EN LITTÉRATURE
Conférence faite à la LiBRE ESTHÉTIQUE de Bruxelles le 29 Mars 1900.
A Théo Van Rysselbcrghe.
Mesdames, Messieurs, Je viens ici faire l'apologie de l'influence.
On convient généralement qu'il y a de bonnes et de mauvaises influences. Je ne me charge pas de les distinguer. J'ai la prétention de faire l'apologie de toutes les influences.
J'estime qu'il y a de très bonnes influences qui ne paraissent pas telles aux yeux de tous.
J'estime qu'une influence n'est pas bonne ou mauvaise d'une manière absolue, mais simplement par rapport à qui la subit.
J'estime surtout qu'il y a de mauvaises natures pour qui tout est guignon, et à qui tout fait tort. D'autres au contraire pour qui tout est heureuse
ANDkE GIDE
nourriture, qui changent les cailloux en pam : « Je dévorais, dit Goethe, TOUT ce que Herder voulait bien menseigner. "
L'apologie de l'influencé d'abord ; l'apologie de l'influenceur ensuite ; ce seront là les deux points de notre causerie.
Goethe, dans ses Mémoires, parle avec émotion de cette période de jeunesse où, s'abandonnant au monde extérieur, il laissait indistinctement chaque créature agir sur lui, chacune à sa manière. <; Une merveilleuse parenté avec chaque objet en résultait, écnt-il, — une si parfaite harmonie avec toute la nature, que tout changement de lieu, d'heure, de saison, m'affectait intimement. ^' Avec délices il subissait la plus fugitive influence.
Les influences sont de maintes sortes — et si je vous ai rappelé ce passage de Goethe, c'est parce que je voudrais pouvoir parler de toutes les influences,, chacune ayant son importance, — commençant par les plus vagues, les plus naturelles, gardant pour les dernières les influences des hommes et celles des œuvres des hommes ; les gardant pour dernières parce que ce sont celles dont il est le plus difficile de parler — et contre lesquelles on tente le plus, ou l'on prétend tenter le plus, de regimber. — Comme ma prétention est de faire l'apologie de celles-ci
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aussi, je voudrais préparer cette apologie de mon mieux, — c'est-à-dire lentement.
Il n'est pas possible à l'homme de se soustraire aux influences ; l'homme le plus préservé, le plus muré en sent encore. Les influences risquent même d'être d'autant plus fortes qu'elles sont moins nombreuses. Si nous n'avions rien pour nous distraire du mauvais temps, la moindre averse nous ferait inconsolables.
Il est tellement impossible d'imaginer un homme complètement échappé de toutes les influences naturelles et humaines, que, lorsqu'il s'est présenté des héros qui paraissaient ne rien devoir à l'extérieur, dont on ne pouvait expliquer la marche, dont les actions, subites, et incompréhensibles aux profanes, étaient telles qu'aucun mobile humam ne les semblait déterminer — on préférait, après leur réussite^ croire à l'influence des astres, tant il est impossible d'imaginer quelque chose d'humain qui soit complètement, profondément, foncièrement spontané.
En général on peut dire, je crois, que ceux qui avaient la glorieuse réputation de n'obéir qu'à leur étoile étaient ceux sur qui les influences personnelles, les influences d'élection agissaient plus puissamment que les influences générales — je veux dire celles qui agissent sur tout un peuple, du moins sur tous les habitants d'une même ville, à la fois.
Donc deux classes d'influences, les influences communes, les influences particulières ; celles que toute une famille, un groupement d'hommes, un pays subit à la fois ; celles que dans sa famille, dans sa ville, dans son pays, l'on est seul à subir (volontairement ou non, consciemment ou inconsciemment, qu'on les ait choisies ou qu'elles vous aient choisi). Les premières tendent à réduire l'individu au type commun ; les secondes à opposer l'individu à la communauté. — Taine s'est occupé presque exclusivement des premières ; elles flattaient son déterminisme mieux que les autres...
Mais comme on ne peut inventer rien de neuf pour soi tout seul, ces influences que je dis personnelles parce qu'elles sépareront en quelque sorte la personne qui les subit, l'individu, de sa famille, de sa société, seront aussi bien celles qui le rapprocheront de tel inconnu qui les subit ou les a subies comme lui, — qui forme ainsi des groupements nouveaux — et crée comme une nouvelle famille, aux membres parfois très épars, tisse des liens, fonde des parentés — qui peut pousser à la même pensée tel homme de Moscou et moi-même, et qui, à travers le temps, apparente Jammes à Virgile — et à ce poète chinois dont il vous lisait jeudi dernier le charmant, modeste et ridicule poème.
Les influences communes sont forcément les plus
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grossières — ce n'est pas par hasard que le mot GROSSIER est devenu synonyme de COMMUN. — J'aurais presque honte à parler de l'influence de la nourriture si Nietzsche par exemple, paradoxalement je veux le croire, ne prétendait que la boisson a une influence considérable sur les mœurs et sur la pensée d'un peuple en général : que les Allemands par exemple, en buvant de la bière, s'interdisent a jamais de prétendre à cette légèreté, à cette acuité d'esprit que Nietzsche reconnaît aux Français buveurs de vm. Passons.
Mais, je le répète : moins une influence est grossière, plus elle agit d'une manière particulière. Et déjà l'influence du temps, celle des saisons, bien qu'agissant sur de grandes foules à la fois, agit sur elles de manière plus délicate et plus nerveuse, et provoque des réactions très diverses. — Tel est exténué, tel autre est exalté par la chaleur. Keats ne pouvait travailler bien qu'en été, Shelley qu'en automne. Et Diderot disait : « J'ai l'esprit fou dans les grands vents. » On pourrait citer encore, citer beaucoup... Passons.
L'influence d'un climat cesse d'être générale, et par là devient sensible, à celui qui la subit en étranger. — Ici nous arrivons aux influences particulières ; — à vrai dire, les seules qui aient le droit de nous occuper ici. '
Lorsque Goethe, arrivant à Rome, s'écrie : « Nun bin Ich endlich geboren ! >^ Enfin je suis né !... Lorsqu'il nous dit dans sa correspondance qu'en-' trant en Italie il lui sembla pour la première fois prendre conscience de lui-même et exister... voilà certes de quoi nous faire juger l'mfluence d'un pays étranger comme des plus importantes. — C'est, de plus, une influence d'élection : je veux dire qu'à part de malheureuses exceptions, voyages forcés ou exils, on choisit d'ordinaire la terre où l'on veut voyager ; la choisir est preuve que déjà l'on est un peu influencé par elle. — Enfin l'on choisit tel pays précisément parce que l'on sait que l'on va être influencé par lui, parce qu'on espère, que l'on souhaite cette influence. On choisit précisément les lieux que l'on croit capables de vous mfluencer le plus. — Quand Delacroix partait pour le Maroc, ce n'était pas pour devenir orientaliste, mais bien, par la compréhension qu'il devait avoir d'harmonies plus vives, plus délicates et plus subtiles, pour « prendre conscience ' plus parfaite de lui-même, du coloriste qu'il était.
J'ai presque honte à citer ici le mot de Lessing, repris par Goethe dans les Affinités Electives, mot si connu' qu'il fait sourire : (' Es wandelt niemand unbestraft unter Palmen », et que l'on ne peut traduire en français qu'assez banalement par : ^ Nul ne se
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promène Impunément sous les palmes. ^> Qu'entendre par là ? sinon qu'on a beau sortir de leur ombre, on ne se retrouve plus tel qu'avant.
J'ai lu tel livre : et après l'avoir lu je l'ai fermé ; je l'ai remis sur ce rayon de ma bibliothèque, — mais dans ce livre il y avait telle parole que je ne peux pas oublier. Elle est descendue en moi si avant, que je ne la distingue plus de moi-même. Désormais je ne suis plus comme si je ne l'avais pas connue. — Que j'oublie le livre où j'ai lu cette parole : que j'oublie même que je l'ai lue ; que je ne me souvienne d'elle que d'une manière imparfaite... n'importe ! Je ne peux plus redevenir celui que j'étais avant de l'avoir lue. — Comment expliquer sa puissance ?
Sa puissance vient de ceci qu'elle n'a fait que me révéler quelque partie de moi encore inconnue à moi-même ; elle n'a été pour moi qu'une explication — oui, qu'une explication de moi-même. On l'a dit déjà : les. influences agissent par ressemblance. On les a comparées à des sortes de miroirs qui nous montreraient, non point ce que nous sommes déjà effectivement, mais ce que nous sommes d'une façon latente.
Ce frère intérieur que tu n'es pas encore,
disait Henri de Régnier, — Je les comparerai plus précisément à ce prince d'une pièce de Maeterlinck,
qui vient réveiller des princesses. Combien de sommeillantes princesses nous portons en nous, ignorées, attendant qu'un contact, qu'un accord, qu'un mot les réveille !
Que m'importe, auprès de cela, tout ce que j'apprends par la tête, ce qu'à grand renfort de mémoire j'arrive à retenir ? — Par instruction^ ainsi, je peux accumuler en moi de lourds trésors, toute une encombrante richesse, une fortune, précieuse certes comme instrument, mais qui restera différente de moi jusqu'à la consommation des siècles. — L'avare met ses pièces d'or dans un coffre ; mais, sitôt le coffre fermé, c'est comme si le coffre était vide.
Rien de pareil avec cette intime connaissance, qui n'est plutôt qu'une reconnaissance mêlée d'amour — de reconnaissance, vraiment ; qui est comme le sentiment d'une parenté retrouvée.
A Rome, près de la solitaire petite tombe de Keats, quand je lus ses vers admirables, combien naïvement je laissai sa douce influence entrer en moi, tendrement me toucher, me reconnaître, s'apparenter à mes plus douteuses, à mes plus incertaines pensées. — A ce point que lorsque, malade, il s'écrie dans VOde au Rossignol :
Oh ! qui me donnera une gorgée d'un vin — longtemps refroidi dans la terre profonde^ — d'un vin qui
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sente Flora et la campagne verte, la danse et les chansons provençales, et la joie que brûle le soleil ?
— Oh ! qui me donnera une coupe pleine de chaud Midi ?
Il me semblait, que, de mes propres lèvres, j'entendisse jaillir cette plainte admirable.
S'éduquer, s'épanouir dans le monde, il semble vraiment que ce soit se retrouver des parents.
Je sens bien qu'ici nous sommes arrivés au point sensible, dangereux, et qu'il va devenir plus difficile et délicat de parler. II ne s'agit plus à présen des influences — dirai-je : naturelles — mais bien des influences humaines. — Comment expliquer, tandis que Finfluence nous apparaissait jusqu'ici comme un heureux moyen d'enrichissement personnel — ou' du moins semblable à cette baguette de coudre des sorciers qui permettrait de découvrir en soi des richesses, — comment expliquer que brusquement ici l'on entre en garde, que l'on ait peur (surtout de nos jours, disons-le bien), que l'on se défie. L'influence, ici, est considérée comme une chose néfaste, une sorte d'attentat envers soi-même» un crime de lèse-personnalité.
C'est que précisément aujourd'hui, même sans faire profession d'individualisme, nous prétendons avoir chacun notre personnalité, et que cette person-
nalité n'est pas très robuste, sitôt qu'elle paraît, à nous-mêmes ou aux autres, un peu indécise, chancelante ou débile, la peur de la perdre nous poursuit et risque de gâter nos plus réelles joies.
La peur de perdre sa personnalité !
Nous avons pu, dans notre bienheureux monde des lettres, connaître et rencontrer bien des peurs : la peur du neuf, la peur du vieux — ces derniers temps la peur des langues étrangères, etc., mais de toutes, la plus vilaine, la plus sotte, la plus ridicule, c'est bien la peur de perdre sa personnalité.
« Je ne veux pas lire Goethe, me disait un jeune littérateur (ne craignez rien, je ne nomme que quand je loue), — je ne veux pas lire Gœthe parce que cela pourrait m'impressionner. >'
Il faut, n'est-ce pas, être arrivé à un point de perfection rare, pour croire que Ton ne peut changer qu'en mal.
La personnalité d'un écrivain, cette personnalité délicate, choyée, celle qu'on a peur de perdre, non tant parce qu'on la sait précieuse, que parce qu'on la croit sans cesse sur le point d'être perdue — consiste trop souvent à n'avoir jamais fait telle ou telle chose. C'est ce qu'on pourrait appeler une personnalité privative. La perdre, c'est avoir envie de faire ce qu'on s'était promis de ne pas faire. — Il a paru, il y a quelque dix ans, un volume de nouvelles que
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l'auteur avait Intitulé : Contes sans qui ni que. L'auteur s*étalt fait une manière d'originalité, un style spécial, une personnalité, a n'employer jamais un pronom conjonctif. (Comme si les qui et les que ne continuaient pas quand même d'exister !) — Combien d'auteurs, d'artistes, n'ont d'autre personnalité que celle-là, qui, le jour où ils consentiraient à employer les qui et les que, comme tout le monde, se confondraient tout simplement dans la masse banale et infiniment nuancée de l'humanité.
Et pourtant, il faut bien avouer que la personnalité des plus grands hommes est faite aussi de leurs incompréhensions. L'accentuation même de leurs traits exige une limitation violente. Aucun grand homme ne nous laisse de lui une image vague, mais précise et très définie. On peut même dire que ses incompréhensions font la définition du grand homme.
Que Voltaire n'ait compris Homère ni la Bibje ; qu'il éclate de rire devant Pindare et devant Dante ; est-ce que cela ne dessine pas la figure de Voltaire ? comme le peintre qui, traçant le contour d'un visage, dirait à ce visage : Tu n'iras pas plus loin.
Que Goethe, le plus intelligent des êtres, n'ait pas compris Beethoven — Beethoven, qui, après avoir joué devant lui la sonate en ut dièze mineur (celle qu'on a coutume de nommer la Sonate au clair de
lune), comme Gœthe demeurait froidement silencieux, poussait vers lui ce cri de détresse : « Mais, Maître, si vous, vous ne me dites rien — qui donc alors me comprendra ? » est-ce que cela ne défmit pas d'un coup Gœthe — et Beethoven ?
Ces incompréhensions s'expliquent, voici comment : elles ne sont certes point sottise ; elles sont éblouissement. — Ainsi tout grand amour est exclusif, et l'admiration d'un amant pour sa maîtresse le rend insensible à toute beauté différente. — C'est ramour qu'il avait pour l'esprit, qui rendait Voltaire insensible au lyrisme. C'est l'adoration de Gœthe pour la Grèce» pour la pure et souriante tendresse de Mozart, qui lui faisait craindre le déchaînement passionné de Beethoven — et dire à Mendelssohn qui lui jouait le début de la symphonie en ut mineur : •< Je ne ressens que de l'étonnement. »
Peut-être peut-on dire que tout grand producteur, toHt créateur, a coutume de proieter sur le point quil veut opérer une telle abondance de lumière spirituelle, un tel faisceau de rayons — que tout le reste à I entour en paraît sombre. Le contraire de cela, n'est-ce pas le dilettante ? qui comprend tout, précisément parce qu'il n'aime rien passionnément, c'est-à-dire exclusivement.
Mais combien celui qui, sans avoir une personnalité fatale, toute d'ombre et d'éblouissement, tâche
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de se créer une personnalité restreinte et combinée, en se privant de certaines influences, en se mettant Tesprit au régime, comme un malade dont l'estomac débile ne saurait supporter qu'un choix de nourritures peu variées (mais qu'alors il digère si bien !) — combien celui-là me fait aimer le dilettante, qui, ne pouvant être producteur et parler, prend le charmant parti d'être attentif et se fait une carrière vraiment de savoir admirablement écouter. (On manque d'écouteurs aujourd'hui, de même que l'on manque décales — c'est un des résultats de ce besoin d originalité à tout prix.)
La peur de ressembler à tous fait dès lors chercher à celui-ci quels traits bizarres, uniques (incompréhensibles souvent par là même), il peut bien montrer — qui lui apparaissent aussitôt d'une principale importance, qu'il croit devoir exagérer, fût-ce aux dépens de tout le reste. J'en sais un qui ne veut pas lire Ibsen parce que, dit-il, « il a peur de le trop bien comprendre ». Un autre s'est promis de ne jamais lire les poètes étrangers, de crainte de perdre « le sens pur de sa langue »...
Ceux qui craignent les influences et s'y dérobent font le tacite aveu de la pauvreté de leur âme. Rien de bien neuf en eux à découvrir, puisqu'ils ne veulent prêter la main à rien de ce qui peut guider leur découverte. Et s'ils sont si peu soucieux de se re-
trouver des parents, c'est, je pense, qu'ils se pressentent fort mal apparentés.
Un grand homme n'a qu'un souci : devenir le plus humain possible, — disons mieux : DEVENIR BANAL. Devenir banal, Shakespeare, banal Goethe, Molière, Balzac, Tolstoï... Et, chose admirable, c'est ainsi qu'il devient le plus personnel. Tandis que celui qui fuit l'humanité pour lui-même, n'arrive qu'à devenir particulier, bizarre, défectueux... Dois-je citer le mot de l'Evangile ? Oui, car je ne pense pas le détourner de son sens : <^ Celui qui veut sauver sa vie (sa vie personnelle) la perdra ; mais qui veut la donner la sauvera (ou pour traduire plus exactement le texte grec : « la rendra Vraiment vivante >).
Voilà pourquoi nous voyons les grands esprits ne jamais craindre les influences, mais au contraire les rechercher avec une sorte d'avidité qui est comme l'avidité d'ÊTRE.
Quelles richesses ne devait pas sentir en lui un Goethe, pour ne s'être refusé, — ou, selon le mot de Nietzsche, " n'avoir dit non » — à rien ! Il semble que la biographie de Goethe soit l'histoire de ses influences — (nationales avec Goetz ; moyenâgeuses avec Faust ; grecques avec les Iphigénies — ; italiennes avec le Tasse, etc.. ; enfin vers la fin de sa vie encore, l'influence orientale, à travers le divan de Hafiz» que venait de traduire Hammer — influence si
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puissante que, à plus de 70 ans, il apprend le persan et écrit lui aussi un Divan).
La même frénésie désireuse qui poussait Goethe vers l'Italie, poussait le Dante vers la France. C'est parce qu'il ne trouvait plus en Italie d'influences suffisantes, qu'il accourait jusqu'à Pans se soumettre à celle de notre Université.
Il faudrait pourtant se convaincre que la peur dont je parle est une peur toute moderne, dernier effet de l'anarchie des lettres et des arts ; avant, on ne connaissait pas cette crainte-là. Dans toute grande époque on se contentait d'être personnel, sans chercher à l'être, de sorte qu'un admirable fonds commun semble unir les artistes des grandes époques, et, par la réunion de leurs figures involontairement diverses,^ créer une sorte de société, admirable presque autant par elle-même, que l'est chaque figure isolée. Un Racine se préoccupait-il de ne ressembler à nul autre ? Sa Phèdre est-elle diminuée parce qu'elle naquit, prétend-on, d'une influence janséniste ? Le XVII^ siècle français est-il moins grand pour avoir été dominé par Descartes ? Shakespeare a-t-il rougi de mettre en scène les héros de Plutarque ; de reprendre les pièces de ses prédécesseurs ou de ses contemporains ?
Je conseillais un jour à un jeune littérateur un sujet qui me paraissait à ce point fait pour lui, que je
m'étonnais presque qu'il n'eût pas déjà songé à le prendre. Huit jours après, je le revis, navré. Qu'avaitil ? Je m'inquiétai... « Eh ! me dit-il amèrement, je ne veux vous faire aucun reproche, parce que je pense que le motif qui vous faisait me conseiller était bon, — mais pour l'amour de Dieu, cher ami, ne me donnez plus de conseils ! Voici qu'à présent ]e viens de moi-même au sujet dont vous m'avez parlé l'autre jour. Que diable voulez-vous que j'en fasse h présent ? C'est vous qui me l'avez conseillé ; je ne pourrai jamais plus croire que je l'ai trouvé tout seul. )> — Ah ! je n'invente pas ! — j'avoue que je fus quelque temps sans comprendre : — le malheureux craignait de ne pas être personnel.
On raconte que Pouchkine un jour dit à Gogol : « Mon jeune ami, il m'est venu en tête, l'autre jour, un sujet — une idée que je crois admirable — mais dont je sens bien que moi, je ne pourrai rien tirer. Vous devriez la prendre ; il me semble, tel que je vous connais, que vous en feriez quelque chose. )> — Quelque chose ! — en effet — Gogol n'en fit rien moins que les Ames mortes, à quoi il dut sa gloire, de ce petit sujet, de ce germe que Pouchkine un jour posait dans son esprit.
Il faut aller plus loin et dire : les grandes époques de création artistique, les époques fécondes, ont été
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les époques les plus profondéments influencées. — Telle la période d'Auguste, par les lettres grecques ; la renaissance anglaise, italienne, française par l'invasion de l'antiquité, etc.
La contemplation de ces grandes époques où, par suite de conjonctures heureuses, grandit, s'épanouit, éclate, tout ce qui, depuis longtemps semé, germinait et restait dans l'attente — peut nous emplir aujourd'hui de regrets et de tristesse. A notre époque, que j'admire et que j'aime, il est bon, je crois, de chercher <l*oii vient cette régnante anarchie, qui peut nous exalter un instant en nous faisant prendre la fièvre qu'elle nous donne, pour une surabondance de vie; — il est utile de comprendre que ce qui fait, dans sa plantureuse diversité, l'unité malgré tout d'une grande époque, c'est que tous les esprits qui la composent se viennent abreuver aux mêmes eaux...
Aujourd'hui nous ne savons plus à quelle source boire — nous croyons trop d'eaux salutaires, et tel va boire ici, tel va là.
C'est aussi qu'aucune grande source unique ne jaillit, mais que les eaux, surgies de toutes parts, sans élan, sourdent à peine, puis restent sur le sol, stagnantes — et que l'aspect du sol littéraire, aujourd'hui, est assez proprement celui d'un marécage.
Plus de puissant courant, plus de canal, plus de
grande influence générale qui groupe et unisse les
esprits en les soumettant à quelque^grande croyance commune, à quelque grande idée dommatnce — plus d'ÉCOLE, en un mot — mais, par crainte de se ressembler, par horreur d'avoir à se soumettre, par incertitude aussi, par scepticisme, complexité, une multitude de petites croyances particulières, pour le triomphe des bizarres petits particuliers.
Si donc les grands esprits cherchent avidement les influences, c'est que, sûrs de leurs propres richesses, pleins du sentiment intuitif, ingénu de l'abondance immanente de leur être, ils vivent dans une attente joyeuse de leurs nouvelles éclosions. — Ceux, au contraire, qui n'ont pas en eux grande ressource, semblent garder toujours la crainte de voir se vérifier pour eux le mot tragique de l'Evangile : « Il sera donné à celui qui a ; mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a. « Ici encore la vie est sans pitié pour les faibles — Est-ce une raison pour fuir les influences ? — Non. — Mais les faibles y perdront le peu d'originalité à laquelle ils peuvent prétendre... Messieurs : TANT MIEUX ! C'est là ce qui permet une Ecole.
Une Ecole est composée toujours de quelques rares grands esprits directeurs — et de toute une série d'autres subordonnés, qui forment comme le terrain neutre sur lequel ces quelques grands esprits
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peuvent s'élever. Nous y reconnaissons d'abord une subordination, une sorte de soumission tacite, inconsciente, à quelques grandes idées que quelques grands esprits proposent, que les esprits moins grands prennent pour Vérités, — Et, s'ils suivent ces grands esprits, peu m'importe ! car ces grands esprits les mèneront plus loin qu'ils n'eussent su aller par euxmêmes. Nous ne pouvons savoir ce qu'eût été Jordaens sans Rubens. Grâce à Rubens, Jordaens s'est élevé parfois si haut, qu'il semble que mon exemple soit mal choisi et qu'il faille placer Jordaens au contraire parmi les grands esprits directeurs. ■ — Et que serait-ce si je parlais de Van Dyck, qui, à son tour, crée et domine l'école anglaise ?
