XXXIV
l’innocent délateur.
En arrivant', l’ami ne retrouva plus l’ami; Roucher avait disparu. Le doute même était impossible; André Chénier comprit que le poëte des Mois, que le rédacteur du Journal de Paris, que son complice d’innocence était déjà plongé au fond d’un de ces cachots d’où l’on ne sortait que pour mourir.
Aussi , ce ne fut point pour éclairer un doute , mais pour pleurer avec un autre ami sur une réalité désolante, qu’il courut à Passy, chez M. de Pastoret, et jamais inspiration ne seconda mieux la fatale destinée d’un homme! La maison de M. de Pastoret subissait en ce moment une visite domiciliaire, dirigée par le citoyen Guénot. Cet intelligent perquisiteur avait ordre d’arrêter, chemin faisant, toutes les personnes suspectes.
Ainsi le voulaient Fouquier-Tinville et Collot-d’Herbois, ces ennemis de tout le monde et d’eux-mêmes, ces deux dictateurs assis sur le trône du bourreau et dominant Robespierre lui-même. Collot-d’Herbois s’était constitué le pourvoyeur de la guillotine, et il n’accordait à personne le droit de s’associer à lui dans ce travail ; cela se comprend : cet homme avait d’anciennes vengeances à exercer et de nombreux attentats contre sa personne à punir : n’ayant jamais trouvé ses ennemis, il trouva le secret de les exterminer tous en exterminant tout le monde Collot-d’Herbois avait été longtemps sifflé au théâtre, d’abord comme mauvais auteur, ensuite comme mauvais comédien, dit-on.
Cette longue et double série d’affronts publics était fixée
dans sa mémoire , et les serpents des furies dramatiques déchiraient sans cesse de leurs sifflements les oreilles de cet Oreste de la terreur; pour lui, les hommes étaient suspects et surtout soupçonnés de l'avoir sifflé dans quelque parterre, avant 89... L’histoire ne s’est jamais suffisamment appesantie sur les causes secrètes qui amènent certains hommes politiques à d’insatiables vengeances. En passant, nous avons expliqué Collot-d’Herbois, ce tyran de Robespierre et de la Convention *.
Le citoyen Guénot, l’émissaire de Collot-d'Herbois, vit tout à coup arriver chez M. de Pastoret un jeune homme au teint nerveux, au maintien résolu, à l’œil de flamme, et il reconnut tout de suite un incontestable ennemi du comédien Collotd'Herbois :
— Ton nom? lui dit-il.
— Que voulez-vous en faire? demanda Chénier, au lieu de répondre.
— Réponds, ou je t’arrête.
— Eh bien! dit Chénier, c’est par respect pour moi que je te dirai mon nom, car je n’ai pas l’habitude de le cacher, parce qu’il est honorable. Je suis André Chénier.
— Le journaliste?
— Oui. ,
— L’écrivain?
— Oui.
— L’ennemi de la liberté? . :
— Non ; tu mens.
— N’as-tu pas écrit le supplément du n* 13?
— Oui; je ne le rétracte pas.
— N as-tu pas écrit contre Collot-d’Herbois et Fouquier- Tin ville?
— Pas assez.
— Je t’arrête au nom du tribunal révolutionnaire. Tu es suspect.
— Je ne crains rien, je suis innocent.
* Couthon, Collot-d’Herbois et deux ou trois autres de cette espèce avaient commis clandestinement de petites œuvres de théâtre, fort maltraitées par le public, ou s'étaient montrés incognito sur les panches. — indè ira.
— Le tribunal révolutionnaire et le citoyen Collot-d’Herbois ne reconnaissent aucun innocent dans tous ceux qui sont suspects.
Guénot écrivit un ordre, le remit à un agent; deux hommes armés qui n'étaierit pas des soldats, pour l’honneur de l’uniforme républicain, s'emparèrent violemment de l’illustre poète ; on le fit monter dans une petite voiturej, et il fut conduit à la prison du Luxembourg.
Le geôlier de cette prison reçut l'ordre en murmurant, comme un hôtelier qui est accablé de locataires, et rendit le papier en disant qu’il n’était pas en règle. L’agent insista, en faisant sonner trois fois le nom dü citoyen Guénot; mais le geôlier , qui avait sa fierté aussi , et la conviction de son importance civique, ferma la porte de sa geôle et la verrouilla bruyamment, sans avoir l’air de se souder des ordres d’écrou du citoyen Guénot.
Pendant cette scène, André Chénier garda la plus parfaite impassibilité.
Du Luxembourg, la voiture se dirigea vers la prison de Saint-Lazare. Ici, la chose n’éprouva aucun obstacle. Le geôlier ne savait pas lire, mais au nom de Guénot et de Collotd'Herbois, qui le faisaient vivre largement, il s’inclina de respect , et ouvrit au poète la route affreuse d’un cachot.
André trouva alors au fond de son âme ces grandes ressources qui viennent aux hommes d’élite dans les malheurs consommés. 11 avait laissé l’espoir sur le seuil du cachot, mais son courage le suivait à travers les grilles funèbres, et le courage seul remplace l’espoir perdu.
A cette époque, il était fort difficile de connaître l’arrestation judiciaire d’un citoyen par la voie des journaux; le Moniteur gardait un silence obstiné sur les opérations des écrous, et aucun papier public ne remplissait l’énorme lacune de la feuille officielle. 11 était donc impossible, dans les premiers moments, d’être fixé sur le sort réel d’un parent ou d’un ami disparu. Ainsi, la comtesse Marguerite, qui avait trouvé, â la porte de la ferme de Viroflay la même déception de la veille, perdit soudainement la trace d’André Chénier, surtout lorsqu'elle ne trouva, pour comble de désespoir, qu’une maison déserte à la rue Basse de Passy. Sans doute, quelques personnes interrogées paf elle dans cette localité, faubourg de
Paris, auraient pu lui donner des renseignements; mais la prudence et la circonspection étaient alors deux vertus assez vulgaires. Ne pas répondre paraissait un bon principe de sécurité. Le silence ne compromet pas , et la parole est dangereuse aux époques de révolutions.
Madame de Pressy employa toutes les ressources de son esprit pour découvrir la retraite ou le sort d’André Chénier; mais étant asservie elle-même aux exigences de la plus sévère circonspection , elle se trouvait resserrée , pour ses recherches, dans des limites trop étroites. Les tentatives furent donc vaines : il fallut attendre les révélations de l’avenir, cette voix qui parle tard, mais toujours, et attendre, en subissant ces angoisses fiévreuses où la résignation alterne avec le désespoir.
Un temps fort long s’écoula; madame de Pressy, ayant changé de nom, s’était logée, avec Angélique, dans une petite maison à Chaillot. Là , elle lisait tout ce que Paris envoyait à l’ardente curiosité de l'heure, en gazettes et en pamphlets. En ce moment trois échafauds permanents fonctionnaient à la place de la Révolution , au centre de Paris et à la barrière du Trône (nommée barrière Renversée) , mais à peine quelques noms de victimes arrivaient à la publicité. Le lendemain de ces hécatombes, un bien faible espoir soutenait madame de Pressy.
— Un homme célèbre, comme André Chénier, se disait-elle souvent, ne peut pas disparaître obscurément sur un échafaud, sans exciter autour de son cadavre un bruit de haine ou de pitié.
