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se rouvrit, et ils descendirent, la main liée étroitement à la main, et sans ajouter une parole, jusqu'à l’autre issue ouverte à l’extrémité. Là, le poète posant un pied sur la première marche de l’escalier souterrain, et l’autre pied sur l'herbe du bois , embrassa Marguerite , et obéissant à un geste amicalement impérieux , il s’élança sous l’épaisse voûte des grands arbres, ces protecteurs éternels de tous les proscrits.
André suivait un chemin bien connu, et qui lui rappelait d’autres heures plus douces, mais qui étaient sans avenir; cette fois, du moins, au bout de l’épreuve, il voyait rayonner le bonheur.
On était dans les plus longs jours de l’année ; quoique bien du temps eût été perdu , Chénier arriva devant la porte de la ferme bien avant le coucher du soleil; il sonna, et un inconnu vint lui ouvrir.
— Que demandez-vous? dit-il d'un ton qui n’excitait pas la confiance.
— Le fermier Denis , répondit Chénier en jetant un regard circulaire dans l’intérieur du jardin. Me serais-je trompé par hasard?
— Oui, citoyen, dit l'inconnu. Denis a vendu sa ferme il y * neuf mois au citoyen Barras.
— Et où demeure-t-il aujourd’hui, Denis? demanda Chénier.
— Ah ! voilà ce que je ne sais pas. Je n’ai jamais été son garçon de ferme.
Et la porte se referma assez brusquement sur le visage d’André Chénier.
Le jeune proscrit demeura quelque temps dans l’attitude de cet homme touché par la foudre, dont parle Ovide, et comme il fallait prendre une résolution avant le coucher du soleil, la première pensée qui lui vint à l’esprit parut la meilleure : Chénier reprit le chemin de Versailles, mais en se promettant d’ètre bien prudent, pour obéir aux intentions de madame de Pressy.
Il était encore grand jour lorsque le poète arriva dans le massif des arbres du souterrain , mais il se serait bien gardé de tenter une entrée par là, de peur de déplaire à la comtesse. 11 attendit la nuit, et quand les ténèbres vinrent protéger les tentatives les plus hasardeuses, il descendit la chaus-
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sée de l'avenue du Tiers, et, lançant un regard à la maison de madame de Pressy, il ne vit briller aucune lumière dans l’intérieur, ce qui ne l'étonna que peu, parce que, se disait-il, elle «est probableme'.* avec Angélique du côté du jardin.
Il continuait sa marche vers la ville , lorsqu'il aperçut , à un des angles de l’avenue , quelques groupes de curieux stationnaires et causeurs, comme on en voit toujours encore la nuit sur la place où un événement s’est passé pendant le jour en temps de révolution : les curieux se perpétuent à l’infini après que le sujet de la curiosité a disparu. Presque toujours même les curieux sont la semence des émeutes.
Chénier prit une démarche nonchalante, et dissimulant sa taille et son maintien habituel , il se mêla au premier groupe de ces curieux. On disait entre plusieurs interlocuteurs :
— On n’a rien trouvé du tout, citoyen , rien du tout ; je le sais bien, moi, j’ai suivi la visite domiciliaire.
— Eh bien! moi, je te dis qu’on a trouvé deux femmes exnobles.
— Oui, mais ce n’est pas ce qu’ils cherchaient...
— Ah ! que cherchait-on?
— Un aristocrate.
— Ce n’est pas vrai; on ne cherchait pas un aristocrate... on cherchait un journaliste , celui qui a fait le fameux supplément du numéro 13.
— Tout juste !
— Eh bien ! ce n’est pas un aristocrate, André Chénier?
— Non, c’est un auteur, et l’ami da Roucher.
— Mais un auteur aristocrate. 11 faisait l’Ami des lois, et des tragédies.
— Et on n’a rien dit aux deux femmes ex-nobles?
— Ce ne sont pas des ex-nobles ; on ne pouvait leur rien dire : ce sont des citoyennes comme tout le monde, qui n’ont fait de mal à personne.
— Alors pourquoi a-t-on visité la maison de ces citoyennes? on a violé la constitution.
— Tu crois toujours qu’on viole la constitution, toi! On a su que le journaliste André Chénier avait habité cette maison : c’est l’aubergiste de la Lyre d’Apollon qui l’a dit, et on a fait une visite domiciliaire. Tu vois bien que tu ne sais
pas ce que tu dis quand tu dis qu’on a violé la constitution.
Cet entretien en plein air se prolongeait ; mais André Chénier avait appris tout ce qu’il pouvait connaître. Un nom venait d’être prononcé à ses oreilles, et ce nom le rappela soudainement à d’autres devoirs, à des devoirs qui font même oublier l’amour dans un noble cœur...
— Pauvre Roucher! se dit-il en prenant une résolution énergique, et moi qui l'oubliais! Courons à lui; un pareil malheur le menace, sans doute : il a été mon complice... ô mon Dieu! donnez-moi le temps de le sauver!