Autre chose : souvent une grande idée n'a pas assez d'un seul grand homme pour l'exprimer, pour l'exagérer tout entière ; un grand homme n'y suffit pas ; il faut que plusieurs s'y emploient, reprennent cette idée première, le redisent, la réfractent, en fassent valoir une dernière beauté. — La grandeur, qui paraissait démesurée, de Shakespeare, a longtemps empêché de voir, mais ne nous empêche plus aujourd'hui d'admirer, l'admirable pléiade de dramaturges qui l'entourent. — L'idée qu'exalte l'école hollandaise s'est-elle satisfaite d'un Terburg, d'un Metsu, ^ d'un Pieter de Hooch ? Non, non, il fallait chacun de ceux-là, et combien d'autres !
tnfln, disons que si toute une suite de grands esprits se dévouent pour exalter une grande idée, il en faut d'autres, qui se dévouent aussi, pour l'exténuer, la compromettre et la détruire. — Je ne parle pas de ceux qui s'acharnent contre — non — ceux-là d'ordinaire servent l'idée qu'ils combattent, la fortifient de leur inimitié. — Mais je parle de ceux qui croient la servir, de cette malheureuse descendance en qui s'épuise enfin l'idée. — Et, comme l'humanité fait et doit faire une consommation effroyable d'idées, il faut être reconnaissant à ceux-ci qui, en épuisant enfin ce qu'une idée avait encore de généreux en elle, en la faisant redevenir Idée, de VÉRITÉ qu'elle semblait, la vident enfin de tout suc, et forcent ceux qui viennent à chercher une idée nouvelle, — idée qui, à son tour, paraisse pour un temps Vérité.
Bénis soient les Miens et les Philippe Van Dyck pour achever de ruiner la moribonde école hollandaise, pour venir à bout de ses dernières dominations.
En littérature, croyez bien que ce sont pas les « v^rslibristes >*, pas même les plus grands, les Vielé- Griffin, les Verhaeren, qui viendraient à bout du Parnasse ; c'est le Parnasse lui-même qui se supprime, se compromet en ses derniers lamentables représentants.
Disons encore ceci : ceux qui craignent les in-
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fluences et s'y refusent en sont punis de cette manière admirable : dès qu'on signale un pasticheur, c'est parmi eux qu'il faut chercher. — Ils ne se tiennent pas bien devant les œuvres d'art d'autrui. La crainte qu'ils ont, les fait s'arrêter à la surface de l'œuvre; ils y goûtent du bout des lèvres. — Ce qu'ils y cherchent, c'est le secret tout extérieur (croient-ils) de la matière, du métier — ce qui précisément n'existe qu'en relation intime et profonde avec la personnalité même de l'artiste, ce qui* demeure le plus inaliénable de ses biens. — Ils ont, pour la raison d'être de l'œuvre d'art, une incompréhension totale. Ils semblent croire qu'on peut prendre la peau des statues, puis qu'en soufflant dedans, cela redonnera quelque chose.
L'artiste véritable, avide des influences profondes, se penchera sur l'œuvre d'art, tâchant de l'oublier et de pénétrer plus arrière. Il considérera l'œuvre d'art accomplie, comme un point d'arrêt, de frontière ; pour aller plus loin ou ailleurs, il nous faut changer de manteau. — L'artiste véritable cherchera, derrière l'œuvre, l'homme, et c'est de lui qu'il apprendra.
La franche imitation n'a rien à faire avec le pastiche qui toujours reste besogne sournoise et cachée. Par quelle aberration aujourd'hui n'osons-nous plus imiter^ c'est ce qu'il serait trop long de dire — d'ailleurs tout cela se tient et si l'on ma suivi jusqu'ici
l'on me comprendra sans peine. — Les grands artistes n'ont jamais craint d'imiter.
Michel-Ange imita d'abord si résolument les antiques que, certaines de ses statues — entre autres un Cupidon endormi — il s'amusa de les faire passer pour des statues retrouvées dans des fouilles. — Une autre statue de l'amour fut, raconte-t-on, enterrée par lui, puis exhumée comme marbre grec.
Montaigne, dans sa fréquentation des anciens, se compare aux abeilles qui « pillottent de çà de là les fleurs '>, mais qui en font après le miel, <» qui est tout leur « — ce n'est plus, dit-il, '■' thym,ne marjoleine '\
— Non : c'est du Montaigne, et tant mieux.
Mesdames et Messieurs,
Je m'étais promis de faire, après l'apologie de l'influencé, celle de l'influenceur. A présent elle ne m'apparait plus bien utile. L'apologie de 1 influenceur — ne serait-ce pas celle du '■' grand homme > ? Tout grand homme est un influenceur. — Artiste, ses écrits, ses tableaux, ne sont qu'une part de son œuvre ; son mfluence l'explique, la continue. Descartes n est pas seulement l'auteur du Discours de la Méthode, de la Dioptrique et des Méditations ; il est l'auteur aussi du Cartésianif^me. — Parfois m<-^me l'influence
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de rhomme est plus importante que son œuvre ; parfois elle s'en détache et ne semble la suivre que de très loin ; — telle est, à travers des siècles d'inaction, celle de la Poétique d'Aristote sur le XVll^ siècle français. Parfois enfin, l'influence est l'œuvre unique, comme il advint pour ces deux uniques figures, que j'ose à peine citer, de Socraie et du Christ.
On a souvent parlé de la responsabilité des grands hommes. — Oiï n'a point tant reproché au Christ tous les martyrs que le Christianisme avait faits (car l'idée de salut s'y mêlait) — qu'on ne reproche encore à tel écrivain le retentissement parfois tragique de ses idées. — Après Werther, on dit qu'il y eut une épidémie de suicides. De même en Russie, après un poème de Lermontof. « Après ce livre, disait M"^^ de Sévigné en parlant des Maximes de La Rochefoucauld, — il n'y a plus qu'à se tuer ou qu'à se faire chrétien. »- (Elle disait cela croyant sûrement qu'il ne se trouverait personne qui ne préférât une conversion à la mort). — Ceux que la littérature a tués, je pense qu'ils portaient déjà la mort en eux ; ceux qui se sont faits chrétiens étaient admirablement prêts pour l'être ; l'influence, disaisje, ne crée rien : elle éveille.
Mais je me garderai, d'ailleurs, de chercher à diminuer la responsabilité des grands hommes ; pour leur plus grande gloire, il faut la croire même la
plus lourde, la plus effrayante possible. Je ne sache pas qu'elle ait fait reculer aucun d'eux. Au contraire, ils cherchent de l'assumer toujours plus grande. Ils font, tout autour d'eux, que l'on s'en doute ou non, une consommation de vie formidable.
Mais ce n'est pas toujours un besoin de domination qui les mène : Chez l'artiste, souvent, la soumission d'autrui qu'il obtient a des causes très différentes. Un mot pourrait, je crois, les résunrier : // ne se suffit pas à lui-même. La conscience qu'il a de l'importance de l'idée qu'il porte, le tourmente. Il en est reshonsahle^ il le sent. Cette responsabilité lui paraît la plus importante ; l'autre ne passera qu'après. Que peut-il ? Seul ! — Il est débordé. Il n'a pas assez de ses cinq sens pour palper le monde ; de ses vingt-quatre heures par jour, pour vivre, penser, s'exprimer. Il n'y suffit pas, il le sent. II a besoin d'adjoints, de substituts^ de secrétaires. — « Un grand homme, dit Nietzsche, n'a pas seulement son esprit, mais aussi celui de tous ses amis. » — Chaque ami lui prêtera ses sens ; bien plus il vivra pour lui. Lui se fait centre (oh ! malgré lui), il regarde et profite de tout. Il influence : d'autres vivront et joueront pour lui ses idées ; risqueront le danger de les expérimenter à sa place.
II est difficile parfois de faire l'apologie des grands hommes. Je ne veux donc point dire ici que j'approuve cela ; je dis seulement que sans cela le grand homme
DE L*INFLUENCE EN LITTÉRATURE T
n'est guère possible. — S'il voulait œuvrer sans influencer, il serait d'abord mal renseigné, n'ayant pu voir opérer ses idées ; puis il ne serait pas intéressant ; car cela seul qui nous influence nous importe. — Voilà pourquoi j'ai eu soin de faire d'abord l'apologie des influencés, — pour pouvoir à présent oser dire qu'ils sont indispensables aux grands hommes.
Mesdames et Messieurs,
Je vous ai dit à présent à peu près ce que je désirais vous dire. Peut-être les quelques idées que j'ai tenté d'exposer ici vous paraîtront-elles soit paradoxales, soit fausses. — Je me tiendrai pourtant pour satis^ fait si, fût-ce par protestation contre elles, j'ai pu faire naître en vous — je veux dire éveiller — quelques idées que vous jugerez justes et belles. — C'est ce que nous pourrons appeler de l'influence par réaction.
SI LE GRAIN NE MEURT (fragments)
J'avais six ans quand, en 1876, nous quittâmes la rue Médicis. Notre nouvel appartement, 2 rue de Tournon, au second étage, formait angle avec la rue St-Sulpice, sur quoi donnaient les fenêtres de la bibliothèque de mon père ,* celles de ma chambre ouvraient sur une grande cour. Je me souviens surtout du vestibule, parce que je m'y tenais le plus souvent, lorsque je n'étais pas à l'école ou dans ma chambre, et que maman, lasse de me voir tourner auprès d'elle, me conseillait d'aller jouer « avec mon ami Pierre >' c'est-à-dire tout seul. Le tapis bariolé de ce vestibule présentait de grands dessins géométriques parmi lesquels il était on ne peut plus amusant de jouer aux billes avec le fameux ami Pierre.
Un petit sac de filet contenait les plus belles billes, qu'une à une l'on m'avait données et que je ne mêlais
pas aux vulgaires. II en était que je ne pouvais manier sans être à neuf ravi par leur beauté : une petite en particulier, d'agathe noire avec un équateur et des tropiques blancs ; une autre, translucide, en cornaline, couleur d'écaillé claire, dont je me servais pour caler. Et puis, dans un gros sac de toile, tout un peuple de billes grises qu'on gagnait, qu'on perdait, et qui servaient d'enjeu lorsque plus tard je pus trouver de vrais camarades avec qui jouer.
Un autre jeu dont je raffolais, c*est cet instrument de merveilles qu'on appelle kaléidoscope : une sorte de lorgnette qui, dans l'extrémité opposée à celle de l'œil, propose au regard une toujours changeante rosace, formée de mobiles verres de couleur emprisonnés entre deux feuilles transparentes. L'intérieur de la lorgnette est tapissé de miroirs où se multiplie symétriquement la fantasmagorie des verres que déplace entre les deux feuilles le moindre mouvement de l'appareil. Le changement d'aspect des rosaces me plongeait dans un ravissement indicible. Je revois encore avec précision la couleur, la forme des verroteries : le morceau le plus gros était un rubis clair ; il avait forme triangulaire ; son poids l'entraînait d'abord et par dessus l'ensemble qu'il bousculait. Il y avait un grenat très sombre à peu près rond ; une améthyste en lame de faux ; une topaze dont je ne revois plus que la couleur ; un
saphir et trois petits débris mordorés. Ils n étaient jamais tous ensemble sur scène ; certains restaient cachés complètement ; d'autres à demi, dans les coulisses, de l'autre côté des miroirs ; seul le rubis, trop important, ne disparaissait jamais tout entier.
Mes cousines qui partageaient mon goût pour ce jeu, mais s'y montraient moins patientes, secouaient à chaque fois l'appareil afm d'y contempler un changement total. Pour moi je ne procédais pas de même : sans quitter la scène des yeux, je tournais le kaléidoscope doucement, doucement, admirant îa lente modification de la rosace. Parfois l'insensible déplacement d'un des éléments entraînait des conséquences bouleversantes. J'étais autant intrigué qu'ébloui, et bientôt voulus forcer l'appareil à me livrer son secret. Je débouchai le fond, dénombrai les morceaux de verre, et sortis du fourreau de carton trois miroirs ; puis les remis, mais, avec eux, plus que trois ou quatre verroteries. L'accord était pauvret ; les changements ne causaient plus de surprise ; mais comme on suivait bien les parties ! comme on comprenait bien le pourquoi du plaisir !
Puis le désir me vint de remplacer les petits morceaux de verre par les objets les plus bizarres : un bec de plume, une aile de mouche, un bout d'allurnette, un brin d'herbe. C'était opaque, plus féerique du tout, mais, à cause des reflets dans les miroirs.
d'un certain intérêt géométrique... Bref, je passais des heures et des jours à ce jeu. Je crois que les enfants d'aujourd'hui l'ignorent, et c'est pourquoi j'en ai si longuement parlé.
Les autres jeux de ma première enfance, patiences, décalcomanies, constructions, étaient tous des jeux solitaires. Je n'avais aucun camarade... Si pourtant r j'en revois bien un ; mais hélas ! ce n'était pas un camarade de jeu : lorsque Marie me menait au Luxembourg, j'y retrouvais un petit garçon de mon âge, délicat, doux, tranquille, et dont le blême visage était à demi caché par de grosses lunettes^ si sombres que, derrière les verres, on ne pouvait rien distinguer. Je ne me souviens plus de son nom,, et peut-être que je ne l'ai jamais su. Nous l'appelions Mouton, à cause de sa petite pelisse en toison blanche..
— Mouton, c'est vrai que vous avez mal aux yeux ? (Je crois bien que je ne le tutoyais pas).
— Le médecin dit qu'ils sont malades.
— Montrez-les.
Alors il avait soulevé les vilains verres, et son pauvre regard clignotant, incertain, douloureux, m était entré dans le cœur.
Ensemble nous ne jouions pas ; je ne me souviens pas que nous fissions autre chose*que de nous promener la main dans la mam sans rien dire.
Cette première amitié dura peu de temps. Mouton?
cessa bientôt de venir. Ah ! que le Luxembourg alors me parut vide !... Mais mon vrai désespoir commença lorsque je compris que Mouton devenait aveugle. Marie avait rencontré la bonne du petit dans le quartier et racontait à ma mère sa conversation avec elle ; elle parlait à voix basse pour que je n entende pas ; mais je surpris ces quelques mots : " n ne peut déjà plus retrouver sa bouche ! > Phrase absurde assurément, car il n'est nul besoin de la vue pour trouver sa bouche sans doute, et je le pensai tout aussitôt — mais qui me consterna néanmoins. Je m'en allai pleurer dans ma chambre, et durant plusieurs jours m'exerçai à demeurer longtemps les yeux fermés, à circuler sans les ouvrir, à m'efforcer de ressentir ce que Mouton devait éprouver.
Accaparé par la préparation de son cours, mon père ne s'occupait guère de moi. Il passait la plus grande partie du jour enfermé dans un vaste cabinet de travail un peu sombre, où je n'avais accès que lorsqu'il m'invitait à y venir. C'est d'après une photographie que je revois mon père, avec une barbe carrée, des cheveux noirs, assez longs et bouclés ; sans elle je n'aurais gardé souvenir que de sa grande douceur. Ma mère m'a dit plus tard que ses collègues l'avaient surnommé « Vir probus » ; et j ai su par l'un d'eux que souvent on recourait à son conseil.
Je ressentais pour mon père une vénération un peu craintive, qu'aggravait la solennité de ce lieu. J'y entrais comme dans un temple ; dans la pénombre se dressait le tabernacle de la bibliothèque ; un épais tapis de ton riche et sombre étouffait le bruit de mes pas. Il y avait un lutrin près d'une des deux fenêtres. ; au milieu de la pièce, une énorme table couverte de livres et de papiers. Mon père allait chercher un gros livre, quelque Coutume de Bourgogne ou de Normandie, pesant in-folio qu'il ouvrait sur le bras d'un fauteuil pour épier avec moi de feuille en feuille jusqu'où persévérait le travail d'un insecte rongeur. Le jurisconsulte, en consultant un vieux texte, avait admiré ces petites galeries clandestines et s était dit : <' Tiens ! cela amusera mon enfant ». Et cela m'amusait beaucoup, à cause aussi de l'amusement quM paraissait lui-même y prendre.
Mais le souvenir du cabinet de travail est resté lié surtout à celui des lectures qu'il m'y faisait. Mon père avait à ce sujet des idées très particulières que n'avait pas épousées ma mère ; et souvent je les entendais discuter sur la nourriture qu'il convient de donner au cerveau d un petit enfant. De semblables discussions étaient soulevées parfois au sujet de l'obéissance, ma mère restant d'avis que l'enfant doit se soumettre sans chercher à comprendre, mon père gardant toujours une tendance à tout
m'expliquer. Je me souviens fort bien qu alors ma mère comparait l'enfant que j'étais au peuple hébreu, et protestait qu'avant de vivre dans la grâce il était bon d'avoir vécu selon la loi. Je pense aujourd'hui que ma mère était dans le vrai ; n'empêche qu'en ce temps je restais vis-à-vis d'elle dans un état d'insubordination fréquente et de continuelle discussion, tandis que, sur un mot, mon père eût obtenu de moi tout ce qu'il eût voulu. Je crois qu'il cédait au besoin de son cœur plutvôt qu'il ne suivait une théorie, lorsqu'il ne proposait à mon amusement ou à mon admiration rien qu'il ne pût aimer ou admirer luimême. La littérature enfantine française ne présentait alors guère que des inepties, et je pense qu'il eût souffert s'il avait vu entre mes mains tel livre qu'on y mit plus tard, de Madame de Ségur par exemple — où je pris, je l'avoue, et comme à peu près tous les enfants de ma génération, un plaisir assez vif, mais stupide — un plaisir non plus vif heureusement que celui que j'avais pris d'abord à écouter mon père me lire des scènes de Molière, des passages de l'Odyssée, la farce de Pathelin, les aventures de Sindbad ou celles d'Ali-Baba et quelques bouffonneries de la Comédie Italienne, telles qu'elles sont rapportées dans les Masques de Maurice Sand, livre où j'admirais aussi les figures d'Arlequin, de Coiombme, de Polichinelle ou de Pierrot, après que.
par la voix de mon père, je les avais entendus dialoguer. Le succès de ces lectures était tel, et mon père poussait si loin sa confiance, qu'il entreprit un iour le début du livre de Job. C'était une expérience à laquelle ma mère voulut assister : aussi n eut-elle pas lieu dans la bibliothèque ainsi que les autres, mais dans un petit salon où l'on se sentait chez elle plus spécialement. Je ne jurerais pas, naturellement, que j'aie compris d'abord la pleine beauté du texte sacré ! Mais cette lecture, il est certain, fit sur moi l'impression la plus vive, aussi bien par la solennité du récit que par la gravité de la voix de mon père et l'expression du visage de ma mère, qui tour à tour gardait les yeux fermés pour marquer ou protéger son pieux recueillement, et ne les rouvrait que pour porter sur moi un regard chargé d'amour, d'interrogation et d'espoir.
Certains beaux soirs d'été, quand nous n'avions pas soupe trop tard et que mon père n'avait pas trop de travail, il demandait :
— Mon petit ami vient-il se promener avec moi ? il ne m'appelait jamais autrement que « son petit
ami ».
— Vous serez raisonnables, n'est-ce pas, disait ma mère. Ne rentrez pas trop tard.
J'aimais sortir avec mon père ; et comme il s 'oc-
cupait de moi rarement, le peu que je faisais avec lui gardait un aspect insolite, grave et quelque peu mystérieux qui m'enchantait aussitôt.
Tout en jouant à quelque jeu de devinette ou d'homonymes, nous remontions la rue de Tournon, puis traversions le Luxembourg, ou suivions cette partie du Boulevard Saint-Michel qui le longe, jusqu'au second jardin, près de l'Observatoire. Dans ce temps les terrains qui font face à l'Ecole de Pharmacie n'étaient pas encore bâtis ; l'Ecole même n'existait pas. Au lieu des maisons à six étages, il n'y avait là que baraquements improvisés, échoppes de fripiers, de revendeurs et de loueurs de vélocipèdes. L'espace asphalté, ou macadamisé, je ne sais,, qui borde ce second Luxembourg, servait de piste aux amateurs ; juchés sur ces étranges et paradoxaux instruments, qu'ont remplacés les bicycletî^s, ils viraient, passaient et disparaissaient dans le soir. Nous admirions leur hardiesse, leur élégance. A peine encore distinguait-on la monture et la roue d'arrière minuscule où reposait l'équilibre de l'aérien appareil. La svelte roue d'avant se balançait ; celui qui la montait semblait un être fantastique. La nuit tombait, exaltant les lumières, un peu plus loin, d'un café-concert, dont les musiques nous attiraient. On ne voyait pas les becs de gaz eux-mêmes, mais, par-dessus la palissade, l'étrange illumination des
marronniers. On s'approchait. Les planches n'étaient pas si bien jointes qu'on ne pût, par-ci par là, en appliquant l'œil, glisser entre-deux le regard : je distinguais, par-dessus la grouillante et sombre masse des spectateurs, l'émerveillement de la scène, sur laquelle une divette venait débiter des fadeurs.
Nous avions parfois encore le temps, pour rentrer, de retraverser le grand Luxembourg. Bientôt un •roulement de tambour en annonçait la fermeture. Les derniers promeneurs, à contre gré, se dirigeaient vers les sorties, talonnés par les gardes, et les grandes allées qu'ils désertaient s'emplissaient derrière eux de mystère. Ces soirs là je m'endormais ivre d'ombre, de sommeil et d'étrangeté.
Quand j'eus atteint ma cinquième année, mes parents me firent suivre des cours enfantins chez Mademoiselle Fleur et chez Madame Lackerbauer.
Mademoiselle Fleur habitait rue de Seine. Tandis que les petits, dont j'étais, pâlissaient sur les alphabets, ou sur des pages d'écriture, les grands — ou plus exactement : les grandes (car, au cours de Mademoiselle Fleur fréquentaient bien des grandes filles, mais seulement des petits garçons) — s'agitaient beaucoup autour des répétitions d'une représentation à laquelle devaient assister les familles. On préparait un acte des Plaideurs ; les grandes
essayaient des fausses barbes et je les enviais d'avoir à se costumer ; rien ne devait être plus divertissant.
De chez Madame Lackerbauer, je ne me rappelle qu'une machine de Ramsden, une vieille machine électrique, qui m'intriguait furieusement avec son disque de verre où de petites plaques de métal étaient collées, et une manivelle pour faire tourner le disque ; à quoi il était défendu de toucher « expressément sous peine de mort » comme disent certaines pancartes sur des poteaux de transmission. Un jour la maîtresse avait voulu faire fonctionner la machine ; tout autour les enfants formaient un grand cercle, très écarté parce qu'on avait grand peur ; on s'attendait à voir foudroyer la maîtresse ; et certainement elle tremblait un peu en approchant d'une boule de cuivre, à Textrémité de l'appareil, son index replié. Mais pas la moindre étincelle n'avait jailli. Ah ! l'on était bien soulagé.
j'avais sept ans quand ma mère crut devoir ajouter aux cours de Mademoiselle Fleur et de Madame Lackerbauer les leçons de piano de Mademoiselle de Gœcklin. On sentait chez cette innocente personne peut-être moins de goût pour les arts qu'un grand besoin de gagner sa vie. Elle était toute fluette, et pâle comme sur le point de se trouver mal. Je crois qu'elle ne devait pas manger à sa faim.
Quand j'avais été bien docile, Mademoiselle de Gœcklin me faisait cadeau d'une image qu'elle sortait d'un petit manchon. L'image, en elle-même eût pu me paraître ordinaire et j'en aurais presque fait fi ,* mais elle était parfumée ; extraordinairement parfumée — sans doute en souvenir du manchon ; je la regardais à peine ; je la humais ; puis la collais dans un album, à côté d'autres images que les grands magasins donnaient aux enfants de leur clientèle, mais qui, elles, ne sentaient rien. J'ai rouvert l'album dernièrement pour amuser un petit neveu : les images de Mademoisell» de Gœcklin embaument encore ; elles ont embaumé tout l'album.
Après que j'avais fait mes gammes, mes arpèges, un peu de solfège, et ressassé quelque morceau des « bonnes traditions du pianiste », je cédais la place à ma mère. Je crois que c'est par modestie que maman ne jouait jamais seule ; mais à quatre mains, comme elle y allait ! C'était d'ordinaire quelque partie d'une symphonie de Haydn, et de préférence le finale qui, pensait-elle, comportait moins d'expression à cause du mouvement rapide, qu'elle précipitait encore en approchant de la fin ; elle comptait à haute voix d'un bout à l'autre du morceau.