Il faut entrer bien profondément, non pas en historien, mais en observateur, dans les ténèbres sanglantes de cette époque, pour y découvrir le pâle rayon qui révèle le caractère des hommes et des événements. Ainsi, on demeure d’abord confondu de stupéfaction aujourd’hui, lorsqu’on lit partout qu’ André Chénier avait été complètement oublié dans sa prison. Personne ne songeait à lui, même parmi ses plus rudes ennemis. Collot-d’Herbois et Fouquicr-Tinville, après avoir fait écrouer le poète illustre, n’y pensaient plus, ils étaient emportés vers d’autres haines, et dans les imaginations déréglées, chaque jour prenant les proportions d’un siècle, la veille était déjà un passé antique dont une mémoire de proconsul ne pouvait garder le souvenir. Hélas! les cerveaux hu>
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mains sont trop faibles pour subir, sans altération, les orages qu'ils inventent! Voilà ce que tant d'historiens et tant d'hommes d’Etat ignorent. La plus formidable de toutes les folies, la folie du sang incruste un nuage sur les fronts, c’est Bicêtre qui gouverne alors, et les criminels, comme Collot et Fouquier- Tinville, ne sont pour l’observateur calme que des fous furieux.
Le hasard attendu arriva. Madame de Pressy lisait un journal , le Moniteur, et tressaillit en voyant le nom de Chénier au bas d’une lettre. Après ce nom, il y avait une adresse, rue Cléry, 97.
Aussitôt la prudence ne fut plus choisie comme conseillère; la jeune femme prit le plus modeste des costumes et la plus bourgeoise des coifïures, imposa la même toilette à son amie Angélique , et descendit de Chaillot pour rentrer dans cette redoutable ville qui lui était enterdite par une loi de mort.
Les deux femmes suivirent le Cours-la-Reine dans presque toute sa longueur, et se détournèrent , à gauche, dans les Champs-Elysées, qu’elles traversèrent pour éviter la mare de sang qui baignait la place de la Révolution.
C’était vers le milieu de juillet 1794. Paris était triste et consterné sur quelques points, et, sur d’autres, inquiet et orageux. Les boutiques paraissaient ouvertes pour la forme, ou pour donner de l’air et non des acheteurs aux marchandises. Aux marchés publics la disette était trop évidente. On devinait que toute une grande capitale ne se nourrissait que d’émotions, pain quotidien du moment.
Madame de Pressy n’accorda que des regards distraits à ce tableau d’une ville qui joue aux funérailles, rien ne la pouvait détourner de son but. Elle traversa lentement, et la fièvre au cœur, les trop nombreuses rues qui la séparaient de la maison qui était le terme de sa course, et fut assez heureuse pour être introduite sur-le-champ dans le salon de M. Chénier.
Là, elle trouva un vieillard plus que septuagénaire : c’était le père du grand poète.
Après unf demi-heure d’entretien, tout fut dit de part et d’autre, tout fut révélé, tout fut connu. Le vieillard serrait les mains de la jeune femme, et pleurait comme un enfant; et en vérité depuis que la triste humanité pleure, jamais larmes n’avaient eu de plus affreuses raisons pour pleurer.
Ce malheureux père venait lui-même de dénoncer son enfant.
On avait oublié Chénier dans le fond de son cachot, et son père, honnête et fier républicain, s’était soumis à une épreuve bien dure: il avait écrit la plus touchante des lettres à Collotd'Herbois et à Fouquier-Tinville , pour demander la grâce de son fils !
Ces deux proconsuls, qui étaient plus puissants que le dictateur, ainsi qu’ils l'ont prouvé au 9 thermidor, reçurent la lettre du père de Chénier, et frappant leurs fronts privés de mémoire , ils s’écrièrent : Comment ! André Chénier existe encore! Qu’il soit tout de suite déféré au tribunal révolutionnaire! Telle fut la réponse qu’obtint le père; et maintenant, appréciez un pareil désespoir.
— Savez-vous les noms des trois juges? dit la comtesse en fondant en larmes.
— Oui, Madame, dit M. Chénier, mais ces trois juges sont trois créatures de Collot-d’Herbois : est-il possible de les attendrir? et ensuite vous avez encore neuf jurés!...
— Oh ! ce ne sont pas les jurés que je crains ; ce sont presque toujours des hommes ; ils ont une âme et un cœur... ils sortent du peuple, ceux-là, mais les juges sortent de Collotd'Herbois! Ce sont ceux-là qu’il faut voir, et avec l’aide de Dieu , qui sait? on peut faire un miracle ; on peut donner, pour quelques moments, un cœur et une âme à des séides de Collot-d’Herbois !
M. Chénier nomma les trois juges, et le dernier nommé fut Claude Mouriez.
— Claude Mouriez ! s'écria madame de Pressy en joignant ses mains avec exaltation, Claude Mouriez! je le connais! je vais le voir, sans perdre une minute; c’est un homme énergiqua et qui peut dominer ses collègues avec sa parole, avec son regard... M. Chénier, ne me donnez pas le temps de réfléchir, parce que des considérations vulgaires peuvent m’arrêter, et je ne veux pas mesurer la largeur de l’abîme avant de le franchir.. Où demeure Claude Mouriez?... Bien! je cours à la rue de l’Échelle! et que Dieu veille sur moi !
La jeune femme reprit, dans la rue, une démarche lente pour n’éveiller aucun soupçon, et comme elle traversait une galerie du palais Égalité, elle entendit très-distinctement, dans
ANDRÉ CIIÉNTER.
les groupes, prononcer le nom d’André Chénier, ce qui lui fit ralentir encore sa marche , car elle était bien aise de savoir ce que le peuple pensait de ce malheureux jeune homme.
Ce qu’elle entendit lui donna quelque joie et une lueur d’espoir. Les parleurs publics ne témoignaient aucufle irritation contre André Chénier; beaucoup même le défendaient, surtout les lettrés de la place publique. On citait aussi des vers de Tibère, qu'on attribuait faussement à l'auteur du n° 13; mais personne ne relevait les erreurs de cette citation. La sympathie générale paraissait acquise au malheureux prisonnier attendu par l’implacable tribunal. Il est vrai de dire que les esprits commençaient à se lasser des haines; que le tribunal révolutionnaire perdait la faveur de la populace, et que l'échafaud, acteur autrefois si couru, se voyait chaque jour abandonné par ses plus fervents admirateurs. Lorsque trop de sang coule, la haine s’use vite dans les pays de générosité.
Madame de Pressy arriva au milieu de la petite rue de l’Échelle dans un tel état de faiblesse , qu’elle crut devoir se réconforter par des réflexions sur la sainteté de son dévouement avant de monter l’escalier de l’ancien proconsul de Versailles. Une femme, celle que nous connaissons déjà, la gouvernante de Claude, introduisit madame de Pressy dans le salon du maître, et la reconnaissant à travers le voile, elle s’écria :
— Vous ici, Madame! >
— Vous me connaissez donc? dit Marguerite.
— Si je vous connais, cit... Madame! dit la gouvernante en souriant; vous avez demeuré à côté de chez nous, rue du Réservoir, à Versailles. Je vous voyais tous les jours à votre balcon, quand vous arrosiez vos fleurs.
