SCÈNE II
Que veut dire cela? Crois-tu que je l'aie séduite? qu'elle ait réfléchi et que j'aie réfléchi? Depuis un an je la vois tous les jours, je lui parle et elle me répond ; je fais un geste, et elle me comprend; elle se met au clavecin, elle chante, et moi, les lèvres entr'ouvertes, je regarde une longue larme s'échapper de ses yeux; pourquoi ne m'aimerait-elle pas?
DAMIEN
Pourquoi? tu le demandes?
CORDIANI
Silence! j'aime et je suis aimé. Je ne veux rien analyser, - rien savoir ; il n'y a d'heureux que les enfants qui cueillent un fruit et le portent à leurs lèvres sans penser à autre chose, sinon qu'ils l'aiment et qu'il est a portée de leurs mains.
DAMIEN
Sophisme! sophisme d'un coeur qui s'aveugle!
CORDIANI
Non ! non ! toi que voilà, Damien, depuis combien de temps m'as-tu vu l'aimer? Qu'as-tu à dire à présent, toi qui es resté muet, toi qui as vu pendant une année chaque battement de mon coeur, chaque minute de ma vie se détacher de moi pour s'unir à elle! et je suis coupable aujourd'hui? Alors pourquoi suis-je heureux? et que me diras-tu d'ailleurs que je ne me sois dit cent fois à moi-même ? Suis-je un libertin sans coeur? Ai-je jamais parlé avec mépris de tous ces mots sacrés qui, depuis que le monde existe, errent sur les lèvres des hommes? Tous les reproches imaginables, je me les suis adressés... et cependant je suis heureux! Le remords, la ven-geance hideuse, la triste et muette douleur, tous ces spec- U ACTE II.
très terribles sont venus se présenter au seuil de ma porte ; aucun n'a pu rester debout devant l'amour do Lucrèce!... viens avec moi dans mon atelier ; là, dans une chambre fer-mée à tous les yeux , j'ai taillé dans le marbre le plus pur l'image adorée de ma maîtresse ; je veux te répondre devant elle; viens, la cour s'emplit de monde et l'Académie va s'ouvrir.
(Ils sortent à gauche.)