Quand je fus un peu plus grand, Mademoiselle de Gœcklin ne vint plus ; j'allai prendre les leçons chez elle. C'était un tout petit appartement où elle
Vivait avec une sœur plus âgée, infirme ou un peu. simple d'esprit, dont elle avait la charge. Dans la première pièce, qui devait servir de salle à manger, se trouvait une volière pleine de bengalis ; dans la seconde pièce le piano ; il avait des notes étonnamment fausses dans le registre supérieur, ce qui modérait mon désir de prendre la haute de préférence, lorsque nous jouions à quatre mains. Mademoiselle de Gœcklin, qui comprenait sans peine ma répugnance, disait alors d'une voix plaintive, abstraitement, comme un ordre discret qu'elle eût donné à un esprit : « Il faudra faire venir l'accordeur. » Mais l'esprit ne faisait pas la commission.
Mes parents avaient pris coutume de passer les vacances d'été dans le Calvados, à la Roque-Baignard, cette propriété qui revint à ma mère au décès de ma grand'mère Rondeaux. Les vacances de nouvel an, nous les passions à R... dans la famille de ma mère; celles de Pâques, à Uzès auprès de ma grand'mère paternelle.
Rien de plus différent que ces deux familles ; rien de plus différent que ces deux provinces de France, qui conjuguent en moi leurs contradictoires influences. Souvent je me suis persuadé que j'avais été contraint à l'œuvre d'art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l'accord de ces éléments trop
divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou .tout au moins à dialoguer en moi. Sans doute ceux-là seuls sont capables d'affirmations puissantes, que pousse en un seul sens l'élan de leur hérédité. Au contraire les produits de croisement, en qui coexistent et grandissent, en se neutralisant, des exigences opposées, c'est parmi eux je crois que ^e recrutent les arbitres et les artistes. Je me trompe fort si les exemples ne me donnent raison.
La maison de mes parents faisait angle entre la rue de C... et la rue de F.... Elle ouvrait sa porte cochère sur celle-là ; sur celle-ci le plus grand nombre de ses fenêtres. Elle me paraissait énorme; elle l'était. Il y avait en bas, en plus du logement du concierge, de la cuisine, de l'écurie, de la remise, un magasin pour les « rouenneries )^ que fabriquait mon oncle à son usine du H..., à quelques kilomètres de R.... Et à côté du magasin, ou plus proprement de la salle du dépôt, il y avait un petit bureau, dont l'accès était également défendu aux enfants, et qui du reste se défendait bien tout seul par son odeur de vieux cigare, son aspect fastidieux et rébarbatif. Mais combien la maison, par contre, était aimable !
Dès l'entrée, la clochette au son doux et grave semblait vous souhaiter bon accueil. Sous la voûte, à gauche, la concierge, de la porte vitrée de sa loge exhaussée de trois marches, vous souriait. En face
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s*ouvrait la cour, où de décoratives plantes vertes, dans des pots alignés contre le mur du fond, prenaient l'air, et, avant d'être ramenées dans la serre du H..., d'où elles venaient et où elles allaient refaire leur santé, se reposaient à tour de rôle de leur service d'intérieur. Ah ! que cet intérieur était tiède, moite, discret et quelque peu sévère, mais confortable, honnête et plaisant. La cage d'escalier prenait jour par en bas sous la voûte, et tout en haut par un toit vitré. A chaque palier, de longues banquettes de velours vert, sur lesquelles il faisait bon s étendre à plat ventre pour lire. Mais combien on était mieux encore, entre le second étage et le dernier, sur les marches mêmes, que couvrait un tapis chmé noir et blanc, bordé de larges bandes rouges. Du toit vitré tombait une riche lumière tamisée, tranquille ; la marche au-dessus de celle sur laquelle j'étais assis me servait d'appuie-coude, de pupitre et lentement me pénétrait le côté...
'J écrirai mes souvenirs comme ils viennent, sans chercher à les ordonner. Tout au plus les puis-je grouper autour des lieux et des êtres : ma mémoire ne se trompe pas souvent de place : mais elle brouille les dates ; je suis perdu si je m'astreins à de la chronologie. A reparcourir le passé, je suis comme quelqu'un dont le regard n'apprécierait pas" bien les distances et parfois reculerait extrêmement ce
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que rexamen reconnaîtra beaucoup plus proche. C'est ainsi que je suis resté longtemps convaincu d'avoir gardé le souvenir de l'entrée des Prussiens àR... :
C'est la nuit. On entend la fanfare militaire, et du balcon de la rue de C... où elle passe, on voit les torches résineuses fouetter d'inégales lueurs les murs étonnés des maisons...
Ma mère à qui, plus tard, j'en reparlai, me persuada que d'abord en ce temps j'étais beaucoup trop jeune pour en avoir gardé quelque souvenir que ce soit ; qu'au surplus jamais un R...nais, ou en tout cas aucun de ma famille, ne se serait mis au balcon pour voir passer fût-ce Bismarck ou le roi de Prusse luimême, et que si les Allemands avaient organisé des cortèges, ceux-ci eussent défilé devant des volets clos. Certainement mon souvenir devait être des <' retraites aux flambeaux ^> qui, tous les samedis «oir remontaient ou descendaient la rue de C..., après que les Allemands avaient depuis longtemps déjà vidé la ville.
— C'était là ce que nous te faisions admirer du balcon, en te chantant, te souviens-tu :
Zim laï la ! Zim laï fa !
Les beaux militaires !
Et soudain je reconnaissais aussi la chanson.
Il en est de même de ce bal rue de C..., que ma mémoire s'est longtemps obstinée à placer du temps de ma grand'mère — qui mourut en 73, alors que je n'avais pas quatre ans. 11 s'agit évidemment d'une soirée que mon oncle et ma tante donnèrent trois ans plus tard à la majorité de leur fille •
Je suis déjà couché, mais une singulière rumeur, un frémissement du haut en bas de la maison, joints à des vagues harmonieuses, écartent de moi le sommeil. Sans doute ai-je remarqué dans la journée des préparatifs. Sans doute l'on m'a dit qu'il y aurait un bal ce soir-là. Mais, un bal, sais-je ce que c'est ? Je n'y avais pas attaché d'importance et m'étais couché comme les autres soirs. Mais cette rumeur à présent... J'écoute ; je tâche de surprendre quelque bruit plus distinct, de comprendre ce qui se passe. Je tends l'oreille. A la fin, n'y tenant plus, je me lève, sors de la chambre à tâtons dans le couloir sombre et, pieds nus, gagne l'escalier plein de lumière. Ma chambre est au troisième étage. Les vagues de sons montent au premier ; il faut aller voir ; et à mesure que de marche en marche je me rapproche, je distingue des bruits de voix, des froissements d'étoffe, des chuchotements et des rires. Rien n'a l'air coutumier ; il me semble que je vais être initié tout à coup à une autre vie, mystérieuse, différemment réelle, plus brillante et plus pathétique, et qui
commence seulement lorsque les petits enfants sont couchés. Les couloirs du second tout emplis de nuit sont déserts ; la fête est au-dessous. Avancerai-je encore ? On va me voir. On va m.e punir de ne pas dormir, d avoir vu... Je passe ma tête à travers les fers de la rampe... Précisément des invités arrivent, un militaire en uniforme, une dame toute en rubans, toute en soie ; elle tient un éventail a Ja main ; le domestique, mon ami Victor, que je ne reconnais pas d'abord à cause de ses culottes et de ses bas blancs, se tient devant la porte ouverte du premier salon et introduit... Tout à coup quelqu'un bondit vers moi ; c'est Marie, ma bonne, qui comme moi tâchait de voir, dissimulée un peu plus bas au premier angle de l'escalier. Elle me saisit dans ses bras ; je crois d'abord qu'elle va me reconduire dans ma chambre, m'y enfermer ; mais non, elle veut bien me descendre, au contraire, jusqu'à l'endroit où elle était, d'oii le regard cueille un petit brin de la fête. A présent j'entends parfaitement bien la musique. Au son des instruments que je ne puis voir, des Messieurs tourbillonnent avec des dames parées qui toutes sont beaucoup plus belles que celles du milieu du jour. La musique cesse ; les danseurs s'arrêtent ; et le bruit des voix remplace celui des instruments. Ma bonne va me ramener, mais à ce moment une des belles dames, qui se tenait debout, appuyée
près de la porte, et s'éventait, m'aperçoit ; elle vient a moi, m'embrasse et rit parce que je ne la reconnais pas. C'est évidemment cette amie de ma mère que j*ai vue encore ce matin même ; mais tout de même je ne suis pas bien sûr que ce soit tout à fait elle, elle réellement... Et quand je me retrouve dans mon lit, j'ai les idées toutes brouillées et je pense, avant de sombrer dans le sommeil, confusément : il y a la réalité et il y a les rêves ; et puis il y a une seconde réalité.
La croyance indistincte, indéfinissable, à je ne sais quoi d'autre à côté du réel, du quotidien, de l'avoué, m'habita durant nombre d'années ; et je ne suis pas sûr de n'en pas retrouver en moi, encore aujourd'hui, quelques restes. Rien de commun avec les contes de fées, de goules ou de sorcières ; peutêtre plutôt avec ceux d'Hoffmann ou d'Andersen. Pourtant je ne les connaissais pas encore. Non, je crois bien qu'il y avait plutôt là un maladroit besoin d'épaissir la vie — besoin que la religion, plus tard, serait habile à contenter ; et une certaine propension, aussi, à supposer le clandestin. C'est ainsi qu'après la mort de mon père, si grand garçon que je fusse déjà, n'ailai-je pas m'imaginer qu'il n'était pas mort pour de vrai ! ou du moins — comment exprimer cette sorte d'appréhension — qu'il n'était mort qu'à notre vie ouverte et diurne, mais que de nuit.
secrètement, alors que je dormais, il venait retrouver ma mère. Durant le jour mes soupçons se maintenaient incertains, mais je les sentais se préciser et s'affirmer, le soir, immédiatement avant de m'endormir. Je ne cherchais pas à percer le mystère ; je sentais que j'eusse empêché tout net ce que j'eusse essayé de surprendre ; assurément j'étais trop jeune encore, et ma mère me répétait trop souvent et à propos de trop de choses : Tu comprendras plus tard — mais certains soirs, en m abandonnant au sommeil, il me semblait vraiment que je cédais la place.
Je reviens à la rue de C...
Au second étage, à l'extrémité d'un couloir sur lequel ouvrent les chambres, se trouve la salle d'études, plus confortable, plus intime que les grands salons du premier, de sorte que ma mère s'y tient et m'y retient de préférence. Une grande armoire formant bibliothèque en occupe le fond. Les deux fenêtres ouvrent sur la cour : l'une d'elles est double et entre les deux châssis fleurissent dans des pots, sur des soucoupes, des crocus, des hyacinthes et des tulipes du duc de Thol. Des deux côtés de la cheminée, deux grands fauteuils de tapisserie, ouvrage de ma mère et de mes tantes: dans l'un d eux ma mère est assise. Mademoiselle Shackleton, sur une chaise de reps grenat et d'acajou, près de la
table, s'occupe à un ouvrage de broderie sur filet. Le petit carré de filet que veut agrémenter son travail est tendu sur un cadre de métal ; c'est un arachnéen réseau à travers lequel court l'aiguille. Elle consulte parfois un modèle où les dessins de fil sont marqués en blanc sur fond bleu. Ma mère regarde à la fenêtre et dit :
— Les crocus sont ouverts : il va faire beau. Mademoiselle Shackleton la reprend doucement.
— Juliette, vous serez toujours la même : c'est parce qu'il fait déjà beau que les crocus se sont ouverts ; vous savez bien qu'ils ne prennent pas les devants.
Anna Shackleton ! Je revois votre calme visage, votre front pur, votre bouche un peu sévère, vos souriants regards qui versèrent tant de bonté sur mon enfance... Je voudrais, pour parler de vous, inventer des mots plus vibrants, plus respectueux et plus tendres. Raconterai- je un jour votre modeste vie ? Je voudrais que, dans mon récit, cette humilité resplendisse, comme elle resplendira devant Dieu le jour où seront abaissés les puissants, où seront magnifiés les humbles. Je ne me suis jamais senti grand goût pour portraire les triomphants et les glorieux de ce monde, mais bien ceux dont la plus vraie gloire est cachée.
C'est proprement comme gouvernante de ma mère
que Mademoiselle Shackleton entra dans notre famille. Ma mère allait bientôt atteindre l'âge d être mariée ; il parut à plus d'un qu'Anna Shackleton, ^'ncore jeune elle-même, et de plus extrêmement jolie, pourrait faire tort à son élève. La jeune Juliette Rondeaux était du reste, il faut le reconnaître, un sujet quelque peu décourageant. Non seulement elle se retirait sans cesse, et s'effaçait chaque fois qu'il aurait fallu briller ; mais encore ne perdait-elle pas une occasion de pousser en avant Mademoiselle Anna, pour qui elle s'était éprise d'une amitié très vive. Juliette ne supportait pas d'être la mieux mise ; tout la choquait, de ce qui marquait sa situation, sa fortune, et les questions de préséance entretenaient une lutte continuelle avec sa mère et surtout avec Claire sa sœur a'mée.
Ma grand'mère n'était point dure, assurément ; mais sans être précisément entichée, elle gardait un vif sentiment des hiérarchies. On retrouvait ce sentiment chez sa fille Claire, mais qui n'avait pas sa bonté — qui même n'avait pas beaucoup d'autres sentiments que celui-là, et s'irritait à ne le retrouver point chez sa sœur ; elle rencontrait, à la place, un instinct, sinon précisément de révolte, du moins d'insoumission, qui sans doute n'avait pas existé de tout temps chez Juliette, mais qui s éveillait semblait-il à la faveur de son amitié pour Anna. Claire
ne pardonnait pas à Anna cette amitié que lui avait vouée sa sœur ; elle estimait que l'amitié comporte des degrés, des nuances, et qu'il ne convenait pas que Mademoiselle Shackleton cessât de se sentir institutrice.
— Eh quoi ! pensait ma mère, — suis-je plus belle ? ou plus intelligente ? ou meilleure ? Est-ce ma fortune ou mon nom pour quoi je serais préférée ?
— Juliette, disait Anna, vous me donnerez pour le jour de vos noces une belle robe de soie couleur thé, et je serai tout à fait heureuse.
Ma mère cependant n'avait pu obtenir que Mademoiselle Anna fût logée ailleurs que dans une chambre entre deux étages, assurément très Join des domestiques, mais loin des « maîtres » également, chambre extraordinairement basse et incommode, à laquelle on accédait par un petit escalier spécial issu du palier du premier. Mais du moins dans les promenades en voiture que faisaient ces demoiselles Rondeaux, en compagnie de leur jolie gouvernante, Juliette ne tolérait pas que Mademoiselle Shackleton n'occupât point la place du fond, à côté de Claire ; ce Cjui du reste désolait Anna Shackleton et la mettait dans la situation la plus fausse vis-à-vis de Claire, que cette incorrection révoltait. Anna suppliait ; ma mère s'obstinait ; Claire s'irritait de plus en plus ;
chacun finissait par déclarer que, dans ce cas, il
préférait ne pas sortir, et la promenade n'avait point lieu. On n'était sauvé que lorsque se proposait une quatrième personne pour occuper la seconde place du fond, près de Claire.
Le temps avait passé. Claire s'était mariée ; puis ma mère, et Mademoiselle Anna avait eu sa robe de soie couleur thé. Longtemps Juliette Rondeaux avait dédaigné les plus brillants partis de la société rouennaise, et Guillaume Démarest, son nouveau beau-frère, n'avait pas manqué, a chaque fête de Sainte-Catherine, de lui envoyer quelque petit cadeau chargé d'une piquante allusion ; lorsqu'enfin on avait été tout surpris de la voir accepter un jeune professeur de droit sans fortune, venu du fond du midi, et qui n'eût jamais osé demander sa main, si ne l'y eût poussé l'excellent pasteur Roberty qui le présentait, connaissant les idées de ma mère, et le recommandait tout comme il avait fait Mademoiselle Shackleton. Et quand, six ans plus tard, je vins au monde, Anna Shackleton m'adopta, comme elle avait adopté tour à tour mes grands cousins. Ni la beauté, ni la grâce, ni la bonté, ni l'esprit, ni la vertu ne faisant oublier qu'on est pauvre, Anna ne devait connaître qu'un reflet lointain de l'amour, ne devait avoir d'autre famille que celle que lui prêtaient mes parents.
Le souvenir que j*ai gardé d'elle me la représente les traits un peu durcis déjà par l'âge, la bouche un peu sévère, le regard seul encore plein de sourire, un sourire qui pour un rien devenait du rire vraiment, si frais, si pur qu'il semblait que ni les chagrins ni les déboires n'eussent pu diminuer en elle l'amusement extrême que l'âme prend naturellement à la vie. Mon père avait, lui aussi, ce même rire, et parfois Mademoiselle Shackleton et lui entraient dans des accès d'enfantine gaîté, auquels je ne me souviens pas que s'associât jamais ma mère.
Anna (à l'exception de mon père qui l'appelait toujours : Mademoiselle Anna, nous l'appelions tous par son prénom, et même je disais : Nana, par une puérile habitude que je conservai jusqu'à l'annonce du livre de Zola) — Anna Shackleton portait une sorte de coiffe d'intérieur en dentelle noire, dont deux bandeaux, qui tombaient de chaque côté de son visage, l'encadraient assez bizarrement. Je ne sais quand elle commença de se coiffer ainsi, mais c'est avec cette coiffure que je la revois, du plus loin qu'il me souvienne, et que la représentent les quelques photographies que j'ai d'elle. Si harmonieusement tranquille que fût l'expression de son visage, son allure et toute sa vie, Anna n'était jamais oisive ; réservant les interminables travaux de broderie pour e temps qu'elle passait en société, elle occupait à
quelque traduction les longues heures de sa solitude : car elle lisait l'anglais et l'allemand aussi bien que le français, et fort passablement l'italien.
J ai conservé quelques-unes de ces traductions qui. toutes, sont demeurées manuscrites ; ce sont de gros cahiers d'écolier, emplis jusqu'à la dernière ligne d'une sage et fine écriture. Tous les ouvrages qu Anna Shackleton avait ainsi traduits ont paru depuis dans d autres traductions, peut-être meilleures ; pourtant je ne puis me résoudre à ^eter ces cahiers, où respire tant de patience, d amour et de probité. L'un entre tous m'est cher : c'est le Reinickf Fuchs de Goethe, dont Anna me lisait des passages. Après qu'elle avait eu achevé ce travail, mon cousin Maurice Démarest lui donna de petites têtes en plâtre de tous les animaux qui figurent dans le vieux fabliau ; Anna les avait accrochées tout autour du cadre de la glace, au-dessus de la cheminée de sa chambre, où ils faisaient ma joie.
Anna dessinait aussi, et peignait à l'aquarelle.
Mais son occupation principale, sa plus chère étude était la botanique. A Pans elle suivait assidûment les cours de M. Bureau au Muséum, et elle accompagnait, au printemps, les herborisations organisées par M. Poisson, son assistant. Je n'ai garde d oublier ces noms qu'Anna citait avec vénération et qui s'auréolaient dans mon esprit d'un grand
prestige. Ma mère, qui voyait là une occasion de me faire prendre de l'exercice, me permettait de me joindre à ces excursions dominicales qui prenaient pour moi tout l'attrait d'une exploration scientifique. La bande des botanistes était composée presque uniquement de vieilles demoiselles et d'aimables maniaques ; on se rassemblait au départ d'un tram ; chacun portait en bandoulière une boîte verte de métal peint où l'on couchait les plantes que l'on se proposait d'étudier ou de faire sécher. Quelques-uns avaient, en plus, un sécateur, d'autres un filet à papillons. J'étais de ces derniers, car je ne m intéressais point tant alors aux plantes qu'aux insectes, et plus spécialement aux coléoptères dont j avais commencé de faire collection, et mes poches étaient gonflées de boîtes et de tubes de verre où j'asphyxiais mes victimes dans les vapeurs de benzine ou le cyanure de potassium. Cependant je chassais la plante également ; plus agile que les vieux amateurs, je courais de l'avant, et, quittant les sentiers, fouillais deci delà le taillis, la campagne, claironnant mes découvertes, tout glorieux d'avoir aperçu le premier l'espèce rare que venaient admirer ensuite tous les membres de notre petite troupe, certains un peu dépités lorsque le spécimen était unique, que triomphalement j'apportais à Anna.
A l'instar d'Anna et avec son aide, je faisais un
herbier ; mais surtout l'aidais a compléter le sien qui était considérable et remarquablement bien arrangé. Non seulement elle avait fini par se procurer, patiemment, pour chaque variété, les plus beaux exemplaires, mais la présentation de chacun de ceux-ci était merveilleuse : de minces bandelettes gommées fixaient les plus délicates tigelles ; le port de la plante était spécieusement respecté ; on admirait, auprès du bouton, la fleur épanouie, puis la graine. L'étiquette était calligraphiée... Parfois la désignation d'une variété douteuse nécessitait des recherches, un examen minutieux ; Anna se penchait sur sa loupe montée, s'armait de pinces, de minuscules scalpels, ouvrait délicatem.ent la fleur, en étalait sous l'objectif tous les organes et m'appelait pour me faire remarquer telle particularité des étamines ou je ne sais quoi dont ne parlait pas sa flore et qu'avait signalé M. Bureau.
C'est à la Roque surtout, où Anna nous accompagnait tous les étés, que se manifestait dans son plein son activité botanique, et que s'alimentait l'herbier. Nous ne sortions pas sans notre boîte verte (car moi aussi j'avais la mienne) et une sorte de truelle cintrée, un déplantoir, qui permettait de s'emparer de la plante avec sa racine. Parfois on en surveillait une de jour en jour ; on attendait sa floraison parfaite, et c'était un vrai désespoir quand le dernier jour.
parfois, on la trouvait à demi broutée par des chenilles, ou qu'un orage tout à coup nous empêchait.
Ici l'herbier régnait en seigneur ; tout ce qui se rapportait à lui, on l'accomplissait avec zèle, avec gravité, comme un rite. Par les beaux jours, on étalait aux rebords des fenêtres, sur les tables et les planchers ensoleillés, les feuilles de papier gris entre lesquelles iraient sécher les plantes ; pour certaines, grêles ou fibreuses, quelques feuilles suffisaient ; mais il en était d'autres, charnues, gonflées de sève, qu'il fallait presser entre d'épais matelas de papier spongieux, bien secs et renouvelés chaque jour. Tout cela prenait un temps considérable, et nécessitait beaucoup plus de place que celle dont Anna disposait à Paris.
Elle habitait, rue de Vaugirard, entre la rue Madame et la rue d'Assas, un petit appartement de quatre pièces exiguës et si basses qu'en montant sur une chaise on en pouvait toucher de la main le plafond. Au demeurant l'appartement n'était pas mal situé, en face du jardin ou de la cour de je ne sais quel établissement scientifique, où nous pûmes contempler les essais des premières chaudières solaires. Ces étranges appareils ressemblaient à d'énormes fleurs, dont la corole eût été formée de miroirs ; le pistil au point de convergence des rayons présentait l'eau qu'il s'agissait d'amener à ébullition. Et sans doute
on y parvenait, car un beau jour un de ces appareils éclata, terrifiant tout le voisinage et brisant les carreaux du salon d'Anna et ceux de sa chambre, qui donnaient tous deux sur la rue. Sur une cour donnaient la salle à manger et une salle de travail où Anna se tenait le plus souvent ; même elle y recevait, plus volontiers que dans son salon, les quelques intimes qui venaient la voir ; aussi ne me souviendrais-je sans doute pas du salon si ce n*eût été là qu*6n avait dressé pour moi un petit lit pliant lorsqu'à ma grande joie ma mère me confia pour quelques jours à son amie, je ne sais plus à quelle occasion.