— Eh bien! Madame, dit Marguerite avec une grâce charmante, vous savez alors que je suis une ex-noble, et qu’à Paris, ma seule présence est un crime puni de mort.
— Madame , dit la gouvernante, je ne me suis jamais mêlée de ces affaires, moi; il y en a bien assez, dans la maison, de gens qui s’en mêlent, et tant bien que mal; moi, je passe mon temps à ‘S’occuper des miennes, d’affaires; j’ai deux hommes à nourrir, et en temps de disette, c’est trop.
— Madame, je voudrais parler au citoyen Claude Mouriez,
dit en tremblant madame de Pressy, Croyez-vous qu'il ren-
ANDRÉ CHÉNIER. Vu3
trera bientôt? car je vois bien qu’il n’est pas chez lui eh ce moment.
— Oui, Madame, il est sorti... et... vous savez pourquoi... Le citoyen Mouriez est juge au tribunal révolutionnaire... il s’ennuyait... c’est un homme très-actif... il a écrit vingt lettres à Robespierre, tantôt des lettres insolentes, tantôt des lettres amicales ; et puis, il l'attendait à la porte de la Convention pour lui faire des scènes, oh! des scènes!
Enfin, que vous dirai-je, ma belle voisine? Pour se débarrasser de lui , Robespierre lui a donné une place de juge. . . mais il ne vaut rien pour cet état... Donnez-vous la peine de vous asseoir. Madame. Si vous voulez l’attendre, prenez un livre, une gazette, tout ce que vous voudrez... moi, je vais à mes aflaires... excusez-moi.
— Et son neveu, M. Adrien Mouriez, demeure-t-il ici, chez son oncle?
— Oui , Madame... et heureusement. Si M. Mouriez n’avait pas sa gouvernante et son neveu, il ne ferait que des sottises. A présent M. Adrien est au tribunal avec la foule, et il est là, comme il dit, pour y juger son oncle. Ils vont arriver tous les deux.
— Je les attends, dit madame de Pressy.
Et elle fit semblant d'ouvrir un livre , pour rendre la gouvernante à sa liberté.
Madame de Pressy attendit plus d’une heure, et dans des angoisses mortelles, le retour de Claude Mouriez, et elle luttait avec elle-même, pour conquérir ce calme et cette présence d’esprit si nécessaires dans ces entrevues difficiles dont rien ne peut faire prévoir le dénouement.
Enfin, la porte s’ouvrit, et Claude Mouriez entra brusquement, du pas d’un maître de maison, qui n’a pas besoin de se faire annoncer r il fit un mouvement de surprise en voyant une femme voilée, et salua en élevant son chapeau un peu audessus des cheveux, avec une gaucherie d’écolier provincial.
La comtesse Marguerite ferma le livre, le déposa sur une table et se leva.
L’œil de Mouriez perça le voile, ses deux mains se croisèrent ; on entendit cette exclamation étouflée qui sortait de sa poitrine s
C'est vous, Madame 1
Claude se découvrit et murmura quelques paroles inintelligibles, mais le geste qui les accompagnait invitait poliment la belle visiteuse à s’asseoir.
En ce moment, madame de Pressy ferma les yeux pour recueillir ses pensées, et vit, comme dans un songe, le sanglant échafaud qui se dressait pour décapiter le génie. Cette horrible vision lui rendit tout son courage; elle trouva sur ses lèvres des accents énergiques , et dans sa tête un calme et une lucidité qui lui semblèrent un secours imprévu du ciel.
Avec cette voix pénétrante qu’une mère recouvre pour arracher son enfant à la gueule des bêtes fauves, elle dit:
— Citoyen Mouriez, toute ma vie a disparu dans mon souvenir; je suis née ce matin; je ne vous connais pas, je vous vois pour la première fois aujourd’hui. On m’a dit que votre âme s’ouvrait volontiers aux sentiments généreux, et je viens à vous chargée d’une noble mission qu'un père et un vieillard m’ont donnée. Ce soir, demain peut-être, un jeune homme de génie et d’avenir comparaîtra devant votre tribunal ; son crime est celui de tous les innocents politiques : il est vaincu; et si votre justice est juste, sa tête ne tombera pas.
Cette voix mélodieuse, ce visage divin, ces yeux qui ressemblaient à des diamants humides , cette grâce suprême qui entourait comme une auréole la jeune femme , rallumèrent toutes les ardeurs de la passion dans les veines de Mouriez ; il oublia ses résolutions généreuses ; il redevint le proconsul de Versailles, et dans cette âme de feu, où le mal et le bien étaient en lutte perpétuelle, les sauvages instincts éclatèrent avec une frénésie qui voulait tout dévorer.
Le sang gonfla les muscles de son cou, paralysa un moment sa langue; ce ne fut donc qu’avec un bégaiement sourd qu’il parvint à rassembler les syllabes d’une réponse.
— Madame , dit-il , quel est ce jeune homme qui a le bonheur de vous intéresser de cette manière?
— C’est le fils d’un républicain, le frère d'un républicain : c'est André Chénier.
Un éclair de pâleur couvrit la figure écarlate de Mouriez.
— Madame, dit-il en reprenant graduellement l’énergie de sa parole, André Chénier a de funestes antécédents. Sa plume a déchiré, comme une griffe,' tous les vrais patriotes; il a des ennemis parmi les puissants du jour, et dans les rigoureuses
extrémités de répression où nous sommes, il est impossible que ce jeune homme trouve sa grâce devant notre tribunal.
— Quoi! Monsieur, André Chénier ne trouverait pas un seul défenseur parmi ses juges! s’écria madame de Pressy, et vous, qui êtes rigoureux mais intègre , vous qui êtes juge mais juste, vous réunirez votre voix aux voix qui le condamneront !
— Madame, dit Mouriez avec un sourire plein de menaces, vous faites à votre insu, en ce moment, une démarche bien imprudente, bien dangereuse... une démarche que nos lois révolutionnaires punissent avec une légitime sévérité. Vous venez influencer le jugement d'un magistrat...
— Eh bien ! Monsieur, dit la comtesse avec des lèvres pâles, dénoncez-raoi... dénoncez une femme qui vient généreusement à vous pour vous conseiller un acte de justice et d’humanité!
— Eh bien! Madame, dit Mouriez d’une voix qui semblait radoucie, je voudrais bien savoir quelle serait ma récompense, si je suivais ce conseil.
— La récompense d’une bonne action , Monsieur, on la trouve dans son cœur; notre conscience nous applaudit quand nous faisons une chose juste qui nous rapproche de Dieu. Nous y gagnons la sérénité de la vie, et nous y perdons les tortures du remords. Comment voudriez-vous être mieux récompensé!
— Alors , Madame , dit Mouriez sèchement , alors , vous ne m’avez pas compris.
Madame de Pressy garda le silence.
— Ou bien, poursuivit Claude, vous avez feint de ne pas me comprendre.
La jeune femme se leva et fit un pas vers la porte; Claude lui barra le chemin , et croisant les bras sur sa poitrine et secouant la tête, où les cheveux ondulaient comme une crinière de lion :
— Madame, dit-il, un jour aussi, moi, je vous ai demandé ma grâce; un jour aussi ma vie était entre vos mains, et de quel air de superbe insolence vous avez regardé le délire de mon esprit, le désespoir de mon amour ! J’étais à vos pieds, et vous m’avez écrasé comme un insecte; j’étais grand et vous m’avez humilié; j'étais généreux et fort, vous avez voulu me tuer deux fois , par le dédain foudroyant de vos yeux et par l’épée de votre mari! Quel droit avez- vous donc à ma pitié aujourd’hui ? Quelle prétention étrange vous amène ici, où nulle
reconnaissance ne petit vous attendre, où vous ne devez rencontrer que des mains violentes et l’implacable haine de l’amour?
