s’il voyait le royaume lui demander des pastorales, et plus de Contrat social ?
— Il est évident, dit M. Delille, que M. Rousseau de Genève serait aujourd’hui dans les bergeries comme nous. Au reste, à mon avis, il n’a rien fait de mieux que son Devin du village.
— Capo d’Opéra, remarqua le jeune Chérubini.
— Oui, un chef-d'œuvre! dit M. de Florian, et jamais la musique française n’ira plus loin.
La discussion , en s’échauffant, entra bientôt dans d’autres domaines où nous ne la suivrons pas; il nous aura suffi d’esquisser un coin de ce tableau historique où la société française s'endormait, avec cette bienheureuse insouciance, sur le seuil de 89. Les convives remplissaient la salle de leurs voix, de telle sorte qu'il eût été difficile d’entendre une conversation isolée, tenue à l’une des extrémités de la table , entre une jeune femme et un poète qui n'avait pris aucune part aux débats généraux.
— Oui, Madame, dit le poète pour répondre à une de ces demandes oiseuses qui sont le prétexte d’un début de conversation; oui, j’aime assez le rôle d’auditeur.
— Pourtant, Monsieur, vous êtes poète aussi? demanda la jeune femme.
— Poète! Madame, je ne sais pas trop bien... j’en doute... J’étais sous-lieutenant dans Royal-Angonmois, et aujourd’hui je ne le suis plus. J’étais peut-être aussi poète hier, et aujourd’hui...
— Aujourd’hui , Monsieur , vous auriez encore perdu une sous-lieutenance en poésie j Vous ne tenez donc pas à vos emplois?
— J’essaie, Madame , j’essaie la vie.
— Vous êtes né dans un pays bien inspirateur... à Constantinople...
— Madame, ce pays inspirateur n'a pas fait un poète d’un seul Turc.
— Constantinople attendait sans doute les quatre fils de M. le consul général Chénier.
— Je vous remercie pour mes frères, Madame.
— Me permettez-vous d’être indiscrète, monsieur Chénier?
— Oui, Madame, la jeunesse, la grâce, la beauté, n’ont pas le droit de demander une permission !
— Je vous ai regardé attentivement, lorsque M. de Florian lisait son Estelle, et lorsque M. l’abbé Delille récitait ses vers, et votre visage n’a pas reflété le feu de l’enthousiasme général.
— Madame, mes admirations sont toujours intérieures. M. de Florian et M. l’abbé Delille sont deux écrivains d’un trèsgrand mérite. En France, on ne réussit jamais qu’avec beaucoup de talent; ils ont réussi.
— Il parait, Monsieur, que je suis bien maladroite dans mes questions...
— C’est sans doute moi, Madame, qui ai perdu l’habitude d’y répondre , depuis ma sortie de mon régiment.
— Voyons! je serai plus claire cette fois, Monsieur. Quelle est votre opinion sur l 'Estelle de M. de Florian?
— C’est l’élégante traduction de beaucoup de nos tapisseries. Les bergères et les bergers sont tout ce que vous voudrez, excepté des bergers et des bergères.
— Il parait, Monsieur, que vous avez très-bien repris l’habitude de répondre. On dirait que vous allez rentrer dans Royal-Angoumois.
— Oh! j’ai servi l’État six mois, Madame; il y a la moitié d’une année de trop. Ce n’est pas ma vocation.
— Je voudrais bien aussi, monsieur Chénier, connaître votre opinion sur les vers que M. l’abbé Delille nous a si bien récités.
— En effet. Madame, il récite admirablement.
— Oui, mais votre opinion sur...
— Ab! oui!... Eh bien ! ces vers-là sont écrits avec beaucoup
de facilité... mais je vous avoue que je n'aime pas trop des vers dans le genre de celui-ci :
Que l’olive chérit, que la figue idolâtre.
Ce n’est pas ainsi, je crois, qu’un poète doit peindre cette admirable vallée thessalienne de Gemenos. A tous ces vers faciles, élégants, mais froids, je préférerais toute ma vie un quatrain qui m’a été récité hier chez un avocat au parlement. Ce quatrain est de votre compatriote M. de Valbelle, qui a été l'heureux amant de mademoiselle Clairon de la Comédie-Française. Un soir, ils se promenaient tous les deux dans le parc de Tourves, ici près d’Aix; mademoiselle Clairon regardait une étoile avec des yeux de convoitise , et Valbelle lui lit ce quatrain qui vaut une constellation , à mon avis ;
La nuit, quand sous un ciel sans voile,
L’heure d’amour vient à sonner.