L*année que j'entrai à l'Ecole Alsacienne, mes parents ayant jugé sans doute que l'instruction que je recevais chez Mademoiselle Fleur et Madame Lackerbauer ne me suffisait plus, il fut convenu que je déjeunerais chez Anna une fois par semaine. C'était, il m'en souvient, le jeudi, après la gymnastique. L'Ecole Alsacienne, qui n*avait pas encore en ce temps là l'importance qu'elle a pris par la suite et ne disposait pas d'une salle spéciale pour les exercices physiques, menait ses élèves au « gymnase Pascaud >\ rue de Vaugirard, à quelques pas de chez Anna. J'arrivais chez elle encore en nage et en désordre, les vêtements pleins de sciure de bois et les niains gluantes de colophane. Qu'avaient ces déjeuners de si charmant ? Je crois surtout l'attention inlas-
sable d'Anna pour mes plus niais bavardages, mon importance auprès d'elle et de me sentir attendu, considéré, choyé. Pour moi l'appartement s'emplissait de prévenances et de sourires, le déjeuner se faisait meilleur. En retour, ah ! je voudrais avoir gardé souvenir de quelque gentillesse enfantine, de quelque geste ou mot d'amour... Mais non ; et le seul dont il me souvienne, c'est une phrase absurde, bien digne de l'enfant obtus que j'étais, et que je rougis d'évoquer :
Comme je mangeais ce matin-là de fort bon appétit et qu'Anna, avec ses modiques ressources, avait visiblement fait de son mieux :
— Mais Nana ! je vais te ruiner ! m'écriai-je (la phrase sonne encore à mon oreille)... Du moins sentis-je, aussitôt ces mots prononcés, qu ils n étaient pas de ceux qu'un cœur un petit peu délicat pouvait inventer, qu'Anna s'en affectait, que je l'avais un peu blessée. Ce fut, je le crois bien, un des premiers éclairs de ma conscience ; lueur fugitive, encore bien incertaine, bien insuffisante à percer l'épaisse nuit où ma puérilité s'attardait.
J imagine le dépaysement de ma mère, lorsque, sortant pour la première fois du confortable milieu de la rue de C..., elle accompagna mon père à Uzès. Il semblait que le progrès du siècle eût oublié la petite ville ; elle étajt sise à l'écart et ne s'en apercevait pas. Le chemin de fer ne menait que jusqu'à Nîmes, ou tout au plus à Remoulins, d'où quelque guimbarde achevait le trimballement. Par Nîmes le trajet était sensiblement plus long, mais la route était beaucoup plus belle. Au pont Saint-Nicolas, «lie traversait le Gardon ; c'était la Palestine, la Judée. Les bouquets des cistes pourpres ou blancs chamarraient la rauque garrigue que les lavandes embaumaient. 11 soufflait par là-dessus un air sec, hilarant, qui nettoyait la route en empoussiérant l 'alentour. Notre vcfiture faisait lever d'énormes sauterelles qui tout à coup déployaient leurs membranes bleues, rouges ou grises, un instant papillons légers, puis retombaient un peu plus loin, ternes et confondues, parmi la broussaille et la pierre.
Aux abords du Gardon croissaient des asphodèles, et, dans le lit même du fleuve, presque partout à sec, une flore quasi tropicale... Ici je quitte un instant
la guimbarde ; il est des souvenirs qu'il faut que j'accroche au passage, que je ne saurais sinon où placer. Comme je le disais déjà, je les situe moins aisément dans le temps que dans l'espace, et par exemple ne saurais dire en quelle année Anna vint nous rejoindre à Uzès, que sans doute ma mère était heureuse de lui montrer ; mais ce dont je me souviens avec précision, c'est de l'excursion que nous fîmes du Pont Saint-Nicolas à tel village non loin du Gardon, où nous devions retrouver la voiture. Aux endroits encaissés, au pied des falaises ardentes qui réverbéraient le soleil, la végétation était si luxuriante que l'on avait peine à passer. Anna s'émerveillait aux plantes nouvelles, en reconnaissait qu'elle n'avait encore jamais vues à l'état sauvage, — et j'allais dire, en liberté — comme ces triomphants daturas qu'on nomme des trompettes de Jéricho, dont est si fort restée gravée dans ma mémoire, auprès des lauriers roses, la splendeur et l'étrangeté. On avançait prudemment à cause des serpents, inoffensifs du reste pour la plupart, dont nous vîmes plusieurs s'esquiver. Mon père musait et s'amusait à tout. Ma mère, consciente de l'heure, nous pressait en vain. Le soir tombait déjà quand enfin nous sortîmes d'entre les berges du fleuve. Le village était encore loin, dont faiblement parvenait jusqu'à nous le son angélique des cloches ; pour s'y rendre.
un indistinct sentier hésitait à travers la brousse... Qui me lit va douter si je n'ajoute pas aujourd'hui tout ceci ; mais non : cet angélus, je l'entends encore, je revois ce sentier charmant, les roseurs du couchant et, montant du lit du Gardon, derrière nous, l'obscurité envahissante. Je m'amusais d'abord des grandes ombres que nous faisions ; puis tout se fondit dans le gris, et je me laissai gagner par l'inquiétude de ma mère qui cherchait en vain à presser mon père et Anna, tout à la beauté de l'heure et peu soucieux du retard. Je me souviens qu'ils récitaient des vers ; ma mère trouvait que « ce n'était pas le moment »> et s*écriait :
— Paul, vous réciterez cela quand nous serons rentrés.
Dans l'appartement de ma grand'mère, toutes les pièces se commandaient ; de sorte que, pour gagner leur chambre, mes parents devaient traverser la salle à manger, le salon, et un autre salon plus petit où l'on avait dressé mon lit. Achevait-on le tour, on trouvait un petit cabinet de toilette, puis la chambre de grand'mère, qu'on gagnait de l'autre côté en passant par la chambre de mon oncle. Celle-ci rejoignait le palier, sur lequel ouvraient également la cuisine et la salle à manger. Les fenêtres des deux salons et de la chambre de mes parents regardaient
Tesplanade ; les autres ouvraient sur une étroite cour que l'appartement encerclait : seule la chambre <le mon oncle donnait de l'autre côté de la maison sur une obscure ruelle, tout au bout de laquelle on voyait un coin de la place du marché. Sur le rebord de sa fenêtre mon oncle s'occupait à d'étranges cultures : dans de mystérieux bocaux cristallisaient autour de tiges rigides ce qu'il m'expliquait être des sels de zinc, de cuivre ou de je ne sais quels métaux ; il m'enseignait que, d'après le métal, ces implacables végétations étaient dénommées arbre de Saturne, de Jupiter, etc. Mon oncle, en ce temps là, ne s'occupait pas encore d'Economie Politique ; j'ai su depuis que l'astronomie surtout l'attirait alors, a quoi le poussaient également son goût pour les chiffres, sa taciturnité contemplative et ce déni de l'individuel et de toute ps3^chologie qui fit bientôt de lui l'être le plus ignorant de soi-même et d'autrui que je connaisse. C'était alors (je veux dire : au temps de ma première enfance) un grand jeune homme aux cheveux noirs, longs et plaqués en mèches derrière les oreilles, un peu myope, un peu bizarre, silencieux et on ne peut plus intimidant. Ma mère l'irritait beaucoup par les constants efforts qu'elle faisait pour le dégeler ; il y avait chez elle plus de bonne volonté que d'adresse, et mon oncle, peu capable «« peu désireux de lire l'intention sous le geste,
se préparait déjà à n'être séduit que par des faiseurs. On eût dit que mon père avait accaparé toute l'aménité dont pouvait disposer la famille, de sorte que rien plus ne tempérait des autres membres l'air coriace et refrogné.
Mon grand'père était mort depuis assez longtemps, lorsque je vins au monde ; mais ma mère l'avait pourtant connu, car je ne vins au monde que six ans après son mariage. Elle parlait de lui comme d'un huguenot austère, entier, très grand, très fort, anguleux, scrupuleux à l'excès, rigide, et poussant la confiance en Dieu jusqu'au sublime. Ancien président du tribunal d'Uzès, il s'occupait alors presque uniquement de bonnes œuvres et de l'instruction morale et religieuse des catéchumènes.
En plus de Paul mon père et de mon oncle Charles, Tancrède Gide avait eu plusieurs enfants qu'il avait tous perdus en bas âge, l'un d'une chute sur la tête, l'autre d'une insolation, un autre encore d'un rhume mal soigné ; mal soigné pour les mêmes raisons apparemment qui faisaient qu'il ne se soignait pas lui-même. Lorsqu'il tombait malade, ce qui du reste était peu fréquent, il prétendait ne recourir qu'à la prière ; il considérait l'intervention du médecin comme indiscrète, voire impie, et mourut sans avoir admis qu'on l'appelât.
Certains s'étonneront peut-être qu'aient pu se
conserver si tard ces formes incommodes et quasi paléontologiques de l'humanité ; mais la petite ville d'Uzès était conservée tout entière ; des outrances comme celles de mon grand-père n'y faisaient assurément point tache : tout y était à l'avenant ; tout les expliquait, les motivait, les encourageait au contraire, les faisait sembler naturelles ; et je pense du reste qu'on les eût retrouvées a peu près les mêmes dans toute la région cévenole, encore mal ressuyée des cruelles dissensions religieuses qui l'avaient si fort et si longuement tourmentée. Cette étrange aventure m'en persuade, qu'il faut que je raconte aussitôt, bien qu'elle soit de ma vingtième année.
J'étais parti d'Uzès au matin, répondant à l'invitation de Guillaume Granier, mon cousin, pasteur aux environs d'Anduze. Je passai près de lui la journée. Avant de me laisser partir, il me sermonna, pria avec moi, pour moi, me bénit, ou du moins pria Dieu de me bénir... mais ce n'est point pourquoi j'ai commencé ce récit. — Le train devait me ramener à Uzès pour dîner ; mais je lisais le Cousin Pons. C'est peut-être, de tant de chefs-d'œuvre de Balzac, celui que je préfère ; c'est en tout cas celui que j ai le plus souvent relu. Mais, ce jour là, je le découvrais. J'étais dans le ravissement, dans l'extase, ivre, perdu..,
La tombée de la nuit interrompit enfin ma lecture. Je pestai contre le wagon qui n'était pas éclairé ;
puis m'avisai qu'il était en panne ; les employés qui le croyaient vide l'avaient remisé sur une voie de garage.
— Vous ne saviez donc pas qu'il fallait changer ? dirent-ils. On a pourtant assez appelé ! Mais vous dormiez sans doute. Vous n'avez qu'à recommencer, car il ne passe plus de train d'ici demain.
Passer la nuit dans cet obscur wagon n'avait rien <l'enchanteur ; et puis, je n'avais pas dîné. La gare était loin du village et l'auberge m'attirait moins que l'aventure ; au surplus je n'avais sur moi que quelques sous. Je partis sur la route, au hasard, et frappai à la porte d'un mas assez grand, d'aspect propre et avenant. Une femme m'ouvrit, a qui je racontai que je m'étais perdu, que d'être sans argent ne m'empêchait pas d'avoir faim et que peut-être on serait assez bon pour me donner à manger et à boire, après quoi je regagnerais mon wagon remisé où je patienterais jusqu'au lendemain.
Cette femme qui m'avait ouvert ajouta vite un couvert à la table déjà servie. Son mari n'était point là ; son vieux père, assis au coin du feu, car la pièce servait également de cuisine, était resté jusque là penché vers l'âtre sans rien dire et son silence, qui me paraissait réprobateur, me gênait. Soudain, je remarquai sur une sorte d'étagère une grosse Bible, et, comprenant que j'étais chez des prêtes-
tants, leur dis qui je venais d'aller voir. Le vieux se redressa tout aussitôt. Il se trouva qu'il connaissait mon cousin le pasteur ; même il se souvenait fort bien de mon grand-père. La manière dont il m'en parla me fit comprendre quelle abnégation, quelle bonté pouvait recouvrir la plus rude enveloppe, aussi bien chez mon grand-père que chez ce paysan luimême, à qui j'imaginais que mon grand-père avait dû ressembler, d'aspect extrêmement robuste, à la voix sans douceur, mais vibrante, au regard sans caresse, mais droit. Cependant, les enfants rentraient du travail, une grande fille et trois fils ; plus fins, plus délicats que l'aïeul ; beaux, m.ais déjà graves et même un peu froncés. La mère posa la soupe fumante sur la table ; comme je parlais à ce moment, d'un petit geste elle arrêta ma phrase, et le vieux dit le Bénédicité.
Ce fut pendant le repas qu'il me parla de mon grand-père ; son langage était à la fois imagé et précis ; je regrette de n'avoir pas noté de ses phrases. Quoi ! ce n'est là, me redisais-je, qu'une famille de paysans ! Quelle élégance, quelle vivacité, quelle noblesse auprès de nos épais cultivateurs de Normandie ! Le souper fini, je fis mine de repartir, mais mes hôtes ne l'entendaient pas ainsi. Déjà la mère s'était levée ; l'aîné des fils coucherait avec un de ses frères ; j'occuperais sa chambre et son lit
auquel elle mit des draps propres, rudes et qui sentaient délicieusement la lavande. La famille n'avait pas l'habitude de veiller tard, ayant celle de se lever tôt ^ au demeurant, je pourrais rester à lire encore s'il me plaisait. « Mais, dit le vieux, vous permettrez que nous ne dérangions pas nos habitudes — qui ne vous étonneront pas, puisque vous êtes le petit-fils de Monsieur Tancrède. »
Il alla chercher la grosse Bible que j'avais entrevue, et la posa sur la table desservie. Sa fille et ses petits enfants se rassirent a ses côtés, devant la table, dans une attitude recueillie qui leur était très naturelle. L'aïeul ouvrit le livre saint et lut avec solennité un chapitre des Evangiles, puis un Psaume. Après quoi chacun se mit à genoux devant sa chaise, les yeux clos, les mains posées à plat sur le livre refermé. Il prononça une courte prière d'action de grâce, très simple, très digne et sans requêtes, où je me souviens qu'il remercia Dieu de m'avoir indiqué sa porte, et cela d'un tel ton que tout mon cœur s'associait à ses paroles. Pour achever, il récita « Notre Père », puis il y eut un instant de silence, après quoi seulement chacun des enfants se releva. Cela était si beau, si tranquille, et ce baiser de paix, si glorieux, qu'il posa sur le front de chacun d'eux ensuite, que, m'approchant de lui moi aussi, je tendis à mon tour mon front.
Aujourd'hui que dans le confort et la paix tous les caractères s'émoussent et s'aplanissent, je doute SI les descendants de ceux-ci présenteront des outrances aussi marquées. Ceux de la génération de mon grand-père gardaient vivant encore le souvenir des persécutions qui avaient martelé leurs aïeux, ou du moins certaine tradition de résistance ; un grand raidissement intérieur leur restait de ce qu'on avait voulu les plier. Chacun d'eux entendait distinctement le Christ lui dire, et au petit troupeau tourmenté : « Vous êtes le sel de la terre ; or si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? »
Et il faut reconnaître que le culte protestant dans la petite chapelle d'Uzès, présentait du temps de mon enfance encore, un spectacle particulièrement savoureux. Oui, j'ai pu voir encore les derniers représentants de cette génération de tutoyeurs de Dieu assister au culte avec leur grand chapeau de feutre sur la tête, qu'ils gardaient durant toute la pieuse cérémonie, qu'ils soulevaient au nom de Dieu lorsque l'invoquait le pasteur, et n enlevaient qu à la récitatiorL de « Notre Père >\ Un étranger s'en fût scandalisé comme d'un irrespect, qui n'eût pas su que ces vieux huguenots gardaient ainsi la tête couverte en souvenir des cultes en plein air et sous un ciel tôrride, dans les replis secrets des garrigues, du temps que le service de Dieu selon leur foi
promettait, s*il était surpris, un inconvénient capital.
Puis, l'un après l'autre, ces mégathériums disparurent. Quelque temps après eux survécurent encore les veuves. Elles ne sortaient plus que le dimanche pour l'église, c'est-à-dire aussi pour s'y retrouver. Il y avait là ma grand'mère, Mme Abauzit son amie, et deux autres vieillardes dont je ne sais plus le nom. Un peu avant l'heure du culte, des servante?, presque aussi vieilles qu'elles, apportaient les chaufferettes de ces dames, qu'elles posaient devant leurs bancs.
A l'heure précise, les veuves faisaient leur entrée, tandis que le culte commençait. A m.oitié aveugles elles ne se reconnaissaient point avant la porte, mais seulement une fois dans le banc. Tout au plaisir de se revoir, elles commençaient en chœur d'extraordinaires effusions, mélange de congratulations, de questions et de réponses, chacune sourde comme un pot n'entendant rien de ce que lui disait sa commère, et leurs voix conjuguées, durant quelques instants, couvraient complètement celle du pasteur. Certains s'en seraient indignés, qui, en souvenir des époux, excusaient les veuves. D'autres, moins rigoristes, s'en amusaient ; des enfants s'esclaffaient. Pour moi, l'étais un peu gêné parce que j'étais assis tout à côté de ma grand'mère. Cette petite comédie recommençait chaque dimanche ; on ne pouvait
rêver rien de plus grotesque ni de plus touchant.
Jamais je ne pourrai dire combien ma grand'mère était vieille. Du plus loin que je la revois, il ne restait plus rien en elle qui permit de reconnaître ou d'imaginer ce qu'elle avait pu être autrefois. Il semblait qu'elle n'eût jamais été jeune ; qu'elle ne pouvait pas l'avoir été. D'une santé de fer, elle survécut non seulement à son mari, mais à son fils aîné, mon père ; et d'année en année, aux vacances de Pâques, longtemps ensuite, nous retournions a Uzès, ma mère et moi, pour la retrouver toujours la même, à peine un peu plus sourde ; car pour plus ridée, depuis longtemps, cela n'était pas possible.
Certainement, la chère vieille se mettait en quatre pour nous recevoir, mais c'est précisément pourquoi je ne suis pas assuré que notre présence lui fût bien agréable. Au demeurant, la question ne se posait pas ainsi ; il s'agissait moins pour ma mère de faire plaisir à quelqu'un que d'accomplir un devoir, un rite, comme cette lettre solennelle à ma grand'mère qu'elle me contraignait d'écrire au nouvel-an et qui m'empoisonnait cette fête. D'abord, je tâchais d'esquiver ; je discutais :
— Mais qu'est-ce que tu veux que ça lui fasse, à bonne-maman, de recevoir une lettre de moi ?
— Là n'est pas la question, disait ma mère. Tu
n'as pas tant d'obligations dans la vie ; tu dois t*y soumettre.
Alors ]e commençais à pleurer.
— Voyons, mon poulot, reprenait ma mère, sois raisonnable : songe a cette pauvre grand'mère qui n'a pas d'autre petit-fils.
— Mais qu'est-ce que tu veux que je lui dise ? hurlais-]e à travers mes sanglots.
— N'importe quoi. Parle-lui de tes cousines, de tes petits amis Jardinier.
— Mais puisqu'elle ne les connaît pas !
— Raconte-lui ce que tu fais.
— Mais tu sais bien que ça ne l'amusera pas.
— Enfin, mon petit, c'est bien simple : tu ne sortiras pas d'ici (c'était la salle d'études de la rue de C.) avant d'avoir écrit cette lettre.
— Mais...
— Non mon enfant ; je ne veux plus discuter. A la suite de quoi ma mère s'enfermait dans le
mutisme ; je geignais quelque temps encore, puis commençais à me tortionner le cerveau au-dessus de mon papier blanc.
Le fait est que rien ne- semblait plus devoir intéresser ma grand'mère. A chaque séjour que nous faisions à Uzès pourtant, par gentillesse, je crois, pour ma mère qui venait s'asseoir auprès d'elle, sa tapisserie à la main ou un livre, elle faisait un grand
effort de mémoire, et de quart d'heure en quart d'heure, se rappelant enfin le nom de quelqu'un de nos cousins normands :
— Et les Widmer ? comment vont-ils ? demandait-elle.
Ma mère la renseignait avec une patience infinie, puis repartait dans sa lecture. Dix minutes après :
— Et Maurice Démarest, il n'est toujours pas marié ?
— Si, ma mère. Celui qui n'est pas marié, c est Albert. Maurice est père de trois enfants.
— Eh ! dites-moi, Juliette !
Cette interjection n'avait rien d'interrogatif ; simple exclamation à tout usage, par laquelle ma grand'mère exprimait l'étonnement, l'approbation, l'admiration, de sorte qu'on l'obtenait en réflexe de quoi que ce fût qu'on lui dit ; et quelque temps après l'avoir jetée, grand'mère restait encore le chef branlant, agité d'un mouvement méditatif de haut en bas ; on la voyait ruminer la nouvelle par une sorte de mastication à vide qui ravalait et gonflait tour à tour ses pauvres gifles ridées. Enfin, quand tout était bien absorbé, et qu'elle renonçait pour un temps à inventer des questions nouvelles, elle reprenait sur ses genoux le tricot interrompu. Grand' mère tricotait des bas ; c'était la seule occupation que je lui connusse. Elle tricotait tout le long du jour
comme eût fait un insecte ; mais comme elle se levait fréquemment pour aller voir ce que Rose faisait à la cuisine, elle égarait le bas sur quelque meuble, et je crois que personne ne lui en vit jamais achever un. Il y avait des commencements de bas dans tous les tiroirs, où Rose les. remisait au matin, en faisant les pièces. Quant aux aiguilles, grand'mère en gardait toujours un faisceau, derrière l'oreille, entre son petit bonnet de tulle enrubanné et le mince bandeau de ses cheveux gris jaunâtres.
Ma tante Anna, sa nouvelle bru, n'avait point pour grand'mère l'affectueuse et respectueuse indulgence de maman. Elle ne vint, je crois bien, qu une seule fois à Uzès pendant que nous y étions ; nous la surprîmes aussitôt qui faisait la rafle des bas.
— Huit ! j'en ai trouvé huit, disait-elle à ma mère, à la fois amusée et exaspérée par tant d'incurie. Et le soir elle ne se retenait pas de demander a grand' mère pourquoi jamais elle n'en achevait un, une bonne fois ?
La pauvre vieille d'abord tâchait tout de même de sourire, puis tournait son inquiétude vers ma mère.
— Juliette ! qu'est-ce qu'elle veut, Anna ?
Mais ma mère n'entrait pas dans ce jeu, et c'est ma tante qui reprenait plus fort :
— Je demande, ma mère, pourquoi jamais vous n en achevez un au lieu d'en commencer plusieurs }
Alors, la vieille un peu piquée, serrait les lèvres, et ripostait soudain :
— Achever ! achever... Eh ! elle est bonne Anna î Il faut le temps !
La continuelle crainte de ma grand'mère était que nous n'eussions pas assez à manger. Elle qui ne mangeait presque rien elle-même, ma mère avait grand mal à la convaincre que quatre plats par repas nous suffisaient. Le plus souvent, elle ne voulait rien entendre, s'échappait d'avec ma mère pour avoir avec Rose des entretiens mystérieux. Et, dès qu'elle avait quitté la cuisine, ma mère s'y précipitait à son tour, et, vite, avant que Rose ne fût partie au marché, révisait le menu et décommandait les trois quarts.
— Eh ! bien, Rose, ces gelinottes, criait grand*^ mère au déjeuner.
— Ma mère, nous avions ce matin les côtelettes. J'ai dit à Rose de garder les gelinottes pour demain.
La pauvre vieille était au désespoir.
— Les côtelettes ! les côtelettes ! répétait-elle plusieurs fois, affectant de rire. Des côtelettes d'agneau ! Il en faut six pour faire une bouchée ! — puis, en manière de protestation, elle se levait enfin, allait quérir dans une petite resserre, au fond de la salle à manger, pour parer à la désolante insuffi-
sance du menu, quelque mystérieux pot de conserves préparé pour notre venue. C'était le plus souvent, des boulettes de porc, confites dans de la graisse, succulentes, qu'on appelait des « fricandeaux ». Ma mère naturellement,, refusait.
— Té ! le petit en mangera bien, lui !
— Mère, je vous assure qu'il y a assez comme cela.
— Eh ! ce petit pourtant, vous n'allez pas le laisser mourir de faim ? (Pour elle, tout enfant qui n'éclatait pas se mourait. Quand on lui demandait comment elle avait trouvé ses petits-fils, mes cousins, elle répondait invariablement avec une moue : « Bien maigres ! «).
Une bonne façon d'échapper à la censure de ma mère, c'était de commander à l'hôtel Béchard quelque tendre aloyau aux olives, ou chez Fabregas, le pâtissier, un vol-au-vent plein de quenelles, une floconneuse brandade, ou le traditionnel croûtillon au lard. Ma mère guerroyait aussi au nom de l'hygiène contre les goûts de ma grand'mère, en particulier lorsque celle-ci, coupant le vol-au-vent, se réservait un morceau du fond :
— Mais, ma mère, vous prenez justement le plus gras !