— Je me suis trompée. Monsieur, dit la comtesse en relevant fièrement la tête; mon erreur vous honorait... permetr tez-moi de sortir.
— « Non, Madame, vous ne sortirez pas ainsi avec ces airs de triomphe; vous en sortirez criminelle ou humiliée. Je vais appeler des témoins, et vous ne les récuserez pas, et vous ne les démentirez pas. L’ex-comtesse de Pressy, chassée de Paris, est rentrée, malgré la loi, pour venir corrompre un magistrat et lui demander, au prix de l’honneur, la grâce d’un aristocrate, son amant! Est-ce clair, cela? votre présence chez moi n’est-elle pas le témoignage le plus évident de votre crime? ai-je même besoin d’introduire des étrangers pour constater ce qui est incontestable? L'infamie et l’échafaud vous attendent à ma porte, si votre orgueil ne s'humilie pas devant mon amour.
Claude saisit les bras de la comtesse, qui poussa un de ces cris comme les femmes seules en trouvent dans les villes prises d’assaut.
A ce cri de détresse, la porte s’écroula au lieu de s’ouvrir, et un jeune homme parut.
C’était Adrien.
Marguerite;, subitement délivrée des étreintes de Claude, tomba sur ses genoux en donnant deux regards d’une expression sublime, l’un au jeune homme, l’autre au ciel.
Adrien ne proféra pas une parole et ne fit pas un mouvement, mais aucun pinceau de maître ne pourrait donner à la toile l’indignation superbe qui jaillissait dans la flamme de ses yeux.
Les condamnés de Josaphat qui diront aux montagnes de tomber sur eux auront le maintien et la ligure que Claude Mouriez avait en ce moment.
Le long silence qui suivit l’explosion de cette scène ne pouvait être rompu que par Adrien :
— Madame, dit-il, relevez- vous, et sortez ; s’il vous reste au fond du cœur un peu d’estime pour le nom de Mouriez, gardez secrètement en vous les choses infâmes que vous venez de voir dans cette maison.
CTaude Mouriez se laissa tomber dans un fauteuil et appuya sa tète sur ses deux mains, comme un homme égaré qui va s'exciter par la réflexion au repentir.
— Monsieur, dit au jeune Adrien madame de Pressy, la visite que je faisais à votre oncle a un but qu'il m’est impossible d’abandonner.
— Parlez, Madame, dit Adrien d’un ton de maître de maison.
La comtesse développa alors le motif de sa visite, mais avec une convenance parfaite et sans rappeler aucun des incidents si défavorables à Claude Mouriez.
— Et bien! dit Adrien, l’expiation est trouvée. Madame... Oui, vous avez mis votre confiance dans cette maison, et vous avez bien fait... le nom de Claude Mouriez restera pur. André Chénier aura un défenseur de plus parmi les magistrats du tribunal révolutionnaire, et mon oncle sera son plus ardent avocat, croyez-le bien, Madame... Vous paraissez douter?... Je comprends ce doute... mais je vais laisser parler mon oncle lui-même, et vous ne douterez, plus...
Et marchant vers Claude Mouriez, Adrien prit l’une de ses mains , la serra familièrement et dit d’une voix pleine de charmes :
— N'est-ce pas, mon cher oncle... mon excellent père?... Vous m’avez entendu?... Ai-je trop présumé de votre cœur, presque toujours si généreux?
Claude Mouriez releva la tête, et fit voir des yeux mouillés de larmes et une figure qui, par sa douceur, formait un contraste extraordinaire avec sa figure de l’autre moment. Il serra la main d’Adrien et lui dit :
— Madame de Pressy a eu raison de songer à cette grave affaire... Seulement elle a eu tort de venir elle-même... Pourquoi ne s’est-elle pas adressée à toi, Adrien... sans me voir?... Moi, en la voyant , je suis tombé dans toutes les horreurs du délire... Ma passion commande toujours ma volonté... Je sens que ma raison s’est égarée, et je voudrais baigner de mon sang mes excuses... Au nom de Dieu, Madame, ne m’approchez pas... ne me regardez pas; tant que je suis loin de vous, je suis sûr de moi... Permettez que je vous serve avec dévouement, mais sans entendre votre voix, sans regarder votre visage... Et toi, Adrien, je te jure que tu seras content... ce soir.
— C’est ce soir? s'écria involontairemen madame de Pressy.
— Oui, Madame, dit Claude sans la regarder, c’est ce soir qu’André Chénier comparait devant le tribunal révolutionnaire, c’est-à-dire devant l'échafaud.
— Maintenant, Madame', dit Adrien, je réponds de mon oncle, et si, comme je n’en doute pas, vous avez le courage des femmes de cette époque , vous assisterez vous - même au procès, à côté de moi. Notre présence donnera plus d’énergie encore aux bonnes résolutions de Claude Mouriez.
— J’y serai, dit madame de Pressy d’une voix éteinte.
— Eh bien! Madame, dit Adrien, j’aurai l’honneur de vous accompagner au tribunal ; je puis entrer aux places réservées.
— Je suis prête, dit madame de Pressy en marchant vers la porte.
— Oui, Madame, dit Claude le visage collé sur la vitre d’une fenêtre de la rue, vous serez contente de moi.
Adrien offrit son bras à madame de Pressy, en lui disant :
— 11 faut nous hâter cependant ; car les places réservées sont enlevées quelquefois par des protégés arrivés les premiers.
Angélique, qui attendait dans la rue en souffrant d’horribles angoisses, revit la comtesse avec une expansion de joie.
— Angélique , lui dit la jeune femme , n’ayez aucune crainte, je suis avec de bons amis ; allez m’attendre à Chaillot, et ne vous inquiétez de rien si je suis trop en retard.
Les habitués du tribunal révolutionnaire n’avaient pas quitté la salle, même après les deux séances du matin ; il ne restait que fort peu de places sur les banquettes privilégiées; mais Adrien , très-connu des huissiers , parvint à faire asseoir madame de Pressy à très-peu de distance du tribunal, et il se plaça debout à côté d’elle, dans l’embrasure d’une tenètre. On entendait retentir au dehors le chant de Ça ira! car la Marseillaise avait émigré aux armées ; les voix des chanteurs étaient pourtant très- affaiblies; on devinait que l’ivresse du sang se changeait en torpeur, et que l’échafaud voyait s’éclaircir la foule de ses courtisans.
Madame de Pressy compta une à une les minutes séculaires des deux heures qui devaient s’écouler avant la reprise des séances du tribunal.
Enfin, on entendit un mouvement extraordinaire dans la
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salle voisine, et les accusés, au nombre de vingt-huit, vinrent s’asseoir à la barre. On voyait là des hommes et des femmes de tout âge et de toute condition. Le greffier mêlait aux noms obscurs des noms éclatants comme ceux de Montmorency, Montalembert, Roucher, baron de Trenck. Au nom de Chénier, madame de Pressy leva les yeux et vit l’illustre poète, debout et calme comme le plus héroïque de ses aïeux grecs les stoïciens.