Ne regarde pas cette étoile ,
Je ne puis te la donner.
André Chénier récita ces vers avec une admirable expression de sentiment, et ses yeux, qui avaient emprunté leur azur limpide au Bosphore natal, rayonnèrent sous un front large tout rempli d’avenir.
La jeune femme regarda fixement le poète, et deux larmes mystérieuses , deux perles de tristesse vague, roulèrent sur ses belles joues. André Chénier pensait aux poétiques amours de U. de Valbelle et de mademoiselle Clairon.
— Avez-vous fait une réflexion quelquefois, dit la jeune femme en revenant au sourire, qu’il faut peu de chose pour être triste à la fin d’un souper fort gai?
— Oh! non pas pour tout le monde. Madame. En général, la gaieté s’excite elle-même par des procédés factices; elle étourdit toutes les têtes, elle fait même violence à des convives dissidents, et c’est alors qu’elle donne la tristesse à un coin philosophique de table où on la regarde passer.
— C’est probablement, dit la jeune femme, le souvenir de
M. de Valbelle qui m’a émue tout à l’heure. C’était un ami de ma famille, un homme charmant.
— Madame , je suis désolé d’avoir eu cette absurde idée égyptienne d’introduire un cercueil dans cette salle de festin.
— C’est une admirable idée, Monsieur; les Égyptiens avaient raison... Oh! ce n’est pas le nom de Valbelle qui m’a mis la tristesse dans l’âme... je vous accuse injustement... il y a comme un nuage de sang qui a passé devant mes yeux... je dois être horriblement pâle, n’est-ce pas?
— Vous dites cela en riant. Madame, aussi je ne m’alarme point... vous avez des couleurs éblouissantes... voilà un miroir qui n’est pas intéressé à mentir pour vous rassurer... Ne croyez pas en moi, mais croyez en lui.
La jeune femme se leva lentement, et mit son charmant visage à quelques lignes du miroir; puis reprenant sa place, elle dit avec calme : Je suis très-pàki en effet ; vous savez mentir galamment , monsieur Chénier.
— Madame...
— Oh ! nous avons là un juge de Venise qui a cassé votre jugement...
Elle passa du sourire au recueillement et dit :
— Nous avons toujours eu de ces pressentiments sinistres dans nos familles militaires... Quand mon oncle fut tué sur la Belle- Poule, que commandait M. de La Clochetterie, ma mère, à l’instant même de cette mort, pâlit devant son miroir... Mon mari est en mer avec son vaisseau en ce moment, il court quelque ,?rand péril... Vous verrez, monsieur Chénier... prenez la date de ce jour... Les Gauloises du Rhône ont aujourd’hui comme autrefois le génie du pressentiment.
André Chénier regardait la jeune femme avec des yeux d’une expression étrange. Les convives se retiraient; les porteurs de chaises remplissaient le vestibule, les porteurs de torches éclairaient la rue , on croisait les adieux, on se promettait de se revoir, on se félicitait d’une soirée si belle. André Chénier suivait encore des yeux la jeune femme, et ne voyait qu’elle dans ce monde brillant, qui ne regardait que lui-même.
En ce moment M. de Castellane l’aborda et lui dit •
— Aurons-nous encore quelque temps le plaisir de vous voir
parmi les nôtres? /
— Hélas! non, dit le poëte, je pars dans deux jours pour Paris; mon père m’attend rue de Cléry, n° 97.
— Vous aviez une bien charmante voisine à table...
' — Oh! délicieuse!... Je n’ai pas eu le courage de lui demander son nom...
— C’est madame la comtesse Marguerite de C...
— Ah!... c’est la femme d’un officier de la marine royale?
— Son mari commande le vaisseau du roi l’Épervier, parti en mission pour le Sénégal.
André fit un signe d’indifférence, et, saluant son interlocuteur, il suivit un domestique et monta le grand escalier de l’hôtel.
Ces trois chapitres sont comme le prologue de l’histoire qui va commencer.