— Eh ! faisait ma grand'mère, qui se moquait bien de l'hygiène, la croûte du fond...
— Permettez que je vous serve moi-même. Et d'un œil résigné, la pauvre vieille voyait écarter de son assiette le morceau qu'elle préférait.
De chez Fabregas, arrivaient également des entremets, méritoires mais peu variés. A dire vrai, on en revenait toujours à la sultane, dont aucun de nous n'était fou. La sultane avait forme de pyramide, que parfois surmontait, pour le faste, un petit ange en je ne sais quoi de blanc qui n'était pas comestible. La pyramide était composée de minuscules choux à la crème enduits d'un caram.el résistant qui les soudait l'un à l'autre et faisait que la cuiller les crevait plutôt que de les séparer. Un nuage de fils de caramel revêtait l'ensemble, l'écartait poétiquement de la gourmandise et poissait tout.
Grand'mère tenait à faire sentir que, faute de mieux seulement, elle nous offrait une sultane. Elle faisait la grimace ; elle disait : « Eh ! Fabregas ! Fabregas ! Il n'est pas varié... « Ou encore : « Il se néglige... -^
Que ces repas duraient longtemps, pour moi si impatient de sortir ! J'aimais passionnément la campagne aux environs d'Uzès, la vallée de la Fontaine d'Eure et par dessus tout la garrigue.
Les premières années, Marie, ma bonne, accompagnait mes promenades. Je l'entraînais vers le f' mont Sarbonnet \ un petit mamelon calcaire, au
sortir de la ville, où il était si amusant de trouver, sur les grandes euphorbes au suc blanc, de ces chenilles de sphinx qui ont l'air d'un turban défait et qui portent une espèce de corne sur le derrière ; ou, à l'ombre des pins, sur les fenouils, ces autres chenilles, celles du Machaon ou du Flambé, qui, dès qu'on les asticotait, faisaient surgir, au-dessus de leur nuque, une sorte de trompe fourchue, très odorante et de couleur inattendue.
Aujourd'hui, le Sarbonnet n'existe plus ; ies coups de mine des carriers l'ont grignoté tout au ras de la route qui d'abord en faisait le tour et maintenant peut aller tout droit. En continuant elle descend jusqu'aux prés verdoyants, baignés par la Fontaine d'Eure. Les plus mouillés d'entre eux s'émaillent au printemps de ces gracieux narcisses blancs dits : « du poète >, qu'on appelle là-bas des courhadonnes. Aucun Uzétien ne songeait à les cueillir, ni se ne serait dérangé pour les voir ; de sorte que, dans ces prés solitaires, il y en avait une profusion extraordinaire ; l'air en était tout embaumé ; certains se penchaient au-dessus de l'eau comme dans la fable, que l'on m'avait apprise, et je ne voulais pas les cueillir ; d'autres disparaissaient à demi dans l'herbe haute ; mais le plus souvent, haut dressé sur sa tige, parmi le sombre gazon, chacun brillait comme une étoile.
Marie, en bonne Suissesse, aimait les fleurs. Nous en rapportions des brassées.
La Fontaine d'Eure est cette constante rivière que les Romains avaient captée et amenée jusqu à Nîmes par l'aqueduc du Pont du Gard. La vallée où elle coule, à demi-cachée par des aulnes, en approchant d'Uzès, s'étrécit. O petite ville d'Uzès ! tu serais en Ombrie, des touristes accourraient de Paris pour te voir ! Sise au bord d'une roche dont le dévalement brusque est occupé en partie par les épais jardins du duché, leurs grancjl^ arbres, tout en bas, abritent dans le lacis de leurs racines les écrevisses de la rivière. Des terrasses de la Promenade ou du Jardin public, le regard, à travers les hauts micocouliers du duché, rejoint, de l'autre côté de l'étroite vallée, une roche plus abrupte encore, déchiquetée, creusée de grottes, avec des arcs, des aiguilles, et des escarpements pareils à ceux des falaises ; puis, au-dessus, c'est la garrigue rousse, toute dévastée de soleil.
Marie, qui se plaignait sans cesse de ses cors, montrait peu d'enthousiasme pour les sentiers raboteux de la garrigue. Mais bientôt enfin ma mère me laissa sortir seul et je pus escalader tout mon soûl.
On traversait la rivière à la Fon dl biaou (je ne sais point si j'écris correctement ce qui veut dire, dans
la langue d'Aubanel et de Mistral : Fontaine aux Bœufs), après avoir suivi quelque temps le bord de la roche, lisse et tout usée par les pas, puis descendu les degrés taillés dans la roche. Qu'il était beau de voir les lavandières y poser lentement leurs pieds nus, le soir, lorsqu'elles remontaient du travail toutes droites et la démarche comme anoblie par cette charge de linge blanc qu'elles portaient, à la manière antique, sur la tête. Et comme '' fontaine d'Eure » était le nom de la rivière, je ne suis pas certain que de même ces mots '<■ fon di biau '^ désignassent précisément une fontaine. Je revois un moulin, une métairie qu'ombrageaient d'immenses platanes ; entre l'eau libre et l'eau qui travaillait au moulin, une sorte d'îlot où s'ébattait la basse-cour ; et l'extrême pointe de cet îlot où je venais rêver ou lire, juché sur le tronc d'un vieux saule et caché par ses branches, surveillant les jeux aventureux des canards, délicieusement assourdi par le ronflement de la meule, le fracas de l'eau dans la roue, les mille chuchotis de la rivière et, plus loin, où lavaient les laveuses, le claquement rythmé de leurs battoirs. Mais le plus souvent, brûlant la Fon di biaou, en courant je gagnais la garrigue, vers où m'entraînait déjà cet étrange amour de l'inhumain, de l'aride, qui si longtemps me fit préférer à l'oasis le désert. Les grands souffles secs, embaumés, l'aveuglante
réverbération du soleil sur la pierre nue sont enivrants comme le vin. Et combien m'amusait l'escalade des roches, la chasse aux mantes religieuses, qu on appelle là-bas des préga-Diou, dont les paquets d'œufs, conglutinés et pendus à quelque brindille m'intriguaient si fort ; la découverte, sous les cailloux que je soulevais, des hideux scorpions, mille-pattes et scolopendres !
Les jours de pluie, confiné dans l'appartement, je faisais la chasse aux moustiques ou démontais complètement toutes les pendules de grand mère, qui s'étaient détraquées depuis notre dernier séjour. Rien ne m'absorbait plus que ce minutieux travail. Combien j'étais fier, après que je les avais remises en mouvement, d'entendre grand'mère s'écrier, en revoyant l'heure :
— Eh ! dites-moi, Juliette ! ce petit...
Mais le meilleur du temps de pluie je le passais dans le grenier dont Rose me prêtait la clef. C'est là qu'un peu plus tard je lus Stello. De la fenêtre du grenier on dominait les toits voisins ; près de la fenêtre, dans une grande cage en bois, recouverte d'un sac, grand'mère engraissait des poulets pour la table. Les poulets ne m'intéressaient pas beaucoup, mais, dès qu'on restait un peu tranquille, on voyait paraître entre l'encombrement de malles, d objets sans nom et hors d'usage, d'un tas de poussiéreux
débris, ou derrière la provision de bois et de sarments, les frimousses des petits chats de Rose, encore trop jeunes pour préférer, comme leur mère, au capharnaum de grenier natal, la tiède quiétude de la cuisine, les caresses de Rose, lâtre et le fumet du rôt tournant devant le feu de sarments.
Tant qu'on,, n'avait pas vu ma grand'mère, on pouvait douter s'il y avait rien au monde de plus vieux que Rose ; c'était merveille qu'elle pût rendre encore quelque service ; mais grand'mère en demandait si peu ! Et, quand nous étions là, Marie aidait au ménage. Puis, Rose enfin prit sa retraite, et, avant que ma grand'mère se résignât à aller vivre à Montpellier chez mon oncle Charles, on vit se succéder chez elle les plus déconcertants spécimens ancillaires. L'une grugeait, l'autre buvait ; la troisième était débauchée ; je me souviens de la dernière, une salutiste, dont ma foi l'on commençait d'être satisfait, lorsque ma grand'mère, certaine nuit d'insomnie, s'avisa d'aller chercher dans le salon le bas qu'elle achevait éternellement de tricoter.
Elle était en jupon de dessous, en chemise et en bonnet de nuit ; peut-être au surplus flairait-elle quelque chose d'anormal ; elle entr'ouvre avec précaution la porte du salon, le découvre plein de lumières... Deux fois par semaine, la salutiste *f recevait ^> ; c'était dans l'appartem.ent de grand'
mère d'édifiantes réunions, assez courues, car, après le chant des cantiques, la salutiste offrait le thé. On imagine, au milieu de l'assemblée, l'entrée de ma grand'mère dans son accoutrement nocturne. C'est peu de temps après qu'elle quitta définitivement Uzès.
Avant de le quitter avec elle, je veux parler encore de la porte de la resserre, au fond de la salle à manger. Il y avait, dans cette porte très épaisse, ce qu'on appelle un nœud de bois, ou plus exactement, je crois, 1 amorce d'une petite branche qui s'était trouvée prise dans l'aubier. Le bout de la branche était parti et cela faisait, dans l'épaisseur de la porte, un trou rond de la largeur du petit doigt, qui s'enfonçait obliquement de haut en bas. Au fond du trou on distinguait quelque chose de rond, de gris, de lisse, qui m'intriguait fort :
— Vous voulez savoir ce que c'est ? me dit Rose, tandis qu'elle mettait le couvert — car elle me voyait tout occupé à entrer mon petit doigt dans le trou pour prendre contact avec l'objet...
— C'est une bille que votre papa a glissée là quand il avait votre âge et que, depuis, on n'a jamais pu retirer.
Cette explication satisfit ma curiosité, mais tout
en m'excitant davantage. Sans cesse, je revenais
à la bille ; en enfonçant mon petit doigt, je l'atteignais
tout juste, mais tout effort pour l'attirer au dehors la faisait rouler sur elle-même, et mon ongle glissait sur sa surface lisse avec un petit grincement exaspérant. L'année suivante, aussitôt de retour à Uzès, j'y revins. Malgré les moqueries de ma mère et de Marie, j'avais tout exprès laissé croître démesurément l'ongle de mon petit doigt, que, d'emblée, je pus insinuer sous la bilîe ; une brusque secousse, et la bille jaillit dans ma main.
Mon premier mouvement fut de courir à la cuisine et de claironner mon triomphe, Mais escomptant aussitôt le plaisir que je tirerais des félicitations de Rose, je l'imaginai si mince que cela m'arrêta.
Je restai quelques instants devant la porte, contemplant dans le creux de ma main cette bille grise, désormais pareille à toutes les billes, et qui n'avait plus aucun intérêt dès l'instant qu'elle n'était plus dans son gîte. Je me sentis tout bête, tout penaud d'avoir voulu faire le malin. En rougissant, je fis retomber la bille dans son trou, (sans doute elle y est encore) et allai me couper les ongles, sans parler à personne de mon exploit.
Il y a quelque dix ans, passant en Suisse, j'allai revoir ma pauvre vieille Marie, dans son petit village de Lotzwil, où elle ne se décide pas à mourir.
Elle m'a reparlé d'Uzès et de ma grand'mère, ravivant mes souvenirs ternis :
— A chaque œuf que vous mangiez, racontaitelle, votre bonne-maman ne manquait pas de s'écrier, qu'il fût sur le plat ou à la coque : « Eh ! laisse le blanc, petiton ! Il n'y a que le jaune qui compte ! »
Et Marie ajoutait, en bonne Suissesse :
— Comme si le Bon Dieu n'avait pas fait le blanc aussi pour être mangé !
Lorsque en 1900 j'abandonnai La Roque, pour les raisons que je dirai plus tard, je renfonçai tous mes regrets, par crânerie, confiance en l'avenir, que j'étayais d'une inutile haine du passé, où se mêlait passablement de théorie; on dirait aujourd'hui : par futurisme. A dire le vrai, mes regrets furent sur le moment beaucoup moins vifs qu'ils ne devinrent par la suite. Ce n'est point tant que le souvenir de ces lieux s'embellisse : j'eus l'occasion de les revoir et de pouvoir apprécier mieux, ayant voyagé davantage, le charme enveloppant de cette petite
vallée dont, à l'âge où me gonflaient trop de désirs, je sentais surtout l'étroitesse
et le ciel trop petit sur les arbres trop grands
ainsi que dira Francis Jammes dans une des élégies qu'il y composa.
C'est cette vallée que j'ai peinte et c est notre maison, dans \ Immoraliste. Le pays ne m a pas seulement prêté son décor ; à travers tout le livre, j'ai poursuivi profondément sa ressemblance ; mais il ne s'agit pas de cela pour l'instant.
Il sautait aux yeux que le corps de logis principal était de construction bien plus récente, sans autre attrait que le manteau de glycine qui le vêtait. Le bâtiment de la cuisine, par contre, et la poterne, de proportions menues mais exquises, présentaient une agréable alternance de briques et de chaînes de pierre. Des douves entouraient l'ensemble, suffisamment larges et profondes, qu alimentait et avivait l'eau détournée de la rivière ; un ruisselet fleuri de myosotis amenait celle-ci et la déversait en cascade. Comme sa chambre en était voisine, Anna l'appelait « ma cascade » ; toute chose appartient à qui sait en jouir.
Au chant de la cascade se mêlaient les chuchotis
de la rivière, et le murmure continu d'une petite source captée qui jaillissait hors de l'île, en face de la poterne ; on y allait cueillir pour les repas une eau qui paraissait glacée et, l'été, couvrait de sueur les carafes.
Un peuple d'hirondelles sans cesse tournoyait autour de la maison ; leurs nids d'argile s'abritaient sous le rebord des toits, dans l'embrasure des fenêtres, d'où l'on pouvait surveiller les couvées. Quand je pense à La Roque, c'est d'abord leurs cris que j'entends ; on eût dit que l'azur se déchirait à leur passage. J'ai souvent revu ailleurs des hirondelles ; mais jamais nulle part ailleurs je ne les ai entendu crier comme à La Roque ; je crois qu'elles criaient ainsi en repassant à chaque tour devant leurs nids. Parfois elles volaient si haut que l'œil s'éblouissait à les suivre, car c'était dans les plus beaux jours ; et quand le temps changeait, leur vol s'abaissait barométriquement. Anna m'expliquait que suivant la densité de l'air volent plus ou moins haut les menus insectes que leur course poursuit. Il arrivait qu'elles passassent si près de l'eau qu'un coup d'aile imprudent parfois en tranchait la surface :
- — Il va faire de l'orage, disaient alors ma mère et Anna.
Et soudain le bruit de la pluie s'ajoutait à ces bruits mouillés du ruisseau, de la source, de la cascade ;
elle faisait sur l'eau de la douve un clapotis argentin. Accoudé à l'une des fenêtres qui s'ouvraient au dessus de l'eau, je contemplais interminablement les petits cercles par milliers se former, s'élargir, s'intersectionner, se détruire, avec parfois une grosse bulle éclatante au milieu.
Lorsque mes grands-parents entrèrent dans la propriété, on y accédait à travers prés, bois et cours de fermes. Mon grand-père et Monsieur Guizot son voisin firent tracer la route qui, s amorçant à La Boissière sur celle de Caen à Lisieux, vient desservir le Val-Richer d'abord où le Ministre d'Etat s'était retiré, puis La Roque. Et quand la route eut relié La Roque au reste du monde et que ma famille eut commencé d'y habiter, mon grand-père fit remplacer par un pont de briques le petit pont-levis du château, qui coûtait fort cher à entretenir, et que du reste on ne relevait plus.
Qui dira l'amusement, pour un enfant, d'habiter une île, une île toute peiite, et dont il peut du reste s'échapper quand il veut ? Un mur de briques, en manière de parapet l'encerclait, reliant exactement l'un à l'autre chacun des corps de bâtiments ; à l'intérieur, épaissement tapissé de lierre, il était assez large pour que, grimpé dessus, on le pût arpenter sans imprudence ; mais pour pêcher à la ligne on était alors trop en vue des poissons, et mieux valait
se pencher simplement par dessus ; la surface extérieure et plongeante s'ornait de ci de là de plantes pariétales, valérianes, fraisiers, saxifrages, parfois même un petit buisson, que maman regardait d un mauvais œil parce qu'il dégradait la muraille, mais qu'Anna obtenait qu'elle ne fît pas enlever, parce que des oiseaux avaient coutume d'y nicher.
En plus du corps de logis principal, de la poterne et du bâtiment de la cuisine, l'île comprenait encore, avançant sur la douve, deux minuscules tourelles isolées, affectées aux usages que Ton devine, 1 une tapissée de jasmin, l'autre de folle vigne, qui avec leur pointu toit de tuiles, leurs authentiques meurtrières, avaient l'aspect le plus pittoresque et le plus plaisant.
Une cour devant la maison, entre la poterne et le bâtiment de la cuisine, laissait le regard, par-dessus le parapet de la douve et par delà le jardin, s'enfoncer infiniment dans la vallée ; on l'eût dite étroite si les collines qui l'enclosaient eussent été plus hautes. Sur la droite, à flanc de coteau, une route menait à Cambremer et à Léaupartie, puis à la mer ; une de ces haies continues, qui dans ce pays bordent les prés, dérobait presque constamment cette route à la vue et faisait, réciproquement, que, de la route, La Roque n'était visible que par soudaines échappées, aux barrières, par exemple, qui rompant la conti-
nuité de la haie, donnaient accès dans les prés dont le mol dévalement rejoignait la rivière. Epars, quelques beaux bouquets d'arbres offrant leur ombre au tranquille bétail, ou quelques arbres isolés, au bord de la route ou de la rivière, donnaient à la vallée entière l'aspect aimable et ravissant d'un parc. Le soleil se couchait tout au fond, en automne, et ses derniers rayons, caressant la colline, ajoutaient leur rougeur à la rougeur des bois.
L'espace, à l'intérieur de l'île, que j'appelle cour, faute d'un autre nom, entourait sur trois côtés la maison principale, dont la quatrième face plongeait droit dans la douve. Cette cour était semée de gravier, que maintenaient à distance quelques corbeilles de géraniums, de fuchsias et de rosiers nains devant les fenêtres du salon et de la salle à manger. Par derrière, une petite pelouse triangulaire d'où s'élevait un immense acacia sophora qui dominait de beaucoup la maison. C'est au pied de cet unique arbre de l'île que nous nous réunissions d'ordinaire durant les beaux jours de l'été.
La vue ne s'étendait qu'en aval, c est-à-dire par devant la maison ; partout ailleurs le pli du terrain la fermait ; là seulement commençait la vallée, au confluent de deux ruisseaux, l'un qui venait, à travers bois, du Val-Richer, l'autre, à travers prés, du hameau de La Roque à deux kilomètres de là.
De Tautre côté de la douve, dans la direction^du Val-Richer, s'élevait en pente assez rapide le pré qu'on appelait le Rouleux, que ma mère, quelques années après la mort de mon père, réunit au jardin ; qu'elle sema de quelques massifs d'arbres, et à travers lequel, après longue étude, elle traça deux allées qui s'élevaient, en serpentant selon des "courbes savantes, jusqu'à la petite barrière par où l'on entrait dans le bois. On plongeait aussitôt dans un tel mystère, que, d'abord, le cœur en la franchissant me battait un peu. Ces bois dominaient la colline, se prolongeaient sur une vaste étendue, et ceux du Val-Richer faisaient suite. Il n'y avait, du temps de mon père, que peu de sentiers tracés, et d'être si difficilement pénétrables, ces bois me paraissaient plus infinis. Je fus bien désolé le jour où maman, tout en me permettant de m'y aventurer, me montra sur une carte du cadastre leur limite, et qu'au delà, les prés et les champs recommençaient. Je ne sais plus trop ce que j'imaginais au delà des bois ; et peut-être que je n'imaginais rien ; mais si j avais imaginé quelque chose, j'aurais voulu l'imaginer différent. De connaître leur dimension, leur limite, diminua pour moi leur attrait ; car je me sentais à cet âge moins de goût pour la contemplation que pour l'aventure, et je prétendais trouver partout de 'inconnu.
Pourtant ma principale occupation, à La Roque, ce n'était pas l'exploration, c'était la pêche. 0 sport injustement décrié ! ceux-là seuls te dédaignent qui t'ignorent, ou que les maladroits. C'est pour avoir pris tant de goût à la pêche, que la chasse eut pour moi plus tard si peu d'attraits, qui ne demande, dans nos pays du moins, guère d'autre adresse sans doute que celle qui consiste à bien viser. Tandis que pour pêcher la truite, que d'habileté, que de ruses ! Théodomir, le neveu de notre vieux garde Bocage, m avait appris dès mon plus jeune âge à monter une ligne et à appâter l'hameçon comme il faut, car si la truite est le plus vorace, c'est aussi le plus méfiant des poissons. Naturellement je péchais sans flotteur et sans plombs, et méprisais infiniment ces aide-niais, qui ne servent que d'épouvantails. Je péchais plus volontiers dans la rivière, où les truites étaient de chair plus délicate, et surtout plus farouches, c'est dire : plus amusantes a attraper. Ma mère se désolait de me voir tant de goût pour un amusement qui me faisait prendre, à son avis, trop peu d'exercice. Alors je protestais contre la réputation qu'on faisait à la pêche d'être un sport d'empoté, pour lequel l'immobilité complète était de règle : cela pouvait être vrai dans les grandes rivières, ou dans les eaux dormantes et pour des poissons somnolents ; mais la truite, dans les très petits ruisseaux oii je péchais.
il Importait de la surprendre précisément à l'endroit qu'elle hantait et dont elle ne s'écartait guère ; dès qu'elle apercevait l'appât, elle se lançait dessus goulûment ; et si elle ne le faisait pomt aussitôt, c est qu'elle avait distingué quelque chose de plus que la sauterelle : un bout de ligne, un bout d'hameçon un bout de crin, l'ombre du pêcheur, ou avait entendu celui-ci approcher : dès lors, inutile d'attendre, et plus on insistait, plus on compromettait la partie ; mieux valait revenir plus tard, en prenant plus de précautions que d'abord, en se glissant, en rampant, en se subtilisant parmi les herbes, et jetant la sauterelle de plus loin, pour autant que le permettaient les branches des arbres, des coudres et des osiers qui bordaient presque continuement la rivière, ne cédant la rive qu'aux grands épilobes ou lauriers de Saint-Antoine, et dans lesquels, si par malchance le fil de la ligne ou l'hameçon se prenait, on en avait pour une heure, sans parler de l'effarouchement définitif du poisson.
Il y avait à La Roque un grand nombre de « chambres d'amis '- ; mais elles restaient toujours vides, et pour cause : mon père frayait peu avec la société de Rouen ; ses collègues de Paris avaient leur famille, leurs habitudes... En fait d'hôtes, je ne me souviens que de Monsieur Dorval, qui vint à La Roque, pour la première fois je crois, cet été qui
suivit mon renvoi de l'Ecole. Il y revint encore une ou deux fois après la mort de mon père ; et je doute si ma mère n'estimait pas faire quelque chose d assez osé en continuant à le recevoir, une fois veuve, bien qu'à chaque fois pour un temps assez court. Rien n'était plus bourgeois que le milieu de ma famille, et Monsieur Dorval, pour n'être rien moins qu'un bohème, était tout de même un artiste ; c'est-à-dire qu'il n'était pas de notre monde du tout. Un musicien, un compositeur ; un ami d'autres musiciens plus célèbres, de Gounod par exemple, ou de Stephen Heller, qu'il allait voir à Paris. Car Monsieur Dorval habitait Rouen, où il tenait à Saint-Ouen les grandes orgues que venait de livrer Cavaillé-Coll. Très clérical, très religieux, et protégé par le clergé, il comptait des élèves dans les familles les meilleures et les mieux pensantes, la mienne en particulier, où il jouissait d'un grand prestige sinon d'une parfaite considération. Il avait le profil dur et énergique, d'assez beaux traits, d'abondants cheveux noirs très bouclés, une barbe carrée, le regard rêveur ou soudain fougueux, la voix harmonieuse, onctueuse, mais sans vraie douceur, le geste caressant mais dominateur. Dans toutes ses paroles, dans toutes ses manières respirait je ne sais quoi d'égoïste et de magistral. Ses mains particulièrement étaient belles, à la fois molles et puissantes. Au piano, une animation quasi
céleste le transfigurait : son jeu semblait plutôt celui d'un organiste que d'un pianiste et manquait parfois de subtilité, mais il était divin dans les andante, en particulier ceux de Mozart pour qui il professait une prédilection passionnée. Il avait coutume de dire en riant :
— Pour les allegro, je ne dis pas ; mais dans les mouvements lents, je vaux Rubinstein.