André tenait à la main une feuille de papier et lisait pour la dernière fois les derniers vers que la voix du geôlier avait interrompus dans le préau de la Conciergerie : ces vers doivent trouver leur place ici :
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyr* Anime la fin d’un beau jour.
Au pied de l’échafaud j'essaie encore ma lyre,
Peut-être est- ce bientôt mon tour!
Peut-être avant que l’heure, en cercle promenée.
Ait posé sur l’émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée.
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera mes paupières;
Avant que de ces deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière. Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres. Escorté d 'infâmes soldats,
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres,....
Le dernier vers n’a jamais été fait!
André Chénier plia soigneusement la feuille, et se retourna vers l’auditoire comme pour y chercher un dépositaire digne de ces derniers vers.
En ce moment, le soleil du 24 juillet descendait sur l’horizon, et une gerbe lumineuse, qui allait s’éteindre, entra comme un incendie dans la salle du tribunal , et éclaira le plus beau visage que la douleur ait assombri depuis la divine Mère qui pleurait au Golgotha.
Le poète vit cette noble et pâle figure, dont les yeux fixe*
se liaient aux siens; il reconnut sur-le-champ madame de Pressy, et tout ce que la reconnaissance peut faire éclater d’expression sublime dans un mouvement, un geste, un regard, fut révélé à la jeune femme. Cette merveilleuse pantomime du poète semblait être la traduction fidèle du touchant cantique de Siraéon \
Le tribunal était entré; Clqjude Mouriez se plaça contre l’angle de la table, du côté de son neveu et de madame de Pressy, mais ses regards ne cherchèrent rien dans la salle; son attitude était imposante sans affectation, et formait un singulier contraste avec le maintien vulgaire des collègues ses voisins. Adrien, qui connaissait son oncle et qui devinait toujours ce qu’il allait faire de bien ou de mal , parut très-satisfait de ses conjectures, et les communiqua en deux mots glissés à l’oreille de madame de Pressy.
La jeune femme se tenait dans les limites d’une réserve pleine de prudence ; si elle eût été seule dans cetffe salle, elle n’aurait regardé qu’ André Chénier; mais trop de regards scrutateurs tourbillonnaient sous la voûte de ce prétoire : il fallait se méfier des moindres soupçons et faire violence à sa volonté; madame de Pressy observait donc indistinctement les juges, les accusés, les spectateurs, de l'air d’une femme qui ne porte intérêt à personne et qu’une curiosité vulgaire amène au tribunal.
La séance fut ouverte, et le greffier lut l’acte d’accusation des vingt-huit.
Les avocats étaient absents, comme jugés inutiles; il s’agissait seulement de constater l'identité, forme expéditive inventée par Fouquier et Collot-d’Herbois.
La lecture de l’acte d’accusation d’André Chénier fut écoutée avec un silence religieux par un public ordinairement trèsorageux, et qu’une chaleur accablante étoulïait ce jour-là, dans un prétoire pestilentiel.
Cet acte mérite une mention spéciale, surtout à cause de l’incïdent qu’il souleva, et qui n’a point d’exemple dans les fastes judiciaires d’un pays.
« Antoine-Quentin Fouquier, dit Tinville, accusateur public du tribunal révolutionnaire , expose qu’en vertu d’arrêté du
* Nune dimittû tcrvum tuum, Domine.,,
comité du salut public de la Convention nationale, André Chénier, âgé de trente et un ans, né à Constantinople, homme de lettre, vc-adjudant général et chef de brigade sous Dumouriez, demeurant rue de Cléry, 97, a été traduit au tribunal révolutionnaire comme prévenu de s’ètre déclaré ennemi du peuple...
« André Chénier, ayant comme bien d’autres cherché à se soustraire à la surveillance des autorités publiques, s’est confondu parmi ses défenseurs (les défenseurs de la surveillance), où il a eu le grade d’adjudant général, chef de brigade de l’armée du Nord. 11 parait qu’il a secondé le plus adroitement qu’il a pu les trahisons de l’infâme Dumouriez, avec lequel il a eu les liaisons les plus intimes; mais après la défection du traître Dumouriez, il s'est occupé de laisser ignorer la part qu'il y avait prise.
« Cependant les soupçons que sa conduite avait élevés déterminèrent le ministre à le suspendre, et à lui ordonner de se retirer dans la commune de Breteuil ; là, il intrigue, il cherche jà diviser les citoyens, à y jeter le ferment de la guerre civile; 1 calomnie les autorités constituées, dans un mémoire calomnieux, qu’il lait signer par des citoyens qu’il trompe et qu’il égare...
« D'apres l’exposé ci-dessus, l’accusateur public a dressé la présente accusation... »
André Chénier se leva et demanda la parole.
— Parle, et sois href, dit un juge.
— Je serai bref, dit Chénier avec calme. L’acte d’accusation ne renferme que des erreurs matérielles très-évidentes. Je n'ai jamais été adjudant général, ni chef de brigade. Je n’ai jamais servi dans l’armée du Nord ; ma carrière militaire n’a duré que six mois; elle est antérieure à 89. J’ai passé comme sous-lieutenant, ces six mois, en garnison à Strasbourg; je n’ai jamais connu, ni même vu le général Dumouriez. Je n'ai jamais habité la commune de Breteuil; je n’ai jamais rédigé aucun mémoire ; enfin , je n’ai rien de commun, le nom excepté, avec le personnage désigné par l’acte d’accusation.
— Tout cela est très-vrai, dit Claude Mouriez, qui annonçait déjà par des murmures sourds une explosion prochaine.
Le volcan préparait ses laves.
Antoine-Quentin Fouquier, dit Tinville, regarda Claude
d’un œil d’orfraie, et se levant avec une solennité magistrale :
— Je m’étonne, dit-il, de trouver un contradicteur parmi les membres du tribunal.
— Parbleu, dit Claude en frappant la table avec son poing de fer, tu t’étonnes bien lacilement , toi ! mais tout le monde ici dément cet acte d’accusation. C’est une fable d’un bout à l’autre. Le citoyen accusé André Chénier est connu comme moi. C'est un écrivain; il n’a jamais servi; il n'a jamais été officier supérieur. Demande au premier venu. Où diable as-tu pris des renseignements?
Un murmure favorable d’assentiment courut dans l’auditoire. L’huissier même! sourit en signe d'approbation.
Antoine-Quentin Fouquier prit son acte d’accusation à deux mains, et le relut, ou du moins, il fit semblant de le relire, pour imaginer quelque expédient.
— Oh ! lui dit Claude, tu as beau lire ton acte ! quand tu relirais jusqu’à demain, cela ne le rendrait pas véridique.
Un juré prit la parole et dit :
— Je vois d’ici plusieurs citoyens qui demandent à prendre la parole pour soutenir le dire du citoyen juge Claude Mouriez.
Fouquier lança un regard foudroyant sur l'auditoire et dit :
— Le tribunal révolutionnaire n’écoute ni les avocats, ni les témoins; il ne s’éclaire que par sa conscience, et il est infaillible. Au moindre tumulte, je fais évacuer la salle. Ainsi que personne ne trouble le tribunal dans son recueillement!
