SCÈNE II
Je l'ai vu comme je vous vois, et j'ai entendu quelques mots...
DAMIEN
Tu as bu, Grémio, tu vois double.
GRÉMIO
Double! Je n'en ai vu qu'un.
DAMIEN
Pourquoi réveilles-tu une maison entière, et une maison comme celle-ci, pleine de jeunes gens, de valets? T'a-t-on payé pour imaginer ce mauvais roman sur le compte de la femme de mon meilleur ami? Tu cries au voleur, et tu pré-tends qu'on a sauté par la fenêtre? Es-tu fou ou es-tu payé ? Dis, réponds, que je t'entende.
GRÉMIO
Mon Dieu ! mon Dieu ! je l'ai vu, en vérité de Dieu je l'ai vu ; que vous ai-je fait? Je l'ai vu.
DAMIEN
Écoute, Grémio... Prends cette bourse, elle est peut-être moins lourde que celle qu'on t'a donnée pour inventer cette histoire-là. Va-t'en boire à ma santé ; tu sais que je suis l'ami de ton martre, n'est-ce pas? je ne suis pas un voleur, moi, je ne suis pas de moitié dans le vol qu'on lui ferait... Tu me connais depuis dix ans, comme je connais André... Eh bien ! Grémio, pas un mot là-dessus, pas un mot, en-tends-tu, ou je te fais chasser de la maison. Va, Grémio, rentre chez toi, mon vieux camarade, que tout cela soit oublié. 10 ACTE 1.
Je l'ai vu, mon Dieu, sur ma tête, sur celle de mon père! Je l'ai vu, bien vu!
Il rentre.
DAMIEN seul, s'avance vers le jardin et appelle.
Cordiani ! Cordiani-!
Cordiani paraît.
Insensé! en es-tu venu là? André, ton ami, le mien, le pauvre André !
CORDIANI
Elle m'aime, ô Damien, elle m'aime ! que vas-tu me dire? Je suis heureux, regarde-moi, elle m'aime!
DAMIEN
Et cet homme qui te surprend ! à quoi penses-tu ? Et An-dré, André, Cordiani?
CORDIANI
Que sais-je? je puis être coupable, tu peux avoir raison; nous en parlerons demain;... un jour... plus tard;... laisse-moi être heureux.
DAMIEN
Tu peux être coupable, dis-tu? et tu brises comme une paille un lien de vingt-cinq années ! tu peux être coupable... et l'homme qui te voit sortir crie au meurtre !
CORDIANI
Ah! mon ami, qu'elle est belle!
DAMIEN
Insensé! insensé!
CORDIANI
Si tu savais quelle région j'habite! comme le son de sa voix seulement éveille en moi une vie nouvelle ! Damien, les
SCENE II. 11 poètes se sont trompés. Est-ce l'esprit du mal qui est l'ange déchu? C'est celui de l'amour qui, après la création, ne voulut pas quitter la terre, et, tandis que ses frères remontaient au ciel, laissa tomber ses ailes d'or en poudre aux pieds de la beauté qu'il avait créée.
DAMIEN
Je te parlerai dans un autre moment; le soleil se lève; tout à l'heure quelqu'un viendra s'asseoir aussi sur ce banc ; il posera comme toi ses mains sur son visage, et ce ne s'ont pas des larmes de joie qu'il cachera.
CORDIANI
Tout à l'heure, je n'y serai plus.
DAMIEN
Que veux-tu dire?
CORDIANI
Rien, rien, tu le sauras bientôt.
DAMIEN
Explique-toi ; tu parles comme en délire ! que veux-tu faire ? à quoi songes-tu ?
CORDIANI
Je pense au coin obscur de mon atelier où je me suis assis tant de fois regrettant ma journée ; je pense à Florence qui s'éveille, aux promenades, aux passants qui se croisent, au monde où j'ai erré vingt ans comme un spectre sans sépul-ture , à ces rues désertes où je me plongeais au sein des nuits, poussé par quelque dessein sinistre ; j'ouvre les bras, et je vois passer les fantômes des femmes que j'ai cru aimer, mes plaisirs, mes peines, mes espérances ! Ah! mon ami, comme tout est foudroyé ! comme tout ce qui fermentait en moi s'est réuni en une seule pensée : n'aimer qu'elle! c'est ainsi que mille insectes épars dans la poussière viennent se réunir dans un rayon de soleil !
DAMIEN
Que veux-tu que je te dise? Un amour comme le tien n'a pas d'ami.
CORDIANI
Qu'ai-je eu dans le coeur jusqu'à présent? Dieu merci ! je n'ai jamais cherché ni la science, ni la fortune; j'ai vécu de mon pinceau, de mon travail; mais mon travail n'a nourri que mon corps ; mon âme a gardé sa faim céleste ; Dieu merci, je n'ai jamais aimé ; mon coeur n'était à rien jusqu'à ce qu'il fût à elle.
DAMIEN
Comment te dire ce qui se passe dans mon âme ? Ne m'es-tu pas aussi cher que lui?
CORDIANI
Et maintenant qu'assis à ma table je laisse couler comme de douces larmes les vers insensés qui lui parlent de mon amour, et que je crois sentir derrière moi son fantôme char-mant s'incliner sur mon épaule pour les lire ; maintenant que j'ai un nom sur les lèvres, ô mon ami ! quel est l'homme ici-bas qui n'a pas vu apparaître cent fois, mille fois dans ses rêves, un être adoré , fait pour lui, devant vivre pour lui? Eh bien, quand, un seul jour au monde, on devrait rencon-trer cet être, le serrer dans ses bras et mourir ?
DAMIEN
Tout ce que je puis te répondre, Cordiani^ c'est que ton bonheur m'épouvante !