Il disait cela d'un ton si bonhomme qu'on ne pouvait y voir vanterie ; et en vérité je ne crois pas que ni Rubinstein, dont je me souviens à merveille, ni qui que ce soit au monde pût jouer la fantaisie en ut mineur de Mozart par exemple ou le largo d'un concerto de Beethoven, avec une plus tragique noblesse, avec plus de chaleur, de poésie, de puissance et de gravité. J'eus dans la suite maintes raisons de m'exaspérer contre lui : il reprochait aux fugues de Bach de se prolonger parfois sans surprise ; s'il aimait la bonne musique, il ne détestait pas suffisamment la mauvaise ; il partageait avec son ami Gounod une monstrueuse et obstinée méconnaissance de César Franck, etc. ; mais, en ce temps où je naissais au monde- des sons, il en était pour moi le grand maître, le prophète, le magicien. Chaque soir, après dîner, il offrait à mon ravissement sonates, opéras, symphonies, et maman, d'ordinaire intraitable sur les questions d'heure et qui m'envoyait
coucher tambour battant, permettait que je prolongeasse outre temps la veillée.
Je n'ai pas de prétention à la précocité et crois bien que le vif plaisir que je prenais à ces séances musicales il faut le placer principalement et presque uniquement lors des dernières visites de Monsieur Dorval, deux et trois ans après la mort de mon père» Entre temps, et sur ses indications, maman m'avait mené à quantité de concerts, et, pour montrer que je profitais, tout le long du jour je chantais ou sifflais des bribes de symphonies. Alors Monsieur Dorval commença d'entreprendre mon éducation. Il me faisait mettre au piano, et à chaque morceau qu il m'enseignait, il inventait une sorte d'affabulation continue qui le doublât, l'expliquât, l'animât ; tout devenait dialogue ou récit. Encore qu'un peu factice, la méthode, avec un jeune enfant, peut je crois n'être pas mauvaise, si toutefois le récit surajouté n est pas trop niais ou trop manifestement postiche. Il faut songer que je n'avais guère plus de douze ans.
Après midi. Monsieur Dorval composait ; Anna, dressée à écrire sous la dictée musicale, lui servait parfois de secrétaire ; il avait recours à elle aussi bien pour ménager sa vue, qui commençait à faiblir, que par besoin d'exercer son despotisme, à ce que prétendait ma mère. Anna était à sa dévotion. Elle
l'escortait dans ses promenades matinales, portait son pardessus s'il avait trop chaud et tenait ouverte devant lui, pour protéger ses regards du soleil, une ombrelle. Ma rnère protestait à ces complaisances ; le sans-gêne de Monsieur Dorval l'indignait ; elle prétendait lui faire payer ce prestige, auquel elle ne pouvait elle-même se dérober, par une pluie de menues épigrammes dont elle tentait de le larder, mais qu'elle appointait et dirigeait assez mal, de sorte que lui s'en amusait plutôt. Longtemps après qu'il était devenu presque aveugle, elle mettait encore en doute, ainsi que beaucoup d'autres, cette nuit envahissante ; ou du moins accusait Monsieur Dorval d'en jouer, et de n'être ^( pas si aveugle que ça ». Elle le trouvait obséquieux, entrant, retors, intéressé, féroce ; il était un peu tout cela ; mais il était musicien. Parfois, aux repas, son regard, à demi-voilé déjà derrière ses lunettes, se perdait ; ses puissantes mains posées, comme sur un clavier, sur la table, s'agitaient ; et quand on lui parlait, revenant à vous soudain, il répondait :
— Pardon ! J'étais en mi bémol.
Mon cousin Albert Démarest — pour qui je ressentais déjà une sympathie des plus vives, malgré qu'il eût vingt ans de plus que moi — s'était particulièrement lié avec celui qu'il appelait cordialement : le père Dorval. Albert, seul artiste de la famille,
aimait passionnément la musique et jouait lui-même fort agréablement du piano ; la musique était leur seul terrain d'entente ; partout ailleurs ils s'opposaient. A chaque défaut du père Dorval correspondait, dans le caractère d'Albert, un relief. Celui-ci était aussi droit, aussi franc, que l'autre était retors et papelard ; aussi généreux que l'autre cupide ; et tout ainsi ; mais par bonté, par indiscipline, Albert savait mal se conduire dans la vie ; il soignait peu ses propres intérêts et, souvent, ce qu'il entreprenait tournait à son désavantage, de sorte que, dans la famille, on ne le prenait pas tout à fait au sérieux. Monsieur Dorval l'appelait toujours « ce gros Bert », avec une indulgence protectrice où perçait un peu de pitié. Albert, lui, admirait le talent de Monsieur Dorval ; quant à l'homme, il le méprisait. Plus tard, il me raconta qu'un jour il avait surpris Dorval embrassant Anna ; et dès qu'il s'était retrouvé seul avec Dorval :
— Qu'est-ce que tu t'es permis tout à l'heure ?... Albert était très grand et très fort ; il poussait
contre le mur de la pièce Dorval qui balbutiait :
— Qu'il est bête, ce gros Bert ! Tu vois bien que je plaisantais.
— Misérable ! s'écriait Albert. Si je te reprends a plaisanter de cette manière, je...
— J'étais si indigné, ajoutait-il, s'il avait dit un mot de plus, je crois que je l'aurais tué.
C'est peut-être au retour de ces vacances qui suivirent mon renvoi, qu'Albert Démarest commença à faire attention à moi. Que pouvait-il bien discerner en moi qui attirât sa sympathie ? Je ne sais ; mais, sans doute lui fus-je reconnaissant de cette attention d'autant plus que, précisément, je sentais que je la méritais moins. Et tout aussitôt je m'efforçai d'en être un petit peu moins indigne. La sympathie peut faire éclore bien des qualités somnolentes ; je me suis souvent persuadé que les pires gredins sont ceux auxquels d'abord les sourires affectueux ont manqué. Sans doute est-il étrange que ceux de mes parents n'eussent pas suffi ; mais il est de fait que je devins aussitôt beaucoup plus sensible à l'approbation ou à la désapprobation d'Albert qu'à la leur.
Je me souviens avec précision du soir d automne où celui-ci me prit a part, après dîner, dans un coin du cabinet de mon père, tandis que mes parents taillaient un bézigue avec tante Démarest et Anna. Il commença de me dire à voix basse qu'il ne voyait pas bien à quoi d'autre je m'intéressais dans la vie, qu'à moi-même ; que c'était là le propre des égoïstes, et que je lui faisais tout l'effet d'en être un.
Albert n'avait rien d'un censeur. C'était un être
d'apparence très libre, fantasque, plein d'humour et de gaieté : sa réprobation n'avait rien d'hostile ; au contraire, je sentais qu'elle n'était vive qu'en raison de sa sympathie ; c'est ce qui me la rendait pressante. Jamais encore on ne m'avait parlé ainsi ; les paroles d'Albert pénétraient en moi à une profondeur dont il ne se doutait certes pas, et que moimême je ne pus sonder que plus tard. Ce que j'aime le moins dans l'ami, d'ordinaire, c'est l'indulgence ; Albert n'était pas indulgent. On pouvait au besoin, près de lui, trouver des armes contre soi-même. Et, sans trop le savoir, j'en cherchais.
L'hiver fut rigoureux et se prolongea longtemps cette année. Ma mère eut le bon esprit de me faire apprendre à patiner. Jules et Julien Jardinier, les fils d'un collègue de mon père, dont le plus jeune était mon camarade de classe, apprenaient avec moi ; c'était à qui mieux mieux ! et nous devînmes assez promptement d'une gentille force. J aimais passionnément ce sport, que nous pratiquions sur le bassin du Luxembourg d'abord, puis sur l'étang de Villebon dans les bois de Meudon ou sur le grand canal de Ve/sailles. La neige tomba si abondamment et il y eut un tel verglas par-dessus, que je me souviens d'avoir pu, de la rue de Tournon, gagner l'Ecole Alsacienne — qui se trouvait rue d'Assas, c*est-à-
dire à l'autre extrémité du Luxembourg — sans enlever mes patins ; et rien n'était plus amusant et plus étrange que de glisser ainsi muettement dans les allées du grand jardin, entre deux hautes banques de neige. Depuis, il n'a plus fait d hiver pareil.
Je n'avais de véritable amitié pour aucun des deux Jardinier. Jules était trop âgé ; Julien d'une rare épaisseur. Mais nos parents qui, pour l'amitié, semblaient avoir les idées de certaines familles sur les mariages « de raison », ne manquaient pas une occasion de nous réunir. Je voyais Julien déjà chaque jour en classe ; je le retrouvais en promenade, au patinage. Mêmes études, mêmes ennuis, mêmes plaisirs; là se bornait la ressemblance; pour l'instant, elle nous suffisait. Certes, il était sur les bancs de la neuvième quelques élèves vers qui plus d'affinité m'eût porté ; mais leur père, hélas, n'était pas professeur à la Faculté.
Tous les mardis, de 2 à 5, l'Ecole Alsacienne emmenait promener les élèves (ceux des basses classes du moins) sous la surveillance d'un professeur, qui nous faisait visiter la Sainte-Chapelle, Notre- Dame, le Panthéon, le Musée des Arts et Métiers — où, dans une petite salle obscure, se trouvait un petit miroir sur lequel, par un ingénieux jeu de glaces, venait se refléter, en petit, tout ce qui se
passait dans la rue ; cela faisait un tableautin des plus plaisants avec des personnages animés, à l'échelle de ceux de Téniers, qui s'agitaient; tout le reste du musée distillait un ennui morne ; — les Invalides, le Louvre, et un extraordinaire endroit, situé tout contre le parc de Montsouris, qui s'appelait le Géorama Universel : c'était un misérable jardin, que le propriétaire, une espèce de lascar, vêtu d'alpaga, avait aménagé en carte de géographie. Les montagnes étaient figurées par des rocailles ; les lacs, bien que cimentés, étaient à sec ; dans le bassin de la Méditerranée naviguaient quelques poissons rouges comme pour accuser l'exiguité de la botte italienne. Le professeur nous invitait à lui désigner les Karpathes, cependant que le lascar, une longue baguette à la main soulignait les frontières, nommait des villes, dénonçait un tas d'ingéniosités indistinctes et saugrenues, exaltait son œuvre, insistant sur le temps qu'il avait fallu pour la mener a bien ; et, comme alors le professeur, au départ, le félicitait sur sa patience, il répliquait d'un ton doctoral :
— La patience n'est rien sans l'idée.
Je suis curieux de savoir si tout cela existe encore ?
Parfois, Monsieur Brunig lui-même, le sousdirecteur, se joignait à nous, doublant Monsieur Vedel, qui s'effaçait alors avec déférence. C'est au
Jardin des Plantes que Monsieur Brunig nous conduisait immanquablement ; et immanquablement, dans les sombres galeries des animaux empaillés (le nouveau muséum n'existait pas encore) il nous arrêtait devant la tortue luth qui, sous vitrine à part, occupait une place d'honneur ; il nous groupait en cercle autour d'elle et disait :
— Eh bien! mes enfants. Voyons! Combien a-t-elle de dents, la tortue ? (Il faut dire que la tortue, avec une expression naturelle et comme criante de vie, gardait, empaillée, la gueule entr'ouverte). Comptez bien. Prenez votre temps. Y êtes-vous ?
II ne fallait plus nous la faire : nous la connaissions, sa tortue. N'empêche que, tout en pouffant, nous faisions mine de chercher ; on se bousculait un peu pour mieux voir ; Dubled s'obstinait à ne distinguer que deux dents ; mais c'était un farceur. Le grand Wenz, les yeux fixés sur la bête, comptait sans arrêter, et ce n'est que lorsqu'il dépassait soixante que Monsieur Brunig l'arrêtait avec ce bon rire spécial de celui qui sait se mettre à la portée des enfants et, citant La Fontaine :
— « Vous n'en approchez pomt. ^) Plus vous en trouvez, plus vous êtes loin de compte. Il vaut mieux que je vous arrête. Je vais beaucoup vous étonner. Ce que vous prenez pour des dents ne sont que des petites protubérances cutanées. La tortue n'a pas
de dents du tout. La tortue est comme les oiseaux : elle a un bec.
Alors tous nous faisions : Oooh ! par bienséance.
J'ai assisté trois fois à cette comédie. Il est vrai que j'ai redoublé la neuvième.
Nos parents, à Julien et à moi, donnaient deux sous à chacun, ces jours de sortie. Ils avaient discuté ensemble. Maman n'aurait pas consenti à me donner plus que Madame Jardinier ne donnait à Julien ; comme leur situation était plus modeste que la nôtre, c'était à Madame Jardinier de décider.
— Qu'est-ce que vous voulez que ces enfants fassent avec cinquante centimes ? s'était-elle écriée. Et ma mère accordait que deux sous étaient « parfaitement suffisants. »
Ces deux sous étaient dépensés d'ordinaire à la boutique du père Clément. Installée dans le jardin du Luxembourg, presque contre la grille d'entrée la plus voisine de l'Ecole, ce n'était qu'une petite baraque de bois, peinte en vert, exactement de la couleur des bancs. Le Père Clément, en tablier bleu, tout pareil aux anciens portiers de lycée, vendait des billes, des hannetons, des toupies, du coco, des bâtons de sucre à la menthe, à la pomme ou à la cerise, des cordonnets de réglisse enroulés sur euxmêmes à la façon des ressorts de montre, des tubes
de verre emplis de grains à l'anis blancs et roses, maintenus à chaque extrémité par de l'ouate et par un bouchon ; les grams dams n'étaient pas fameux, mais le tube, une fois vide, pouvait servir de sarbacane. C'est comme les petites bouteilles qui por-^ taient des étiquettes : cassis, anisette, curaçao, et qu'on n'achetait guère que pour le plaisir, ensuite, de se les suspendre à la lèvre, comme des ventouses ou des sangsues. Julien et moi d ordinaire nous partagions nos emplettes ; aussi l'un n'achetait-il jamais sans consulter l'autre.
L'année suivante. Madame Jardinier et ma mère estimèrent qu'elles pouvaient porter à cinquante centimes leurs libéralités hebdomadaires. Cette largesse me permit enfin d'élever des vers à soie ; ceux-ci ne coûtaient pas si cher que les feuilles de mûrier pour leur nourriture, que je devais aller prendre deux fois par semaine chez un herboriste de la rue Saint-Sulpice. Julien, que les chenilles dégoûtaient, déclara que désormais il achèterait ce qui lui plaisait, de son côté et sans m'en rien dire. Cela jeta un grand froid entre nous, et dans les sorties du mardi où il fallait aller deux par deux, chacun chercha un autre camarade.
Il y en avait un pour qui je m'étais épris d'une véritable passion. C'était un Russe. Il faudra que je recherche son nom sur les registres de l'Ecole. Qui
me dira ce qu'il est devenu ? Il était de santé délicate^ pâle extraordinairement ; il avait les cheveux très blonds, assez longs, les yeux très bleus ; sa voix était musicale, que rendait chantante un léger accent. ' Une sorte de poésie se dégageait de tout son être, qui venait je crois de ce qu'il se sentait faible et cherchait à se faire aimer. Il était peu considéré par les copains et participait rarement à leurs jeux ; pour moi, des qu'il me regardait, je me sentais honteux de m'amuser avec les autres, et je me souviens de certaines récréations oii, surprenant tout à coup son regard, je quittai tout net la partie pour venir auprès de lui. On s'en moquait. J'aurais voulu qu'on l'attaquât, pour avoir à le défendre. Aux classes de dessin, où il est permis de parler un peu à voix basse, nous étions l'un à côté de l'autre ; il me disait alors que son père était un grand savant très célèbre et je n'osais pas l'interroger sur sa mère, ni lui demander pour quelle raison lui se trouvait à Paris. Un beau jour il cessa de venir, et personne ne sut me dire s'il était tombé malade ou reparti en Russie ; ou plutôt une sorte de pudeur ou de timidité me retint de questionner les maîtres qui peut-être auraient pu me renseigner, et je gardai secrète une des premières et des plus vives tristesses de ma vie.
Ma mère prenait grand soin que n'en, dans les
dépenses qu'elle faisait pour moi, ne me vînt avertir que notre situation de fortune était sensiblement supérieure à celle des Jardinier. Mes vêtements, en tous points pareils à ceux de Julien, venaient comme les siens de la Belle Jardinière. J'étais extrêmement sensible à l'habit et souffrais beaucoup d'être hideusement fagoté. En costume marin avec un béret, ou bien en complet de velours, j'eusse été aux anges ! Mais le genre « marin ^> non plus que le velours ne plaisait à Madame Jardinier. Je portais donc de petits vestons étriqués, des pantalons courts, serrés aux genoux et des chaussettes à raies ; chaussettes trop courtes qui formaient tulipe et retombaient désolément ou rentraient se cacher dans les chaussures. J'ai gardé pour la fin le plus horrible r c'était la chemise empesée. Il m'a fallu attendre d'être presque un homme déjà pour obtenir qu'on ne m'empesât plus mes devants de chemise. C'était l'usage, la mode, et l'on n'y pouvait rien. Et si j'ai fini pourtant par obtenir satisfaction, c'est tout bonnement parce que la mode a changé. Qu'on imagine un malheureux enfant qui, tous les jours de l'année, pour le jeu comme pour l'étude, porte, à l'insu du monde et cachée sous sa veste, une espèce de cuirasse blanche et qui s'achevait en carcan ; car la blanchisseuse empesait également, et pour le même prix sans doute, le tour du cou contre quoi
venait s'ajuster lé faux-col ; pour peu que celui-ci, un rien plus large ou plus étroit, n*appliquât pas exactement sur la chemise (ce qui neuf fois sur dix était le cas) il se formait des plis cruels ; et pour peu que l'on suât, le plastron se faisait atroce. Allez donc faire du sport dans un accoutrement pareil ! Un ridicule petit chapeau-melon complétait l'ensemble... Ah ! les enfants d'aujourd'hui ne connaissent pas leur bonheur !
Pourtant j'aimais courir, et, après Adrien Monod, j'étais le champion de la classe. A la gymnastique, j'étais même meilleur que lui pour grimper au mât et à Fa corde ; j'excellais aux anneaux, à la barre fixe, aux barres parallèles ; mais je ne valais plus rien au trapèze, qui me donnait le vertige. Les beaux soirs d'été, j'allais retrouver quelques camarades dans une grande allée du Luxembourg : celle qui s'achevait à la boutique du père Clément ; on jouait au ballon. Ce n'était pas encore hélas ! le foot-ball ; le ballon était tout pareil, mais les règles étaient sommaires, et, tout au contraire du foot-ball, il était défendu de se servir des pieds. Tel quel, ce jeu nous passionnait.
Je ne cherche plus à comprendre pour quelles raisons ma mère, quand je commençai ma huitième, me mit pensionnaire, L'Ecole Alsacienne, qui s'éle-
vait contre l'internat des lycées, n'avait pas de dortoirs ; mais elle encourageait ses professeurs à prendre, chacun, un petit nombre de pensionnaires. C'est chez Monsieur Vedel que j'entrai, bien que je ne fusse plus dans sa classe. Monsieur Vedel habitait la maison de Sainte-Beuve, de qui le buste, au fond d'un petit couloir-vestibule, m'intriguait. Il présentait à mon étonnement cette curieuse sainte sous figure d'un vieux Monsieur, l'air paterne et le chef couvert d'une toque à gland. Monsieur Vedel nous avait bien dit que Sainte-Beuve était « un grand critique > ; mais il y a des bornes à la crédulité d'un enfant.
Nous étions cinq ou six pensionnaires, dans deux ou trois chambres. Je partageais une chambre du second avec un grand être apathique, exsangue et de tout repos, qui s'appelait Roseau... Derrière la maison, un petit jardin...
Ce jardin fut le théâtre d'un pugilat. A l'ordinaire j'étais calme, plutôt doux, et je détestais les peignées, convaincu sans doute que j'y aurais toujours le dessous. Je gardais cuisant encore le souvenir d'une aventure, qu'il faut que je raconte ici : En rentrant de l'Ecole, l'an précédent, à travers le Luxembourg et passant, contrairement à mon habitude, par la
grille en face du petit jardin, ce qui ne m'allongeait pas beaucoup, j'avais croisé un groupe d'élèves, de 1 Ecole Communale dans doute, pour qui les élèves de l'Ecole Alsacienne représentaient de haïssables anstos. Ils étaient à peu près de mon âge^ mais sensiblement plus costauds. Je surpris au passage des ricanements, des regards narquois ou chargés de fiel et* continuais ma route du plus digne que je pouvais ; mais voici que le plus gaillard se détache du groupe et vient à moi. Mon sang tombait dans mes talons. Il se met devant moi. Je balbutie :
— Qu'est-ce... qu'est-ce que vous voulez ?
Il ne répond rien, mais emboîte le pas à ma gauche.
Je gardais, tout en marchant, les yeux fichés en terre, mais sentais son regard qui me braquait ; et, dans mon dos, je sentais le regard des autres. J'aurais voulu m'asseoir ! Tout à coup :
— Tiens ! Voilà ce que je veux ! dit-il en m*envoyant son poing dans l'œil.
J'eus un éblouissement et m'en allai dinguer au pied d'un marronnier, dans cet espace creux réservé pour l'arrosement des arbres, d'où je sortis plein de boue et piteux. L'œil poché me faisait très mal. Je ne savais pas encore à quel point l'œil est élastique et croyais qu'il était crevé. Comme les larmes en jaillissaient avec abondance : — « C'est cela, pensai-
je : il se vide. » — Mais ce qui m'était plus douloureux encore c'étaient les rires des autres, leurs quolibets, et les applaudissements qu ils adressaient à mon agresseur.
Au demeurant je n'aurais pas plus aimé donner des coups que je n'aimais d'en recevoir. Tout de même, chez Vedel, il y avait un grand sacré rouquin au front bas, dont le nom m'est heureusement sorti de la mémoire, qui abusait un peu trop de mon pacifisme. Deux fois, trois fois, j'avais supporté ses sarcasmes ; mais voilà que, tout à coup, la sainte rage me prit ; je sautai sur lui, l'empoignai ; les autres cependant se rangèrent en cercle. Il était passablement plus grand et plus fort que moi ; mais j'avais pour moi sa surprise ; et puis je ne me connaissais plus ; ma fureur décuplait mes forces ; je le cognai, le bousculai, le tombai tout aussitôt. Et, quand il fut à terre, ivre de mon triomphe je le traînai à la manière antique, ou que je croyais telle; je le tramai par la tignasse dont il perdit une poignée. Et même je fus un peu dégoûté de ma victoire, a cause de tous ces cheveux gras qu'il me laissait entre les doigts, mais stupéfait d'avoir pu vaincre ; cela me paraissait auparavant si impossible qu'il avait bien fallu que j'eusse perdu la tête pour m'y risquer. Le succès me valut la considération des autres et m'assura la paix pour longtemps. Du coup je me
persuadai qu*il est bien des choses qui ne paraissent impossibles que tant qu*on ne les a pas tentées.
Nous avions passé une partie du mois de septembre aux environs de Nîmes, dans la propriété du beaupère de mon oncle Charles Gide, qui venait de se marier. Mon père avait rapporté de là une indisposition qu'on affectait d'attribuer aux figues. De vrai, le désordre était dû à de la tuberculose mtestmale ; et ma mère, je crois, le savait ; mais la tuberculose est une maladie qu'en ce temps on prétendait guérir en ne la reconnaissant pas. Au reste mon père était sans doute déjà trop atteint pour qu on pût espérer encore. Il s'éteignit assez doucement le 28 octobre de cette année (1880).
Je n'ai pas souvenir de l'avoir vu mort ; mais peu de jours avant sa mort, sur le lit qu'il ne quittait plus. Un gros livre était devant lui, sur les draps, tout ouvert, mais retourné, de sorte qu'il ne présentait que son dos de basane ; mon père avait dû le poser ainsi au moment où j'étais entré. Ma mère m'a dit plus tard que c'était un Platon.