— Mais c’est toi qui nous troubles ! dit Claude Mouriez en allongeant un bras cyclopéen vers l’accusateur public. S'il est reconnu par tout le monde que ton acte d’accusation repose sur des faits complètement faux, eh bien ! reconnais ton erreur ou ta distraction, et ordonne la mise en liberté d’André Chénier.
Fouquier, pâle sur son estrade, relisait toujours l’acte, et le frappant du revers de sa main droite, il s’écria :
— Tout cela pourtant est écrit sur des renseignements authentiques! je ne puis pas avoir inventé tout cela.
• — C’est justement ce que tu as fait, dit Claude, mais sans mauvaise intention probablement. . Allons! passons outre, et ordonnons la mise en liberté de ce pauvre nourrisson des Muses. 11 n’est pas dangereux, cet enfant.
L’auditoire continuait son approbation par un murmure bienveillant et doux qui déchirait l’oreille de l’accusaleur public.
Un des juges se leva et vint dire quelques mots à voix basse à Fouquier.
Ce juge était le représentant de Collot-d'Herbois.
Fouquier écouta très-attentivement ce que lui disait cet homme, et parut très-satisfait. Le juge reprit sa place.
— Citoyens , dit Fouquier en étendant ses deux mains vers l’auditoire, citoyens, l'incident puéril qui vient d’être soulevé a déjà fait perdre un temps précieux au tribunal.
— Il est puéril, cet incident! s'écria Claude en frappant sur la table. Ah ! il est puéril !
Plusieurs jurés et les deux autres juges se levèrent furieux pour imposer silence à leur collègue, et Fouquier se voyant ainsi soutenu par une bonne fraction du tribunal, s’écria :
— Rien ne doit interrompre le cours de la justice. Nous allons prononcer la mise en accusation des interrupteurs quels qu’ils soient.
Ici les murmures ne furent pas favorables; mais Fouquier feignit de n’en pas comprendre le sens exact, et continua :
— Nous allons donc passer outre et répéter l’incident...
— Puéril! dit en aparté Claude.
Adrien regarda son oncle avec cet air qui veut dire : Modérez-vous, ne compromettez pas en défendant.
Mouriez devina le signe; il allongea ses bras sur la table et appuya sa tête sur eux, en fermant ses yeux à demi, comme fait le lion devant le geste du belluaire mécontent.
— L’acte d’accusation, poursuivit Fouquier, serait incomplet, s’il n’ajoutait ceci : André Chénier est l’auteur du Supplément du n° 13 du Journal de Paris, et ce grief est le plus grand de tous; il résume toute la vie criminelle d’un contrerévolutionnaire. Niera-t-on aussi qu’André Chénier soit l’auteur de cette œuvre impie?
Claude Mouriez regarda obliquement son neveu et haussa les épaules.
— Les citoyens jurés , continua Fouquier, apprécieront , au reste, la valeur de ces dénégations et de mes assertions ; mais de tout ceci il résulte un fait patent, lumineux, un fait irrécusable : André Chénier fut le rédacteur en chef du Journal de Paris...
— Et la liberté de la presse ! interrompit Claude.
— La liberté de la presse, s'écria l’accusateur, n’autorise pas les écrits contre-révolutionnaires !
— . Ah ! votre liberté défend tout ! dit Mouriez avec un rire nerveux.
— Les jurés apprécieront, dit Fouquier avec une dignité fausse, vous voyez que l’accusateur public a fait preuve, pendant ces débats, d’une grande modération...
— Parbleu! envoycz-nous tous à l’échafaud! s'écria Mouriez.
— Personne ici n’a d’injonction à me faire, dit Fouquier, et moi-même, je m’incline devant les décisions des citoyens jurés. L’affaire est instruite !
— Comment l’affaire est instruite ! s'écria Claude ; personne n’en sait un mot. Est-ce ainsi que la justice joue avec vingthuit tctes?
— Citoyen juge Claude Mouriez, dit Fouquier, vous n’êtes ici l'avocat de personne, et je vous dirai une dernière fois que le tribunal ne veut pas d’avocats , et n’a pas le temps de les écouter.
La délibération commença. Les vingt-huit accusés s’entretenaient fort paisiblement et par groupes comme s’il se fût agi d’un procès criminel qui leur fût étranger. Dans ces malheureux temps, la France donnait encore au monde les plus nobles exemples d’héroïsme' antiques; ses enfants savaient mourir en riant sur les champs de bataille comme sur les échafauds. Ainsi, malgré les excès politiques, l’honneur du pays restait intact.
André Chénier profita d’un moment de tumulte, et étendant le bras dans toute sa longueur, il put atteindre la main de madame de Pressy et lui donna ses derniers vers.
Marguerite reçut le papier avec le respect qu’une première chrétienne donnait aux reliques d’un martyr.
La nuit couvrait la salle et deux lampes seules jetaient dç sinistres lueurs sur les accusés , le tribunal et l’auditoire. On annonça l’arrêt; un grand silence se fit.
Le président ne fit aucun résumé ; il nomma les accusés, et la liste épuisée, il prononça contre tous, moins un, la peine de mort.
Un cri de douleur stridente retentit sous les vcûtes de ce prétoire d’injustice; mais l’obscurité couvrit la femme qui venait de ressentir cette poignante douleur.
Adrien seul comprit tout; il prit la main de la comte se de Pressy et la serra.
Mais presque en même temps, ce cri d'angoisse suprême fut dominé par un coup de foudre sorti d’une poitrine d’airain. (Une voix formidable éclata ; elle disait :
— Vous venez de faire une chose horrible ; vous êtes un tribunal d’assassins ! Est-ce ainsi que vous voulez inspirer au peuple l’amour de la république ! Vingt-sept têtes livrées à la main du bourreau! une seule épargnée au hasard! Atroce dérision! humanité horriblement bouffonne! on absout un homme pour avoir l’honnête prétexte d’en égorger vingtsept !...
La voix de Fouquier, unie au clapissement du juge ami de Collot-d’Herbois, essaya d’éteindre par la menace l’ardente colère de Claude Mouriez. L’ex-proconsul de Versailles n’était pas homme à se laisser intimider par des poltrons qui se servaient de la terreur pour cacher leur lâcheté au pays. Claude renversa la table du tribunal, et s’armant d'un support, il s’écria d’une voix de tonnerre :
— Laissez-moi passer! laissez-moi sortir de cette taverne de tigres ! Adrien ! Adrien ! où es-tu ? Viens me joindrè ! viens ! Laissons tous ces hommes dans leur ignominie du sang ! Viens ! Adrien ! allons aux armées ! allons aux batailles héroïques ! allons à la gloire et à l’honneur !
Adrien ût appuyer sur son bras madame de Pressy mourante, et monta sur l’estrade où Claude Mouriez foudroyait Tinville et Collot-d’Herbois.
Des hommes armés entouraient les condamnés du 7 thermidor, et empêchaient toute communication. Claude Mouriez descendit, perça la foule des gardes avec cette audace souveraine qui supprime tout obstable, et serrant André Chénier dans ses bras , il lui dit :
— Quand un homme de génie comme toi périt sur l’échafaud, les bourreaux ne tardent pas d’y monter. Adieu, mon ami! Je ne suis plus juge], je suis soldat.
