SCENE III
Est-ce sur moi ou sur toi que tu pleures? J'ai une faveur à te demander : grâce à Dieu, j'ai vu la foudre tomber sur mon édifice de vingt ans, sans en proférer une plainte et sans pousser un cri; si le déshonneur était public, ou je t'aurais tué, ou nous irions nous battre demain ; pour prix du bonheur, le monde accorde la vengeance, et le droit de se servir de cela... (montrant son stylet) doit tout rem-placer pour celui qui a tout perdu; voilà la justice des hom-mes; encore n'est-il pas sûr, situ mourais de ma main, que ce ne fût pas toi que l'on plaindrait.
CORDIANI, se levant.
Que veux-tu de moi?
ANDRÉ
Si tu as compris ma pensée, tu sais que je n'ai vu ici ni un crime odieux, ni une sainte amilié foulée aux pieds... l'homme a qui je parle n'a pas de nom pour moi. Je parle au meurtrier de mon honneur, de mon amour et de mon repos. La bles-sure qu'il m'a faite peut-elle être guérie? Une séparation éter-nelle, un silence de mort, car il doit songer que sa mort a dépendu de moi... de nouveaux efforts de ma part, une nou-velle tentative enfin de ressaisir la vie, peuvent-ils encore me réussir? En un mot, qu'il parte ; qu'il soit rayé pour moi du livre de vie ; qu'une liaison coupable et qui n'a pu exister sans remords, soit rompue à jamais; que le souvenir s'en efface lentement, dans un an, dans deux ans peut-être, et qu'alors moi, André, je revienne, comme un laboureur ruiné par le tonnerre, rebâtir ma cabane détruite sur mon champ dévasté !
O mon Dieu ! mon Dieu !
Cela t'étonne, n'est-ce pas, que j'aie un tel courage? Cela étonnerait-aussi le monde, si le monde l'apprenait un jour... Je suis de son avis, un coup d'épée est plus tôt donné... mais le jour où j'aurai la certitude que mon bonheur est à jamais détruit, je mourrai, n'importe comment; jusque-là, j'accomplirai ma tâche. Je suis fait à la patience. Pour me faire aimer de cette femme, j'ai suivi, durant des années, son ombre sur la terre ; arrivé au terme de ma carrière, je recommencerai mon ouvrage. Qui sait ce qui peut advenir de la fragilité des femmes? qui sait jusqu'où peut aller leur in-constance, et si dix autres années d'amour et de dévouement sans bornes n'en pourront pas faire autant qu'un jour d'er-reur ?
CORDIANI
Quand dois-je partir?
ANDRÉ
Un cheval est à la grille ; je te donne une heure, adieu.
CORDIANI
Ta main, André, ta main !
ANDRÉ, revenant sur ses pas.
Ma main! à qui ma main? t'ai-je dit une injure? t'ai-je appelé faux ami, traître aux serments les plus sacrés? t'ai-je dit que toi qui me tues, je t'aurais choisi pour me défendre? t'ai-je dit que j'eusse perdu autre chose que l'amour de Lu-crèce? t'ai-je parlé de quelqu'autre chagrin? Tu le vois bien, ce n'est pas à Cordiani que j'ai parlé... A qui veux-tu donc que je donne ma main ?
(11 fait quelques pas.)
CORDIANI, l'arrêtant.
André ! au nom du ciel ! ta main !