J'étais chez Vedel. On vint me chercher ; je ne sais plus qui; Anna peut-être. En route j'appris tout Mais mon chagrin n'éclata que lorsque je vis ma mère en grand deuil. Elle ne pleurait pas ; elle se contenait devant moi ; mais je sentais qu'elle avait
beaucoup pleuré. Je sanglotai dans ses bras. Elle craignait pour moi un ébranlement nerveux trop fort et voulut me faire boire un peu de thé. J'étais sur ses genoux ; elle tenait la tasse, en levait une cuillerée qu'elle me tendait, et je me souviens qu'elle disait, en prenant sur elle de sourire :
— Voyons ! celle-là va-t-elle arriver à bon port ?
Et je me sentis soudain tout enveloppé par cet amour, qui désormais se refermait sur moi.
(Notwelle Reçue Française).
En Espagne
Hendaye,
Moins fatigué j'eusse occupé sans doute, chaque jour, quelques pages simplement à louer ce pays. Pourtant je n'y fus amoureux de rien ni de personne ; mais la lumière azurée, mais je ne sais quelle senteur sauvage parmi le luxe épais du printemps...
Si pressante qu'ait été notre curiosité à Valence, arrivés le matin, vers midi nous ne songeons qu à repartir.
— Pourtant pas sans avoir vu la cathédrale..*
Guidés par notre fantaisie de calle en calle,
nous voici devant elle brusquement. C... qui fume
un assez bon cigare m'envoie en éclaireur voir
« si ça vaut la peine cl*entrer «. Le cigare n'étant pas achevé quand je ressers, nous repartons... Mais était-ce bien la cathédrale ?
J*ai dormi comme un minéial. Matin charmant ! Une joie inouïe carillonne à travers la ville ; c est l'heure où les troupeaux la parcourent ; chaque chèvre qui passe égrène en trottinant la note unique de sa clochette. L'air est tout parfumé d'azur ; les toits brillent. Fuir ! ah ! fuir plus au sud et vers un dépaysement plus total. C'est par un tel matin que l'espoir le plus confiant et le plus hardi de notre âme appareille, et que la toison d'or tremble devant Jason.
Elche. — Grâce à nos manteaux du Tyrol nous passons ici pour deux toreros catalans.
Ainsi que naguère à Séville, les « cercles * sont ce que j'admirai le plus à Murcie. Ces cercles ont ceci de particulier qu'ils sont toujours rectangulaires.
On dirait l'intérieur d'un omnibus dont les deux côtés se seraient beaucoup reculés. Touchant les deux murs latéraux, deux rangs de larges fauteuils se font face. Dans chaque fauteuil un cercleux. Chaque cercleux fume un cigare et, de biais, regarde pafsser le passant. Le passant, en passant, regarde le cercleux fumer son cigare. Une grande glace sans tain sépare les cercleux des passants : vu du dehors le cercle a l'air d'un aquarmm.
Les cercles sans prétentions sont de plain-pied avec la rue. (C'est une rue où ne passent pomt de voitures.) D'autres, un peu plus relevés, présentent les genoux du cercleux à hauteur de l'œil du passant. L'assis domine. Ni livres, ni journaux, ni consommation autre que celle des cigares ; ni conversation possible de fauteuil à fauteuil trop distant. Sur la devanture d'un de ces aquariums où stagnent ainsi quelques turbots, on lit « Circulo instructivo -'K
Lorsqu'on vient en Espagne assoiffé de soleil, de danses et de chants, rien de morne comme la salle d'un cinématographe où la pluie nous force à demander abri. Chants et danses, en vain nous en avons quêté jusqu'à Murcie. A Séville sans doute on en trouve encore ; à Grenade... Oui je me sou-
viens que dans TAlbaycin, il y a près de vingt ans (rien depuis, non pas même les chants de l'Egypte, n*a su toucher endroit plus secret de mon cœur), c'était, la nuit, dans une vaste salle d'auberge, un garçon bohémien qui chantait ; un chœur, à demivoix, d'hommes et de femmes, puis de subites pauses, coupaient ce chant haletant, excessif, douloureux, où l'on sentait son âme, à chaque défaut de souffle, expirer. L'on eût dit une première ébauche de la dernière ballade de Chopin ; mais cela restait comme en marge de la musique ; non pas espagnol, mais gitane, irréductiblement. Pour réentendre ce chant, ah ! j'eusse traversé trois Espagnes. Mais je fuirai Grenade de crainte de ne l'y réentendre point. Du reste un temps affreux nous fit rebrousser chemin vers le nord.
Au souvenir de cette soirée reste attaché celui d'une rougeur.
C'était aux vacances de Pâques. Je voyageais avec ma mère. J'avais un peu plus de vingt ans ; mais je n'eus vingt ans qu'assez tard ; j'étais encore tendre et neuf.
Pour le divertissement de quelques touristes, un manager avait organisé une soirée de danses au premier étage d'une posada de faubourg. Déjà je répugnais alors a tout ce qui sent 1 apprêt... mais
quel autre moyen de voir ces danses ? Elles ne s'exhiberont bientôt plus que dans les music-halls et les cabarets de Paris.
Habanera, cachucha, séguedille authentiques nous furent servies ce soir-là. Sur trois des côtés de la salle, des chaises de paille et des bancs réservés aux touristes étaient disposés sur deux rangs. J étais assis à côté de ma mère ; nous avions en face de nous une vingtaine d'Espagnols et de gitanes, dont six femmes ; les uns très pâles, les autres tannés comme le cuir de leurs souliers. (Je dis cela par romantisme ; mais je crois qu'à peu près tous étaient chaussés d'espadrilles.) Chaque femme à son tour se levait et dansait, seule ou bien avec un cavalier ; le chœur des instruments, des claquements de main et des voix rythmait la danse...
Le spectacle, un peu morne au début, s animait. On en était peut-être à la troisième danse ; celle qui la dansait, une Andalouse sans doute, au teint rose, s'agitait du ventre et des bras selon la mode des juives algériennes, et faisait flotter deux foulards, l'un caroubier, l'autre cerise qu'elle tenait au bout des doigts. Vers la fin de la danse elle commença de toupiner, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, d'abord au mitan de la salle, puis en grand cercle, à la manière d'un toton près de choir, suivant le rang des spectateurs qu'elle frôlait. Au moment
î 18 ANDRÉ GIDE
qu'elle passait devant moi, vlan ! je reçus du foulard dans la figure ; et le foulard tomba sur mes genoux. J'eusse voulu que ce fût par maladresse et par hasard ; mais non : c'était direct, subit et concerté, discret... C'est ce qu'au même mstant je dus comprendre, et je sentis un flot de sang m'éblouir — car ce petit manège s'éclairait au souvenir d'une chanson que parfois chantait une petite couturière qui venait travailler chez nous ; elle chantait cela lorsqu'elle était bien sûre que ma mère ne pouvait pas l'entendre ; j'ai su depuis que c'était tout bonnement la chanson de Madame Angot, « pas bégueule, forte en gueule », etc.. ; il y était question, au cours d'un couplet, du sultan qui « lui jeta le mouchoir )>. J'entendais bien ce que le geste voulait dire ,* évidemment ce devait être d'un usage courant dans certains pays.
Plus rouge encore que le foulard, que je dissimulai précipitamment sous ma veste, je m'efforçai de croire que ma mère n'avait rien vu et songeai avec suffocation aux suites possibles de mon « aventure ')... La fête cependant continuait. Je ne prêtais plus qu'une faible attention aux trémoussements d'un couple de bohémiens ; mais, au moment que cette nouvelle danse s'achevait en délire et que les applaudissements des spectateurs éclataient, je vis avec stupeur la gitane tout à coup quitter la danse,
sortir un petit mouchoir de son sein et le jeter non loin de nous sur les genoux d'un vieux daim qui n'applaudissait point, mais, à petits coups de canne, faisait résonner le plancher. Le daim assurément connaissait les usages ; et mon œil ne le quittait plus. Qu'allait-il faire ?
Très calme et souriant, il se saisit du petit mouchoir, fouilla dans son gousset, en sortit une pièce blanche, très ostensiblement la roula dans un coin du mouchoir, fit un nœud par-dessus, puis, de loin, jeta le tout vers l'Espagnole... Tout rassuré je ressortis de dessous ma veste le foulard rouge et demandai une piécette à ma mère. A présent que je recouvrais contenance, ce qui me dépitait surtout c'est que, des six Espagnoles ou gitanes que cette fête rassemblait, celle qui m'avait « jeté le mouchoir « était de beaucoup la moins belle.
Voyage au Val d'Andorre
Dimanche à lundi : nuit aux bains de Saint- Vincent.
La lune, je ne sais par quel mystère admirable, est pleine depuis quatre à cinq jours. Ma chambre, à l'extrémité de l'hôtel, domine de très haut la rivière, dont un peu en amont je distingue à travers les branches l'eau scintiller : pas d'autre bruit que celui de cette eau fuyante. Que la nuit coule lentement ! L'objet qu'on ferait tomber du balcon, à peine entendrait-on sa chute. Ah ! rester là» ivre et dévêtu sous la lune, à cuver la chaleur du jour. Il fait si beau qu*on ne comprend pas pourquoi tous les oiseaux de nuit sont muets ; on s'étonne ; tout semble attendre.
Départ à cinq heures ; une heure de patache. A ***, la route cesse. On passe sur un pont de bois tremblant et déjeté. Les mules chargées de nos sacs et de nos couvertures passent à gué. Le sentier s'enfonce sitôt après dans la montagne.
A six heures nous faisons la rencontre du Jabiru qui, parti ce matin à trois heures de la Seo d'Urgel, descend en même temps que nous d une autre patache. Le Jabiru voyage avec son fils. Tandis que notre ami E. R... se découvre avec le Jabiru d'intéressantes relations communes, nous convenons, lehl et moi, qu'il sied de voir en lui le représentant bien caractérisé d'une espèce ; espèce que depuis peu de temps des psychologues de nos amis travaillent à définir ; baptisée récemment par le charmant dessinateur Charles Delaw, elle appartient à la famille des échassiers. Le Jabiru porte le plus souvent le bec pointu ; pourtant la variété qui s'offre à nous présente le bec en spatule, ce qui nous porte à chercher ailleurs les signes distinctifs du Jabiru. Il appartient a notre époque de les fixer, car jusqu'aujourd'hui l'espèce est demeurée indécise et flottante entre deux ou trois types convenus dont à présent elle se différencie» J'encourage lehl à écrire l'histoire de la formation du Jabiru ; déjà nous précisons ses traits essentiels :
La conversation du Jabiru est assez difficile à rapporter car chacune de ses phrases porte la marque de l'impersonnalité.
Le Jabiru ne se sert jamais que du mot propre.
Le Jabiru répugne au banal, mais il se dérobe au tragique.
Nous constatons que la complaisance de la variété
à spatule est sans bornes ; grâce aux relations de notre ami, cette complaisance va jusqu'à nous offrir une place dans l'auto qui doit attendre le Jabiru à Bourg-Madame.
Toute table d'hôte qui se respecte a son Jabiru ; on rencontre rarement plus d'un Jabiru par table d'hôte.
Le Jabiru ne se rend jamais compte de la mauvaise impression qu'il produit.
Le Jabiru a fait son droit ; est avocat ; mais ne plaide pas, par insuffisance d'organe.
Le Jabiru ne voyage jamais sans son kodak.
Le Jabiru préfère aux sandales basques que je renouvelle a Belver, le soulier ferré des montagnes.
Le petit Jabiru fait la route à mulet ; il s'arrête en route et s'attarde, car la cuisine à l'huile a quelque peu relâché ses intestins.
Arrivée à Belver où nous déjeunerons. îehl et moi nous laissons la caravane continuer ; le Jabiru apprend avec réprobation notre intention de nous plonger d'abord dans le canal, au pied de la colline que coiffe la ville. Loin des regards du Jabiru, nous nous dévêtons, dans une praÎFie, sous des ?aules, entre la rivière et un canal peu profond mais assez rapide, où chaque brasse dans le sens du courant nous entraîne comme la marche sur un tapis roulant.
VOYAGES l 23
Auberge de Belver. Olives fondantes qu'on suce en attendant le repas. Grange énorme aménagée comme un palais ; coçridors aux voûtes de foin doré ; dans une cour au plein soleil, des chevaux en manège foulent les gerbes de blé. Le Jabiru qui ne se baigne jamais qu'en baignoire, et ne fait jamais dans la campagne, se montre consterné par l'état des lieux.
La tartane du Jabiru prend les devants ; notre cheval est fourbu. On aperçoit sur la hauteur Puigcerda trop longtemps avant d'y atteindre ; mais Bourg-Madame est tout cuprès. A Bourg-Madame, l'auto venu à sa rencontre avec sa femme et son plus jeune fils, nous enlève le Jabiru.
Bourg-Madame, porte de l'Espagne, ne doit qu'à la proximité de Puigcerda sa faveur. Baedeker nous apprend que Puigcerda est fréquenté par la haute société espagnole. A l'heure où nous y arrivons, c'est-à-dire à la tombée du jour, la haute société déserte éperdument la ville ; de fastueux autos descendent en trombe la pente que nous gravissons. Où vont-ils ? — Nous aurons la réponse dans une heure, quand, redescendant à Bourg-Madame, nous les retrouverons, rangés tout au long de Tunique tronçon de rue. De cinq à sept les autos de Puigcerda descendent s'approvisionner d'essence, qui coûte en France meilleur marché.
Qu'ils sont riches ! Certains, en guise de trompe, exhibent un dragon de cuivre doré qui semble envolé du Brésil. Rien à faire, rien à voir, rien à boire à Bourg-Madame. Sur une longueur de cinquante mètres, des bancs de bois sont rangés contre les murs des maisons ; là s'assoient senoras et senoritas de la haute société dont chaque auto espagnol verse sur le pavé de Bourg-Madame de huit à douze représentants. D'autres senoras et la plupart des hommes se tiennent debout sans rien dire, et sans paraître penser à rien. Toutes et tous très laids, très vulgaires, insolemment riches et immensément sots. Que font-ils, le reste du jour ? A présent que les autos ont bu, qu'attendent-ils ?... De l'autre côté de la rue, les chauffeurs prennent des airs de grands d'Espagne.
A sept heures nous nous mettons à table ; tous les autos sont encore là. A sept heures et quart, me levant de table pour voir ce qu'ils deviennent, tous les autos ont disparu.
Six heures du matin. Quillan.
J'ai reconduit mes trois compagnons à la gare ; le ciel est plus pur et soyeux que jamais. Un mystère riant flotte sous les avenues de platanes, poussière légère qui simule une brume. Alibert ne vient
me retrouver qu'à huit heures. Il m'a laissé hier son manuscrit que je vais lire en l'attendant. Ces vers occupent et soutiennent ma joie. Est-il déjà fini notre voyage ? Que je marcherais vite ! Que je monterais haut, ce matin !
La iVIarche Turque
Août 1914. à M, A, G.
Pour vous f arrache à mon carnet de route et je copier en postscriptum aux insuffisantes lettres que je Vous adressais de là-bas, ces feuilles plus insuffisantes encore. Je me proposais de les compléter, de les parachever^j je ne puis. On note au jour le jour, en voyage, avec l espoir, une fois de retour de recomposer à loisir les récits, de retracer soigneusement les paysages ; puis on s'aperçoit que tout Vart quon y met ne parvient quà diluer ïémotion première, dont V expression la plus naïve restera toujours la meilleure. Je transcris donc ces notes telles quelles et sans en adoucir la verdeur. Hélas ! les jours les mieux remplis et par les émotions les plus vives sont aussi ceux dont rien ne reste sur ce carnet, ceux où je neus le temps que de vivre.
A contempler l'aridité du sol, l'immense terrain vague entre Andrinople et Tchataldja, on s'étonne moins que les Turcs ne l'aient pas plus âprement défendu. Des lieues et des lieues se déroulent sans
une habitation, sans une âme. Le train accepte tous les détours que lui proposent les méandres d un petit cours d'eau, et ces courbes contmuelles l'obligent à une extrême lenteur. Pas un tunnel, pas un pont, pas même un remblai. Un ingénieur qui voyage avec nous, m'explique que le baron Hirsch, chargé de l'entreprise, était payé à tant le kilomètre. Une fortune !
Des chiens errants accourent de loin vers le train ; on leur jette, du wagon restaurant, les restes du repas dans des sacs de papier qu'ils déchirent.
Entre les touffes d'iris sans fleurs et de roseaux, sur les bords d'un fossé demi-plein d'une eau grise, collées contre la vase, des tortues, des familles de tortues, des hordes de tortues, plates, couleur de boue ; on dirait des punaises d'eau.
Joie de revoir enfin des cigognes. Voici même quelques chameaux. De-ci, de-là, de flamboyantes touffes de pivoines sauvages — que notre voisine, une riche Arménienne de Brousse s'obstine à prendre pour des coquelicots.
Mon compagnon entre en conversation avec un eune turc, fils de pacha, qui revient de Lausanne où il « apprenait la peinture » ; voici sept mois qu'il a quitté pour la première fois sa famille ; il y rentre avec un volume de Zola sous son bras : Nana, qu il dit « beaucoup aimer » ainsi que « les livres de Madame
Gyp ». Il se déclare « jeune Turc » de tout son cœur, et croit à l'avenir de la Turquie ; mais cela me retient d'y croire.
1^^ mai.
Constantinople justifie toutes mes préventions et rejoint dans l'enfer de mon cœur Venise. Admiret-on quelque architecture, quelque revêtement de mosquée, on apprend, (et l'on s'en doutait) qu'elle est albanaise ou persane. Tout est venu ici, comme à Venise, plus qu'à Venise, à coup de force, à coup d'argent. Rien n'est jailli du sol ; rien d'autochtone ne se retrouve au dessous de cette écume épaisse que fait le frottement et le heurt de tant de races, '^ d'histoires, de croyances et de civilisations.
Le costume turc est ce qu'on peut imaginer de plus laid; et la race, vraiment, mérite le costume.
0 Corne d'or, Bosphore, rive de Scutari, cyprès d'Eyoub ! au plus beau paysage du monde je ne saurais prêter mon cœur, que je n'y puisse aimer le peuple qui l'habite.
2 mai.
Joie de quitter Constantinople, qu'il appartient à d'autres de louer. Riante mer où les dauphins exultent. Aménité des rives de l'Asie ; grands arbres proches, où viennent s'ombrager les troupeaux.
Samedi, Brousse.
Jardin de la Mosquée de Mourad 1^^ où je me suis assis, non au bord de cette vasque ruisselante, centre de la terrasse en balcon, mais tout à gauche de la terrasse, sur la margelle de marbre d'une autre vasque plus petite qu'abrite un kiosque de bois peint. Une simple ouverture ronde, du cœur profond et frais du bassin, pousse un gonflement d'eau qui palpite, silencieuse éclosion de la source au-dessus de laquelle longuement je reste penché. Au fond du bassin également, mais sur le côté, une autre bouche exacte boit. Dans ce plateau de marbre, où l'eau se repose un instant, de minuscules sangsues se promènent.
Sur le mur bicnc de la mosquée s agite l'ombre d*un platane. A la manière de Sienne, mais selon un tout autre esprit, un arceau simple et presque sans relief surmonte et fiance deux plus jeunes arceaux. Dans le retrait du relief, le? nids d'un peuple d'hirondelles. A mes pieds le vert Sahel de Brousse, où s'étend la paix lumineuse. Il lait tranquille. L'air est ineffablement limpide ; le ciel, clair comme ma pensée.
Ah ! ah ! recommencer à neuf, et sur de nouveaux
frais ! Eprouver avec ravissement cette tendresse
exquise des cellules où filtre l'émotion comme un
lait... Brousse aux épais jardins, rose de pureté,
rose indolente a l'ombre des platanes, se peut-il que ne t'ait point connue ma jeunesse ? Déjà ? Est-ce un souvenir que j'habite ? Est-ce bien moi qui suis assis dans cette petite cour de mosquée, moi qui respire, et moi qui t'aime ? ou rcvé-je seulement de t'aimer ?...Sibien réellement j'étais, aurait-elle volé si près de moi, cette hirondelle ?
Dimanche. Brousse Dès que j'aime un pays, c'est pour souhaiter d'y vivre. Mais ici je ne ferais point d'amis. Ma solitude lie s'apparente qu'aux arbres, qu'aux bruit des eaux courantes, qu'aux ombres que tressent les treilles au-dessus des rues du marché, le peuple est laid ; c'est l'écume que les civilisations ont laissée.
Cinq petits juifs nous accompagnent aujourd'hui de la Mosquée Verte jusqu'au bazar et à l'hôteL Chacun d'eux semble de race di^érente, et de deux seulement on devinerait qu'ils sont juifs. Ce sont des juifs d'Espagne, ainsi que tous les juifs de Brousse. Ils fréquentent l'école française et parlent notre langue avec une déconcertante abondance. Ils demandent à notre compagne : — « C'est vrai. Madame, que dans la France chaque chien possède un maître ? » — et encore : — « Dans la France, n'est-ce pas, l'eau n est pas bonne et on ne peut boire que du vin ? >j Chacun d'eux se propose de gagner Paris dans
deux ans, après un premier examen, puis, là-bas, de pousser plus lom ses études à l'école juive orientale d'Auteuil, pour enfin devenir Monsieur.
Mardi.
Le premier jour je n'achetai qu'une petite coupe de porcelaine, vieille et qu'on eût cru venir d'un Orient plus lointain. Elle est grande à tenir dans la main. Des dessins bleuâtres couvrent un fond de jaunâtre blanc craquelé.
Rien de plus décevant d'abord que ce bazar où nous fîmes ce premier jour une promenade désenchantée. Au dessus des boutiques banalisées, les écharpes de soie uniformément bariolées nous faisaient fuir. Mais le second jour nous entrâmes dans les boutiques.
Ce second jour j'achetai trois robes de soie ; l'une verte et l'autre amarante; chacune striée de fils d'or. La verte a des reflets violets ; elle convient aux jours de méditation et d'étude. L'amarante a des reflets d'argent ; j'en ai besoin pour écrire un drame. La troisième est couleur de feu ; je la revêtirai les jours de doute, et pour aider l'inspiration.
Ces robes obligèrent l'achat de chemises orientales, aux larges manches non boutonnées ; puis de souliers turcs à semelle concave, où le pied se sent étranger.
Comme je m*en revenais du bazar, je vis, ce matin là, dans l'étroite rue qui fuit au loin vers la montagne, deux mulets chargés de neige ; elle avait été recueillie sur l'Olympe ; une étoffe de laine l'enveloppait à demi, la soutenait et la préservait du contact pénétrant des cordages ; de chaque côté du mulet on aurait dit un bloc de marbre.
J'ai découvert, un peu au-dessus de la ville, un lieu de repos délectable ; l'herbe où s'étendre est fraîche ; un rideau de hauts peupliers y répand une ombre légère. Devant moi se déploie la ville ; à mes pieds le torrent qui la traverse et que tantôt je remontai, loin, m'enfonçant dans ce ravinement dernier de l'Olympe, aride et laid, mais qui me promettait un peu plus haut, aperçu de très loin, un troupeau de chèvres que paissait sans doute un berger. Ah ! que d'heures ainsi je perdis, sur les pentes de l'Apennin ou de l'Aurès, à suivre les brebis ou les chèvres, auprès des pâtres, pâtre moi-même, écoutant le chant de leur rustique flûte murmurer à mon cœur : Uiinam ex vobis unus.,.
Brousse. La Mosquée Verte.
Lieu de repos, de clarté, d'équilibre. Azur sacre azur sans rides ; santé parfaite de 1 esprit...
Un dieu exquis t'habite, ô mosquée. C'est lui qu»
conseille et permet la suspension spirituelle, au centre de l'ogive et la rompant, de cette pierre plate, là, précisément là où devraient se rencontrer les deux courbes, à cet endroit secret, actif, lieu de coïncidence et d'amour, qui font trêve et s'offrent à se reposer. 0 sourire subtil ! Jeu dans la liberté précise ! Que tu en prends donc à ton aise, délicatesse de mon esprit !...
Longtemps j'ai médité dans ce saint lieu, et j'ai compris enfin que c'est ici le dieu de la critique qui attend nos dévotions, et que c'est à Vépuration qu'il invite.
9 mai. En route pour Nicée.