La comtesse de Pressy ï avait été entraînée par Adrien jusqu’à l’illustre poète , en suivant le sillon que le bras puissant de Claude venait d’ouvrir. André Chénier poussa un cri de joie, et ses lèvres se collèrent sur la bouche de la jeune femme.
— Voilà mon hyménée accompli! s’écria-t-il dans le délire de l’extase. La mort me sera douce demain.
Les gardes et la foule pleuraient; on comprenait que cette horrible fournée était la dernière; quelques-uns espéraient un meilleur lendemain.
On se trompait d’un jour.
Claude Mouriez oflrit son bras à Marguerite et sortit fièrement du prétoire -sans trouver le moindre obstacle, quoique Fouquier-Tinville eût déchaîné contre lui quelques-uns de ses plus intrépides limiers.
Arrivé dans la rue, Claude Mouriez dit à Marguerite et à son neveu :
— Quelque chose me dit que cette hécatombe ne s’accomplira pas! On ne veut plus voir du sang; Paris se révolte contre ces trois guillotines. Ainsi, Madame, espérez, espérez! Une nuit à notre époque est féconde en événements , les augures sont favorables. Si le mois dernier un homme, même l’ami intime de Robespierre, eût osé dire et faire dans un prétoire ce que j’ai dit et fait, le peuple et les soldats l’auraient haché en morceaux sur la place. Voyez comme mon audace reste impunie ! Oh! c’est que j’ai bien compris le moment? j’ai bien flairé toutes les sympathies qui fermentaient autour de moi, même parmi les jurés.
— Vous avez donc quelque espoir? demanda la jeune femme d’une voix éteinte.
— Oui, Madame, un très-grand. D’abord, je cours de ce pas chez Robespierre.
— Au nom de Dieu! interrompit madame de Pressy, n’y allez pas; cette visite ne servirait à rien , et vous perdrait peutêtre. Après ce que vous venez de (aire, Robespierre doit être déjà furieux contre vous, car déjà Fouquier-Tinville à fait son rapport.
— Madame, dit Mouriez, nous allons vous accompagner jusqu’à votre maison, Adrien et moi; nous passerons îa nuit en ville, nous, et nous verrons nos amis. Demain, au lever du soleil, Adrien ira vous voir et vous instruira de tout ce que nous aurons fait.
La jeune femme inclina la tête, et ne voulut plus contrarier les bonnes intentions de ses deux nouveaux et fervents amis.
Une lueur d’espoir rayonnait dans les ténèbres; les regards de toute une ville la voyait aussi cette lueur.
Sur le seuil de la porte de sa maison, Claude Mouriez salua respectueusement madame de Pressy, et dit à Adrien :
Accompagne madame la comtesse, recommande-là à ma bonne gouvernante, et descends vite, je t’attends.
Madame de Pressy saisit la main de Claude et la baisa.
Mouriez tressaillit convulsivement, et dit :
— Madame, vous méritez bien qu’on meure pour vous, à cette époque surtout, où il est si facile de mourir.
— A demain ! répondit Marguerite, et elle entra dans la maison.
Là BARRIÈRE RENVERSÉE.
Il y eut, dit un vieil historien, un grave symptôme qui annonça la chute du tyran Maxence et la victoire de Constantin; •-S cirques et les amphithéâtres où coulait le sang des hommes furent à peu près abandonnés. Le Colysée même perdait sa foule, et lorsque l’affiche du tabrüarium y appelait le peuple à une fête de mort, on voyait de rares spectateurs suburbains aux gradins des hautes galeries \
Le jeu du sang ne peut pas être long; la populace d’abord se passionne et fait cercle; pui3 elle s’en dégoûte et laisse le bourreau isolé devant le martyr.
On ne saurait trop redire ces choses, dans l’intérêt futur de l’expérience humaine, cette vénérable ignorance qui s'obstine à ne rien savoir depuis six mille ans !
Le soleil du 8 thermidor n’éclaira en se levant qu’une foule peu nombreuse, aux abords de la Conciergerie. Deux charrettes stationnaient devant l’escalier des prisons, en attendant la cargaison promise au bourreau.
A la veille des grandes crises, qui sont encore le secret de l’avenir, Paris s’annonce toujours à lui-même ce qui va lui arriver, et rarement il se trompe. Les pensées réunies L d’un million d’habitants forment un prophète.
* Nommées altœ prœcinctiones , aujourd’hui notre quatrième rang; elles étaient occupées par les spectateurs de la campagoe et les prolétaires vêtus de couleurs brunes.
ANDRÉ CHÉNIER. Slfl
On se disait donc, çà et là, dans les groupes, mais à voix très-basse :
— La Convention prépare quelque chose.
— Quoi?
— Ah ! nous verrons.
— On dit qu’il y a un cotïiplot de Montagnards contre Robespierre.
Pas possible!
-Il y en a même qui assurent qu'on lui a tiré un coup de pistolet, hier, quand il traversait le marché des Jacobins*
— Ce n’est pas vrai.
— Je vous répète ce qu’on m’a dit. .
— Ce qu'il y a de certain, c’est qu’il y a quelque chose.
— En attendant, je viens de voir passer trois charrettes; deux qui allaient à la place de la Révolution, et l’autre vers l’hôtel de ville.
““ Alors , où guillotinëra-t-on ceux-ci?
— A la barrière Renversée ; le charretier vient de me le dire; il le sait, lui.
***■ C’est bien loin , la barrière Renversée.
— On dit que le faubourg Saint-Antoine ne veut plus voir passer les charrettes des condamnés qui vont à la barrière du Trône.
— Au fait, c'est pas amusant pour un faubourg.
— Les propriétaires font une pétition.
— Pourquoi , citoyen, a-t-on nommé la barrière du Trône barrière Renversée?
— Dam ! parce qu’on a renversé le trône.
— Ah!
— C’est Collot-d’Herbois qui a trouvé ce nom.
Il y avait beaucoup de calme dans ces colloques en plein air; on entendait à peine, dans le voisinage, quelques fredonnements de Ça ira! quelques solos timides que le choeur populaire n’accompagnait plus.
L'heure qui ouvrait la porte du cachot funèbre sonna; les archers poussèrent leurs chevaux vers les deux charrettes, en se laissant stoïquement accabler d’imprécations par de vieilles femmes qui se regardaient comme les propriétaires inamovibles de ce pavé»
U» vingt-sept condamnés montèrent dans les voitures d«
leur dernier voyage, et tous les regards se portèrent sur eux avec une compatissante curiosité.
Dans cette foule, personne ne savait que deux grands poètes allaient expier par le sang le double crime de l’innocence et du génie.
André Chénier, debout sur la première charrette, vit monter après lui un condamné bien cher et bien connu : c’était le poète des Mois, le commentateur de Virgile. Chénier tendit la main à Roucher, et sa figure s’épanouit dans un rayon de joie céleste.
— Oui, lui dit-il,
Oui , puisque je retrouve un ami si fidèle ,
Ma fortune va prendre une face nouvelle,
Et déjà son courroux semble s’étre adouci Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.
— La citation est charmante, dit Roucher en souriant, mais elle n'est pas exacte comme comparaison. Il n'y a pas de Pylade, ici; il n’y a que deux Orestes.
