ANDRÉ, MARIE-JOSEPH. CONDORCET
ANnRÉ.
Te voilà, Joseph! toi, Condorcet!...
CONDORCET *
Oui, j'ai suivi ton frère,
* Joseph, André, Condorcet.
36 ANDRÉ GHÉNIËR.
Et, bercé d'un espoir peut-être téméraire, Je tente le hasard d'un raccommodement.
On dit que tu nous veux combattre ouvertement?
ANDRÉ
Il est vrai.
CONDOBCET.
Je crois donc que ton zèle s'égare, Et je viens en ami...
ÂISDBÉ.
Pourquoi? Tout nous sépare.
Demeure dans ton camp, je reste dans le mien.
CONDOBCET.
André, je t'ai pourtant connu bon citoyen.
ANDRÉ
En m' éloignant de vous, ai-je cessé de l'être? Pour avoir cent tyrans, autant valait un maître.
JOSEPH
Ainsi, tu vas combattre avec nos ennemis, Avec ceux du paysl...
ANDRÉ
Avec ceux du pays, Mon frère 1... Et qui sont-ils? car, si je ne m'abuse, On convaint assez mal tous ceux ((ue l'on accuse. Croyez-vous que, sans trêve, ardents à se venger. Ces ennemis déjà nous veuillent égorger? Sans doute, à quelques-uns, blessés dans leur fortune, La révolution devait être importune ; Et comparant le calme où dormait autrefois Le pays opprimé sous la main de ses rois Aux excès dont la France, en un jour alTranchie,
Poursuit jusqu'au tombeau la vieille monarchie. Ils ont pu supposer que, de nécessité, Le pillage et le sang suivaient la liberté. Que ne détrompez -vous leur fatale ignorance, En leur montrant la paix et la concorde en France, Les biens en sûreté, chacun libre chez soi, Et tous les citoyens défendus par la loi? JN'e doutez pas qu'alors le cœur le plus rebelle N'aime encor la patrie et ne batte pour elle.
CONDORCET
Ecoute cependant. J'espérai, comme toi,
Qu'au pays chancelant tous garderaient leur foi,
Et que la liberté rallirait autour d'elle
Tous ceux qu'elle effraya de son premier coup d'aile.
Je m'abusais. Partout je vois se relever
Prêtres et courtisans, prêts à nous entraver;
Et, s'ils ne sont les chefs d'une révolte ouverte.
En arrière, du moins, conspirant notre perte,
De la France, d'ailleurs, s'inquiélant fort i)eu.
Et voyant dans le prince une personne en Dieu
Qui garde bien leurs droits féodaux, et qui mène.
Ainsi qu'un grand troupeau, toute l'espèce humaine;
De nos mépris enfin leur^orgueil s'est accru.
Et quand elle respire un air libre, ils ont cru
Faire vers le passé rétrograder la France.
Réduisons à néant celte folle espérance,
Et montrons, sans garder plus de ménagement.
Qu'on ne fuit pas outrage au peuple impunément.
ANDBÉ.
Montiez plutôt ce peuple au-dessus de l'outrage.
58 ANDRÉ CIIÉNIER.
Quelques méchants esprits lui feront-ils ombrage? En'.ouré de vautours, l'aigle, au peuple pareil, Sans détourner son vol, mont« vers le soleil.
JOSEPH
Encor ne faut-il pas que Tair manque à ses ailes?
Le mépris ne saurait cliâlierces rebelles.
Et ne les vois-tu pas assez forts et nombreux
Pour nous livrer enfin un combat dangereux?
Car ce n'est pas assez que leurs sourdes menées
Ameutent contre nous les villes mutinées,
Beaucoup s'en vont, traînant leur orgueilleux chagrin,
Et cherchant des vengeurs sur les rives du Rliin.
Nos voisins avec eux s'arment contre l'empire ;
Du fond de ses foyers, tout le reste conspire,
Et chaque jour enfin prouve assez clairement
Que la cour et Coblenlz complotent sourdement.
ANDilÉ.
