‹ André ChénierChapitre 3 sur 15 · ANDRÉ, ATTABLÉS · texte numérisé non relu

ANDRÉ, ATTABLÉS

BOUCHER

Eh bien! cher voyageur, qu une humeur vagabonde A fait courir six ans aux quatre coins du monde, Te voilà donc enfin revenu parmi nous !

ANDBÉ.

Oui, Roucher, pour toujours, et ce retour m'est doux. France ! je te revois, mais plus grande et plus belle !

Dans tes veines circule une sève nouvelle,

J'ai retrouvé tes fils libres et purs d'affront,

Et quelques jours à peine ont rajeuni ton front.

Combien as-tu changé ! Qui pourrait reconnaître

Ce que tu fus jadis dans ce que tu vas être?

Je te quittai : Partout un débile ouvrier

Penché sur la charrue ou sur le dur métier,

Labourant sans l'aimer la terre maternelle

Disputait à l'impôt quelque maigre javelle.

Misérable, honteux, sans fierté, sans désirs,

D'oisifs voluptueux il payait les plaisirs.

Et voyait le travail de ses mains assidues

Courir en fleuve d'or chez des filles perdues;

Alimenter des grands l'impitoyable orgueil,

Et nourrir des palais, quand lui mourait au seuil.

Pourtant il se taisait, et croyait son partage

Des maux qu'il acceptait ainsi quun héritage.

Combien as-tu chan<ïé depuis ce temps ancien!

Où l'esclave a vécu renaît un citoyen.

Étonné de ses droits et fier de les connaître.

La loi reprend un peuple au bon plaisir d'un maître.

Et révélée au monde avec la liberté,

Range tous les humains sous son égalité.

Au fils d'un portefaix il n'est plus téméraire

De me parler en homme et de m'aimer en frère,

Son langage n'est plus servilement flatteur,

Et ce que dit sa bouche est sorti.de son cœur.

Il 90 lévtt.

Ah! ton ciel est plus beau, ta lumière plus pure. Ton air plus enivrant, A Frtance! la nature Semble avoir pris sa pari de ton soudain réveil,

Et ce vin, mes amis, est tombé plus vermeil Sous le pressoir joyeux de la grappe mûrie. C'est à toi que je bois, ô France ! ù ma patrie ! 0 ma mère !

JOSEPH, *« le»anl avec Roucher cl Condorcet.

Buvons! Ton grand cœur, cher André, Dans tous les cœurs français trouve un écho sacré. Et le vin se plaît mieux à ces mâles paroles Qu'à noyer les refrains de quelques chants frivoles, Buvons !

André, Jotoph et Roucher clioqoenl leun Terres. CONDÔBCET *.

Je crains bientôt que l'amour du pays Ne vous mène plus loin qu'il ne faut, mes amis. Déjà votre œil se trouble à lui trop faire fête.

ROUCHEB.

Le vin qu'on boit à lui ne trouble pas la tète; Il réchauffe et prépare aux grandes actions.

COKDOBCET.

Faisons trêve pourtant à ces libations ; Pour servir la patrie il n'est pas que de boire. Tout est beau, glorieux, sublime à vous en croire. Pour moi dont l'œil plus sûr voit aussi de plus loin, Les factions déjà s'agitent dans leur coin. Impuissantes encor, leurs clameurs incertaines, N'arrivent jusqu'à nous que vagues et lointaines. Mais toutefois veillons ! Sauvons la loi ! demain

* Condorcet, Josej^h, André, Rouclier.

22 ANDRÉ CHÉMER.

Les factions pourraient nous barrer le chemin. Dans la vaste carrière où l'intérêt les guide Toutes les passions vont se lâcher la bride. Qui sait jusqu'où pourra, ce torrent indompté, Dans les excès sanglants pousser la liberté? A ceux-là qui voudraient retouiner en arrière Que la loi forte et calme oppose une barrière. Ton berceau, liberté, doit rester innocent.

JOSEPH

Tu l'as dit, Condorcet ; des lois, et non du sang. Laissons les partisans des anciens privilèges. Assiéger un Dieu sourd de leurs vœux sacrilèges ; Se faire une vertu de leur antiquité.

Pleurer dans leurs châteaux leur gibier dévasté ; Gémir effrontément sur l'autel qu'on outrage. S'ils ne sont encensés d'un clergé de village; Et crier qu'il n'est plus enfin d'honnêtes gens S'ils perdent le plaisir d'être sots et méchants. 11 suffit du mépris. Le droit sans violence Doit faire vers le peuple incliner la balance. Marchons tous à ce but, et ce Dieu qu'à genoux Ils prennent à témoin, ce Dieu marche avec nous.

Condorcet 3'ctoiid sur le canaiiù.

BOUCHER

Bleu, Joseph ; opposons aux factions nombreuses CiCt unanime accord des Ames généreuses. Le peuple est bon en soi, mais se laisse égarer. Sur ses vrais ennemis nous devons l'éclairer. Et tant que sous nos mains elle est encor docile, Imprimer la vertu dims cette noble argile.

A.\DBK.

Je l'ai dit dans mes vers à David. Il m'est doux

Que vous le répétiez, l'ayant dit avant vous.

A ces hommes nouveaux dont la main ferme et sûre

Ressuscite nos droits nés avec la nature,

Je disais :

« Mais au peuple surtout sauvez l'abus amer,

« De sa subite indépendance!

« Contenez dans son lit cetle orageuse mer : « Par vous seuls dépouillé de ses liens de fer,

« Dirigez sa bouillante enfance!

