SCÈNE III
CORDIANI, ANDRÉ, (Cordiani se lève à l'entrée
d'André).
ANDRÉ, sortant du pavillon.
Vois-tu ce stylet, Cordiani? Si, maintenant, je t'étendais à terre d'un revers de ma main, et si je t'enterrais là, au pied de cet arbre, le monde n'aurait rien à me dire ; j'en ai le droit, et ta vie m'appartient.
CORDIANI
Tu peux le faire, ami, tu peux le faire.
ANDRÉ
Crois-tu que ma main tremblerait? pas plus que la tienne, tout à l'heure, sur la poitrine de mon vieux Grémio. Tu le vois, je le sais, tu me l'as tué! A quoi t'attends-tu à présent? penses-tu que je ne sache pas tenir une épée? es-tu prêt à te battre? n'est-ce pas là ton devoir et le mien?
Je ferai ce que tu voudras. Assieds-toi là et écoute-moi. Je suis né pauvre, tu le sais ; le luxe qui m'environne vient de mauvaise source ; c'est un dépôt dont j'ai abusé. Seul parmi tant de peintres illustres, je survis, jeune encore, au siècle de Raphaël, et je vois de jour en jour tout s'écrouler autour de moi. Rome et Venise sont encore florissantes, notre patrie n'est plus rien. Je lutte en vain contre les ténèbres, le flambeau sacré s'éteint dans ma main ; crois-tu que ce soit peu de chose pour un homme qui a vécu de son art vingt ans que de le voir tomber?.. Mes ateliers sont déserts, ma réputation est perdue, je n'ai point d'enfants, point d'espérance qui me rattache à la vie; ma santé est faible, et le vent de la peste qui souffle de l'Orient me fait trembler comme une feuille. Dis-moi, que me restait-il au monde? S'il m'arrivait, dans mes nuits d'insomnie, de me poser un poignard sur le coeur, dis-moi, qui a pu me retenir jusqu'à ce jour?
CORDIANI
N'achève pas, André !
ANDRÉ
Je l'aimais d'un amour indéfinissable ! pour elle j'aurais lutté contre une armée ; j'aurais bêché la terre et traîné la charrue pour ajouter une perle à ses cheveux. Ce vol que j'ai commis, ce dépôt du roi de France qu'on vient me redeman-der demain, et que je n'ai plus, c'est pour elle, c'est pour lui donner une année de richesse et de bonheur, pour la voir, une fois dans ma vie, entourée de plaisirs et de fêtes, que j'ai tout dissipé. Sais-tu maintenant ce que tu as fait?
CORDIANI, pleurant.
André '. André !