Eh ! laissez ces valets se recruter des maîtres ! Ils émigrent, c'est bien. Qu'ils nous purgent des traîtres! Et s'ils osent un jour contre nous s'engager... Un bras français n'est fort qu'à frapper l'étranger. Qu'ils viennent. Nos cites les attendent aux portes, Et du pavé contre eux surgiront des cohortes. Pour tout dire en un mot : un peuple convaincu Qu'il pi ut périr, mais non servir, n'est pas vaincu. Et l'Autriche, d'ailleurs, chez elle a fort à fnire; La Prusse en veut au Rhin ; l'Espagne et l'Angleterre Restent neutres encor. Ils poursuivent chacun Des intérêts divers, et nous n'en avons (ju'un. Non, nos vrais ennemis sdiit ceux dont l'Assemblée,
Dans ses graves débats, est chaque jour troublée; Qui, jusque sur leurs bancs, forçant nos députés, Veulent nous imposer toutes leurs volontés. Ce sont vos partisans, c'est vous.
Ju^eiili s'usâieil.
CONDORCET
Donc, à t'en croire, La Révolution a tout fait pour sa gloire?
ANDRÉ
Sans doute. Et si toiijours vous éloignez la paix, La Révolution ne finira jamais.
Accoutumez longtemps cette foule au tumulte, Ne comprenez- vous pas tout ce qu'il en résulte? Les ouvriers oisifs, travaillés par la faim; Les ateliers déserts et la terre sans pain ; Le pillage atteignant le foyer domestique. Et, par le bien privé, la fortune publique; L'infAme banqueroute éclatant brusquement; Plus d'impôt, et des lors, plus de gouvernement; Tous armés contre tous, et partout des victimes; Le vol, l'assassinat, les vengeances, les crimes; Ces mêmes ennemis, aujourd'hui sans danger, Victorieux; nos murs livrés à l'étranger; El d'un grand pouple enfin, qui pouvait être sage. Les restes dispersés voués h l'esclavage. Voilà votre avenir.
CONDORCFT.
Cet éloquent courroux Ne saurait m'ébranler, si le peuple est pour nous.
ANDRÉ
Nommes-tu peuple aussi, ces brigands sans famille,
Sans enfants, sans foyers, les premiers où l'on pille? Vos seïdes fervents, hommes sans foi ni loi. Qui, dans toute la France, ont répandu l'effroi ; Dont le nom seul a rais la province en alarmes. Et les femmes en pleurs, et les hommes en armes, Les plus hardis du moins! le reste se cachait. Moins pâles de terreur, si la peste approchait? Non, je connais le peuple et l'ai vu magnanime : Ses bras sont au travail et ne sont pas au crime. Vainqueur, il sait montrer au riche épouvanté, Qu'indigent, il le passe en générosité.
Il obéit aux lois qu'il s'impose à lui-même. Voilà quel est le peuple, et celui-là, je l'aime.
CONDOnCET.
Mais ce torrent, enfin, il faut le lliriger. Si nous lui résistons, il va nous submerger : Comprends-tu? Le pouvoir, autrement, nous échappe. Frappe, si tu ne veux que toi-même on te frappe ; Ou, tout au moins, pardonne à ces mêmes excès Qui de nos libertés assurent le succès.
ANDRÉ
Non, je n'aurai jamais cette lâche indulgence.
Je ne compose pas avec ma conscience.
Et n'aurai pas recours à ces méchants moyens.
JOSEPH, «élevant'.
Ainsi, nous sommes, nous, de mauvais citoyens,
Des traîtres? — Qu'à ce point André nous méconnaisse 1
' André, Joseph, Cohdoreei-
AXDBÉ.
Non, j'excuse ehcz toi la bouillante jeuncs-^e. Tu répugnes à croire aux maux que je prévoi, El si je blâme ici quelqu'un, ce n'est pas toi. C'est celui qui, plus mûr par l'esprit et par l'Age, Flatte un peuple égaré pour gagner son suffrage, Et conseille, oubliant ses anciennes vertus. Des excès qu'autrefois lui-même a combattus.
CONDOBCET.
André I...
ANDRÉ
Toi, Condorcet!
CONDORCKT.
Guerre donci guerre ouverte 1
ANDRÉ
La guerre, soit!
CONDORCET
Mais crains d'y rencontrer ta perte I
JOSEPH, ému,
Condorcet !
Condorcet «orl.
ANDRE
Toi, Joseph, viens encor dans mes bras; Sans nous être embrassés ne nous séparons pas.
tu e'embntienl.
JOSEPH
Qui de nous a raison?
Marie-Jo»eph sort.
42 ANDRÉ GUÉNIEa.