J'aurais quitté Brousse avec moins de regrets il y a quelques jours ; cette petite ville est d'un charme, d'une beauté très mystérieusement captivante. Tout d'abord j'y recherchais trop mes souvenirs d'Algérie et je me désolais de n'y trouver ni musiques, ni vêtements blancs, et rien que de hideux visages... Mais com.mcnt oublier désormais cette promenade du soir, hier, à l'heure des muezzins, et prolongée jusque dans la nuit, par ces ruelles silencieuses, coupées de cimetières en jardin ; et cette vue enfin sur la ville entière, baignant, flottant dans une fumée bleue que perçaient les hauts minarets...
Nous avons quitté Brousse dès cinq heures. Le
temps était couvert ; une brume assez épaisse voilait les derniers plans, comme ce rideau de tulle gris qu'on fait tomber dans les féeries pour changer la toile de fond. Les arbres au bord de la route en paraissent plus énormes encore. Au-dessous de ces grands arbres qui surgissent du brouillard par instants, une culture continue de petits mûriers nains occupe en rangs serrés les environs immédiats de la ville. Plus loin ce sont des champs, puis d'assez vastes espaces vides. La route enfin s'élève lentement et les espaces labourés se font plus rares. Les Grecs, les Arméniens cultivent ces champs ; presque jamais les Turcs ; de sorte que, sans l'immigration, resterait a peu près à l'abandon la terre. C'est du moins ce que nous affirme notre drogman, juif de Buenos-Ayres, qui parle toutes les langues excepté l'hébreu, sujet du sultan, italien d'origine malgré son nom allemand, si difficile à prononcer qu'il a dû prendre un nom de guerre.
Nicolas porte un costume de globbe-trotter : nicker-bocker, guêtres de cuir verni. Son fez est doublé d'une cojffe ; il le soulève souvent pour s'éponger, car il a la sueur facile, et découvre un chef rond et ras. C'est sur les conseils d'un médecin de ses amis qu'il se rase : au Caire il avait mal aux yeux, à cause des mouches et du sable ; alors ce médecin lui a dit : rasez-vous et, tous les m.atins, trempez-vous
les yeux dans du jus de citron. Depuis ce jour il est toujours rasé et n'a plus jamais mal aux yeux.
Il porte beau, se rengorge, est familier avec les autorités du pays, obséquieux avec les étrangers, hautain avec les inférieurs, fort de tout l'argent des touristes qu'il accompagne. Sur quoi que ce soit qu'on l'interroge, il a réponse prête et continue de répondre longtemps après qu'on ne le questionne plus.
Comme la montée se fait plus rude, nous descendons de voilure. Nicolas accoste les gens sur la route. Ici c'est un berger : plus loin un bûcheron qui plie sous un fagot et sourit en nous voyant passer. Nicolas pointant du doigt vers son visage :
— Regardez ses dents ! Ft jamais il ne les lave. Charmant jeune homme ! Extra-extra ! Sont tous comme ça dans ce pays. J'en ai jamais vu un pareil. Regardez ce qu'ils sont contents de voir des étrangers. Ça est intéressant. Rien que ça vaut le voyage Etc..
A propos de tout et de n'importe quoi il répétera ces formules.
Emotion de découvrir dans la montagne le daphné buissonneux de Cuverville, tout en fleurs. La flore n'est pas très dépaysante : je retrouve les cistes de TEsterel, mêlés aux églantiers de Normandie. Mais
chaque plante ici paraît plus robuste et plus pleine, étalent un feuillage intact. Sans doute ces plantes doivent leur parfaite santé à la grande abondance d'oiseaux qui les débarrassent des insectes.
Que d'oiseaux ! chaque arbre en est peuplé ; le brouillard pénétré de leurs chants mélancoliques. Les Turcs religieusement les protègent. A Brousse sur la place du marché circulent tranquillement deux vieux vautours pelés et quatre cigognes blessées. On en voit partout, des cigognes ; elles m'amusent comme au premier jour et me consolent un peu de 1 absence des cham.eaux.
Vers neuf heures le brouillard s'est levé, puis entrouvert après que nous eûmes doublé la montagne et nous avons pu voir derrière nous tout le massif de l'Olympe neigeux.
Oh ! que la lumière était belle ! quand, ayant franchi le col, je découvris l'autre versant... J'avais laissé mes compagnons regagner les voitures et continué seul à pied la montée, biaisant, pressant le pas, désireux d'arriver avant eux au col et de m y attarder un instant ; mais il se reculait sans cesse, comme il advient dans les montagnes où la hauteur qui paraît la dernière en cache une autre plus lointaine, d'où se découvre encore une nouvelle élévation. C'était l'heure où les troupeaux rentrent qui.
animent les pentes du mont, et je marchais depuis longtemps dans l'ombre où chantaient avant de s'endormir les oiseaux.
Sur l'autre flanc tout était d'or. Le soleil se couchait par delà le lac de Nicée vers lequel nous allions descendre, qu éblouissait l'horizontal rayon. On distinguait, à demi caché par la verdure, le petit village d'Isnic, trop au large dans les murs de l'antique cité. Pressées par l'heure, nos voitures sans frein dévalèrent d'un train de chute, dédaignant les lacets, coupant court au gré de périlleux raccourcis. Je ne comprends plus bien ce qui fait verser les voitures, puisque les nôtres n'ont pas versé... Au pied du mont, les chevaux se sont arrêtés pour souffler ; une source était là, et je crois qu'on les a fait boire. Nous étions repartis de l'avant L'air était étrangement tiède ; des nuées d'éphémères dansaient dans la dorure du couchant. A notre droite, bien que le ciel fût déjà sombre, on ne voyait pas une étoile ; et .nous nous étonnions que pût briller déjà si fort Vénus, unique, au-dessus de l'embrasement du ciel. Comme nous allions franchir la porte d'Hadrien, la lune a commencé de paraître par dessus l'épaule du mont, la pleine lune, énorme^ subite et surprenante comme un dieu. Et depuis ma première arrivée à Touggourt, je ne crois pas avoir goûté d'émotion plus étrange que cette entrée de
nuit dans le petit village d'Isnic, honteux, moisi, décomposé de miisère et de fièvre, blotti dans les décombres solennels de son trop énorme passé.
Après un bref repas fait des provisions que nous avions emportées de Brousse^ nous sommes ressortis dans la nuit. La clair de lune était doux et splendide. Fondrières au sortir de l'auberge ; le sol semble pourri. Devant la porte, un enfant immobile, appuyé contre le mur ; son visage est rongé d'un chancre. Nous nous aventurons au hasard. A l'extrémité d'une rue défoncée l'espace s'ouvre ; devant nous de larges fleurs pâles, dont on n'aperçoit pas la tige, de-ci de-là faiblement se balancent et semblent flotter : c'est un cham.p de pavots. Non loin une chouette pleure sur la ruine d'une mosquée ; l'oiseau s envole à notre approche... Nous retournons vers le mystérieux village assoupi ; pas un feu ; pas un
bruit ; tout semble mort.
10 mai.
En voiture jusqu'à Mekedje ; puis en wagon jusqu à Eski Cheïr. Plaine immense et sans agréments, oij règne en toute sûreté la lumière. Parfois un grand troupeau de ces buffles noirs que déjà nous admirions à Constantinople ; des cigognes. Mon œil goûte inlassablement l'inépuisable attrait de l'espace.
Afiouri Kara Hissar.
« Le château noir de rOplum )>. Empire du morne et de la férocité. Alentour de la ville, de grands champs de céréales, mais pas trace des champs de pavots dont parle Joanne et qui sont, prétend-il, si beaux au mois de mai.
Notre train rapatrie grande quantité de soldats. Ceux que nous avons trouvés dans le train en montant à Eski Cheïr viennent de Constantinople ; ils ont fait la guerre des Balkans, et sortent enfin à présent des hôpitaux ou des prisons. Ceux qui montent à Afioun Kara Hissar reviennent par Smyrne du Yemen, après avoir réduit une insurrection des Arabes. Terriblement réduits eux-mêmes. La plupart sont loqueteux, sordides ; quelques-uns semblent moribonds. Nicolas nous appelle pour nous en montrer un qui n'a plus qu'une guêtre et, à l'autre jambe, qu*un soulier ; qui n'est plus vêtu que de bardes. Son pantalon de toile, déchiré, retombe sur la jambe sans guêtre. Sa maigreur est hideuse et sa faiblesse telle qu'on a dû le hisser dans le train. Sur le quai de la station d'Afioun, d'abord, il restait assis sur un sac ; un camarade était penché vers lui, et sans doute lui proposait quelque nourriture, à qui le moribond répondait en balançant la tête ; son regard me rappelait celui d'un chameau abandonné
que je vis le long de la piste entre M'reyer et Touggourt qui, un instant, souleva la tête pour regarder passer notre voiture, puis qui la laissa retomber ; à la fin il accepte un peu d'eau, ou je ne sais quoi^ que l'autre soldat lui fait boire, et pour remercier il essaie un sourire, grimace affreuse qui découvre toutes ses dents.
— Madame a vu comme il est vêtu, dit Nicolas. Sont tous comme ça dans l'armée turque. J'en, ai jamais vu un pareil !
A une petite station après Eski Cheïr, nous le vîmes descendre. Il semblait n'être pas sûr de devoir descendre là. Etait-ce bien là son pays ? On eût dit qu'il ne le reconnaissait pas. Il n'était reconnu par personne. Il fit le salut militaire en passant près d'un chef, qui ne lui rendit pas son salut. Une grande quantité de gens était venue du village, distant de plusieurs kilomètres. Le train s'arrêta quelque temps et nous vîmes tout ce monde repartir joyeusement dans des voitures, emmenant les nouveaux arrivés. Nous nous attendions à le voir monter dans l'une d'elles ; mais non, et quand aux abords de la station ne resta plus personne, de notre train qui s'éloignait nous le vîmes faire quelques pas en avant sur la route, puis demeurer là, tout droit, tout seul, sou» l'ardent soleil.
Koniah.
Madame M. de S..., notre compagne, est ici la seule femme, comme nous sommes les seuls touristes. Les gens qui prennent leur repas près de nous sont ici pour affaires ; de toutes les nationalités ; mais rien qu'à les voir on comprend qu'ils ne viennent pas à Koniah pour des prunes.
L'hôtel est à côté de la gare et la gare est loin de la ville ; un petit train y mène à travers la plus morne banlieue... Mais avant de parler de Koniah, je dois dire à quel point je m'étais monté l'imagination sur cette ville. C'est aussi que je croyais encore (et j*ai du mal à ne pas croire) que plus on va loin plus le pays devient étrange. Il n'y a pas très longtemps que le chemin de fer permet d'aller presque aisément à Koniah. Avant de partir, j'avais vu la photographie d'admirables restes de monuments seldjoucides que je devais trouver ici. D'après eux je construisais toute la ville, somptueuse et orientale à souhait. Je savais enfin que c'était la ville des derviches, quelque chose comme un Kairouan turc...
Et sitôt après le dîner, l'esprit affamé de merveilles et prêt à toutes les stupéfactions, Ghéon et moi nous étions sortis dans la nuit ; nous ne savions pas que la ville était si distante et la solitude autour de l'hôtel nous surprit. Quelques lumières aux côtés d'une
large avenue étaient celles de médiocres cafés et de quelques échopes sans caractère ,* puis un espace béant plein de nuit. A quelques centaines de mètres pourtant une clarté beaucoup plus vive nous attira ; quelque casino, pensions-nous ; non ; c étaient les lanternes-phares d'une auto — celle d'Enver-Bey. apprîmes-nous le lendemain, qui va de ville en ville, accompagné du général allemand Liman von Sanders, s'assurer des forces dont dispose encore la Turquie. Malgré toutes les promesses qu'il put faire de ne reprendre pomt la guerre avant cmq ans, ce voyage ne nous dit rien qui vaille et nous entendons circuler, depuis que nous sommes en Anatolie, les bruits les plus inquiétants.
Nous rentrâmes ce premier soir fort déconfits de notre exploration nocturne. Le lendemam, levé dès avant cinq heures, je pris le premier tram pour la ville.
Il faut bien finir par avouer que Koniah est de beaucoup ce que j'ai vu de plus hybride, de plus vulgaire et de plus laid, depuis que je suis en Turquie, comme il faut avouer enfin que le pays, le peuple tout entier dépasse en infirmité, en informité l'appréhension ou l'espérance. Fallait-il venir ici pour savoir combien tout ce que je vis en Afrique était pur et particulier ? Ici tout est sali, gauchi, ternie adultéré. Certes Koniah se banalise un peu plus cha-
que année, surtout depuis que l'atteint le •( Baghdad Bahn » ; surtout depuis qu'un décret de police vient d'ordonner, pour des raisons de salubrité, la démolition de toutes les maisons à toit plat et leur reconstruction selon un modèle à toit de tuiles ; mais il faudrait, je suppose, remonter, non pas de vingt ou de cinquante ans en arrière, mais bien de quelques siècles pour retrouver à Koniah quelque authentique et particulière saveur. Pour ajouter à sa disgrâce, Oe devrais dire plutôt : à sa défaveur dans mon esprit) Koniah par sa position par rapport à la montagne voisine et à la plaine, rappelle irrésistiblement Biskra. Mais combien ces montagnes sont moins belles, et de formes et de couleur, que les monts de l'Hamar Khadou ; combien moins belle que le désert, cette plaine ; moins beaux ces arbres que les palmiers, et que les Arabes ces Turcs.
Dans tout le vaste pays parcouru, à peine avonsnous rencontré de-ci, de-là, quelque costume ou quelque figure sur qui le regard eût plaisir à poser,, de quelque Tzigane, ou Kurde, ou Albanais amené jusqu'ici on ne sait par quelle aventure. Pour les autres, tant Turcs que Juils, tant Arméniens que Grecs ou que Bulgares, tous ces porteurs de fez me paraissent également laids ; et chacune de ces races aux vocations si diverses que conglomèrent en une tourbe épaisse chaque côté de la Turquie, si parfois
1 une d'elle peut éveiller ma sympathie, c'est lorsque j'apprends qu'on l'opprime.
L'aspect général de la ville m'indispose même contre les quelques fragments de la Koniah du treizième siècle qui subsistent intacts. Non pour me les faire trouver moins admirables, peut-rtre, mais pour me persuader encore mieux que ce ne sont pas là fleurs du pays. L'art exquis de ces faïences et de ces sculptures, comme tout ce que l'on trouve en Turquie de propre, de solide et de beau, vient d'ailleurs.
J'ai grand amusement à retrouver sur une place notre drcgman qui prétend si bien connaître Koniah. îî i:'e?t pas encore 6 heures. Je le soupçonne fort de venir ici pour la première fois : vite il apprend son rôle avant que nous ne soyons levés.
Enver Bey quitte Koniah ce matin à onze heures. Un train spécial l'emmène. Nous assistons à son départ. On nous laisse pénétrer sans difficultés sur le quai de la gare, où déjà sont rassemblés maints représentants du pays, des affaires et de la Compagnie. L'un d'eux est en chapeau haut de forme ; les autres portent le fez ; tous ont l'air de croupiers. Enver Bey, dans une petite salle qui donne sur le quai, attend l'heure du départ ; il est entouré de son
état-major tudesco-turc ; par la porte ouverte on les voit assis devant une table ; d'autres, officiers de moindre importance et reporters de journaux, se tiennent debout et respectueusement écartés ; on distingue, à la droite d'Enver, le général allemand Liman von Sanders.
Devant nous défilent successivement des boys scouts, ou je ne sais quoi d'analogue, en jerseys bleu-tendre, jaune-serin et vert-chou ; les plus petits sont en tête ; les derniers portent des instruments de musique occidentale ; ils marchent au pas de parade, tous déjà laids comme des turcs ; puis des sociétés de gymnastique ou de tir, future vigueur du pays, grotesques et hideux, mais qu'on sent déjà pr^ts à se faire tuer pour <' la cause ». Enver Bey repartira content.
Il reçoit maintenant la députation des derviches. Ceux-ci que deux landaus ont amenés, sont reconnaissables à la bombe au café qui les coiffe . certains sont assez dignes, d'aspect noble, et ne dépareraient point ;a cérémonie du Bourgeois ; avouons même que quelques-uns d'entre eux ont un admirable visage. Ils viennent s'incliner devant le nouveau ministre et protester sans doute de leur dévouement et de leur fidélité ; leur grand chef escortera Enver Bey jusqu'à Afioun, avec les généraux et les journalistes.
Les diverses députations se rangent tout le long
du quai de la gare. L'heure a sonné. Enver monte en wagon ; il est de taille bien prise et de démarche très assurée ; on sent qu'il ne regarde jamais de côté. Liman suit, très grand, un peu trop rose, un peu trop gras, les cheveux grisonnants, mais bel homme ; puis derrière eux la foule des notables se presse... Je crois assister à une scène de cinématographe. Le wagon s'est empli. Enver Bey reparaît à la fenêtre et commence une série de petits saluts de la main tandis que le train s'ébranle lentement aux sons de la polkci des roses exécutée par des instruments de cuivre avec une bouffonne profusion de couacs.
Cet après-midi nous allons à la Mosquée des Derviches. Un jardin clos l'entoure ; faisant face à l'entrée de la Mosquée, une suite de petites salles, qui sont je crois les chambres des derviches célibataires, ouvrent sur le lardin, qu elles enclosent. D autres salles plus grandes et de plus bel aspect sont réservées aux- dignitaires. Avec une courtoisie exquise l'un de ceux-ci, au nom du chef des derviches, nous invite à nous asseoir un instant. Nous entrons dans une sorte de kiosque, largement ouvert de deux côtés 1, sur le jardin, à l'extrémité du bâtiment où sont les logements des derviches.
Aucun meuble ; point d'autres sièges que ces
bancs latéraux où nous nous asseyons. Ah ! combien volontiers, déchaussé, je m'accroupirais sur ces nattes, à la manière orientale, ainsi que je faisais dans la Mosquée Verte !... On nous offre le café. A travers le drogman j'exprime nos regrets de n'être point à Koniah le jour qu'il eût fallu pour assister à une de leurs cérémonies bi-mensuelles. C'est, plus encore que leur danse au tournoiement monotone et que avions pu voir à Brousse, leur musique que je regrette. Je voudrais connaître l'âge de cette musique, et si dans tous les couvents des derviches elle est la même ? Quels sont leurs instruments ?... Pour répondre à mon insistance, l'un des derviches va chercher deux longues flûtes de bambou, à embouchure terminale, et un carnet assez volumineux qu'ils me tendent, où, récemment, ils ont transcrit selon la notation occidentale le répertoire complet de leurs airs. Je doute si le dessin de leurs subtiles arabesques mélodiques n'a pas beaucoup souffert de cette notation et s'ils n'ont pas dû, pour la clouer sur notre gamme, souvent détériorer la mélodie. Est-ce d'après cette transcription qu'ils vont jouer de leurs instruments ou chanter désormais ?...
Sur ma prière, aimablement, ils commencent à souffler dans leurs roseaux ; mais l'uAe des flûtes est trop sèche et s'anime mal ; l'autre, qu'elle suivait à l'unisson, s'essouffle ; et bientôt prend fin ce con-
cert de complaisance, au demeurant fort ordinaire.
Nous ressortons dans le jardin. Il est plein du parfum des fleurs et des rires discrets d'un jet d'eau. En regagnant la mosquée nous passons non loin des autres salons des derviches ; ils forment baie sur le jardin ; ce n'est qu'un large alvéole, recueil d'ombre et de méditation. Dans plusieurs de ces alcôves nous voyons assemblés des derviches, assis à la mode persane, comme dans une miniature.
Ce sont sûrement de très saintes gens, ces derviches, mais au grand calme de ce lieu si peu d'austérité est mêlée, ce jet d'eau conseille si peu la prière, qu'on ne s'étonnerait pas beaucoup si le miniaturiste avait pris fantaisie çà et là d'ajouter quelques bayadères.
Dans la mosquée, une salle vaste et claire est consacrée aux tournoyantes pratiques de ces Messieurs. Tout à côté s'ouvre une salle non moins vaste, mais plus obscure, que les tombeaux de samts illustres sanctifient. D'ignobles tapis modernes couvrent le sol. Du plafond pend un nombre incroyable de lanternes et lustres de toutes sortes ; tous outrageusement neufs et du plus abominable goût. Si peutêtre pourtant je m'approche d'une suspension de cuivre qui me paraît d'art byzantin, je m'aperçois presque aussitôt qu'elle est moderne, de vulgaire travail et d'indiscret éclat. Le derviche qui nous accompagne m'explique alors que la vraie lampe est
partie en Amérique et que ceci n*est qu'une copie que le collège des derviches a accepté à la place. Il dit cela comme une chose toute naturelle, sans gêne aucune, et prêt je pense à accepter quelque nouveau troc de ce genre — si seulement restait encore dans ce lieu vénérable quoi que ce soit qui valût d'être convoité.
Je ne prends plus plaisir à ces notes et délaisse bientôt complètement mon carnet. Je ne l'ai repris ni à Ephèse, ni à Smyrne où nous nous attardâmes encore quelques jours ; après quoi je fus précipité vers la Grèce, de toute la force même de mon aversion pour la Turquie. Si là-bas je recommence à écrire, ce sera sur un autre carnet.
C'est de Turquie qu'il est bon de venir, et non de France ou d'Italie pour admirer autant qu'il sied le miracle que fut la Grèce — avoir été « sur ces terres désespérées longtemps coutumier d'errer, le défait et le las voyageur » des Stances à Hélène qui se sent ramené comme chez lui « vers la gloire que fut la Grèce. »
L'instruction même que je tire de ce voyage est en proportion de mon dégoût pour ce pays. Je suis heureux de ne point l'aimer davantage. Lorsque j'aurai besoin d'air du désert, de parfums violents
et sauvages, c'est au Sahara de nouveau que je m en irai les chercher.
Fallait-il aller plus loin ? Jusqu'à l'Euphrate ? Jusqu'à Bagdad ? — Non ; je n'en ai plus le désir. L'obsession de ces pays, qui me tourmentait depuis SI longtemps, est vaincue ; cette atroce curiosité. Quel repos d'avoir élargi sur la carte les espaces où l'on n'a plus souci d'aller voir ! Trop longtemps j'ai pensé, par amour de l'exotisme, par méfiance de l'infatuation chauvine et peut-être par modestie, trop longtemps j'ai cru qu'il y avait plus d'une civilisation, plus d'une culture qui pût prétendre à notre amour et méritât qu'on s'en éprît... A présent je sais que notre civilisation occidentale (j'allais dire : française) est non point seulement la plus belle ; je crois, je sais qu'elle est la seule — oui, celle-même de la Grèce, dont nous sommes les seuls héritiers.
"■ M'ont ramené comme chez moi vers la gloire que fut la Grèce «. — Sur le bateau qui nous mène au Pirée, déjà je me redis ces vers des Slances à HéUne. Mon cœur s'emplit de paix, de rire et de sérénité. Craignant l'admiration bruyante de mon compagnon, je sors de ma valise un petit livre anglais et j'abrite mon émotion derrière une demi-lecture. Pourquoi me mettre en frais ? Ma joie n'a rien d aigu. Je suis si peu surpris d'être ici ! Tout m'y
paraît familier ! Je m'y parais si naturel ! J'habite éperdûment ce paysage non étrange ; je reconnais tout ; je suis « comme chez moi » : c'est la Grèce.
29 mai.
En mer Adriatique.
Calme voluptueux de la chair, tranquille autant que cette mer sans rides. Equilibre parfait de l'esprit. Souple, égal, hardi, voluptueux, tel le vol à travers l'azur brillant de ces mouettes, l'essor libre de mes pensées.
30 mai.
Entre Vérone et Milan.
A quel point peut influer sur le plaisir que nous y prenons la position géographique des pays — pour nous faire trouver, suivant la disposition de notre esprit, plus beau le plus lointain, ou au contraire le plus proche... Pour être de si facile accès vais-je aimer moins ces souriants abords du lac Majeur ? où 1 eau surabondante semble céder à regret à la terre. Débordée, elle suintait et scintillait à travers 1 herbe ; le ciel était chargé d'humeur, et, comme nous traversions l'averse, au-dessus de ce printemps éploré, au-dessus de l'ivresse des feuilles, d'un bout à 1 autre de mon ciel, la belle écharpe d'Iris s'est posée.