‹ André del Sarto, drame en 2 actes et en proseChapitre 7 sur 37 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

Ah! ah! déjà en train de discuter? La discussion, mes bons amis, est une terre stérile, croyez-moi ; c'est elle qui tue tout : moins de préfaces et plus de livres. Vous êtes peintres, mes enfants; que votre bouche soit muette, et que votre main parle pour vous. Écoute-moi cependant, Césario. La nature veut toujours être nouvelle, c'est vrai; mais elle reste toujours la même. Es-tu de ceux qui souhaiteraient qu'elle changeât la couleur de sa robe, et que les bois se co-lorassent en bleu ou en rouge? Ce n'est pas ainsi qu'elle l'en-tend. A côté d'une fleur fanée nait une fleur toute semblable, et des milliers de familles se reconnaissent sous la rosée aux premiers rayons du soleil ; chaque malin, l'ange de vie et de mort apporte à la mère commune une nouvelle parure, mais toutes ces parures se ressemblent ; que les arts tâchent de faire comme elle, puisqu'ils ne sont rien qu'en l'imitant; que chaque siècle voie de nouvelles moeurs, de nouveaux cos-tumes, de nouvelles pensées, mais que le génie soit invariable comme la beauté ; que déjeunes mains pleines de force et de vie reçoivent avec respect le flambeau sacré des mains trem-blantes des vieillards ; qu'ils la protègent contre le souffle des vents, cette flamme divine qui traversera les siècles futurs, comme elle a fait les siècles passés! Retiendras-tu cela, Césario? Et maintenant, va travailler ; à l'ouvrage! à l'ouvrage! la vie est si courte!... (A Lionel.) Nous vieillissons, mon pauvre ami; la jeunesse ne veut plus guère de nous; je ne sais si c'est que le siècle est un nouveau-né ou un vieillard tombé en enfance.

Morbleu ! il ne faufilas que vos n/iuveaux venus m'échauffent par trop les oreilles; je finirai par garder mon épée pour travailler.

ANDRÉ

Te voilà bien avec tes coups de rapière, brave Lionel ; le temps des épées est passé en Italie... Allons, allons, mon vieux, laissons dire les bavards et tâchons d'être de notre temps jusqu'à ce qu'on nous enterre. (A Damien qui entre.) Eh bien ! mon cher Damien, Cordiani vient-il?

DAMIEN

Je ne crois pas qu'il vienne aujourd'hui.

ANDRÉ

Est-ce qu'il est malade ?

DAMIEN

Je le pense.

ANDRÉ

Malade, lui ! Je l'ai vu hier soir, il ne l'était point. Sérieu-sement malade? Allons chez lui. Que peut-il avoir?

DAMIEN

N'allez pas chez lui, il ne saurait vous recevoir ; il s'est enfermé pour toute la journée.

ANDRÉ

Oh ! non pas pour moi. Allons, Damien.

DAMIEN

Sérieusement, il veut être seul.

ANDRÉ

Seul! et malade! tu m'effrayes... lui est-il arrivé quelque chose? une dispute? un duel? Violent comme il est!... Ah! mon Dieu! Mais qu'est-ce donc? il ne m'a rien fait dire.

SCENE IV. U) Pardonnez-moi, mes amis [Aux peintres qui sont restés et qui l'attendent); mais, vous le savez, c'est mon ami d'en-fance, c'est mon meilleur, mon plus fidèle compagnon.

DAMIEN

Rassurez-vous, il ne lui est rien arrivé...

ANDRÉ

Dieu le veuille! Dieu le veuille! Ah! que de prières j'ai adressées au ciel pour la conservation d'une vie si chère!... Vous le dirai-je, ô mes amis ! dans ces temps de décadence où la mort de Michel-Ange nous a laissés, c'est en lui que j'ai mis mon espoir; c'est un coeur chaud, et un bon coeur; la Providence ne laisse pas s'égarer de telles facultés ! Que de fois, assis derrière lui, tandis qu'il parcourait du haut en bas son échelle, une palette à la main, j'ai senti se gonfler ma poitrine... j'ai étendu les bras, prêt à le serrer sur mon coeur, à baiser ce front si jeune et si ouvert d'où le génie rayonnait de toutes parts ! Quelle facilité ! quel enthousiasme ! mais quel sévère et cordial amour de la vérité ! Que de fois j'ai pensé avec délices qu'il était plus jeune que moi! Je regardais tris-tement mes pauvres ouvrages et je m'adressais en moi-même aux siècles futurs : Voilà tout ce que j'ai pu faire, leurdisais-je, mais je vous lègue mon ami!

MATHUR1N, entrant.

Monseigneur, un homme est là qui vous demande.

ANDRÉ

Qu'est-ce? qu'y a-t-il?

MATI1URIN.

C'est un homme en longue robe, avec des cheveux gris; vous l'avez, dit-il, fait demander hier. J'y vais. (A Damien.) Mais il n'a rien de grave, n'est-ce pas?

GRÉMIO, entrant.

Les chevaux sont prêts, monseigneur.

ANDRÉ

Dans un instant: attends-moi, Grémio. (A Damien.) Et nous le verrons demain? Viens donc dîner avec nous, et si tu vois Lucrèce, dis-lui que je vais à la ferme et que je re-viens. Vous allez à l'atelier, n'est-ce pas? A tantôt, mes amis.

(Il sort par le pavillon, les autres personnages par le fond a

gauche.)

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