A VOUS
Ce portefeuille ne m’appartient pas.
MORAND
C’est l’argent que vous m’avez gagné.
Je m’étais dit, monsieur, que j’allais au-devant d’une nouvelle torture, je ne m’étais pas trompé, (tl l'incline et veut .'éloigner.)
* •: MORAND
Vous aimez mieux que je le fasse porter chez vous, je le veux Lien.
ANDRÉ GÉRARD, s'arrêtant.
Chez moi!... (Descendant la scène.) VOUS êtes Cruel.
A qui la faute?
ANDRÉ GÉRARD, douloureusement.
Oh ! à moi, monsieur, à moi !
MORAND, lui présentant le portefeuille.
Ne vous en prenez qu’à vous-mème alors. Ah ! prenez garde, vos hésitations finiraient par me convaincre que j’ai eu raison de vous traiter...
Comme un voleur... dites le mot, monsieur.
MORAND
Et que l’outrage, cet outrage sanglant que vous avez reçu..
Dites encore le mot, un soufflet...
MORAND
Vous l’avez gardé...
Achevez, monsieur, comme un lâche! — Mais je me demande s’il est bien digne d’un homme de cœur de rappeler à un autre homme l’insulte qu’on lui a faite, quand on a la certitude que cet homme... ne veut pas d’une réparation.
J’accepte la leçon. — Nous avons joué, j’ai perdu, je vous paye, quoi de plus simple ?. . . Les dettes de jeu ne se discutent pas, la façon de perdre n’y fait rien, (u lui tend le portefeuille.) Emportez votre argent.
Encore une fois, je refuse.
MORA N D
Je vous le donne.
Voulez-vous me le prêter, monsieur?
* MORAND
Soit.
ANDRÉ GÉRARD, prenant le portefeuille.
Merci, oh! merci! — Je vous le rendrai un jour. . . et alors, je vous dirai ma vie!... Oh! ne souriez pas, monsieur le comte... vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir tout ce qu’il y a de tortures souvent dans un sourire ou dans un geste!... Non, ne souriez pas!... Mais qui vous dit que je ne me fais pas une dignité de mon silence?... Qui vous dit que le hasard... la misère...
MORAND
Oui, la misère!. . . le grand mot, la grande excuse!. . . Eh! les plus grands coupables ont tous une théorie pour excuser leurs crimes. La misère ne conseille l’infamie qu’aux âmes d’avance corrompues. Les pauvres pas plus que les riches n’ont fait un pacte avec la honte, et. Dieu merci, en haut comme en bas, existent des âmes Aères qui se fortifient de leur propre estime.
C’est vrai.