Cependant, le convoi funèbre suivait sa marche au milieu d'une troupe de cavaliers ; peu de fenêtres s’ouvraient sur le passage; beaucoup de passants même, apercevant de loin l’appareil et la pompe ordinaire des élus de l’échafaud, se glissaient rapidement dans les étroits carrefours voisins, pour ne plus voir ce qu’ils avaient trop vu.
La journée était splendide ; l’or et l'azur inondaient le ciel; les dômes, les tours, les clochers, les toits se baignaient dans une atmosphère lumineuse; le soleil de thermidor versait à flots la joie et la vie à cette grande cité, qui se laissait tuer en détail stupidement, par obligeance pour les caprices de Collotd'Herbois et de Fouquier, ces deux tyrans assis sur le trône de la Convention.
— Nous sommes plus heureux que ce pauvre Bailly, dit Roucher en regardant avec volupté l'irradiation vivifiante du soleil, et nous n’aurons pas froid sur l’échafaud.
— En eflet, dit Chénier, c’est fort heureux, car nous sommes sûrs de ne pas trembler devant le bourreau. Ce pauvre Bailly tremblait de froid.
— C’est singulier ! dit Roucher, cela me remet en mémoire une belle épithète que Virgile a rejetée avec un art merveil-
leux au commencement d’un autre vers... Vous rappelez-vous cela, Chénier?
La charrette marchait toujours. On entrait dans le faubourg Saint- Antoine qui était presque désert; toute sa jeunesse ouvrière se couvrait de gloire sur les champs de bataille; ses vieillards et ses femmes ne se montraient plus pour voir passer les hécatombes de chaque jour.
Chénier inclina la tête et réfléchit un instant avant de répondre à son ami.
— Oui, dit-il, je crois avoir deviné cette épithète : torridus... n’est-ce pas?
— C’est cela, dit Roucher en battant des mains... torridus . Et remarquez la puissance d’un mot mis à sa place, comme dit Boileau ! Virgile aurait pu dire :
Solstitium pecori defendite, torridus œstas Jàm venit....
Le dactyle tout d’un bloc : torridus semblait être bien mieux placé là que jàm venit œstas... Eh bien! non, il a sacrifié le torridus comme dactyle avant le spondée final , et il l’a rejeté à l’autre vers, où il produit un eflet si beau d’enjambement!
— Oui, Roucher, dit Chénier... il faut convenir aussi que ce vers est aujourd’hui une citation de circonstance...
— Voilà pourquoi, dit Roucher, il m’est revenu en mémoire ; c’est un rayon de l'été brûlant qui m’est tombé sur le front. Torridus!
Et Roucher se mit à sourire en se recueillant sur ce mot.
On apercevait une forme rougeâtre et lugubre entre les deux colonnes de la barrière Renversée... C’était l'échafaud!
André Chénier regardait avec une attention minutieuse toutes les figures qui passaient, car il lui semblait impossible de ne pas recevoir, à cette heure suprême, les adieux d’un ami, sur la route ou sur la place de l’échafaud. Le poète ne se trompait pas.
Le char de la mort s’était arrêté devant la barrière; la foule avait presque oublié ce chemin; on voyait peu d’hommes, quelques vieilles femmes, à cheveux gris, point de tricoteuses. Le bourreau, dans une attitude morne, semblait se lamenter sur cette désertion, qu’il ne comprenait pas, car les scènes de ce long drame de sang devenaient chaque joui 1 plus nom-
ANBRÉ CHÉNIER.
breuses et plus intéressantes ; cette fois, la hache devait tombe* vingt-sept fois, et faire couler une fontaine de sang, comme la naïade des Euménides, et tout Paris n’était pas là! Voilà ce qui causait la taciturnité du bourreau.
Au pied d'une colonne de la barrière Renversée, un groupe, composé de deux hommes et d’une femme, attendait depuis le matin ce qui allait venir.
— Plus d’espoir! plus d’espoir! disait la femme.,, et ses pieds fléchissaient sous son corps.
— Madame, au nom du ciel! disait Adrien; espérez encore... tout est bien disposé. L'irritation est au comble. Une goutte de sang de plus, et la rivière déborde et submerge les bourreaux! Le peuple, regardez-le. Madame, ne permettra pis cette horrible exécution d’aujourd’hui.
— Oui, Madame, disait Claude en soutenant Marguerite à son bras, oui, Adrien voit juste. Nous avons vu tous nos amis, cette nuit. Ils sont tous ici. Ils attendent comme nous le signal qui va partir de la Convention nationale, et le signal donné, nous renversons l’échafaud au cri de : \jve la république!
— Les voilà! dit Marguerite en désignant d’un œil vitrifié les charrettes des vingt-sept.
— Oui, les voilà! dit Claude Mouriez... Bon espoir encore. Madame! bon espoir!
— Je le vois, lui, dit madame de Pressy d’une voix d’agonie. Je le vois... c’est le premier... il cherche quelqu'un dans la foule... Soutenez-moi... le soleil s’est fait sombre... la terré fuit sous mes pieds... Soutenez-moi, faites qu'il puisse me Voir encore en passant... et après, je ne désirerai plus rien!
La charrette avait côtoyé la ligne où était le groupe de nos trois personnages. Chénier, debout sur le devant de son char de triomphe, aperçut Marguerite, et tous les trésors d’amour qu’il avait en réserve pour une longue vie furent dépensés dans un seul regard d’agonisant.
Le peuple était muet, sombre, immobile. Quelques hommes résolus auraient pu exécuter ce jour-là ce qui fut accompli le lendemain, et André Chénier ne périssait pas à trente ans! Mais il fallait cette noble et dernière victime pour faire luire l’aurore du 9 thermidor. La république grecque exilait des cités les poètes en les couronnant de fleurs; Fouquier-Tinville les exilait de la vie en les couronnant de sang.
Roucher parut le premier sur la haute estrade, vestibule du tombeau," il avait toujours son heureux maintien d’insouciance, et ses yeux regardaient la belle avenue d’arbres qui aboutit à Vincennes, et ne daignaient pas s’arrêter sur le bourreau...
Après Roucher, André Chénier montra sa belle et noble tête, toujours rayonnante de sérénité, que le bourreau saisit comme une tête vulgaire d’assassin.
La hache tomba.
On entendit un cri affreux... Cette hache avait aussi, au même instant, frappé la tête d’une femme. Le coup de foudre avait ricoché de l’échafaud à la base de la colonne. Deux âmes s’envolaient au même instant vers le ciel.
Adrien se précipita sur madame de Pressy pour lui prodiguer des soins ; la foule s’émut ; des hommes couverts de haillons versaient des larmes et maudissaient le tribunal. L'horrible machine fonctionnait toujours.
Madame de Pressy fut portée par Claude et Adrien dans une petite maison voisine; la foule suivait en pleurant.
Tous les soins furent inutiles; Marguerite n'était plus de ce monde!
Claude Mouriez et Adrien veillèrent à côté du cadavre de la jeune femme, et le lendemain, après Hi avoir rendu en pleurant les derniers devoirs, ils quittèrent Paris pour s’enrôler, comme simples soldats , dans les armées combinées du Nord et de Sambre-et-Meuse. Nous venions d'envahir les Pays-Bas, après une glorieuse campagne qui avait illustré les noms de Jourdan, de Pichegru et de Moreau.
Quelle admirable époque pour la vie des camps!