« Vers les lois, le devoir, et l'ordre et récjuilé, « Guidez, hélas! sa jeune liberté !

c( Ah ! ne le laissez pas, dans sa sanglante rage, « D'un ressentiment inhumain « Souiller sa cause et votre ouvrage 1 (( Ah ! ne le laissez pas, sans conseil et sans frein, a Armant, pour soutenir ses droits si légitimes, « La torche incendiaire et le fer assassin, « Venger la raison par des crimes!

« Peuple, ne croyons pas que tout nous soit permis!

« Craignez vos courtisans avides, «0 peuple souverain!.... » *

* Ode du Jtti de Paume,

24 ANDRÉ GHÉMER.

JOSEPH

Nobles vers qui sont partis du cœur!

Mais quoil de la vertu le crime est-il vainqueur? Amis, nous poursuivons sans doute des chimères, Et créons des périls encore imaginaires. Attendons pour frapper. — Lorsqu'une nation, Lasse de la misère et de l'oppression, Secouant à la fin sa longue léthargie, Rassemble en un grand coup toute son énergie, Elle ne peut d'abord s'établir ferme et bien Dans cet ordre nouveau qui succède à l'ancien ; La forte impulsion imprimée à la masse La fait quelques instants vaciller dans l'espace; Mais entre les partis un moment suspendu, L'Etat retrouvera l'équilibre perdu !

ANDBÉ.

Espérons-le, mon frère, et que la paix publique,

Ait bientôt rassuré le foyer domestique ;

Que tous soient dévoués à tous, et que chacun

Fonde ses intérêts dans l'intérêt commun ;

Car, ne l'oublions pas, cette mère féconde,

La France est grosse encor de l'avenir du monde.

L'Europe nous regarde avec étonnement ,

Et de ce grand spectacle attend l'événement.

Curieuse, inquiète, attentive, troublée.

Si nous réussissons, elle en est ébranlée.

La couronne s'agite au front pâle des rois ,

Et les peuples unis se lèvent dans leurs droits.

La liberté s'étend et vole et se propage,

Et le nom de la France est béni d'âge en ûge :

Mais si l'ambition et l'indocilité, L'oubli de toute règle et de toute équité, La haine des partis, l'impunité du crime, Après de vains efforts nous poussent dans l'abîme, France, nous te perdons et le monde avec toi. Les peuples à venir en sont glacés d'effroi; On rendra de tes maux la liberté coupable ; Elle-même, à leurs yeux, ne sera plus que fable. Vain rêve, dira-t-on, (ils de l'oisiveté ! Et le droit éternel. Tordre, la vérité, La raison n'oseront rentrer dans leur domaine. Que ton nom disparu de la mémoire humaine.

JOSEPH

Loin de nous ce malheur, André ; j'augure mieux D'un peuple dont le front est marqué par les dieux.

BOLCHER.

Et moi.

ANDRE

Moi comme vous.

Lui qiiatri) unit <e ruio.ieni i iMr, CONOORCET *.'

La France grande et sage Fera mentir sans doute un si fital présage. Nous travaillerons tous à raffermir l'Etat ; Et je m'en veux promettre un meilleur résultat.

JOSEPH

Oui, que ma plume aussi ne soit pas inutile. Je voue à la patrie une muse fertile,

• Joseph, Condorcet, Kouclier, An^llé.

Et payant quelque jour ma dette au genre humain, Je veux ressusciter ce vieux peuple romain. Je te ferai parler, Brutus, et que ta bouche Retrouve encor l'accent de ta vertu farouche. S'ils servent le pays, mes vers sont assez beaux. Allons, debout; c'est moi, sortez de vos tombeaux, Romains !

BOUCHEB.

Heureux celui qu'un Dieu puissant inspire! Mon cœur palpite aussi, mais plus humble est ma lyre. Il ne me siérait pas de prétendre si haut, Et chanter les saisons est tout ce qu'il me faut. C'est manque de génie et non pas de courage. Vous, du moins, mes amis, par quelque grand ouvrage, Marchant du même pas à la postérité, Soyez frères aussi par l'immortalité.

ÀINDBÉ.

Non ; comme toi, je suis indolent de la gloire, Roucher, et ne veux pas de place dans T histoire. Irai-je contre un nom chèrement acheté, Changer ma vie oisive et mon obscurité? J'ai bien pu, dans l'ardeur d'un élan magnanime, Chanter le jeu de paume et son serment sublime, Et dans l'occasion, ma muse une autre fois. Ferait entendre encor les éclats de sa voix ! Mais le ciel m'a créé d'un esprit débonnaire ; Je rentrerais bientôt dans l'ombre qui m'est chère. Et j'y retrouverais les chansons que j'aimais. Mes vieux papiers chargés de poussière et de paix, Et m'attendant rêveuse au foyer domestique, Sous son voile à longs plis, la belle nuise antique.

« Te voilà! » dirait-elle, et ses deux bras ouverts Me redemanderaient des baisers et des vers! Puis les tleurs, et l'automne, et le guérel fertile, Et bergers et sylvains, et l'amoureuse idylle. Et que sais-je!... Camille, à qui la volupté Prête encor plus de grâce, amis, que la beauté ! Camille à qui mes vers!... Camille à qui ma vie 1... Que toi, pourtant, au gré d'une plus noble envie. Mon frère, pour former un grand peuple aux vertus. Tu prennes son épée et sa langue à Brutus, C'est bien!... moi, retournant de Camille à l'étude, Je me veux endormir dans ma douce habitude, Et vers un bonheur calme acheminer mes jours !... Mais, nous ne buvons plus!...

JOSEl'H.

Buvons à tes amonrs !

Ili 60 lùvuiil et chuquent de uouvcau leurs verre», .> La luile loiukc.

tvov.

Cb«i M. Louii de Chduicr. — Un mIoo.

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